‹ Hallucinations et AffectivitéChapitre 37 sur 62 · BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

BAUDELAIRE

Même si l'ivresse du début et l’exaltation fugitive des sens lui ont apporté un moment d’oubli, le toxicomane le paye ensuite par une multiplication de ses souffrances, une désagrégation de sa personnalité, proie facile pour la folie.

« La grande langueur que vous éprouvez ensuite est la punition de la prodigalité impie avec laquelle vous avez dépensé le fluide nerveux. Vous avez disséminé votre personnalité aux quatre vents du ciel et maintenant quelle peine n’éprouvezvous pas à la rassembler et à la concentrer ! ».

L’anxiété crée la toxicomanie. Secours passager et illusoire, le toxique multiplie bientôt dans les hallucinations qu'il fait naître après la phase d’ivresse les tortures de celui qui s’y réfugie; il le plonge dans un infini d'horreur, amorcçant le cercle infernal, lui laissant une anxiété encore plus grande que celle qui, au départ, l'avait entraîné vers l'oubli. Il n’est plus maître de lui maintenant, et même sil a échappé au toxique, il risque de devenir un délirant qui hallucine sans son emprise.

Voici, en raccourci, l’histoire de DE QUINCEY.

Au cours d’une vie vagabonde et misérable, après une jeunesse qui ne lui apporta que des souffrances, DE QUINCEY tombait dans des somnolences hantées de cauchemars tumultueux. Il perd dans le dédale des rues des Londres une pauvre fille malheureuse comme lui, le seul être qu’il aimât jamais. ANN n'aura pas tout à fait disparu. Il la recherche dans les rêveries de l’opium; il en tire au début une exaltation merveilleuse, l’impression d’une lucidité qui lui fait tout voir sous

un jour nouveau et retrouver ANN. il peut enfin fuir la mélancolie qui le tenaillait : « Oh, just subtle and all-conquering opium !… Thou callest back to the guilty man the visions of his infancy and hands washed pure from blood... Thou only givest these gifts to man, and thou hast the keys of Paradise, o just, subtle and mighty opium ! »

I1 y trouve à apaiser ce sentiment de culpabilité morbide qui ne l’a jamais quitté. Mais à peine sorti de ses rêveries enchanteresses, il retombe dans sa mélancolie qui lui semble toujours plus intolérable à mesure qu'il multiplie les oublis artificiels. Puis l’opium le trahit et ne lui offre plus maintenant que tortures, que paysages infiniment sombres et horribles avec l’impossibilité grandissante de s’arracher lui-même au supplice. Paysages que les vers de SHELLEY évoquent « C'était comme si un grand peintre eût trempé son pinceau dans la noirceur du tremblement de terre et de l’éclipse ». Il ne voit plus ANN, que séparée de lui par d’épaisses vapeurs, le visage lointain et mélancolique, symbolique vision de son éloignement définitif qui ravive sa peine. Il essaye par deux fois de se désintoxiquer, mais retombe toujours dans sa mélancolie; même en l’absence du toxique, sa triste solitude lui apporte des rêveries proches des hallucinations, qui l’effrayent, évoquant la mort, mais heureusement, aussi, l’image consolatrice d’un prêtre en surplis blanc et d'enfants souriants montant vers le ciel. A la fin de sa vie, il a même parfois des halMucinations héautoscopiques, « l'apparition est votre propre reflet, et en adressant au fantôme l'expression de vos secrets sentiments, vous en faites le miroir symbolique où se . réfléchit à la clarté du jour ce qui, autrement, serait resté caché à jamais ». Parfois ce fantôme le console, d’autres fois, il lui fait peur et DE QuiINCEY ne sait plus si cet autre luimême est une rêverie ou une hallucination à laquelle il doit croire.

L’hallucination n’a, la plupart du temps, pas besoin du toxique pour apparaître : elle va parfois extérioriser la

culpabilité latente. Les idées de faute et les conduites d’autoaccusation se matérialisent ainsi au cours de mélancolies

DR

délirantes, transformant l’anxiété en quelque chose de plus concret, donc de plus tolérable.

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