‹ Hallucinations et AffectivitéChapitre 50 sur 62 · CIRE · texte numérisé non relu

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nous verons de voir, ne réussit pas à les chasser et si l’expérience psychique disparaît du champ de la conscience, elle reste chargée d’un potentiel affectif qui ne demandera qu’à se manifester à la première occasion.

— La scotomisation : la conscience ignore non seulement le retentissement affectif du conflit, mais encore l’objet ou le fait qui l’a suscité.

— Enfin, l’objectivation intentionnelle : en face des tendances réprouvées, la conscience refuse l’appartenance au Moi et les projette à l’extérieur souvent en les transformant en leur contraire : par exemple un désir érotique vis-à-vis d’un « objet » devient une persécution haineuse de sa part, dirigée, contre le « sujet ».

Refoulement et objectivation intentionnelle sont les deux principaux mécanismes affectifs profonds qui créent l’hallucination. Il est bien entendu que cette explication affective vise pour le moment, non pas la cause, maïs le contenu de ces phénomènes.

J.-M. Hi décrit quatre mécanismes de projection hallucinatoire : celles-ci peuvent extérioriser :

— Des préoccupations « endopsychiques » : l’hallucination donne une description précise d’une partie de la vie psychique du sujet telle qu’elle était au moment où l’hallucination se produit. Le sujet accepte le contenu hallucinatoire : par exemple, l’hyperendophasie, certaines visions hypnagogiques.

— L'’accomplissement hallucinatoire d’un désir : les hallucinations de cet ordre amènent à la conscience des désirs refoulés dont le comblement est présenté de telle facon qu’ils ont la valeur de la réalité : ce sont les rêveries de type infantile, et on peut en trouver de cet ordre, quoique assez rarement, dans les psychoses : comblement, de désirs sexuels, homosexuels, ou de désirs agressifs contre un parent.

— La projection par autodéfense de sentiments que leur auteur réprouve. Il a, par exemple, une haine tenace, mais qu’il ne veut pas admettre, contre quelqu'un qu’il devrait aimer ou qu’il aime consciemment. Il déplace la source de la haine, la projette à l’extérieur et en fait : l’autre me déteste, me veut du mal, me persécute, me menace...

— Il y en a de plus complexes: une femme aime un homme que la morale lui défend d’aimer, elle refoule son désir et le change en son contraire, la haine. Elle projette cette haine à l’extérieur sous forme hallucinatoire en utilisant le mécanisme précédent : « Je l’aime », devenu « Je le hais », devient maintenant « Il me déteste ».

C’est ce mécanisme d’autodéfense qui ést le plus fréquent. Il est vraiment facile de le vérifier cliniquement. Processus de défense, les hallucinations de cet ordre expriment une réaction à :

Un sentiment d’infériorité : ce sont les voix louangeuses, isolées parfois, mais plus souvent des voix qui viennent par la suite répondre aux accusations des voix agressives.

Un sentiment de culpabilité : voix accusatrices avec promesses de punitions ou bien hallucinations dépressives de la conscience qui accuse.

HESNARD admet ce mécanisme mais le corrige en étendant démesurément la portée des conduites morbides de signification éthique. Nous en avons parlé plusieurs fois, mais nous devons en redire un mot à propos de ces interprétations de M. HuzL. L'analyse doit, en effet, être la recherche des conflits successifs du sujet qu’il a mal résolus, d’où des tendances à l'échec, de plus en plus graves, jusqu’au jour où un dernier conflit, réactivant tous les autres, plonge le malade dans son univers délirant dont il ne peut plus sortir désormais. Jusque-là HESNARD est classique; il ne l’est plus lorsqu'il fait de tous les conflits des problèmes

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de valeur personnelle singulière et lorsqu'il refuse le concept adlérien de puissance : la sexualité intervient pour lui chez ces malades par sa signification éthique avant de le faire par sa signification affective de plaisir. Le délire ballucinatoire exprimerait Ia tentative de surmonter les contradictions vitales et les conflits de valeur morale dans un univers morbide. Dans cet univers morbide, le sujet se crée une morale à lui, son angoisse de faute s’atténue, la valeur personnelle d’intégrité morale revient, et la mauvaise conscience devient persécutions expiatoires de la faute.

Les conflits familiaux et les conflits sociaux avec leurs déceptions et les angoisses de faute qu’il créent prennent toute leur signification dans l’univers délirant.

C’est pourquoi Milam Hi propose la classification dynamiste suivante du contenu des hallucinations :

1* groupe : défense hallucinatoire contre un sentiment d’infériorité ou de culpabilité, sous forme de projection de conscience qui accuse ou menace.

Admiration de soi-même avec projection d’un Moi approbateur, des voies amies d’intérêt impersonnel, ou endossant la responsabilité de la faute.

2° groupe : perceptions endopsychiques.

3 groupe : satisfaction hallucinatoire d’un désir franc (érotique, hostile, incestueux) ou déguisé comme dans les ballucinations hypnagogiques proches parfois des contes de fées.

4 groupe : indéterminé.

Tandis que Henri Ex propose la classification dynamiste suivante de leur cause :

1* groupe : états hallucinatoires de type onirique ou psycholeptique.

2 groupe : états hallucinatoires et pseudo-hallucinatoites liés à des états émotionnels de type anxieux à conditionnement biologique évident, dont la Mélancolie est le iype.

3° groupe : états hallucinatoires et pseudo-hallucinatoires qui ne représentent qu’une attitude d’objectivation consécutive à des états délirants de type onirique ou de dissociations.

4 groupe : représente une attitude d’objectivation à conditionnement psychogénétique par un mécanisme de type généralement freudien ou adlérien. Le type en est le syndrome d’action extérieure de CLAUDE.

À la lumière de ce qui précède, il est assez satisfaisant d’assigner :

F. - Un rôle à l’hallucination, de nature affective : l’auto-défense du sujet contre le déséquilibre de son affectivité elle-même. |

L’hallucination plonge donc le sujet dans un monde où il peut revaloriser sa personne, où il détache de lui sa culpabilité et projette ses problèmes à l’extérieur. L’immoralité de « l’autre » n’a rien à voir avec sa pureté à lui.

HESNARD considère que l’hallucination a pour but d’apaiser le sujet en l’aidant à se construire un monde « de culpabilité non vécue ».

DE GREEF et ABÉLY, plus tard, pensent plus généralement que c’est une autodéfense contre le malaise affectif, l’objectivation de l’anxiété dans le but d’extérioriser ce malaise et de l’apaiser en lui attribuant une responsabilité extérieure, en lui donnant une « forme » qui se substitue à un inconnu absolu : elles sont nombreuses les observations cliniques dans lesquelles une anxiété croissante entraîne le délire, puis les hallucinations, puis l’anxiété diminue, le délire

fair

avec elle, les hallucinations disparaissent et le calme revient. Pour FREUD, le but de l’hallucination est une recherche inconsciente de l’équilibre affectif.

G. - Dans l’hallucination, la croyance délirante est un fait essentiel et purement affectif.

Le phénomène hallucinatoire s'impose au sujet longuement préparé par un malaise affectif avec l’évidence d’une « expérience vécue » (Erlebnis) : « donnée immédiate de la conscience » disent les philosophes, la croyance délirante donne sa solidité au délire et leur valeur aux hallucinations. COURBON, suivant la forme de la croyance, dis- tingue :

Un premier groupe : les malades qui ont une croyance logique en présence de l’objet avec, pour type, les oniriques, qui, parce qu'ils les ont vues et entendues, croient à la présence de leurs persécuteurs.

Un deuxième groupe : les malades qui ont une croyance mystique en présence de l’objet. De ceux-ci, EY dira que « ces croyances délirantes portent en elles une attitude d’objectivation foncière » : ce sont celles qui confondent au maximum le sujet et l’objet. BARUKk dira qu’ils ont perdu la fonction « de contention de la pensée intérieure ». Cette croyance est celle des primitifs, procède aux identifications de la pensée prélogique d’après les caractères magiques des objets, au sens de LÉvy-BrüxL. C’est parce qu’ils ont subi « l'emprise » des persécuteurs que ces influencés croient à leur présence.

Enfin un troisième groupe : les malades à comportement hallucinatoire qui ne croient pas à la présence de l’objet mais s’en font une représentation dramatisée, car ils sont doués d’un tempérament imaginatif qui leur faisait, à l’état normal, animer leur pensée, revivre et revoir leurs

souvenirs sous forme d’images éidétiques. Le plus bel exemple en est notre malade, Colette P... (obs. 5).

H. - Nous rappellerons la loi d’auto-enrichissement des hallucinations dont nous avons fait un chapitre à part tellement elle nous semblait importante.

Une fois les hallucinations déclenchées sur le malaise affectif, créées par le délire, elles accroissent le trouble de l’affectivité en donnant au malade une impression d’angoisse devant leur caractère anormal. Cette angoisse nouvelle augmente le délire, les hallucinations s’étendent et se multiplient. Pourtant, le monde délirant est souvent, san: qu’il s’en doute, une refuge pour le malade contre les interdictions du monde réel.

FREUD disait que le rêve avait pour but de sauvegarder le sommeil. Nous avons vu aussi que rêve et délire étaient intimement liés.

Pourquoi ne pas admettre que l’hallucination a pour but de sauvegarder le délire en donnant au malade une preuve tangible de sa réalité ?

Henri Ey définit, en effet, le délire comme « l’ensemble des sentiments et des croyances dont les phénomènes psychomoteurs verbaux ne sont que le reflet ».

Un dernier argument, enfin, en faveur de cette théorie affective :

|. - L'existence des hallucinations ne laisse jamais le sujet indifférent, sans quoi elles s’éteindraient d’elles-mêmes. C'est d’ailleurs un corollaire de la proposition précédente.

Certaines trouvent un spectateur mi-étonné, mi-amusé : ce sont les hallucinations lilliputiennes de LEROY, ces petits bonshommes qui dansent sur le lit du malade et jouent

parfois de véritables scènes, le transportant au pays de GULLIVER, au pays des trolls d’ANDERSEN ou des korrigans bretons. Comment ne pas rapprocher des contes de fées des phénomènes aussi curieux ?

Bien plus souvent les productions hallucinatoires sont, par leur présence et par leur contenu, un nouveau facteur de malaise et d’angoisse : l’auto-observation de CLIFFORD BEERS est significative : « À mind that found itself ». Accueillant avec terreur ses hallucinations, il se croit dans une prison, puni pour un crime affreux qu’il ne connaît pas, et attend dans l’angoisse le supplice prochain.

Lorsque les visions s’agrandissent, la position du sujet vis-à-vis d’elles n’est plus celle qu’il avait devant les visions microscopiques : les rôles sont renversés. Ecrasé, dominé par elles, il se sent bientôt terrassé par: l'angoisse et nous ne pouvons nous empêcher d’évoquer le mythe primitif du géant, si souvent trouvé dans le thème des contes et dans le folklore, depuis Fafner et Fasolt au Walhalla jusqu’à - l’ogre du Petit Poucet. —

J. - La théorie affective des hallucinations peut être étayée sur des preuves expérimentales ou des preuves psychologiques ayant valeur d’expériences.

Elles tendent à prouver que les phénomènes qui agissent sur l’affectivité retentissent d’une façon identique sur les hallucinations.

1° LES EXPÉRIENCES D’EXCITATION DU CORTEX. Nous les rappelons :

Tandis que CüsHING montre la rareté des hallucinations visuelles des malades atteints de tumeurs occipitales, FôR- TER montre que la stimulation de l’aire 17 de BRODMANN fait apparaître des petites lumières immobiles; l’aire 18 donne des perceptions visuelles élémentaires colorées.

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L'aire 19, des visions riches et mobiles. Mais dans aucun cas elles ne sont sous-tendues par un délire.

Si le < dreamy state » est l'apanage des tumeurs temporales, il faut bien considérer qu’il y a à la base de ces états de rêve une baisse de niveau psychique, mais que la personnalité du sujet intervient dans le contenu de l'imagerie d’une façon plus ou moins évidente.

En général, enfin, les hallucinations des auras épileptiques sont élémentaires et pauvres en images.

2° LES MODIFICATIONS DE LA CIRCULATION CÉRÉBRALE IN- FLUENCENT L'AFFECTIVITÉ ET, PAR SON INTERMÉDIAIRE, LES HAL- LUCINATIONS.

Nous avons vu, dans le chapitre I, le rôle qu’ABÉLY faisait jouer aux facteurs vasculaires et endocriniens dans les états affectifs. Il a pu, chez des hallucinés, en modifiant la circulation cérébrale, influencer l’état affectif et agir sur les hallucinations : donnant de la Thyroxine à une malade, ABÉLY constate l’explosion de phénomènes d’écho de la pensée, avec ensuite des hallucinations auditives vraies accompagnés d’un gros élément affectif, et aussi d’hypertension artérielle. Il emploie, pour qualifier ces hallucinations, le terme de « mirage affectif ».

Dans une observation très curieuse, CHATAGNON étudie les réactions du système végétatif neuro-vasculaire au cours de l’évolution d’un délire hallucinatoire chronique, avec prises régulières de la tension artérielle et enregistrements répétés de l’électrocardiogramme : il note, coïncidant avec chacun des paroxysmes hallucinatoires, une poussée hypertensive, et une tachycardie sans trouble sensible du tracé.

SCHATZMANN, dans son livre sur les rêves et les hallucinations, note, sans en tirer de conclusions, qu'il n’a des visions hypnagogiques que depuis qu’il est hypertendu artériel. ; ef ®

CHATAGNON, encore, publie un cas de « psychose hallucinatoire de la ménopause avec bouffée hypertensive » c’est une malade de 45 ans sans antécédents mentaux mais hyperémotive qui fait un délire de persécution avec automatisme mental puis syndrome polyhallucinatoire très riche. Or cette psychose a été précédée par une phase de troubles de l’humeur (inquiétude, douleur morale, ruminations tristes), et déclenchée par un choc émotionnel. Elle coïncide avec la ménopause et s’accompagne d’un cortège de troubles neurovégétatifs et circulatoires dont une hypertension à 22-13 est le plus important. Repos, régime, diurétiques font disparaître le syndrome mental et l’hypertension en même temps.

BARUK et RACINE rapportent le cas d’un malade de 67 ans qui présentait de gros troubles circulatoires dont l’origine était une atteinte grave de la conductibilité myocardique. L’aggravation de l’état cardiovasculaire coïncidait avec des épisodes dépressifs périodiques chez ce malade indemne de passé mental, accompagnés d’automatisme mental type DE CLÉRAMBAULT, avec hallucinations surtout psychiques et voix intérieures accusatrices. Les idées'd’indignité exprimées par les hallucinations conduisaient à des désirs de mort. Il y avait une relation évidente entre l’état cardiaque, d’une part, les troubles de l’humeur, d’autre part, qui en un second temps conditionnèrent les phénomènes psychosensoriels.

C’est certainement aussi par l’intermédiaire de modifications de la circulation cérébrale qu’agit la novocaïne intraveineuse : en 1946, CHATAGNON et TorRis essayèrent des injections intraveineuses quotidiennes de 20 cc. de novocaïne poursuivies vingt jours chez des anxieux, des déséquilibrés de l’affectivité, et dans des cas de psychose hallucinatoire chronique. Ils supposaient que ce produit agirait directement sur les ganglions de relais et les analyseurs corticaux de même que sur les terminaisons sensibles des

-TEASPES

vaisseaux. Ils constatèrent une baisse de l’intensité des hallucinations parfois pendant quelques heures mais jamais durable. Il est probable que, désintégrée avant d’atteindre les zones cérébrales, la novocaïne ne peut pas agir à trop grande distance du point d'injection. Les auteurs ne s’expliquent pas très bien son mode d’action. Or LERICHE a montré que la novocaïne créait une vasodilatation par blocage des filets sympathiques. Ne pouvons-nous pas supposer que cette vaso-dilatation entraîne secondairement un ralentissement de la circulation cérébrale, donc une relative hypotension qui, agissant sur le tonus affectif et en particulier l’anxiété, apporte par ce moyen une sédation passagère des phénomènes hallucinatoires ? Ce n’est qu’une hypothèese. Quoiqu'il en soit cette action sédative de la novocaïne a été vérifiée par d’autres auteurs; elle est intéressante au point de vue expérimental, malheureusement elle est trop fugace pour avoir une grande utilité pratique.

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