OBSERVATION VI
Nous voudrions rappeler en quelques mots le souvenir de Mme G.., cette délicieuse petite vieille, Valaisanne aux che- -veux blancs, et à la voix douce, qui n'oubliait jamais de nous remercier chaque jour des égards que nous avions pour elle et nous dire un mot gentil.
Elle a, au « Laurier », une vieillesse heureuse et tranquille de petite démente sénile, vivant dans son univers délirant, avec les voix affectueuses de son mari et de son fils, toujours
présentes quand elle les appelle. A notre approche, elle se penchait vers le plancher, tendait l’oreille et disait : « Alors, Papa, qu'est-ce que tu lui dis à la dame ? », puis, elle écoutait un moment, ses lèvres murmuraient. Un petit rire et un sourire complice, un regard plein de sous-entendus, soulignaient de temps en temps les plaisanteries de son mari qui savait si bien l’égayer. Se tournant vers nous, elle nous répétait : « Il dit qu’il vous remercie bien des soins que vous me donnez; il dit aussi qu’il viendra me voir demain, et qu’il apportera des gâteaux pour nous deux ». C’était toujours demain, l’attente d’une gâterie la ravissait. Le même manège recommençait, prolongeant cette curieuse conversation entre nous, la malade et la voix de son mari, perceptible pour elle seule mais qu’elle consultait toujours docilement avant de répondre. Mme G... attribuait à son propre discours un caractère hallucinatoire.
On rencontre parfois dans ce cadre des phénomènes de glossomanie : certains délirants parlent de façon paroxystique sous forme de langues étrangères communiquées.
L’ensemble de ces phénomènes ayant à sa base un sentiment d’emprise à la faveur d’une baisse de la vigilance cérébrale a été décrit par CLAUDE sous le nom de « syndrome d’action extérieure ». Voici, en résumé, la description qu’il en donne : « Sous l’influence d’un double mécanisme, soit à base d’hyperendophasie et de rumination mentale, soit à la faveur de la persistance ou du réveil de souvenirs oniriques plus ou moins conscients », se développe un sentiment d’emprise. « Surtout chez les débiles ou les sujets à tendances paranoïaques, on peut retrouver un passé chargé de chocs affectifs, de complexes refoulés qui ont porté ces malades à se complaire dans des ruminations mentales prolongées; des extériorisations du langage intérieur hyperactif se produisent » : c’est l’hyperendophasie de SEGLAS. C’est alors que se déclenchent les hallucinations sous l’influence soit d’un choc affectif, soit d’un trouble de la santé
générale ayant une action sur les centres nerveux en créant des états crépusculaires qui révèlent une activité onirique imaginative et affective avec fléchissement de la critique, de la « vigilance » diraient HEAD et D. LAGACHE. Voici donc la notion des moments féconds où le rôle des facteurs biologiques est indiscutable, mais où celui de laffectivité est primordial.
C’est ce que décrit DE CLÉRAMBAULT sous le nom d’ « automatisme mental », avec cette différence qu’il attribue aux premiers phénomènes des caractères de neutralité et d’athématisme qui ne répondent pas à la réalité et que la pathogénie mécaniste qu’il invoque n’est plus admise actuellement que par très peu d’auteurs.
Ces phénomènes que nous venons de décrire ne sont donc que l’exagération du langage intérieur normal; ce qui est primordial c’est leur caractère d’ « altérité interne » qu'HESNARD ramène en définitive à l’existence d’un débat éthique du sujet avec une partie de lui-même éprouvée comme un interlocuteur. Il reconstitue le mythe de la possession par un démon perçu en lui-même sous le même aspect fondamental animique que l’halluciné de l’ouïe aperçoit ses voix et revêtu d’une signification semblable. Ce démon intérieur oriente ses émotions, ses gestes, ses paroles. « Il ne fait que condenser de façon préhallucinatoire l’univers diffus du grand halluciné sur une présence automatisante. Plus encore que l’univers d’altérité extériorisée, il est un univers de valeur éthique ». L'être mythique représente la vraie personnalité du malade déformée et renversée, mais chargée dé signification maléfique et d’hostilité. Sa pensée est plus puissante que celle des voix hallucinatoires habituelles puisqu'elle peut agir à l’intérieur de la conscience. Cet antagonisme avec la personnalité du malade apparaît surtout à propos des paroles ou actes qui blessent le plus vivement la morale du sujet personnelle,
sexuelle ou sociale : il est la « matérialisation de l’Inquisition maléfique ».
De tous les phénomènes décrits, c’est l’écho de la pensée qui est le plus pénible puisqu'il est une dénonciation constante des pensées intimes, en général opposées à l'idéal de moralité du sujet. C’est un moyen pour le sujet de rejeter sur un autre la responsabilité des pensées qu’il réprouve. « Le débordement obscène, érotique, agressif, est dû moins à une pression excessive des tendances refoulées dans le fond de l'être affectif qu’à une destruction des cycles du comportement fragiles que sont les conduites de signification éthique ». L’automatisme mental n’est pas pour HESNARD « causé par le conflit éthique, maïs c’est la signification éthique qui en permet la compréhension première ». La théorie d’HESNARD explique’ beaucoup de cas d’automatisme, — pas tous, — à moins qu’on ne considère avec lui toutes les déceptions ressenties par le sujet -comme des dévalorisations éthiques avec sentiment d’abandon. $