‹ Hallucinations et AffectivitéChapitre 60 sur 62 · AA4T · texte numérisé non relu

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- dénouement nous laisse perplexe. Est-ce un conte, est-ce un rêve, ou une hallucination ? Aratov est en réalité Tourguenief lui-même :

« Aratov sentit tout à coup quelqu'un s’approcher de lui par derrière et poser le bras sur son épaule. A deux pas, dans son fauteuil, il voit une femme assise tout de noir vêtue, la tête tournée de côté... C’est elle, c’est Claire. Pourquoi ce visage si sévère, cet air désespéré ?.. Aratov fut tout entier envahi par un seul sentiment : «Enfin ! Enfin ! »., — « Claire, dit- il, prouve-moi que c’est toi, réellement, regarde-moi ». Claire tourna lentement la tête, les paupières baissées s’ouvrirent et elle fixa étrangement Aratov. Il recula légèrement, poussa un long cri, prolongé et frémissant. Claire le dévisageait intensément, pensive et sévère, puis elle rougit et un sourire heureux, triomphant, illumina son visage. « Je suis pardonné ! s’écria Aratov. Tu as vaincu, prends-moi, je suis à toi ». Il s’élança vers elle. embrassa ses lèvres triomphantes. Il sentit la brûlure de leur contact et la fraîcheur humide de ses dents et un cri d'enthousiasme retentit dans la chambre presque obscure.

« Accourue à ce cri, Platonida Ivanovna le trouva évanoui; il était agenouillé. devant le fauteuil, la tête reposant sur le siège; ses bras tendus en avant, retombaient, impuissants, de chaque côté du dossier; une expression de béatitude s'était figée sur son visage pâle ».

Edgar Poë le savait bien, quand il buvait, pour que l'imagerie de son rêve d’alcoolique aidât à sa création artistique : il ne pouvait résister au désir de retrouver ses hallucinations merveilleuses ou effrayantes, vieilles amies qui l’attiraient et auxquelles le vin et l’opium le ramenaient toujours. Les personnages qu’il créait, c'était un nouveau lui-même, avec sa mélancolie et son anxiété : -femmes:lumineuses mourant doucement dans des décors

lugubres, inquiétants et sans cesse en mouvement dans un cadre magique. |

Nous retrouvons dans l’onirisme pathologique de la maladie de GÉLINEAU les mêmes progressions hallucinatoires que dans l’onirisme normal : les narcoleptiques ont des visions «< équivalents hypnagogiques », ou bien un onirisme qui précède l’accès de cataplexie, ou qui l’accompagne, « accès morphéique sans sommeil », dirons-nous, pour traduire l’expression allemande « Schlafanfall ohne Schlaf ». Générateurs d’angoisse, ces troubles s’accompagnent, au moment où ils se produisent, de croyance délirante et la critique ne se fait que rétrospectivement. Le contenu des hallucinations est chargé de sens symboliques. Sous l'influence des perturbations de la fonction hypnique,. les caractères positifs du sommeil morbide font apparaître les hallucinations ét l’anxiété où ces malades sont plongés favorise la croyance.

Nous avons vu aussi comment les images consécutives et la mémoire éidétique annonçaient souvent les hallucinations optiques.

Dans son livre, le Professeur DELMAS-MARSALET propose la classification suivante des hallucinations visuelles :

1° Premier groupe se produisant lors d’un fléchissement global de l’activité psychique, d’une dissolution uniforme de l’attention avec détachement de la réalité. Ce sont celles des :

— Etats préhypnotiques,

— Etats de sommeils partiels ou dissociés, — Etats oniroïdes,

— Hallucinose pédonculaire,

— Etats confusionnels vrais.

2° Troubles affectifs « L’hallucination est une croyance

erronée jaillie d’une affectivité en désarroi qui modèle à son image la pseudo-réalité hallucinatoire » (NoDET). — Mélancolie hallucinée,

— Manie hallucinée.

3° Etats de dissociation mentale : — Schizophrénie, — Démence paranoïde,

— Paraphrénies, 4° Délires hallucinatoires chroniques.

5° Démences :

— Démence sénile, — Paralysie générale,

— Démences des encéphaloses.

Nous voudrions maintenant citer certaines :

2° HALLUCINATIONS VISUELLES UN PEU SPÉCIALES PAR LEUR NATURE OU BIEN PAR LES CIRCONSTANCES DANS LESQUELLES ELLES SE PRODUISENT,

Les hallucinations lilliputiennes sont une persistance de la mentalité infantile, elles réjouissent en général celui qui les voit : le Professeur DELMAS-MARSALET a montré leur caractère onirique indiscutable en utilisant avec Succès l’action des antihypniques. Les personnages en miniature décrits par LEROY sont l’apanage des imaginatifs, des sujets doués de vives représentations visuelles, portés vers un symbolisme infantile. Elles engagent, comme les autres, toute la personnalité du sujet qu’elles replacent dans la vie de l’enfance, avec sa féerie, ses contes, sa magie et ses jeux de marionnettes. À l'opposé, si le malade voit des géants, la tonalité affective est, au contraire, faite de dépression et d’angoisse.. Il est rare que ces personnages

parlent; s’ils le font, les voix sont lointaines et toujours le phénomène visuel est au premier plan.

Les phénomènes héautoscopiques, les images de double ont fait l’objet d’études passionnantes de psychologues, de psychiatres et de psychanalystes, mais aussi d'œuvres d'art car beaucoup de poètes et de musiciens en ont été le jouet et les ont traduites dans leurs créations artistiques : l’abaissement de tension psychologique dû à l’état de rêverie d’une âme tourmentée comme celle de GŒTHE, de SHELLEY, les faisait apparaître. En voici d’autres qu’évoque LHERMITTE : « Aussi bien chez Musset que chez d’Annunzio, lorsque surgit l’image de soi et qu’elle s’extériorise, non seulement le sujet ne doute point que cette figure illusionnelle lui appartient, que ce sont bien ses traits, l'expression de son visage, ses gestes, mais il a le sentiment aussi que cette image contient une âme qui est la sienne. chargée de toutes les malédictions de la vie C’est par cette projection des sentiments dont le sujet est habité, par la tendance à rejeter au dehors ses fautes comme aussi à retrouver la grâce d’une jeunesse enfuie que se spécifie l’héautoscopie ».

Nous en avons vu de très beaux exemples dans le délire oniroïde de notre observation N° V, Colette P... Les faits d’héautoscopie étudiés par SOLLIER ne sont pas forcément morbides. Il suffit d’une baisse de niveau psychique pour qu’ils puissent apparaître; rêverie, délire de rêve, altération organique peuvent également les créer, chez des hyperémotifs angoissés et tourmentés comme létait MAUPASSANT. Toujours triste, déprimé même enfant, il se complaisait dans un monde fantastique de légendes effrayantes. Il se sent vite écrasé par la peur de la mort et de la folie et la première apparition de son double « Lui » le terrifie : ‘rentrant chez lui, il voit un autre lui-même assis dans son

fauteuil et étendant la main, il. ne rencontre que le vide. Son double revient, lui dicte des lettres. Déjà dément, Maupassant ne critique plus son hallucination qui devient délire de possession dans ce cri d’angoisse qu'est « Le Horla » : cet être maléfique qui vit invisible près de lui et se manifeste par un phénomène d’autoscopie négative, la perte de son reflet dans la glace (qu’on trouvait aussi chez HOFFMANN). MAUPASSANT finit par mettre le feu à sa propre maison pour brûler son double. Mais il n’est peut-être pas mort. « Alors, il va falloir que je me tue ! », s’écrie-t-il.

L'existence d'hallucinations visuelles dans certains délires hallucinatoires chroniques avec troubles du langage intérieur semblerait contredire cette distinction que nous avons essayé de faire : en réalité, LaIGNEL-LAVASTINE et GuiRAUD ont bien montré que ces phénomènes sont tout différents de l’onirisme. Le malade les attribue à ses persécuteurs qui lui parlent et dil non pas « Je vois >, mais « On me fait voir ».

Nous voudrions conclure en indiquant la classification qu'ABÉLY propose des délires; elle nous semble résumer celle que nous avons esquissée pour les hallucinations qui leur correspondent. Il distingue :

— Les « délires raisonnants », habituellement systématisés et logiques, chargés d’un énorme potentiel affectif où les malades « vivent intensément et seulement en plein éveil leur anxiété ou leur angoisse ».

— Les « délires oniriques ou oniroïdes », faits de composantes psycho-sensorielles, basés sur les troubles des centres du sommeil où les malades « vivent leurs rêves ».

Il en rapproche les délires paranoïdes anarchiques et déconcertants, discordants, de ces schizophènes qui « dorment leur vie les yeux ouverts ».

A condition d'y ajouter la notion de structure ét de niveau de dissolution, cette conception ne s’écarte pas tellement des théories organodynamistes.

Disons en terminant que :

C. - Il existe un passage possible de l’une de ces catégories à l’autre, suivant le mécanisme d’auto-enrichissement.

Décrivant le syndrome d’influence, SÉGLAS a montré comment les hallucinations visuelles de certains états oniroïdes peuvent laisser derrière elles des idées délirantes post-oniriques après disparition des conditions organiques qui les ont créées (loi de l’écart organo-clinique d'Henri Ex). Le délire s’installe, le malaise s’accroît et des hallucinations auditives font leur apparition témoignant cette fois de troubles plus profonds de la synthèse du Moi.

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