LE PRINCIPE DES NATIONALITES
Piîcme tactique de l'Ecole: elle fausse la notion du principe et la pensée du nationalisme canadien à ce sujet. — Mgr L.-A. Paquet rétablit l'une et l'autre.
Q. — Et le principe des nationalités? . . . Celui-ei, il serait surprenant que M. Bourassa s'en fût garé, puisqu'il est nationaliste !
E. — Hé oui, les deux mots, matériellement, ont une telle ressemblance, une telle parenté ! Voilà pourquoi ses adversaires ont cru. . . habile de les coller ensemble au front du chef nationaliste.
Mal leur en a pris, car il se trouve que, formellement, le principe des nationalités, loin d'être apparenté au nationalisme canadien n'est, au contraire, que de l'impérialisme déguisé.
Q. — Allons donc! "Voulez-vous vous payer ma tête?
R. — Pour vous édifier à ce sujet, laissez-moi vous citer la majeure partie d'un article du Progrès du Golfe^ paru à la fin de mars 1915, et qu'on a dans le temps attribué à un prêtre distingué du diocèse de Riraouski.
Pour une tuile, c'en est une !
Voilà donc M. Roura.ssa taxé d'idées et de propagande révolutionnaires. Démagogriie ne suffisait-il pas? Il veut donc rouler jusqu'au fond de l'abîme?
Si encore l'accusation partait d'un politicien tout court, sans compétence en pareille matière ! Mais non. elle vient d'un politicien théologien. Qu'il y réfléchisse!
Qui aurait pu s'attendre à cela après la belle profession de foi catholique qu'il venait de faire dans son journal et sa brochure du Cinquième Anniversaire du Devoir?
Il faut qu'il y ait délit grave de sa part et danger menaçant pour l'orthodoxie. Autrement le politico-théologien n'eût pas osé porter pareille accusation contre im catholique notoire et bien méritant, contre x\n représentant officiel du Canada au grand Congrès Eucharistique de Lourdes. Il l'eût fait d'autant moins que, dans sa récente encyclique S. S. Benoit XV interdit formellement de semblables dénonciations et de tels procédés de polémique entre bons catholiques.
Il importe donc à M. Bourassa de faire un examen sévère et de s'amender, s'IT y a lieu.
Comme je lui porte un grand intérêt aussi bien qu'à l'oeuvre d'assainissement de la vie publique, qu'il a entreprise et poursuivie jusqu'ici avec tant de désintéressement et de dévouement, il souffrira volontiers que je l'aide à démêler dans le cas présent l'écheveaii de sa conscience.
Vous êtes donc. M. Bourassa, accusé de professer un nationalisme révolutionnaire, de verser dans les exagérations d'un nationalisme "qui s'inspire de plus en plus du faux principe des nationalités, dont l'origine révolutionnaire n'est que trop bien connue". (Voir VActioii catholique)
Vous êtes tout abasourdi, n'est-ce pas? Moi aussi, je l'ai été passablement, à la lecture de ces lignes étranges. Quelques prêtres de mes confrères n'en sont pas encore revenus.
Bien que j'aie consacré plusieurs années à l'étude de la philosophie et de la théologie, j'étais à me demander après cette lecture, en quoi votre nationalisme était révolutionnaire et comment on pouvait bien le rattacher au faux principe des nationalités.
Enfin, me dis-je, qui sait? Peut-être que je retarde sur mon temps. Pour en avoir le coeur net, j'ai recouru à mes bouquins.
Voici le résultat de mes recherches chez deux auteurs contemporains hautement cotés dans le monde de la philosophie la plus orthodoxe : les pères Jésuites Cathrein et Castelein.
Qu'entendent-ils par principes des nationalités. Permettez-moi de vous les citer. Je traduis le premier dont le traité est rédigé en latin (1).
Tout d'abord, pour bien s'entendre sur la signification des termes, il marque la distinction que l'on fait entre peuple et nation. Le mot peuple, dit-il, signifie l'union politique d'une multitude de familles. Ce n'est ni plus ni moins que la sociét-é civile. Le mot nation signifie une simple communauté de race, se manifestant par l'identité de langue, de type physique, de moeurs et de caractère.
Puis il se demande : "Quelle relation juridique doit-il exister entre peuple et nation? Les tenants d'un récent libéralisme répondent par leur principe des nationalités qu'ils énoncent ainsi : Toute nation (c'est-à-dire toute race) a le droit de s'unir seule et tout entière en société politique, nonobstant tous droits préexistants. Et cela, par la violence, si c'est nécessaire. C'est ainsi, ajoute-t-il, que d'après ce faux principe, la race italienne aurait le droit de constituer en une seule société civile tous les territoires où dominent les familles d'origine et de langue italiennes, y compris les territoires qu'elles habitent en Autriche, en France et en Suisse."
Voilà ce qu'est le faux principe des nationalités. Allons, M. Bourassa, la main sur la conscience, vous sentez-vous atteint de ce virus? Voulez-vous, oui ou non, notre retour à la France? Le voulez-vous, nonobstant tous droits de l'Angleterre? Et par n'importe quels moyens?
Passons au second auteur (3).
"Le principe de Vxinité de langue on d'origine sert parfois de prétexte pour provoquer par le moyen d'agitation politique ou d'une propagande révolutionnaire, une fusion de peuples fondées exclusivement sur la communauté de langue ou d'origine d'une même race.
"Ce même principe a donné naissance au mouvement
(1) V. Cathrein, S.J., Philosophia moralis, p. 480, (3) A, Casteleijjj Projt nutiirel, p. 937.
italianissime, an mouvement pangermaniste, et au mouvement panslaviste.
"Le mouvement italianissime, après avoir réduit en royaume unique les différents état de l'Italie, tend à rattacher à l'Italie Trieste, le Tyrol italien et les cantons italiens de la Suisse, ainsi que le territoire de Nice.
"Le mouvement pangermaniste tend, sous l'impulsion d'un parti exagéré, à absorber la partie de l'Autriche, de la Hongrie et de la Suisse où domine la langue allemande et même à s'annexer la race flamande et néerlandaise.
"CE PRINCIPE DEVEAIT PORTER TOUTE LA RACE ANGLO-SAXONNE A S'LT^IR EN UN VASTE E]\rPIRE.
"Une autre erreur est l'excès du nationalisme qui produit les rêves de la mégalomanie de l'IMPERIALIS^tE nommé aussi jingo'isme, et n'a rien de commun avec le patriotisme sainement entendu.
"Le patriotisme éclairé doit se concilier avec les intérêts collectifs et les droits communs de toiis les peuples... L'orgueil collectif d'une nation est aussi répréhensihle et beaucoup plus funeste que Vorgueil indiriduciy
Vous reconnaissez-vous enfin, Monsieur Bourassa, dans cette autre énoncé du faux principe des nationalités et du nationalisme exagéré?
^fais pas du tout, me direz-vous. Loin de m'en inspirer je l'ai toujours combattu à outrance. Ce qui m'a valu bien des avanies, vous le savez.
En effet, je nie demande comment on peut honnêtement vous classer parmi les tenants de ce faux principe.
Vous vous êtes bien, il est vrai, montré s.\Tnpathique au Home Fuie: vous avez souhaité la restauration des petits Etats qui sont devenus la proie de la rapacité des grandes puissances, de la Pologne par exemple, de la Belgique actuellement. C'est le voeu de tous les catholiqiies. Mais je ne sache pas que jamais vous ayez prêché le pangerm^anisme. le panitalianisme, le panslavisme, non plus que le pansaxonisme et encore moins le mégalomanisme, Vimpéi'ialisme et le jingo'isme.
Comment avez-vous donc pu vous placer sous le coup de l'accusation qui vous étreint? M^^stère !
Question probablement d'exciter chez les esprits peu avertis d'odieux soupçons sur vous et votre oeuvre, parc« que vous contrecarrez trop souvent i\n parti cher. D»
bi'aves lecteurs se répéteront discrètement : Imaginez donc, M. Bourassa tourne mal. Il verse dans les principes révolutionnaires, dans le faux principt éti tmtionalités! En tous cas, manifeste canaillerie.
Q. — C'est ineffable. Comment peut-on porter des accusations semblables ?
E. — Et remarquez qu'elles se sont produites juste au moment où M. Bourassa prodiguait le plus ses nobles énergies à défendre la nationalité opprimée d'Ontario. Comme si on avait voulu bien dire aux gens : ces revendications sont outrées, c'est là du nationalisme exagéré; c'est une manifestation du principe révolutionnaire des nationalités; restez tranquilles et même soyez sur vos gardes !
Irrésistiblement cette accusation ridicule autant qu'odieuse me reporte à une fable du vieux La Fontaine et m'incite à en faire le rapprochement. Tout en continuant à mettte les choses au point, cela pourra vous dérider et vous délasser du sérieux de ces propos.
Qui te rend si hardi de tenir ce langage !
Dit cet animal plein de rage.
Tu seras châtié de ta témérité.
— Sire, répond Vagncau, que Votre Majesté
A'e se mette pas en colère.
Mais plutôt qu'elle considère Que le principe des nationalités Diffère plus des miens que Vhiver des étés. Et que, par conséquent, en aucune façon Je ne saurais troubler Foi non plus que raison. — Tu la troubles! reprit cette bCte en colère, Kemuant par ses cris, tout autour, ciel et terre. — Comment Vaurais-je fait par nationalisme, Puisque le "principe" est de V impérialisme f
134 Halte-là! Painofe
—Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. —Je n'en ai plus. —C'est donc q^ulqu'un des tiens; Car vous ne m'épargnez guère, Vous, vos bergers et vos chiens:
Il faut que je me venge!
Là-dessus, au fond...
Pardon, le rapprocliement finit ici. Car M. Bourassa n'est pas un agneau ordinaire; il ne se laisse pas emporter, comme ça, au fond de la forêt et manger tout cru.
Terminons ce sujet sur une note plus sérieuse de forme. Mgr L.-A. Paquet, dans un volume paru l'année dernière (1), voulant manifestement mettre en garde contre les dénonciations doctrinales du nationalisme canadien, écrivait ce qui suit:
"Le principe des nationalités, nous le savons par l'oeuvre inique des unificateurs de l'Italie, comporte, à coup sûr, une signification nettement révolutionnaire. Entendu, toutefois, dans ce sens que chaque race, ou travaille par des moyens licites à accroître et consolider son influence politique, ou encore que chaque peuple, sans manquer aux devoirs qu'impose la loi morale et les exigences d'un bien supérieur, se préfère lui-même dans la direction de sa politique aux autres peuples, ce même principe, croyons-nous, n'a rien que de parfaitement juste et conforme aux vues de la Provi-
(1) Ij' Action religieuse et la loi civile, p. 322.
dence." (Cf. S. Thomas, Som. Théol, H-Hae Q. XXVI, art. 4 et 8.)
Q. — Je comprends toute la portée justificative et même laudative qu'ont pour le nationalisme canadien ces lignes où le grand théologien de Québec en fait la description; néanmoins me permettriez-vous de citer à mon tour un autre écrit, de M. Bourassa celui-ci, et où ^'Patriote" voit une évidente approbation du principe révolutionnaire des nationalités? Après avoir parlé des mésaventures de Napoléon III, M. Bourassa ajoute:
"Mais tout de même, on ne saurait refuser à Napoléon III, qui avait par certains côtés dans son esprit une parcelle du génie des Bonaparte, d'avoir eu un moment une claire vue de l'avenir, lorsqu'il disait que la carte de l'Europe ne se referait stablement que le jour où le principe des nationalités serait reconnu par les grandes puissances." (Cf. Oh allons-nous? page 59.)
Qu'en pensez-vous? (1)
E. — Je pense sur ce point tout comme M. Bourassa et comme l'universalité des gens bien pensants. Oui,
(1) A noter que l'une des trois conditions indispensables siarnifiées par les Alliés de l'Entente en réponse aux propositions de l'Allemaçme en vue d'une conférence est : "Ja rernnnni>^sanre rlu jin'nripe dri^ nntionnlit<^x". ("voir le Cnnntfn et les autres iournanx du 2 janvier 1917.)
L'Ecole politico-théoloçrique n'a pas depuis, que je sache, protesté contre pareille condition de nos alliés. C'est parce que sans doute ça ne nous resrarde pas: que nous n'avons qu'une chose à faire : verser sans mot dire nos millions et notre sanar pour la ^^démncrntie" et la "reconnaissance efficace du principe des nationalités" que réprouve l'Ecole.
]^26 Haïte-là! Patriote
si les grandes puissances, renonçant enfin à toute mégalomanie, en Tenaient à une entente amicale au sujet du problème des nationalités violemment scindées dans le cours de l'histoire et livrées en partage aux divers conquérants; si à la vue du malaise, des animosités, des heurts — pour ne pas parler des dénis de justice — qui résultent de la diversité de races, de traditions et d'aspirations dans la même société, les grandes puissances finissaient par reconnaître - là où c'est possible et praticable - le principe des nationalités, il en résulterait un grand apaisement dans le monde.
Mais du seul fait que les grandes puissances en viendraient à cette entente, du seul fait qu'elles reconnaîtraient le principe des nationalités, ce fameux principe n'aurait plus rien de révolutionnaire, le principe des nationalités ne serait plus LE principe des nationalités si tant est que par ce consentement des intéresses, l'union des nationalités actuellement morcelées, se ferait pacifiquement et sans violation des droits acquis. Or, comme nous l'avons yu plus haut le principe n'est faux que parce qu'il ne tient pas compte de ces droits.
Du coup vous constatez donc que M. Bourassa, en soulignant, en passant, les paroles de Napoléon III, n'a rien énoncé de révolutionnaire. Mais le "Patriote tient à en faire un révolutionnaire malgré lui, ou du moins à le faire passer pour tel.