‹ Halte-là!, patrioteChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Réfutation des arguments apportés par ceux qui prétendent que, indépendamment de toute constitution, il existe, de droit naturel, pour le Canada un devoir moral rigoureux de participer aux guerres de l'Empire,

Q. — Il y a, n'est-ce pas, une certaine école qui prétend que^ même si nous ne sommes pas tenus constitutionnellement de participer aux guerres de l'Empire, c'est pour nous cependant un devoir rigoureux de droit naturel ?

R. — Oui, c'est ■ une école pseudo-philosophique qui voudrait nous gratifier d'un nouveau droit naturel.

Q. — Si les partisans de cette école ne réussissent pas à prouver leur thèse, peut-on conclure à la vérité de la thèse opposée?

E. — Polémiquement parlant, oui.

Absolument parlant, non. Néanmoins l'Ecole en question a déployé tant d'énergie, d'acharnement même, à établir son point; elle a fait donner tant de troupes d'élite à la bataille : — journalistes, philosophes, érudita, magistrats, — qu'on peut appliquer à sa thèse le vers d'Hector à Enée, dans Virgile:

... Si Pergatoa dextra Defendi possent, etiam hac defen^a fuissent.

Oui, si la thèse était soutenable, un tel déploiement de forces — (eu supposant qu'elles n'ont pas toutes été le dédoublement d'une seule) — eût dû finir par l'étayer solidement. Si donc l'on n'y a pas réussi, c'est qu'elle est tout simplement indéfendable. Et cela constitue une excellente preuve, quoique indirecte, de la thèse contradictoire. Car on ne saurait imposer de devoirs gratuitement. On me dit: tel devoir vous incombe. J'ai droit de répondre : prouvez-le, sinon je reste libre.

Q. — Et s'ils réussissent à la prouver?

E. — Eh bien, tant pis pour moi alors. Tant pis pour eux aussi et pour le pays. Ils nous auront, comme ont l'a déjà écrit, découvert un devoir de plus pour le Canada. A rebours de nos pères qui luttèrent pour nos droits, ils auront inauguré en notre patrie une ère nouvelle, l'ère de la conquête de nos devoirs d'asservissement! Noble besogne qui aura été le fruit de leurs veilles et de leur fierté nationale. Mais je m'exécuterai. L'étonnant, c'est que ces hommes à devoirs se montrent si peu hommes de devoir. L'étrange, c'est que tant de gens extérieurement si convaincus du devoir d'aller au feu et s'évertuant à le prouver, ne songwit pas à le remplir. De deux choses l'une: eu leur conviction est feinte, ou leur couardise est manifeste.

Q. — Votre réponse n'est-elle pas un tantinet acrimonieuse ?

E. — Elle n'est que de la critique obvie et objective.

Q. — Les tenants de l'Ecole n'ont-ils pas apporté de savants arguments pour prouver leur thèse?

E. — Des argumenta à façade savante, oui, et conséquemment propres à en imposer au premier venu; mais d'arguments sérieux et solides, je n'en connais pas. Je n'en ai encore ni lu, ni entendu qui souffrent une analyse tant soit peu pénétrante. En avez-vous jamais rencontré qui aient pu ébranler vos convictions?

Q. — Ebranler, non ... Ils étaient tellement perdus dans les nuages, tellement vaporeux. . .

R. — Que vous n'avez jamais pu les saisir?

Q. — Précisément; si ce n'est dans certaines études un peu plus soignées, où l'Ecole s'est parfois résolue à les condenser, comme pour emporter la thèse d'assaut.

E. — Oui, je sais.

Q. — Comme ces études renferment d'une façon plus précise l'accumulation de tous les arguments adverses produits jusqu'ici, voudriez-vous me permettre de les soumettre à votre examen? Ce serait, je crois, le meilleur moyen d'apprécier la valeur de la thèse imperialistico-droit naturel, si toutefois elle a quelque valeur.

E. — Voyons, quels sont ces arguments?

Q. — Les voici, extraits de l'^'Action Catholique" du 22 octobre 1915. (1) Après avoir parlé très pertinem-

(1) Voir VAction Catholique, 22 octobre 1915. Cette étude élaborée, suprême effort de l'Ecole pour étançonner sa thèse ne diffère pas beaucoup, pour le fond, d'une autre étude adressée du Canada à la Croix de Paris, et signée : Jean des Neiges.

C'est après la lecture de ce travail superficiellement phi-

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ment, il me semble, des droits essentiels et absolus àûè Etats, le porte-parole de l'Ecole pour la circonstance argiimente ainsi: "Or, l'un de ces droits absolus (pour l'Etat) est celui que nous appelons le droit de défense et de conservation. Et tout ce qui peut être fait pour assurer la défense de son territoire et sa conservation sur mer et sur terre rentre dans ses attributions. Je dis plus, ce n'est pas seulement son droit, c'est son devoir. En conséquence, il a le droit et le devoir d'enrôler sous ses drapeaux tous les hommes valide? de la nation — de toute la nation, y compris les coloniaux. Tous les sujets sont donc tenus au service militaire, de droit naturel."

losophique, qu'un citoyen très en me de Québec — étranger par ailleurs à l'Ecole dont il réprouve les procédés — disait : "Enfin, il faut bien nous rendre à l'évidence, le droit naturel, à défaut de la constitution, nous fait un devoir d'aider l'Angleterre et de prendre une part active au conflit."

On peut être brillant homme de lettres et s'en laisser imposer par certains arguments pseudo-philosophiques. Point par point je vais examiner la dite étude ; quand dl verra par le menu tous les trucs d'argumentation auxquels on a recours, notre littérateur, qui est fort intelligent, conviendra sans peine que son premier jugement était prématuré.

En le réformant, il pensera sans doute au grand nombre de ceux qui, moins exercés que lui dans la dialectique, ont dû se laisser éblouir par cette fantasmagorie de eophismes. Il conclura à l'urgence d'un volume comme celui-ci où l'on s'efforce de discerner la réalité objective et de la dégager des apparences trompeuses. En toutes choses, la vérité suffit, parce que seule elle est rraiment libératrice.

Que pensez-vous de cet argument?

R. — Je pense que le ''en conséquence'' de votre auteur est inadmissible pour les sujets des colonies autonomes, les seules dont il est ici question, et que vraiment il n'y a pas de lien nécessaire entre sa conclusion au snjet des coloniaux et les prémisses qui la surmontent.

Qn'énoncent-elles, les prémisses? — Un grand principe applicable aux obligations des sujets ordinaires de tous pays, c'est-à-dire aux sujets d'une même société.

Qu'en déduit l'auteur? — Une aplication aux sujets ■non-ordinaires — sui generis — que sont les colonies. Est-ce conséquent?

Qu'il y ait pour l'Etat des droits absolus dont il ne saurait se départir; que ces droits engendrent nécessairement des obligations correspondantes chez les sujets ordinaires: j'en conviens; qu'ils engendrent nécessairement les mêmes obligations chez les coloniaux: je le nie jusqu'à ce qu'on me le prouve.

Elucidons cette réfutation un peu abstraite par un exemple.

Le droit de percevoir l'argent nécessaire à l'administration de la chose publique est bien, pour me servir des termes de l'auteur "l'un des droits essentiels, absolus" pour un Etat, car il ne peut subsister sans cela; et ce droit inaliénable engendre nécessairement une obligation correspondante chez les sujets ordinaires de ee même Etat. En engendre-t-il nécessairement potip s;es polonies? Evidemment, non.

Vous ne prétendez pas, j'espère, que nous sommes

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obligés de fournir à la discrétion des Anglais de la Grande-Bretagne et sans le moindre droit de contrôle ou de récrimination de notre part ce qu'ils jugeraient à propos d'exiger de nous pour l'administration da leurs services publics? Ce serait l'esclavage pur et simple.

Doue de ce que l'Etat — I'Axgletekre — a un droit absolu à une chose, il ne s'en suit pas que ce soient les colonies qui doivent la lui procurer. Conséquemment, de ce que l'Angleterre a un droit absolu à sa défense, il ne suit pas, de ce principe du moins, que les colonies doivent contribuer à cette défense; pas plus qu'elles ne sont tenues de participer à l'arrondissement des portefeuilles de ses ministres.

Il faudra donc user d'autres arguments moins simplistes pour le démontrer.

Q. — Evidemment la conclusion ne suit pas des prémisses. Aussi l'Ecole semble avoir été consciente de la faiblesse de son raisonnement. Elle consacre immédiatement toute la seconde partie de son étude à tenter la démonstration qu'elle sent n'avoir pas encore faite. Celle-ci se compose de plusieurs arguments. Youdriezvous les examiner un à un, tout comme le premier? Vous m'obligeriez.

R. — Volontiers.

Q. — "Malheureusement, il y a dans notre pays des hommes politiques et des journalistes qui croient et qui enseignent que ces doctrines s'appliquent aux Etats soTiveraiiis, mais non aux colonies, que If Canada en

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conséquence n'est pas tenu au service militaire envers l'Angleterre," (^L'Action Catholique, 22 oct. 1915).

E. — Hé oui, c'est un fait, il y a de ces gens-là, et il y en a eu un très grand nombre au Canada avant 1914. Mais est-ce vraiment un malheur?

Q. — "C'est méconnaître entièrement la situation légale des colonies et la nature de leurs relations tant avec l'Etat suzerain qu'avec les autres Etats." (cf. ibid.)

E. — Démontrcz-le.

Q. — "Suivant l'enseignement de tous les auteurs de droit international, une colonie est une partie de l'Etat suzerain." (ci. ibid.)

E. — Est une partie siù genens, à savoir une partie différant sous plus d'un rapport des autres parties? — Je le concède. Une partie parfaitement semblable aux autres, à l'Ecosse par exemple ? — Je le nie, comme tout le monde du reste.

Q. — "Elle n'est pas un Etat séparé et elle n'est pas un Etat souverain. Elle ne peut pas avoir de relations diplomatiques avec les autres Etats et elle ne peut pas leur déclarer la guerre. Si le Canada, par exemple, s'avisait de déclarer la guerre aux Etats-Unis, ceux-ci lui réjDondraient : "Nous ne vous connaissons pas.^' (cf. ibid.)

E. — Admettons qu'il en soit ainsi. Et après?

Est-ce qu'il suit de là que le Canada a le devoir de participer aux guerres de l'Angleterre? Est-ce que du fait qu'il n'a pas le droit de déclarer la guerre aux Etats-Unis suit logiquement pour lui le devoir d'aller

combattre la Turquie? Est-ce que l'absence d'un droit, est-ce que, autrement dit, un droit négatif comporte de soi et nécessairement n'importe quel autre devoir positif? Est-ce qu'une dépendance qui interdit un acte implique nécessairement l'obligation d'en poser un autre étranger au premier?

Parce que je n'ai pas le droit, moi simple citoyen, d'arrêter un délinquant; parce que si je m'avisais de le faire celui-ci pourrait raisonnablement me dire: je ne vous connais pas, s'en suit-il pour cela que j'ai le devoir de me faire policeman à Québec ou police montée au Nord-Ouest?

Non, n'est-ce pas? Pour établir ce devoir, il me faudrait d'autïe raison que ma dépendance vis-à-vi^ de l'autorité civile en matière d'arrestation. Il en est ainsi dans le cas présenté par l'Ecole. Soumise comme moi aux règles de la logique, elle ne peut davantage eu faire sortir pour nous le devoir qu'elle préconise.

S'il est une conclusion quelconque à tirer du fait que nous n'avons pas le droit de déclarer la guerre, c'est celle-ci: donc nous n'avons pas non plus le devoir de participer aux guerres déclarées par l'Angleterre. Et c'est ce qu'ont reconnu et répété à maintes reprises les principaux hommes d'Etat et canadiens et anglais depuis la conquête jusqu'à nos jours.

Je ne l'inférerai pas cependant, quoiqu'elle paraisse fort bien ressortir du grand principe posé par votre auteur dès le début de son étude, quand il dit que les

droits des sujets ei.geudreut pour eux des devoirs. J'y lis en effet en toutes lettres:

''Etre sujet d'un Etat est la condition générale de tous les hommes; et cette condition leur confère des droits importants très utiles à la vie. Mais ces droits engendrent des devoirs corrélatifs.''

Il en tire, lui, une conclusion ; mais en api>liquant à rebours le principe qu'il a posé. Après avoir, ainsi que nous venons de le voir, doctoralement écrit que les sujets ont des devoirs parce qu'ils ont des droits qui les "engendrent", il conclut par la suite, naïvement, qu'il y a actuellement pour nous devoir d'aller en guerre, farce que nous n'avons pas le droit de déclarer la gnierre. Déconcertant raisonnement, en vérité!

Q. — Très déconcertant en effet. Voulez-vous que nous passions au troisième argument? Le voici.

"Même à l'intérieur, la colonie n'exerce que les pouvoirs qui lui ont été délégniés. Et ces pouvoirs elle ne les exerce pas en son nom, mais au nom de son souverain. Toutes les lois votées par nos Parlements sont au nom du roi d'Angleterre, et elles n'ont de valeur qu'autant qu'elles sont signées par le représentant officiel de Sa Majesté. Toutes les procédures et tous les ordres et décrets de nos tribunaux sont également au nom de Sa Majesté, et ils n'auraient aucune autorité sans cela." (cf. ibid.)

R. — J'admets encore tout cela. Et tout cela encore, comme précédemment, indique une certaine dépendance et une certaine limitatin de nos droits. Mais est-ce que

cette semi-dépendance et ces semi-droits impliquent immédiatement et de soi le devoir spécifique de participer aux guerres de l'Angleterre? Certainement non, à moins de faire entrer quelque autre élément dans la preuve. Autrement en raisonnant ainsi il serait permis de conclure à tous les devoirs imaginables de notre part.

Encore une fois, je ne saurais assez le répéter, puisque nous jouissons d'une semi-indépendance, puisque nous sommes des sujets spéciaux, il ne suffit pas pour prouver un seul de nos devoirs, d'affirmer tout uniment qu'il y a chez nous dépendance; mais il faut affirmer qu'il y a telle et telle dépendance spécifique et prouver ensuite que celle-ci entraîne après soi tel et tel devoir spécifique. Autrement c'est se condamner à rouler continuellement le rocher de Sisyphe dans un cercle vicieux, en supposant comme prouvé ce qui est en question.

De plus, je voua ferai remarquer que tout ce que l'auteur vient d'affirmer au sujet de nos lois et de nos tribunaux s'applique également aux lois et aux tribunaux britanniques. Tout s'y fait au nom et par la signature de Sa Majesté. Est-ce que pourtant cette dépendance vis-à-vis de Sa Majesté implique de soi pour les Ministres et le Parlement britaimique le devoir de faire la guerre quand ils ne s'en soucient pas et ne le jugent pas à propos ? Pourquoi donc alors d'une dépendance, reposant sur des formalités semblable», tirer

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pour nos Ministres et notre Parlement le devoir de guerroyer même à l'étranger?

Q. — C'est peu logique, . . Venéus-en, s'il vous plaît, au quatrième et supi'ême argument:

"Il y £1 plus, non seulement toute l'autorité de nos lois dérive de la souveraineté britannique; mais le Parlement britannique peut même faire des lois applicables aux colonies; et s'il lui plaisait de faire aujourd'hui une loi de conscription applicable au Canada, nous serions tenus de nous y soumettre.

'■'Il ne le fera certainement pas, mais il a le pouvoir de le faire en droit constitutionnel.'' (cf. ibid.)

R. — Admettons pour un moment que tout ceci soit intégralement et absolument vrai. La thèse adverse s'en trouvera-t-elle alors plus avancée et du coup prouvée? Pas du tout.

Quelle est-elle la thèse? Notre devoir actuel de participer à la guerre, reposant évidemment sur les conditions et les faits existants, actuels.

Or que fait l'auteur? Il déduit ce devoir actuel de conditions et de faits hypothétiques et non-existants.

Assurément si l'Angleterre faisait pour les colonies une loi de conscription parfaitement constitutionnelle, notre devoir de marcher serait évident. Mais de cette hypothèse, non réalisée de fait, comment peut -on raisonnablement conclure notre devoir présent? A ce compte, on pourrait à plaisir multiplier indéfiniment nos de- Toirs. Il suffirait d'accumuler les hypothèses. Lirronanous un instant à cet exerciee amusant.

M. Gouin pourrait très constitutiormellement imposer une loi de fermeture à six heures. Donc le devoir actuel des buvetiers est de fermer à six heures.

L'appendicite pourrait naturellement, constitutiounellement, m'assaillir et m'imposer l'obligation de subir une opération. Donc, quoique je me porte très bien, mon devoir actuel est de me mettre au lit et d'appeler le chirurgien.

Ce n'est pas plus malfn que cela.

La thèse de l'Ecole ne ressort donc pas du fait hypothétique que l'Angleterre pourrait constitutionnellement nous imposer une loi de conscription.

Q, — Et que pensez-vous de l'assertion elle-même: ''L'Angleterre pourrait constitutionnellement nous imposer une loi de conscription?"

R, — Si l'on s'en tient à la pure théorie, l'assertion est discutable et je dirai même admissible; car théoriquement parlant, l'Angleterre peut tout faire avec le Canada, excepté porter atteinte à nos droits religieux et civils. Elle peut même changer notre constitution, sans toutefois nous imposer la taxe sans la représention, hormis qu'elle retourne plusieurs siècles en arrière et bouleverse de fond en comble ses propres institutions. Mais avec notre régime actuel, avec les principes qui régissent présentement les institutions britanniques, surtout depuis l'indépendance des Etats-Unis, l'imposition par l'Angleterre d'une loi de conscription au Canada est-elle pratiquement possible? je ne le crois pas; car elle semble incompatible avec les essentielles

relations actuellement existantes entre le Canada et la Grande-Bretagne.

Comment concilier une loi de conscription imposée par l'Angleterre — comment concilier toute la thèse de l'Ecole — avec notre autonomie intérieure et spécialement avec le domaine que nous exerçons sur nos subsides, et cela en vertu même de l'esprit de la grande charte ?

Q. — Mais peut-être veut-on parler d'une loi de conscription qui n'impliquerait pas pour le Canada l'entretien des troupes?

E. — S'il en est ainsi, l'Ecole bat la campagne hors de son sujet; car il est ici question de notre onéreuse participation actuelle. Et même encore je répondrai : vu que l'impôt du sang est plus précieux et plus lourd à porter que l'impôt de l'argent, si nous ne sommes pas tenus au dernier, à plus forte raison sommes-nous exempts de l'autre. C'est là une déduction de gros bon sens et, conséquemment, très conforme au droit naturel, puisque la loi naturelle n'est que la loi éternelle manifestée par le bon sens.

Mais poursuivons. Avez-vous jamais bien songé à tout ce que comporterait une telle loi de conscription ? Elle impliquerait (l'auteur tire lui-même cette conclusion) l'obligation de participer à chacune des guerres de l'Empire, et cela au gré de la métropole. Par suite, elle comporterait une mise considérable de fonds affectés aux fins spécifiées par la métropole. Car une fois admise la constitutionnalité pratique d'une pareille loi,

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aussi bien que notre devoir naturel de participer aux guerres de l'Empire qu'on en déduit, il faut bien nous mettre dans l'esprit que la Grande-Bretagne reste en dernier ressort juge de tout ce qu'il faut accompLir pour son triomphe et sa prospérité. Cela est du vrai droit naturel et non sa contrefaçon.

Conséquemment, elle pourrait commander, avec la mobilisation et l'équipement, l'expédition de tant de régiments, de tant de munitions et de canons de tout calibre en Europe, en Asie, en Afrique, ou en Océanie.

Et comme la participation ne va pas sans la préparation, le devoir de la première implique aussi le devoir de la seconde. Et comme l'un et l'autre devoirs ainsi enchaînés reposeraient sur le même principe: la souveraineté de r Angleterre, leur exécution serait également soumise à l'autorité et à la discrétion d'icelle. La métropole pourrait donc enjoindre la construction de tant de sous-marins, de croiseurs, de torpilleurs et de dreadnoughts, toujours prêts à se porter au secours de l'Empire, des destinées et du gouvernement duquel elle reste l'unique arbitre. Ceci ne pouvant s'accomplir sans beaucoup d'argent, l'Angleterre, de son chef, pratiquerait donc en définitive dans notre budget une trouée plus énorme et aussi désastreuse que les howitzers allemands à travers les murs de Liège. Elle se trouverait à déterminer spécifiquement l'emploi de nos revenus, y compris les taxes qu'il faudrait nécessairement prélever et les emprunts qu'il faudrait faire... chez elle!

Or y a-t-il un homme sensé tant soit peu au courant

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de notre constitution et de celle de l'Angleterre qui osera prétendre que tout cela pratiquement ne va pas à rencontre de l'une et de l'autre?

Que deviendrait alors notre autonomie intérieure? Que deviendrait le grand principe érigé dans tous les pays britanniques à la dignité d'un dogme : no iaxaiion without représentation?

Donc, non seulement, comme je l'ai démontré, notre devoir actuel ne ressort pas logiquement de l'hypothèse — fût-elle vraie — d'une loi de conscription que l'Angleterre pourrait constitutionnellement nous imposer; mais l'hypothèse elle-même est pratiquement fausse^ puisqu'une telle loi serait incompatible avec les principes essentiels de notre présente constitution. Pour la réaliser, il faudrait changer celle-ci en entrant de plainpied dans l'impérialisme politique.

C'est si évident que l'assertion du personnage actuel de l'Ecole, qui se drape dans sa toge, a été contredite trois mois à l'avance par le chef en personne de l'Ecole (c'était peut-€tTe le même sans toge) dans le même journal. Voici en effet ce qii'on y lisait, le 2-1 juillet 1915:

"Même si l'Angleterre établissait la conscription, ce qui n'est ni fait ni près de se faire, il ne s'en suivrait pas qu'une telle mesure fût nécessaire au Canada, et le parlement canadien SEUL aurait l'autorité constitutionnelle nécessaire pour examiner et résoudre le problème.''

N'est-ce pas suave?

U Halte-là! Patriote

Q. — Mais comment le rédacteur peut-il nier ce droit à l'Angleterre, lui qui soutient le devoir naturel et la stricte obligation morale des Canadiens?

R. — Comment ? — Par une contradiction personnelle, par un illogisme. En effet, quand il prêche Fobligation du Canada, il lui faut bien admettre le droit corrélatif de l'Angleterre. Or si l'Angleterre a droit à notre participation, elle a conséquemment droit aux moyens jugés par elle nécessaires à l'exercice de ce droit; et l'un de ces moyens est certainement la conscription. Donc elle peut nous l'imposer sans que nous ayons absolument rien à dire. Donc le brave rédacteur affirme explicitement d'une part qu'elle n'a pas ce droit et implicitement d'autre part qu'elle l'a bel et bien. Son illogisme en cela est aussi manifeste que celui du magistrat collaborateur, quand de l'hypothèse d'une loi de conscription possible, il conclut à un devoir existant. C'est à la conscription plutôt qu'il aurait dû conclure du devoir existant. Il a pris l'argument par le mauvais bout. C'est ce qui arrive toujours dans un cercle yicieui.

Q.— La doctrine de cette Ecole n'est donc qu'un tissu d'illogismes et de contradictions?

E. — Parfaitement, il n'en peut être autrement quand on se met en tête de faire du néo-droit naturel.

Q. — Que penser de l'affirmation qui suit dans l'étude : "Quand l'Angleterre est en guerre, le Canada est en guerre, qu'il le veuille ou non'?

E. — Voilà bien une de ces affirmations équivoques

et décevantes, propre à faire fortune auprès des badauds ! Comme elle renferme un fonds de vérité, on la lance sentencieusement pour dissimuler et faire accepter la grosse erreur qui s'y cache. C'est ainsi, dans un autre ordre d'idées, qu'ont agi les révolutionnaires en dénaturant les mots sacrés de liberté, d'égalité et de fraternité. Ils ont pris ces nobles étiquettes pour dissimuler le venin qu'ils voulaient inoculer.

Quand l'Angleterre est en guerre, le Canada est en guerre: dans le sens que l'auteur s'est évertué à revendiquer tout le long de son articJe? En ce sens que le Canada doive y participer activement, bien qu'il ne soit pas lui-même attaqué? — je le nie. C'est justement ce qui est en question. L'auteur est mal venu d'apporter solennellement cet apophtegme en corollaire d'une thèse qu'il n'a pas encore du tout prouvée.

Quand l'Angleterre est en guerre, le Canada est en guerre: en ce sens que nous devons y participer passivement, en étant victimes de plusieurs de ses conséquences, au nombre desquelles théoriquement parlant, se trouve l'éventualité fort problématique et actuellement irréalisable d'une attacjue contre notre pays ? — Personne ne Je conteste.

Mais est-ce pour signifier ceci que l'on arbore la trompeuse maxime? Si l'auteur a voulu l'employer dans ce dernier sens, elle est un hors-d'oeuvre dans son article et simplement une lapalissade. Dans l'autre alternative, elle est une duperie. Et l'on ne voit pas alors comment il a pu sérieusement ajouter: ""qu'il le

veuille ou non", car évidemment cela revient à dire: que le Canada veuille ou non y participer activement, il y est tenu. Or pareille affirmation est contredite par toute notre histoire. En fait, le Canada n'a participé jusqu'en 1914 qu'à une seule des multiples guerres de l'Angleterre. Il n'a donc pas été forcé de prendre part aux autres.

Quant à celle du Transvaal, il a solennellement déclaré — sans protestation venue de la métropole — qu'il y concourait bénévolement et que cela ne devait pas constituer un précédent. Il n'y était donc encore aucunement forcé.

Que devient alors la fameuse aff innation: "quand l'Angleterre est en guerre le Canada est en guerre, qu'il le veuille ou non?" Une vessie que l'on veut faire prendre pour une lanterne.

Q. — Mais si, comme on l'affirme, "en temps de guerre le Canada subit toutes les conséquences de la situation où se trouve l'Etat suzerain", n'a-t-on pas raison d'ajouter: "les colonies ne peuvent pas rester neutres quand l'Etat suzerain est en guerre"! (cf. ibid.)

E. — Votre brave homme tourne encore dans le même cercle vicieux. Il ne lui suffit pas d'affirmer que nous subissons toutes les conséquences de la situation où se trouve actuellement l'Angleterre, il lui faut le prouver; c'est justement ce qui est en question. Nous en subissons plusieurs, oui, hélas ! Mais au nombre de ces conséquences est-ce que figure, pour nous comme pour

elle, l'obligation de verser notre argent et notre sang? Qu'il commence par le démontrer.

Quant à l'autre assertion : "les colonies ne peuvent pas rester neutres quand l'Etat suzerain est en guerre", c'est encore la même vessie que tout à l'heure, nuancée d'une légère teint<3 différente. Quand l'Etat suzerain est en guerrej les colonies ne saurait rester passivement neutres, soit! c'est-à-dire qu'elles doivent en subir maintes conséquences — entre autres, celle de pouvoir être attaquées par l'ennemi, ce qui n'est pas le cas des autres pays neutres; mais elles peuvent fort bien rester activement neutres, en ne se joignant pas à la bagarre; du moins jusqu'à ce qu'on nous démontre le contraire. L'auteur, ici comme avant, suppose encore prouvé ce qui est en question. Il roule continuellement dans un cercle vicieux. Cela finira par lui donner le vertige.

J'irai plus loin. Même si le Canada était directement attaqué, des hommes d'Etat — tels les honorables Sandfield McDonald et Tliomas Loranger — ont prétendu qu'en droit naturel il ne serait pas tenu de se défendre et que ce devoir incomberait exclusivement à l'Angleterre, dont les colonies forment nutant de fleurons 'à sa couronne. A elle, disent-ils, de défendre ses fleurons. Elle a acquis une haute domination sur notr-j paj's et un ennemi veut la lui ravir; à elle de ne pa? se laisser supplanter.

Et cette opinion ne manque pas de plausibilité. C'est peut-être en vertu de ce principe que les pères anglo-

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canadiens de nos jingos d'aujourd'hui se croisèrent les bras, quand le Canada fut envahi par les Américains.

Néanmoins, en fait et en droit positif, nous serions dorénavant tenus de participer activement à la défense du Canada en pareille occurrence. Nous nous y sommes engagés. Et croyez-m'en, ceux que l'on taxe de déloyauté manifesteraient alors beaucoup plus de patriotisme que ceux qui en font aujoourd'htii parade extravagante. Ils seraient encore, comme les . . . French d'autrefois, les premiers et les derniers à faire le coup de feu. A moins que, exaspérés — d'une part par de pseudo-théologiens qui veulent leur imposer de pseudodevoirs à coup d'Evangile et de droit naturel, d'autre part par les fanatiques qui nous injurient parce qu'une portion de notre population ne se croit pas tenue d'aller combattre pour conserver ailleurs une liberté qu'euxmêmes nous refusent ici, — ils en viennent à se dire: à quoi bon! Aurions-nous vraiment à perdre au changement?

Q. — Mais est-ce que la reconnaissance ne nous enjoint pas d'aller secourir la Mère-Patrie? Ecoutez donc encore cette tirade de l'Ecole. Après avoir énoncé que l'Allemagne nous attaquerait volontiers, si elle le pouvait:

"Qui l'en empêche? — L'Angleterre avec sa flotte immense, qui est maîtresse des mers."

E. — iSTous ne sommes donc pas menacés d'une attaque et, conséquemment, il ne peut être actuellement quos-

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tion de notre propre défense, contrairement à ce qu'affirme ailleurs le même auteur?

Q. — ''C'est à l'Angleterre que nous devons la paix relative dont nous jouissons", (cf. ibid.)

E. — Tiens ! nous ne subissons donc plus, même positixement, "toutes les conséquences de la situation où se trouve l'Etat suzerain" ? puisque nous jouissons d'une paix relative.

Q. — "Et dire qu'il y a des gens dans notre pays qui osent soutenir que l'Angleterre ne fait rien pour nous et que nous ne lui devons rien.

"En ce moment, nous lui devons tout, et c'est elle qui assure notre avenir. Ce n'est pas seulement un devoir légal que nous remplissons en combattant pour elle, mais c'est un devoir de reconnaissance." (cf. ibid.)

E. — Assez ! assez de littérature. Nous ne faisons pas ici du roman; il s'agit d'une étude positive et philosophique.

"En ce moment nous lui devons tout". Oui, tout ce qui nous arrive de fâcheux. Xous n'y sommes assurément pour rien. Et il en a toujours été ainsi. Nous n'avons jamais créé d'ennuis à l'Angleterre et nous avons souvent payé pour des pots que nous n'avions pas cassés. C'est là notre lot. Si présentement maugréer ne serait peut-être pas de mise, par contre les exclamations de reconnaissance confinent à . . . la naïveté.

Un apologue pour mieux faire ressortir cette énormité: Deux grands propriétaires et financiers milliardaires, l'un John et l'autre Guillaume, habitent respec-

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tivemeut Québec et Limoilou. Rivaux implacables, la concurrence qu'ils se font s'envenime au point qu'ils deviennent un jour ennemis acharnés; et les gens de Guillaume, la torche à la main, s'en vont mettre le feu au château de John. Or je dois vous dire qu'à Lévis je suis locataire d'une usine et d'une maison appartenant à l'infortuné John.

Dès la nouvelle de l'incendie, je mobilise mes liommes, mes boyaux et mes extincteurs et vole à son secours. Un ami. enthousiaste et sentencieux à la fois, vient alors me dire : Tu as bien de la chance d'être ainsi protégé par John. Sans ses vaisseaux puissants qui gardent le passage du fleuve, Guillaume tenterait volontiers de brûler ici ses immeubles. Et que deviendrait alors ton mobilier? tes machines? ton commerce? ta femme? tes enfants? Tu lui dois une bonne chandelle. Tu ne sauras jamais assez lui témoigner de reconnaissance.

Allons ! allons ! répondrais-je à mon ami. J'ai peutêtre commis une sottise en dépouillant mes propres biens de tous moyens de protection et de défense. Tant pis ! Mais, je t'en prie, ne viens pas m'induire à prendre maintenant une attitude naïvement ridicule.

Appliquez l'apologue à qui et à quoi de droit.

Q. — Est-ce que notre attitude actuelle envers l'Angleterre ne doit pas être celle ''d'un fils bien né envers sa mère" ? Oonséquemment . . .

B. — Oui, oui, c'est un argument à l'ordre du jour. Pour y couper court, souffrez que je vous fasse une

Halts-là! Patriote 41

courte citation d'un éminent juriste anglais. Ello cingle joliment ceux qui prétendent ainsi assimiler îd tutelle coloniale aux relations familiales.

"It is not a filial obligation on the part of the colonies, not a parental obligation on the part of the Central Goremment. The phrase mother-country applied to a suprême State in référence to its dependencies is not merely inexact — it is mischievous. Sentimental and metaphorical expressions are always suspicions in politics, for they are generally either the resource of those who cannot think or express themselves clearly, or the mask of those who would disguise unjust anl despotic purposes." (1)

Cela vous suffit-il?

Q. — Assurément. Une dernière question. A ma satisfaction, vous avez victorieusement réfuté les arguments reposant sur les relations d'Etat à sujets, de métropole à colonies; vous avez également fait justice des corollaires d'une thèse que, en son ingénuité, l'Ecole croyait avoir prouvée. Me permettriez-vous de vous présenter sa dernière preuve, d'ordre universel, celle-ci? La voici :

"C'est enfin pour sauver la civilisation chrétienne, menacée par la culture allemande que nos compatriotes vont verser leur sang, etc., etc . . . "

E. — A coup silr, cet argument est d'ordre très uni-

Ci) Homersham Cox, The British Commonwealth, or a Commentary on the Institutions and Prhiciples of British Government, p. 558.

versel; si universel qu'il s'applique aussi bien à tous les Etats neutres qu'au Canada. Que voulez-vous alors que votre homme puisse en tirer quant au devoir spécifique de notre pays?

Si à ce titre (menace de la civilisation chrétienne par la culture allemande), il y a devoir pour nous, n'est-ce pas que ce devoir incombe à tous les Etats chrétiens? Pourquoi donc ne se joignent-ils pas aux alliés? Manqueraient-ils tous à leur devoir? C'est que probablement ils n'ont pas la conviction aussi facile et aussi entière que notre homme.

La question pour eux reste donc douteuse. Personnellement j'incline fortement à croire que la civilisation chrétienne aurait plus à gagner — ou moins à perdre — au triomphe des alliés qu'à celui des Austro- Turco- Allemands. ']\Iais, hélas ! nos vues sont courtes et les desseins de Dieu impénétrables.

Voilà pourquoi, après avoir, en première intention, prié pour que la suprême et divine volonté s'accomplisse, je me sentirais amoindri dans mon patriotisme et dans ma noblesse de coeur, si je n'ajoutais: Faites, ô mon Dieu, que votre plus grande gloire éclate par la victoire de nos Mères-Patries. Malgré ses fautes, daignez, je vous en supplie, réserver encore à la France vos gestes de demain.

Mais de là à tirer un strict devoir du Canada envers l'Angleterre, il y a de la marge; une marge large comme le fleuve. Je ne la franchirai pas; car, à l'instar de bien d'autres, je pataugerais et finirais par me noyer.

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