LA FÊTE DU PRINCE DES SOTS
» se marioit , le prince des sots et sa troupe ne manquoient
» pas de faire charivari. Si quelque mari patient se laissoit do-
» miner et malmener par sa femme, le prince assembloit sa
» troupe à la suite de laquelle étoit un tombereau, et, en ce bel
» équipage, on alloit du matin éveiller ce bon mari , le tirer de
y^ son lit, le mettre dans le tombereau et lui faire faire ainsi des
» promenades dans les rues. *
» Il y avoil des jours marqués dans Tannée où cette troupe » se croyoil tout permis. Mille singeries semblables, qu*il seroit » trop long de rapporter , ne plaisoient pas toujours , et quel- » quefois il en arrivoil du désordre. Cela a subsisté jusque » vers Tannée 4648 , qu'un magistrat, installé depuis peu, vou- » lant y mettre fin , envoya chercher le prince des sots, et lui » ayant fait rendre compte de sa conduite, que cet homme pré- » tendoil fondée sur d'anciennes lettres-patentes des seigneurs » de Ham , ce magistrat voulut les voir, et il ne trouva pas de » meilleur moyen pour arrêter la licence de ces rieurs que de » supprimer les prétendus litres et de faire les défenses cohve- ]» nables , sous peine d'amende et autres de droit , suivant le » genre de la contravention ei la qualité du désordre (4). »
C'est bien dommage que ces patentes respectables n'aient pas été conservées, car elles étaient vraisemblablement dans le goût de celles que Philippe-le-Bon , duc de Bourgogne , avait données , en 1 454 , à la Société de la Mère-Folle de Dijon, dans lesquelles nous trouvons à peu près le même cérémonial. Peutêtre même, la Société des Sols de Ham avait-elle été érigée par les ducs de Bourgogne, qui ont possédé à plusieurs reprises cette ville pendant quelque temps (2).
(1) Nos recherches dans les archives de la yille de Ham ont été infructueuses. Nous n'ayons trouvé nulle part aucun document relatif au prince des sots et les registres de police ne contiennent pas la défense convenable dont il est ici fait mention.
(2) Les descendants du dernier prince des sots existent encore aujourd'hui , à Ham , et il faut que cette principauté de la folie ait poussé bien loin son influence puisque la tradition a conservé jusqu'à ce jour les titres de prince et princesse aux memhres de cette ta-
Peu à peu leé vestiges de ces folies se sont effacés, si ce n'est le cheval d*osier qu'un des fous montait encore, en 1715, dans les jours gras , mais sans commettre aucun désordre. On sait que Pbilippe-le-Bon avait toujours à sa suite un homme de cette espèce qui le divertissait beaucoup.
L'origine de ces fêtes qui réunissaient toutes les sottises et . toutes les absurdités du paganisme, remonte aux premiers temps du christianisme, si nous nous reportons aux conciles et si nous considérons les efforts que firent les premiers évoques et particulièrement saint Eloy pour détourner les fidèles de ces orgies payennes.
L'Église débordée voulut , à plusieurs reprises , il est vrai , empêcher ces cérémonies scandaleuses et ridicules , et des lettres-patentes enjoignirent aux évêques de faire cesser, sous peine d'anathèmes , de telles profanations ; mais , malgré ces peines , le goût des masses pour le plaisir l'emporta et annula longtemps la volonté épiscopale ou souveraine. On comprend ces résistances , quand on voit combien de compagnies, se glorifiant du titre d'Insensées, existaient aux xiv® et xv® siècles , et qu'on réfléchit à l'intérêt qui devait s'attacher aux Fêtes de plaisance que plusieurs d'entr'elles avaient organisées dans les villes du Nord ; ici le chef porte le titre d'Abbé ou d'Évêque , là celui de Prévôt, de Prince ou de Roi. Ainsi nous trouvons à Arras , V Abbé de Liesse; à Alt, Y Abbé des Paupourvus; au Quesnoy, V Abbé du Plat d'argent; à Evreux, VAbbé des Couards; à Laon , VEvêque des Innocents et le Roi des Brayes ; à Valenciennes , le Prince de Plaisance et le Prince de l'Es trille; à Tournay , le Prince d'Amour; à Ham le Prince des Sots; à Amiens , le Prince des Fous ; à Dijon , la Mère folle; à Bouchain, le Prévôt des Etourdis; à Lille, ]eRoi de VEpinette; à Douay, le Roi des Comuyaux ; à Saint-Quentin , le Roi du Chapels ; à Cambrai , à Péronne, le Roi des Ribauds; à Beaumille, dont le nom est Beauyal. L'aînée des trois enfants actuellement existants, qui est une fille, du nom de Pauline, n'est communément connue que sous le nom de Princesse»
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Tais, la Fête de l'âne ; à Noyon, le Roi des Fous ; à Rbeims, le Cardinal desJoymx; à Soissons, les Clercs de la Rhétorique; à Vailly, les Enfants de Maltisson ; à Chauny, le Capitaine des Adventuriers ; à Bruges, le Forestier de Flandre^ ett5.
Les fous ne furent pas seulement introduits dans les mystères, mais ils pénétrèrent même , comme Triboulet, dans les palais des rois , chez les grands seigneurs et jusque dans les salles des Hdtels-d£^-Ville(1).
Ces fous, auxquels tout était permis, ne se contentèrent pas longtemps du rôle accessoire qu'ils avaient rempli dans les mystères ; ils comprirent tout le parti qu'ils pouvaient tirer de la mise en scène de la sottise humaine. Ils se constituèrent en confréries , non plus pour représenter des mystères, mais pour jouer des sotties ; c'est alors que les confréries des sots, des fous, des ânes, des couards et des sans-souci, donnèrent des représentations comiques dans lesquelles l'and^tion, l'avarice, Tignorance et l'orgueil fournissaient des caractères pour des personnages de circonstance. En 1516, nous voyons la compagnie des Sots de Ham comparaître à la feste du Roi des Brayes de Laon » où elle représente plusieurs joyeusetés (2). Le prince des sots, ou la mère sotte, lançaient, dans leurs bons mots, dans leurs joyeusetés , des allusions satiriques aux défauts des seigneurs, prélats et bourgeois, et la foule applaudissait, faisant des applications pecsonnelles plus ou moins mordantes aux personnages qui se trouvaient autour d'elle.
Ces allusions des confréries de la mère sotte furent l'origine de là comédie.
On sait que les rois ne dédaignèrent pas de se servir de la mère sotte ; Louis XII employa avec succès la verve de Pierre
•,1; La yUle de Saint-Quentin montre encore, dans la grande saUe de son Hôtel-de-ViUe, un fou, dont la tête satjrique figure sur la poutre transversale, parmi les personnages importants de la commune. Ce personnage, qui tire la langue, a la tête couverte d'un chaperon surmonté de deux cornes caractéristiques.
(2) Comptée de la ville de laon , Mém. de la Soc. acadéra. , t. xi » p. 127.
Gringoire, prince des sots, dans sa lutte contre le pape, pour parodier la politique romaine. La mère sotte de Ham a eu beaucoup d* enfants et El Pulcinello (Polichinelle) , ce personnage malin et cynique dont la verve mordante est si redoutée en Italie^ est lui-même un de ses enfants. Le mannequin figurant mardigras, qu*il est encore d*usage de promener dans beaucoup de villes, le mercredi des Cendres , et qu'on brûle en grand appareil ; M. de l'Arrière, qu'on conduit monté sur un âne, comme un autre Silène, la tête tournée du coté de la queue de l'animal, dans les rues du village dont on fait la fêle , nous paraissent appartenir aussi à la nombreuse famille de la mère sotte. Dans rile de France, la Bourgogne et la Champagne , où abondent les vins généreux, les sotties pétillaient d'esprit et de malice. La gaîté se montrait plus naïve chez nos voisins les Flamands.
Dans la Picardie, le cidre, en aiguisant les esprits, enfantait des facéties un peu crues, mais toujours pleines de bon sens.
Aujourd'hui, nous prenons en pitié ces joies grivoises satiriques de nos pères, et le carnaval, fils naturel de la fête de l'âne et des fous, décline d'année en année.
En sommes-nous meilleurs depuis que les masques se sont retirés de la rue , et qu'ils étalent leur honteux dévergondage dans les sales orgies d'un bal masqué ?
Le gloquemàn de Ham.
Dans la nuit du jeudi au vendredi saint, le cloqueman, c'està-dire celui qui recommande les trépassés, suivi delà populace, qui chantait le Vexilla régis ou des psaumes , allait autrefois crier à la porte des églises de Ham : On recommande à vos prières Vâme de défunt Noire-Seigneur Ji'-C, lequel a passé cette nuit de vie à trépas. Frappez Judas! Aussitôt celui de la suite qui jouait le personnage du traître était frappé d'importance. Cette superstition a été abolie il y a un siècle, et l'on se contentait de frapper sur des planches , comme on fait à la fin des ténèbres (1).
(1) Introduction à V Histoire de Picardie, Don Grenier, paqaet 20, art. 2, p. 382.