‹ HamletChapitre 69 sur 84 · SCÈNE XXII · texte numérisé non relu

SCÈNE XXII

Une autre Salle du Château.

Le Roi, Laërte.

Le Roi.

Maintenant vous devez de moi ne plus douter, Et d'injustes soupçons franchement m' acquitter. Je dis plus, vous devez me quoter dans votre âme Comme un ami puisque vous savez que l'infâme Qui tua votre père en voulait à mes jours.

Laërte.

* Tout ça c'est bel et bon; mais ce sont des discours Je ne puis me payer de paroles stériles,

Me ferez-vous savoir quels furent vos mobiles Pour n'avoir pas sévi contre l'acte odieux, Quand votre sûreté, notre honneur à tous deux. Toutes choses enfin, vous poussaient à le faire ?

* Par deux simples raisons je vais vous satisfaire. n se peut cependant que vous me donniez tort. Mais sur moi ces raisons ont le droit du plus fort. D'abord considérez que la reine sa mère

Ne voit que par ses yeux ; — pour moi c'est ma misère,

Peut-être ma vertu, — d'avoir le cœur rivé

Comme l'étoile au ciel, le pater à l'are,

A la reine — Je vis et pour et par la reine,

Qui sur mes sentiments domine souveraine.

La seconde raison qui le met à l'abri

De ma puissance, c'est, qu'il est le favori

Du peuple, — et tellement l'aime la populace

Qu'un défaut qu'il possède elle l'érigé en grâce.

Comme l'eau de ce puits (') lentement, lentement

Sous la goutte qui perle et tombe incessamment

(*) On fait allusion ici à la qualité qu'on attribue encore de nos jours aux eaux de la fontaine (jui pleure, c'est à dire qui filtre à travers un rocher poreux pour tomber dans un bassin de pierre, à Kuaresborougb dans le YorksUire.

Tourne en pierre le bois, si que, ce qui fut urbre Devient avee le temps pierre dure, ou bien marbre. ]\la lièelie après cela comme objet de rebut Fut revenue à l'arc loin d'atteindre le but.*

Laërte.

Serais-je donc ainsi privé d'un noble père ! Ma sœur dont la beauté, le charmant caractère Faisaient un doux trésor, — une perfection, Sera-t-elle tombée en désolation.

Sans que je puisse enfin venger la double offense ? Oh ! non, bientôt luira le jour de la vengeance !

Le Roi.

Ne vous inquiétez ; il ne faut pas penser Que jusqu'au pied du mur on pourra me pousser Sans coup férir ; oh ! non, je ne suis point de race A prendre à passe-temps danger qui me menace.

(à Bernard qui entre.) Eh bien ! quoi de nouveau ?

Bernard.

Des lettres Monseigneur, Qui vous viennent d'Hamlet, si je ne fais erreur, L'une est pour Votre Altesse et l'autre pour la Reine.

Le Roi.

Des lettres, et d'Hamlet? . . Est-ce chose certaine? Et qui les apporta, dites, le savez-vous ?

Bernard.

Ce sont des matelots dit-on.

Le Roi (à Bernard).

Bien, laissez-nous.

{Bernard sort.) (à Laërte.)

De ces lettres l'envoi je ne puis le com])rendrc, Laërte, toutefois vous allez les entendre :

{Il lit:) " Haut et puissant Seigneur, vous saurez qu'on m'a jeté sur la côte de votre royaume. Demain je demanderai permission de voir le roi, et alors, après avoir au préalable obtenu son agrément, je conterai au roi la cause de mon soudain^ retour, plus étrange encore que soudain. — Ha]MLET."

On n'y voit pas plus clair qu'en l'antre de Cacus. Les autres avec lui sont-ils donc revenus ? Ou bien n'est-ce après tout, Laerte, quand j'y songe, Qu'une déception, que quelqu' affreux mensonge ?

Laërte.

Est-ce son écriture ? . . .

Le Roi.

Oh ! c'est la main d'Hamlet.

{lisant :) " Nu ! " — puis en post-scriptum, là dans ce coin il met : " Seul ! " — Voyohs ! avez-vous en cette conjoncture Avis à me donner ? . . .

Laërte.

Je m'y perds, je vous jure.

Mais laissez-le venir, ça réchauffe mon cœur De penser que je puis dans ma juste fureur Lui jeter à la face et l'opprobre et la honte. Et du sang de mon père aussi demander compte.

Le Roi.

Que s'il en est ainsi, Laërte, voulez-vous De moi prendre conseil ?

Laërte.

Certes, à mon courroux Si Monseigneur consent à n'imposer silence, A suspendre non plus le cours de ma vengeance.

Ce que je veux te (i) dire est pour ta propre paix, Mon but est de servir au mieux tes intérêts. Naguère il vint ici, frais de la Normandie Un jeune gentilhomme — une encyclopédie, — Parlant de tout très bien ; — il a parle de vous (') Arec tant de chaleur devant chacun et tous, Disant vos qualités, votre force en escrime. Combien votre rapière était illustrissime, Et qu'il ferait beau voir quelqu'un vous égaler Personne ne pouvant jamais vous exceller, Que son rapport d'Hamlet arrivant à l'oreille, A suscité l'envie, — et ce n'est pas merveille. De pouvoir avec vous s'escrimer, batailleur. Maintenant de ceci —

Laërte.

De ceci. Monseigneur ?

Le Roi.

Il adviendra qu'Hamlet sachant votre arrivée . Saluera dans son cœur l'occasion rêvée.

Nous lâcherons sur lui quelque subtil renard. Qui louera votre adresse avec un méchant art. Ajoutant un fion à cette renommée Que vous fit le Français. La plaie envenimée, Hamlet de son plein gré viendra, car il est lier, De lui-même se mettre au bout de votre fer.

(') Cette observation est faite pour les lecteurs français. Ils pourraient s'étonner de voir que dans le même discours le roi se sert de Tu et de Vous eu sVlressant au même interlocuteur. Nous répétons ici, ce que nous avons dit dans notre introduction, nous donnons au mieux de notre pouvoir la tragédie d'Hamlet; nous ne cherchons pas à embellir Shakespeare, on ne repeint pas le lis; nous donnons Shakespeare tel qu'il est, et en dépit et do Ducis, et de Voltaire et d'Alexandre Dumas nous ne cherchons pas à le refaire, — sous prétexte, soi-disant de l'améliorer. Une fois pour toutes, les nuances du Tu et du Vous, quand elles se rencontrent dans nos traductions que l'on ne s'en étonne, c'est qu'elles sont dans l'original. Disons que liien souvent, ce» sortes de licences, ajoutent grandement à l'eflct scénique. Le guindé de nos anciennes tragédies françaises est absurde, et compense à peine leurs beautés. — Note, du Traducteur.

Nous parierons sur vous, — Nous de la galerie ! D'un tournoi ce sera le spectacle-féerie. Hamlet est nonchalant, de plus très généreux, Accoutumé qu'il est à ces sortes de jeux. Or, ne soupçonnant pas la moindre tricherie, H ne les essayera les fleurets, je parie. Si que, lors, vous pourrez choisir facilement Une épée, un fleuret sans bouton, et vraiment Par une passe adroite, une botte secrète L'envoyer en enfer vous payer votre dette.

Laërte.

Ainsi ferai -je certe — et même encore mieux. Mon glaive je l'oindrai d'un onguent merveilleux Que j'acquis un beau jour d'un certain saltimbanque, Vrai gibier de potence, — or, son effet ne manque. Ce précieux onguent est tellement mortel, Le poison qu'il contient renferme tant de fiel. Que si vous imbibez la pointe d'une épée Dans son jus, c'est en vain que la pharmacopée De tous les médecins tentera son effort, Pour sauver le blessé; — car certaine est sa mort. De ce channant poison j'enduirai ma rapière, Si qu'en l'égratignant je le couche en sa bière.

Le Roi.

Nous ferons un pari — pari très solennel.

Sur vos habiletés, — comme en un carousel,

Et puis quand vous aurez fait mainte et mainte escrime.

Et que vous aurez soif, — c'est chose légitime.

Faites que vos assauts tendent tous vers ce but.

Et qu'ils soient violents, — c'est là notre salut !

Nous lui députerons alors qu'il voudra boire

Un bon calice, ad hoc, qui, vous pouvez m'en croire,

A votre botte s'il échappe par hasard,

Certes l'attrapera mieux qu'à CoUn-Maillard.

Mais quoi ? D'où vient ce bruit ?

Page 1