Marieite; Abecedario. T. II. p
Les données, encore bien incomplètes, qu'on possède sur Lützelburger, ont été résumées dans un intéressant article publié en 1871 par M. Edouard His, président de la direction du musée de B:ile . La nationalité du fonnsclinider reste douteuse ; peut-être venait-il d Augsbourg, où la gravure sur bois était lort en honneur. Le catalogue de son œuvre est à peine ébauché. Le nom de Lützelburger se retrouve, nous l’avons dit, sur deux exemplaires de l'Alphabet de la Mort : il figure avec une différence d'orthographe au bas d’une curieuse planche qui représente des hommes nus combattant contre des paysans dans une lorêt de sapins. Cette planche, d un caractère très germanique, porte avec la marque du dessinateur ou du peintre, HN', la précieuse inscription Hanns Leuci\elllmrger funnschnide i.j.2.2. Enfin, sur le titre historié du Nouveau Testament imprimé a Bâle en ij2^ par Théodore Wolf, on lit la signature h. l. fvr. Evidemment nous sommes encore là en présence d’une œuvre de Lützelburger.
L honnête graveur paraît avoir mené une vie obscure et pauvre. Les documents retrouvés par M. His établissent qu'il est mort avant le ij juin 1526. Dans 1 un de ces actes, Melchior Trechsel de Lyon constitue une caution « à raison des planches reçues provenant de défunt maître » Le nom est omis sur
le vieux registre . Cette formalité devait se rapporter à la liquidation de la succession d un artiste mort insolvable. Et, en effet, dans la liste des saisies faites en 1526 sur le mobilier de Hans Formschnider, on voit figurer parmi les créanciers le même Melchior Trechsel. qui réclame le payement d'une somme fournie en espèces. Ainsi le libraire de Lyon avait fait des avances à Lützelburger, celuici mourait dans la gêne, une procédure s'établissait pour arriver à partager la valeur de son pauvre mobilier au prorata des créances produites, et Melchior Trechsel, qui tenait a être mis en possession des bois qu'il avait fait graver, les réclamait, tout en fournissant une caution assez solide pour répondre, le cas échéant, aux réclamations tardives '.
Après avoir analysé les pièces si heureusement mises en lumière par M. Edouard His, il faut revenir à l’observation de Mariette. Une des planches des Sunulachres^ une seule, porte un monogramme. La Duchesse, que la Mort vient tirer par les pieds, se dresse, réveillée, en sursaut, sur son lit somptueux à colonnes et à baldaquin. A droite, dans le soubassement du lit, est un écusson. C est la qu’est la marque FL. En présence des présomptions que nous avons
1 . .\mbroise-Firmin Didot avait cru voir dans la marque H N la première et la dernière lettre du nom de Holbein. A celte affirmation, qui ajouterait une page de plus à l'œuvre du maître, .\I. His répond en termes catégoriques : « Le dessin n a aucune analogie avec la manière de Holbein et semble plutôt appartenir à un émule de Dürer. » e. Galette des Beaux-Arts ; 2' période, T. IV, p. 481.
résumées, comment douter que ce monogramme ne soit celui de Hans Lützelburger, alors surtout que la gravure des Simulachres correspond si bien avec tout ce qu'on sait du talent de ce maître ouvrier ?
Nous n'en dirons pas plus long sur ce point, qui n'est plus contesté aujourd’hui. Ce qu'il fliut prouver désormais, c’est que les dessins de Holbein, publiés en 1538 seulement, sont antérieurs à cette date et qu’ils font partie des œuvres, si abondantes et si variées, qu’il exécuta pendant sa jeunesse, avant d’avoir quitté Bâle.
Jamais démonstration ne fut plus facile. Et d’abord, on a retrouvé des épreuves d'essai, tirées d’un seul côté du papier, et ne portant d'autre indication que celle du sujet en allemand. Ces légendes sont imprimées à l’aide de caractères qui appartenaient à Froben. On ne connaît que quatre exemplaires de ce tirage, qui a précédé l’édition donnée par les Trechsel en 1)38. Mais ces feuilles ne sont pas datées ; la difficulté n’est ainsi résolue qu’à moitié. La preuve cherchée se complète par ce lait qu’il existe à Berlin, au cabinet des estampes, une série de dessins qui reproduisent, à la plume et au lavis, vingt-trois des compositions de Holbein. Ces copies, où la dimension des originaux est sensiblement agrandie, ont été faites d’après les gravures, et le doute ici n’est pas permis lorsqu’on reconnaît sur le lit de la Duchesse la marque I"L qui est incontestablement le monogramme du graveur. Or, sur l’un des dessins, — îci Mort saisissant
l'empereur^ — il y a une date, i)2j. C’est à cette époque que les copies ont
été faites, et dès lors la préexistence des dessins de Holbein demeure certaine.
Faut-il décrire ces compositions ingénieuses et fortes? Holbein a pu, comme beaucoup d'arti.stes de son temps, obéir en apparence à la pensée du moyen âge ; il est moderne cependant, et, quand il a saisi son crayon, il raconte avec un accent nouveau les cruautés de la mort. 11 en lait un squelette narquois, spirituel. sautillant, un .squelette qui s’amuse. Le prédicateur est dans sa chaire : il exhorte les fidèles pieusement attentifs à sa parole ; la Mort vient par derrière, et elle étend sur sa tète une main qu’il ne voit pas. Dans l’épisode du charretier, assistant avec épouvante à l’effondrement de ses tonneaux tombant pèle-mèle sur les débris de son chariot rompu, la Mort est bien la lacéiieuse personne
qu'a décrite l’auteur de la préface de 1 338 ; elle goûte le vin du malheureux
qui se désole. Chargé de sa hotte pleine de marchandises, le mercier marche à grands pas, accompagné d’un chien qui ressemble à un lion ; la Mort le saisit par la manche, et elle le tient si fortement avec ses doigts crochus que 1 infortuné peut dire adieu à la recette rêvée. L’abbé n'est pas traité plus dou-
cernent. II est gros et gras, il est de ceux à qui Dieu prodigue ses biens ; mais une main s’est attachée à sa robe, la main de la Mort, mitrée, portant sur lepaule la cro.sse abbatiale, et découpant sur le ciel le rictus de son sinistre profil. Elle va ainsi, poursuivant son éternelle victoire, n’épargnant ni le pauvre, ni le grand seigneur, ni le mendiant, ni le roi, qui est François 1" lui-même. Là. armée d'une lance formidable, elle perce d’outre en outre l’inutile cuirasse d'un chevalier empanaché ; ici, elle frappe la jeune femme occupée à se parer pour les fêtes de l’amour. Dans toutes ces compositions, il y a une ironie légère, quelquefois cruelle; on croit deviner aussi au rythme de certaines attitudes le refrain lointain d’une chanson qu'on n'entend pas. La Mort fait souvent de la musique, elle a pris le rebcc du ménétrier, et il semble qu’il y ait dans les environs une danse des trépassés. Presque partout. le sentiment est un peu moqueur. 11 y a pourtant dans la série des Simulachres une image tragique. Holbein nous montre le modeste intérieur d’une mai.son heureuse : la porte est re.stéc ouverte; la Mort a aperçu une proie, elle est entrée, elle a saisi un enfant robuste et vivace, et elle 1 entraîne. L'enlant devine ce que lui veut celte visiteuse inconnue, il se débat, il crie. C'est tout un drame, et des plus poignants.
La grande vertu du dessin éclate dans les Simulachres. Holbein se borne à quelques indications au trait, mais ce trait est si juste que la forme est exprimée dans son essence et dans son mouvement. Le moyen est simple, l’effet est puissant. 11 semble bien ici que l'abréviation est une force et que la concision est une éloquence. Pour la justesse de la mimique et l’intensité de l'expression, il y a dans les Simulachres de la Mort des trésors de certitude et des inventions de génie.
A 1 heure où paraissait ce livre aux pages duquel Holbein n'était point nommé, les frères Trechsel publiaient un autre volume, celui que, dans le langage de tous les jours, nous appelons les « Images de la Bible », mais qui était décoré d un titre latin : Historiarum Vcteris Teslamenii Icônes ("Lvon. Ce
petit livret ,se compose de 92 planches, y compris quatre bois empruntés aux Simulachres. la Création de la Femme. Adam et Ère. Y Expulsion du Paradis et Adam travaillant avec la Mort. Ici encore, le nom de Holbein n'est pas prononcé. Mais le succès du recueil fut si vif que, dès 15^9, les Trechsel mettaient au jour une seconde édition et cette fois l'inventeur des dessins est désigné dans un Carmen ad lectorem et dans un distique qui ouvrent le volume. Ces vers, dans lesquels Holbein est justement célébré, sont d'un poète oublié aujourd hui, Nicolas Bourbon, 1 auteur des Nugw. Comme pour les Simulachres. on doit