‹ Hans Sachs: Et La ReformationChapitre 9 sur 12 · REC · texte numérisé non relu

REC

tion d'une autre Bible que celle du Réformateur. D’ailleurs la simple lecture du Rossignol de Wiltemberg montre avec évidence qu'il n’était pas encore à ce moment bien instruit dans les Ecritures; il s’y inspire surtout de Luther, et plus particulièrement du livre de la Liberté chrétienne. Dans la Discussion entre un chanoine et un cordonnier, il puise directement à la source de l'Evangile.

Le succès de cette publication égala, pour le moins, celui du Rossignol de Wittemberg. L'année même de son apparition, il en fut tiré neuf éditions diflérentes. Le peuple lisait avec plaisir ces attaques malicieuses contre le clergé, pour lequel on avait généralement fort peu de respect. La majorité des ecclésiastiques était arrivée à un état d’abaissement complet. M. Schweitzer écrit à ce sujet : « Dans les couvents surtout. la dépravation dépassait tout ce qu'on peut imaginer. Celui d'Engenthal, une congrégation de femmes, avait une réputation qui finit par émouvoir l'autorité ecclésiastique elle-même. . . .

Quant aux congrégations d'hommes, c'était pis encore : leurs couvents s'étaient transformés en débits de bière et de vin en auberges nourissant des pensionnaires, en cabarets qui ne désemplissaient ni de jour ni de nuit, en lieux de débauches, pour dire le vrai mot » (x).

(1) Ch Schweitzer, Étude sur la vie et les œuvres de Hans Sachs, p. 59. Les renseignements ont été fournis à M. Schweitzer par M. Priem, bibliothécaire à Nuremberg, qui écrivit une Aistoire de la ville de Nuremberg, Nuremberg, 1875.

ins

De

Après cela, on s'imagine aisément la joie du peuple en lisant le dialogue de Hans Sachs. Les ouvriers et les paysans surtout étaient ravis de voir leurs sentiments si bien exprimés. Un homme simple comme eux, un des leurs, avait parlé pour ainsi dire au nom de tous, il avait proclamé hautement leurs griefs contre l'oppression du clergé. L’adhésion enthousiaste à ces idées dut amener plusieurs d’entre eux à partager sur d’autres points les doctrines de cet ouvrage. C'est ainsi qu’un artisan pouvait faire plus par ses petites publications que des prédicateurs célèbres, comme Osiander, avec leurs sermons.

Le premier Dialogue est, avec le Rossignol de Wittemberg, le document le plus important de l’activité et de la pensée religieuses de Hans Sachs. C’est pourquoi nous avons donné une analyse passablement détaillée de ces deux ouvrages. Toutefois, hâtons-nous d’ajouter que les trois autres dialogues ne sont inférieurs au premier ni par les qualités littéraires ni par la structure dramatique.

Le deuxième en date est un Dialogue touchant les œuvres fictives des ecclésiastiques et leurs vœux.

Peter le boulanger est assis à une table avec Hans le cordonnier. Sur le seuil de la porte se trouvent deux moines mendiants qui sont venus demander l’aumône(1). La conversation s'engage entre l’un des moines, frère Henri, et les deux ouvriers. Peter est un luthérien intran-

(x) C’est ainsi que la gravure mise en tête du fascicule re-

présente les personnages.

he sigeant, d’une nature tout autre que celle de Hans. Pourtant il dit des choses justes, et le cordonnier l’approuve quand il accuse les moines d’être souvent infidèles à leurs vœux de charité et de chasteté.

Frère Henri parle des privations de toutes sortes qu’ils s'imposent, lui et ses collègues. Peter et Hans répondent que leur prétendu ascétisme est quelque chose d’extérieur et de vain. C’est le cœur qu'il faut changer. Les pratiques religieuses du couvent ne peuvent en aucune manière assurer le salut. En terminant, les deux laïques engagent les moines à vivre du travail de leurs mains, au lieu de mendier. Mais ceux-ci ne se déclarent pas persuadés ; ils partent après avoir obtenu ce qu'ils demandaient : deux chandelles.

Dans cette publication apparaît déjà, bien que fort voilée, la critique de certains « luthériens ». Cette critique se précise dans le troisième dialogue, qui a pour titre : Dialogue traitant d'un reproche que les Romains adressent au troupeau des chrétiens au sujet de l’avarice et autres vices publics, etc.

Le père Romanus, appartenant à la tendance papiste, discute avec un riche luthérien, Reichenburger. Il parle avec une véhémente ironie de ces luthériens qui, avec leurs beaux principes, s'entendent si bien à pratiquer l'usure. On dirait vraiment que la vertu chrétienne consiste uniquement, d’après eux, à ne pas jeûner, à ne pas faire de pèlerinage, à manger de la viande le vendredi, et que cette vertu chrétienne permet de détester son pro-

chain, de lui faire du tort, de s’enivrer, de commettre adultère, de s’irriter, de vivre dans la débauche. Le père Romanus est très irrité. Reichenburger essaye bien de lui faire comprendre que l’œuvre du Seigneur se fait malgré les apparences défavorables ; le bonhomme s’en tient à ce qu'il a dit.

C’est encore pour donner un avertissement à certains luthériens que Hans Sachs écrivit son quatrième dialogue :

« Entretien d'un chrétien évangélique avec un luthérien, dans lequel la conduite scandaleuse de quelquesuns qui s'appellent luthériens est dénoncée et fraternellement censurée. »

Peter le boulanger raconte à Hans le cordonnier que son beau-père, maître Ulrich, l’évite depuis qu’il la trouvé un vendredi en train de manger un rôti de veau avec sa famille. Hans répond qu'il faut éviter de scandaliser les faibles. Maître Ulrich arrive sur ces entrefaites; il se plaint amèrement au cordonnier de la conduite de son gendre et des « luthériens » de son espèce, qui passent leur temps à crier contre les prêtres et contre les moines. Hans s'associe à son indignation et reproche vivement à Peter son manque de tact et de cœur. La cloche appelle Hans au sermon. Maître Ulrich, ému des bonnes paroles que celui-ci vient de prononcer, se déclare prêt à l'accompagner à l'Eglise « pour voir, ajoute-t-il, si lui aussi pourra devenir un bon chrétien.»

Dans ce dialogue, ainsi que dans le troisième, le terme

« luthérien » est employé dans un sens différent de celui d’« évangélique ». Nous avons vu comment la conduite de Peter est jugée sévèrement par Hans le cordonnier, qui n’est autre que Hans Sachs lui-même. Ce Peter est constamment appelé « luthérien », tandis que Hans se

donne à lui-même le titre d’évangélique. Cette particula-

rité serait d’une importance très grave si l’on pouvait admettre que l’auteur ait voulu réellement opposer les évangéliques et les luthériens. M. Schultheiss penche vers cette opinion. « Et c'est un fait digne d’attention que dans ce dialogue (le 2°) l’auteur établisse une différence entre luthériens et évangéliques, ce qui prouve combien il est peu disposé, malgré tout son respect pour le grand homme, à ne jurer que par lui (1). »

L. Keller est plus explicite encore dans son livre intitulé Jean de Staupitz et les commencements de la Réformation, Leipzig, 1888, p. 181-188 (2). Il prétend « que Hans Sachs distingue ici (dans le dernier dialogue) non pas deux, maïs trois partis : les Romanistes, les Luthériens et les évangéliques, et qu’il oppose très nettement

les derniers à ceux qui se donnent le nom de Luthériens. »

De là on a conclu à l'existence d'un parti opposé à Luther

et auquel se rattachait Hans Sachs. Mais la simple lecture des deux premiers dialogues dans lesquels l’auteur se rattache à Luther de tout son cœur et sur tous les

(1) Schultheiss, Æ.S. i.s. Verhæltniss zur Ref., p.19. (2) Cf. Kawerau, Æ. S. u. d. Ref., p. 62, note.

points, suffirait à réduire au néant cette affirmation. Il n'est pas moralement possible qu'un homme dela trempe de Hans Sachs ait ainsi changé dans l’espace de quelques mois. D'ailleurs, voici ce que dit l'historien catholique Janssen à ce sujet: « Personne ne voudra contester que Hans Sachs se soit attaché avec une entière conviction à la doctrine luthérienne. Luther était à ses yeux le « Rossignol de Wittemberg » qui annonce le jour lumineux, c’est-à-dire l’enseignement de « l'Evangile », à savoir que le chrétien est sauvé par la foi seule et que les bonnes œuvres ne sont pas nécessaires au salut (r). »

Hans Sachs était donc bien protestant et se rattachait entièrement à la doctrine de Luther. À qui donc appliquait-il cette appellation de « luthérien » qui, sous sa plume, renferme toujours une intention de bläme?

Il l’appliquait à deux classes de personnes. Dans le quatrième dialogue il appelle « luthériens » ces auteurs de troubles célèbres qui firent plus de mal à la Réforme que tous les « papistes » réunis. Ce sont eux que Hans Sachs attaque si vivement dans la personne de Peter. On était inquiet des agissements de ces hommes dont quelques-uns sont restés célèbres par leurs actes de violence : Didyme, Thomas Stubner, Nicolas Storch, et surtout Thomas Münzer. En l’année 1523 celui-ci souleva les populations d’une contrée voisine de Nuremberg, la Thuringe (2). L'indignation de Hans Sachs contre de

(1) Janssen, vol. VE, p. 206.

(2) Kurtz, Kirchengeschichte, $ 126, 4.

Ses

tels hommes et leurs disciples est bien naturelle.

Dans le troisième dialogue, le terme de « luthériens » s'applique plus spécialement aux mauvais protestants, comme il y en a encore aujourd’hui, et comme il y en aura toujours. Ceux que le P. Romanus juge si sévèrement ne craignaient pas de déshonorer publiquement par leur mauvaise conduite le beau nom qu’ils portaient. Cela étonnait douloureusement Hans Sachs, car, de même que beaucoup de ses contemporains, il avait espéré une transformation complète des mœurs par la nouvelle doctrine. La déception le fait parler sévèrement, trop sévèrement peut-être. Hans, dans le dernier dialogue, nous rappelle ces pasteurs qui, dans leurs sermons, ne peuvent trouver d'expression assez forte pour montrer à leurs auditeurs combien grande est leur corruption. Et voilà pourquoi certains historiens catholiques, entre autres Janssen (1), ont pu faire d’un excellent protestant un témoin à charge contre le protestantisme. Hans Sachs n’a pas mérité ce rôle.

Quoi qu'il en soit, les catholiques ont bien tort de se réjouir en lisant les franches réprimandes que Hans Sachs adressait à ses coreligionnaires. Car cette conduite montra aux contemporains ce que devait être, ce qu'était un vrai disciple de Luther, et conquit certainement de nouveaux amis au Réformateur. Ce n’est pas dans ceux que blâme Hans Sachs qu'il faut chercher

(1) Janssen, Gesch. d. d. V., t. 1, p. 207 ss.

le type des premiers protestants : c'est dans Hans Sachs lui-même.

$ 3. — Les cantiques et les psaumes.

En la même année 1524 fut publié le premier recueil de cantiques religieux par les soins de Luther et de son ami Paul Speratus (1). Ce n'étaient que huit cantiques réunis sous ce titre : Quelques chants chrétiens en usage a Wittemberg. Michelet dit, à ce propos : « L'Allemagne, déchirée, mutilée, sciée comme Isaïe, lAllemagne se mit à chanter. La misérable France, écrasée sous la meule, où elle ne rendait que du sang, chante aussi comme l'Allemagne. Le poète ouvrier Hans Sachs salua le puissant rossignol dont le chant remplit la chrétienté. »

Le poète ouvrier ne se contenta pas de saluer le rossignol, mais il joignit sa voix à la sienne, et sa voix fut agréée, puisque l’un de ses chants, O gott Vater du hast Gewalt, trouva place dans le recueil publié à Wittemberg en 1533. Hans Sachs avait déjà publié, en 1524, plusieurs chants séparément. Suivant en ceci l'usage de son temps, il avait simplement corrigé des cantiques de Marie dans un sens protestant (2).

(1) Nous ne parlons pas du Cancional des Moraves qui parut en 1505, mais était encore à peu près inconnu en Allemagne dans les premières années de la Réforme.

(2) Litt. : changés chrétiennement (christlich corrigiert)

En 1525, il publia son premier recueil, qui comprenait huit cantiques, comme celui que Luther avait fait paraître l’année précédente.

Ce recueil, intitulé: Quelques chants spirituels fondés dans l'Ecriture, à l'usage des laïques, contient des chants qui avaient déjà paru isolément en 1524. Le premier de la collection a pour titre : Le Chant de Marie, discrètement changé, et corrigé chrétiennement. I commence par ces mots : O Jesu Gœttlicher art. Les autres sont des chants transcrits soit des cantiques de Marie, soit des chants populaires. Car on ne voyait aucune profanation à transformer une élégie amoureuse en un hymne sacré. Le numéro 8 du recueil est la transcription d’une chanson populaire : Ach Jupyter hettst du Gewalt, christlich verendert (1). Cela ne l'empêchera pas dêtre, sous un titre un peu différent, admis dans le recueil publié par Luther en 1533. Il avait paru, en 1527, dans un manuel de cantiques de Nuremberg, avec le nom de l’auteur. Les numéros tr et 2 figurent déjà dans les manuels de 1525. Par la suite, les autres numéros trouvèrent place dans les livres de cantiques de Nurem-

berg (2).

(1) Schultheiss, p. 26.

(2) On a longtemps attribué à Hans Sachs le beau cantique Warum betrübst du dich mein Herz, mais il est à peuprès prouvé qu'il n'est pas de lui; en effet : 1° le cantique apparaît sans nom d’auteur dans les recueils de Nuremberg

jusqu’en 1650; 2° H. S, n’en fait pas mention dans son registre général.

RCE

Dans la même année 1525, outre ces Chants spirituels, Hans Sachs publia : Trente psaumes à chanter dans les mélodies ci-après, etc. C'est une paraphrase verbeuse des psaumes 0, 11, 13, F5, 30, 43, 56, 58, 14 4027140140:

Le cinquième psaume de David fut publié à part en 1532. Ces psaumes, d’une valeur littéraire assez médiocre (c'est de la prose rimée) (1), furent pourtant admis dans les recueils de Nuremberg et autres villes de l'Allemagne.

$4. — Une curieuse prophétie touchant la papauté.

Au commencement de l’année 1627, Osiander, voulant publier de vieilles images (2) qui, d’après lui, signifiaient la chute de la papauté, vint demander à Hans Sachs de collaborer à cette publication. Le cordonnier, flatté peut-être d’avoir la confiance d’un homme aussi célèbre, agréa la proposition. et, quelques semaines après, paraissait : Une curieuse prophétie touchant la Paipautés., CC; 1927.

Ce livre était précédé d’une introduction d’Andréas Osiander. A côté de chaque image, une explication de

(1) Les cantiques eux-mêmes, comparés à ceux de Luther, apparaissent dépourvus de sentiment poétique.

(2) C'étaient les Varicinia Joachimi, qui annonçaient l’avenir glorieux et non pas la chute de la papauté. Nouvelle biographie générale, XXVI, p.117.

la même main, tandis qu'au-dessous se trouvait un quatrain de Hans Sachs. Les images originales avaient été reproduites sans changement notable, sauf pour la 20°, où les éditeurs firent représenter Luther tenant une rose d'une main, et de l’autre une faucille, avec laquelle il abattait les ordonnances charnelles. Et audessous, les vers suivants :

Das that der Held Martinus Luther,

Der macht das Evangelium lauter

All Menschenlehr er ganz abhaut Und selig spricht wer Gott vertraut.

« Voilà ce que fit le héros M. L., qui épura l'Evangile, abattit toute doctrine humaine et proclama heureux celui qui se confie en Dieu. »

Ce quatrain, comme on le voit, n’a rien que de très modéré; les autres attaquent la papauté dans des termes que la concision fait paraître plus acerbes qu’ils ne sont réellement. Les explications marginales de Osiander étaient plus belliqueuses, et la conclusion de la préface pouvait même passer pour une provocation : « Je souhaite avoir par ce moyen averti les papistes, afin qu'ils voient où ils en sont, et qu'ils en prennent leur parti. Car il faut qu’ils cèdent leur place bon gré mal gré; à eux de voir s'ils veulent s’en aller de bon gré, ou s'ils préfèrent qu'on les y contraigne. »

Ces sortes de pamphlets n'étaient pas rares à cette époque. C’est un écrit de ce genre que Mélanchton avait publié de concert avec le juriste Jean Schwertfeger et le

peintre L. Cranach, sous ce titre: Passional Christi und Antichristi, 1521.

Le grand Réformateur, après les fatigues de la lutte, aimait à se distraire en lisant de tels écrits. L'Etrange prophétie touchant la papauté lui causa tant de joie, qu'il manifesta l'intention de la faire réimprimer à Wittemberg.

Le Conseil de Nuremberg en fut, au contraire, fort mécontent. Il trouva que les pamphlétaires étaient allés trop loin. Il déclara qu’il s’abstenait pour cette fois de sévir, mais il adressa aux deux auteurs et à l’imprimeur de sévères remontrances, les engageant, dans leur propre intérêt, à ne pas recommencer.

POP Ten

CHAPTERETN S

SA

DEUXIÈME PÉRIODE OU PÉRIODE D'APAISEMENT (1527 A 2 LA MORT DE H. S.). A

La réprimande du Conseil affecta profondément notre QT poète, qui avait un grand respect pour les autorités de sa Se

ville (r). Son enthousiasme religieux n’en fut pas affaibli sans doute, mais il se manifesta désormais d’une manière plus calme.

Toutefois, il sera facile de montrer qu’il ne cessa jamais de s'occuper de tout son cœur des progrès de la Réforme. De ce côté, ses préoccupations sont restées les mêmes. Jusqu'à la fin, il attaque ceux qui mettent des entraves au plein épanouissement de l’œuvre entreprise par Luther. Jusqu'à la fin, il reste fermement attaché à la personne du réformateur, de même qu'à sa doctrine. Enfin et surtout, il ne cesse de s'occuper de l'instruction religieuse du peuple. L'examen d’un certain nombre de ses œuvres poétiques suffira pour établir la vérité de cette triple affirmation.

$ 1. — Aftaques contre ceux qui volontairement ou non mettent des entraves aux progrès de la Réforme.

Ce qui frappe le lecteur dans les publications polémi-

(1) V. Apologie de la ville de Nuremberg, Hans Sachs’ Werke, collect. Kürschner, t.. IT, p. 137.

en ques de Hans Sachs à partir de 1527, c'est que l’auteur affecte le plus souvent de ne tenir aucun compte, dans ses attaques, des distinctions religieuses. Il assimile dans la même poésie tous les chrétiens de bouche, qu'ils soient protestants ou catholiques. Cela n’a d’ailleurs rien d'étonnant pour qui connaît le caractère de Hans Sachs. Aux yeux de cet homme foncièrement honnête et droit, les uns ne sont ni plus excusables ni plus coupables que les autres. Il ne veut savoir qu’une seule chose, c’est que « papistes » et « luthériens » agissent contrairement à la parole de Dieu. Dans la Théologie martyrisée (1), qui parut le 30 mars 1530, il est surtout question des prélats, mais il est facile de voir que lPauteur vise aussi bien les « luthériens » que les « papistes. »

Le poète raconte comment il fut transporté en rêve, dans un temple d’antique construction. Au milieu du

temple se trouvait un trône nouvellement érigé. sur le-

quel se tenait une femme pâle et chétive « revêtue d’ha-

‘bits biancs comme la neige. » Une petite troupe de per-

sonnes se trouvait au pied du trône. C'étaient les partisans de la femme aux vêtements blancs. Tout à coup, des prélats en grand nombre entrèrent dans Île temple et vinrent se ranger autour de la femme, comme s'ils avaient été ses disciples. Mais elle, ne pouvant sup-

porter leur vue, tournait ses regards vers le ciel. Ces gens

(1) Collection Kürschner, [, p. 189.

grossiers, voyant qu'ils ne recevaient pas les éloges qu'ils attendaient, se précipitent sur elle. Ceux-ci la saisissent par les mains, ceux-là par les habits, d’autres par les cheveux. Chacun voudrait l'amener à sa manière de voir, si bien que la pauvre femme, tiraillée de toutes parts, se trouve bien malheureuse sur son trône.

L'ange Genius, qui a conduit le poète dans ce temple, lui dit que cette femme est la théologie (1); ceux qu'il voit tout près du trône sont les véritables chrétiens qui font toutes choses pour la gloire de Dieu et le bien du prochain. « De même que la théologie, ils sont persécutés par la foule nombreuse de ceux qui ne cherchent que leur intérêt. Ceux-ci tordent la Parole de Dieu pour lui faire dire ce qui leur plaît. L'ange Genius met le poète en garde contre une telle manière de faire et lui recommande de « croire simplement à la Sainte Écriture. »

Une fois réveillé, Hans Sachs se met à réfléchir sur son rêve; 1l déplore la conduite de ces laïques et de ces prêtres qui ne voient dans la parole de Dieu qu’un manteau pour cacher leurs vices.

Le même sentiment de tristesse reparaît dans La plainte de l'Évangile (2) (2 mars 1540) ainsi que dans Les doléances de l'Ermite (1° septembre 1541). Un ermite ayant lu quelques livres luthériens apportés par un

‘ami dans sa retraite, s'imagina que le monde était tout

(1) C'est-à-dire la Parole de Dieu, G)\KelS 111,573:

PÉAT ME

changé et qu'il pouvait y revenir sans crainte. Il y revint en effet, mais pas pour longtemps, car ses illusions tombèrent vite.

En rentrant dans forêt, 1l trouve notre poète, qui s'était égaré, et lui fait part de ses déceptions. Comme il est très ignorant des choses du monde, il ne tient aucun compte des distinctions religieuses et parle indifféremment des prélats et des théologiens de la doctrine nouvelle. Il conclut en disant qu'il a trouvé toutes les classes de la société dans une égale misère.

Ce qui attriste le poète, ce n'est pas la corruption du clergé catholique, mais la conduite scandaleuse de certains protestants. Les faits et gestes des papistes l'inquiètent assez peu en somme. Quand il les prend à partie dans ses Schwænke (1), c'est avec l'arme du ridicule. I] ne fait paraître contre eux aucune indignation. Il rit sans arrièrepensée de l’impudence des moines mendiants qui, heureusement, sont obligés, depuis la Réforme, de montrer un peu plus de réserve. Dans Le moine Zweifel et sa relique (2), nous avons le type de ces prêtres que le salut des âmes préoccupe assez peu. Frère Zweifel est un moine mendiant, gros, gras, bon vivant et grand hableur comme la plupart de ses collègues. Hans Sachs nous le montre en train de faire sa tournée annuelle dans une petite ville qu'il affectionne beaucoup à cause de la générosité de ses

1) Contes badins.

2) Collection Pilipp Reclam, p. 201.

re

habitants. Le dimanche matin, frère Zweifel monte en chaire et promet à ses auditeurs de leur montrer, le jour des Nones, une plume de l’aile de saint Gabriel. Mais deux garnements pénètrent dans son auberge, dérobent la plume qui était renfermée dans un coffret, et mettent quelques charbons à la place.

Au jour fixé, une grande foule s'étant rassemblée à l'Église, le moine commence à prêcher sur la précieuse plume que l'ange « avait perdue au saint jour de la visitation à Nazareth » : « Et maintenant, s’écrie-t-il, contem- ” plez avec recueillement cette relique. Allumez les cierges ! A genoux! » Cedisant, il ouvreson coffret. et netrouve que des charbons. Tout d’abord, il est un peu surpris, « mais il se remet bien vite, et dit en levant les yeux etles mains vers le ciel : « Voyez donc quel miracle! Je croyais avoir ici la plume de l’ange Gabriel; sur mon âme, je me suis trompé! J'ai apporté les charbons sur lesquels on a fait griller le saint et bienheureux Laurent. » Aussitôt, sur l'invitation du moine, chacun s'approche. apportant une offrande; tous les assistants veulent être marqués par ces saints charbons, afin d'être « préservés d’incendie pendant l’année. »

Le poète termine par ces mots : « Dieu fasse que de pareilles singeries ne reparaissent plus jamais! C’est ce que désire Hans Sachs! »

Les Schwyænlke, dans lesquels Hans Sachs se moque du matérialisme des prêtres et des moines, sont très nombreux. En voici quelques-uns des plus connus : « Eulen-

re

Page 1