‹ Harivansa, ou, Histoire de la famille de HariChapitre 26 sur 55 · LEVER DE VICHNOU · texte numérisé non relu

LEVER DE VICHNOU

Vèsampâyana dit ;

Ainsi le grand Hari, après avoir accueilli les hommages de ces Richis, entra dans cet asile antique et mystérieux, séjour divin de Nârâyana. Son âme était remplie de joie; dès son arrivée, il tint conseil avec les saints personnages, baissant la tète avec respect devant l'ancien des dieux, Brahmâ, né du sein d’un lotus. En mettant le pied dans ce séjour, qui de son nom est appelé Yermitage ‘ de Nârâyana, le dieu quitta ses armes. A ses yeux se

’ pâtra, expression qui signifie vase,

elen même letaps mérite particuUer {pnpriety , filness).

‘ Traduction littérale de

nârâyanâsrama. Les fonctions des dieux sont considérées comme un exercice pieux, yoga; et par conséquent Vichnou est assimilé à un solitaire renfermé dans son ermitage, dsra ma. Dès le commencement on l'a représenté comme porté sur les eaux : cette lecture décrit son

sommeil mystérieux au sein de la mer universelle. J’avoue encore une fois que je ne puis voir ici une tradition du déluge de la Bible: je n'y trouve qu’une peinture de l'inondation annuelle, qui, en couvrant la terre, arrête la végétation endormie, détruit la riante magie de la nature, mais en même temps prépare la terre à une production nouvelle. Cependant un esprit vital circule par des voies secrétes et cachées dans toutes les parties de ce grand tout, qui paraissait menacé dans son existence, et qui bientôt passe de la mort à la vie:

déployait une vaste mer, qu’entouraient les dieux et les Maharchis. Elle est enveloppée d’un nuage noir et menaçant et semble se confondre avec le séjour des étoiles. La profonde obscurité qui l'environne ne saurait être percée ni par les Souras, ni par les Asouras. On n’y sent l’influence ni de l’air, ni de la lune, ni du soleil : ces lieux sont éclairés par l’éclat même du dieu. Le serpent aux mille têtes ’, relevant l’énorme poids de sa chevelure, s’approche et vient fonner la couche du grand Vichnou. Le Sommeil qui pressent la fin des mondes, arrive auprès de lui : son œil est comme celui de Câlî *; sa forme est variable, llari est étendu sur ce lit divin qu’entourent ses disciples et que rafraîchissent les ondes de l’Océan; il se livre à cette œuvre pieuse que l’on distingue par le nom d’ccdrnai'a [mer aniverselte). Prés du dieu endormi, pour le salut du monde, veillent les dieux et les Richis. Du milieu de son ombilic .s’élève un lotus, première demeure de Brahma, et brillant comme le soleil, orné de mille feuilles et couvert de fleurs. Ce chef des Mounis, tout en dormant, tient dans sa main les fils de Brahma et produit les révolutions du temps pour tous les inondes. De .sa bouche et du feu de son haleine sortent les Pradjàpalis. Ces premiers d’entre les êtres, à peine nés, reçoivent leur destination de Bralimâ, s’élancent dans les quatre voies* qui leur sont ouvertes, et s'y livrent aux

espèce de résurrection que les [>ocles de lou< tes les nations ont dépeinte , mais avec des couleurs parliciilières à leurs climats. Dans nos contrées, c'est un vêtement de neige et de glace qui couvre la nature : dans l'Inde , où le Gange débordé inonde les campagnes, c'est une mer universelle, éedraam, qui précinle la création du printemps, comme elle succède aux cbalcurs de Pété.

* Le mot du texte est samvart-

taca, qui désigne ordinairement le bouleversement général de la fin du monde. Cest donc ici un nuage pareil à ceux qui doivent accompagner la dernière cata.strophc

* laC poêle désigne ici le grand serpent Sécha, connu aussi sous le nom d*<4n(i/it<i, et qui soutient la terre sur une de ses mille têtes.

* Càli, déesse de la destruction, dont le nom signifie noire. On peut ol>servcr du reste

que ce Sommeil (mdrd, nom féminin ), est luimême la déesse CàÜ. Voyei la lecture Lvn*.

* Vichnou, dans la lecture précéilente , est représenté sous la figure d*un directeur de petits spectacles , qui lient les fils |>ar lesquels ses acteurs sont mis en mouvement : il est appelé iSontraêMdrii, nom que Ton donne au directeur d’une lrou|>e de coiuodicii.s, qui semble aussi tenir le fd de riiilrigtie d'un drame. Une autre comparaison bien conntic nous montre Broiimà comme l'araignée qui tire son Gl d'elle-mênie, et qui ensuite le reprend et te renrenne dans son corps. C'est sous l'impression de cette idée que j’ai traduit ce passage : peut-être aussi le sens en cst-il bien plus simple, et l'auteur a-t-il voulu dire que le dieu a la main èlnée sur son conton brahmanique,

hrahmasoâtra.

* Je crois que l'un désigne ici les quatre

œuvres d’une création destinée un joui' à périr. Ni les grands Braliniarcliis, ni Brahnià lui-inénic ne voient ce Viclinou, enseveli dans le sommeil et environné de ténèbres. Ni les uns ni les autres ne peuvent savoir en quel lieu il dort, en quel endroit il repose sur son siège divin, quand il doit s’éveiller, quand il sommeille : ils n’aperçoivent aucune trace de cet être bienheureux, plein de lumière à la fois et d’obscurité. Les dieux peuvent bien le sentir à ses opérations merveilleuses; mais ils ne sauraient suivre son action ou deviner sa naissance.

Les anciens Riebis ont autrefois chanté dans les Pourânas ces mystères qui leur avaient été révélés. Ils y racontent les œuvres de \ icbnou parmi les dieux : tous ces antiques récits s’accordent h reconnaître sa divine prééminence. Les traditions ’, quelles qu’elles soient, ou tirées des Vèdes, ou transmises par les hommes, célèbrent la puissance do cet être suprême, puissance qui n’a d’autre origine que lui seul.

Quand le moment de la naissance des mondes est arrivé, celui qui est la source immortelle de la nature, le vainqueur de Madbou, s’éveille pour la perte des Dànavas. Au fond de cet asile où les dieux ne peuvent l’apercevoir, il s'était endormi à la fin des chaleurs; il s’éveille à la lin des pluies, ce dieu impérissable, ce Viebnou qui est à la fois les sacrifices, les Vèdes, les cérémonies et la voie du sacrifice. Tandis qu’il dort, l’œuvTc du prêtre, sanctifiée parla prière, a dû cesser entièrement. Quand le règne * de l’automne est fini, il sort de ce .sommeil, pendant lequel le roi des nuages, Indra, a supporté le cercle des saisons et rempli les fonctions de Viebnou. Dès que ce sommeil mystérieux commence, cette magic intérieure et terrestre qui transforme sans cesse le monde, devient funeste et terrible : elle est alors pour les protecteurs de la terre comme cette nuit qu’on aj>jielle la nuit de Cd/a^; revêtue de ténèbres, elle vient détruire et la nuit et le jour, elle enlève à tous les êtres qui respirent sur la terre la moitié

poinU cardinaux, qui sont les postes assigné aux Pradjàpalis. Peut-^lrc aussi fait-on allusion aux quatre castes qu’ils doivent pcr|K.'tuer.

* Le mot que j’ai rendu ainsi est yadjna , qui signifie iacrijiee. L'esprit religieux ne voit que des sacKfîces dans l'exercice

des fonctions des dieux, dans la succession des saisons, dans tous les phénomènes de la nature.

* En sanscrit, cAlarâtri. Ainsi

s'ap|)cllc une nuit particulière, qui arrive le jour du mois de la année, laquelle semble devoir être ordinairement la dernière

«le leur vie. On frémit à son approche; personne ne peut supporter sa mortelle influence : l’homme qu’elle accable ressemble à celui qui se sent submergé dans la mer. Ce sommeil n’est point celui qui surprend quelquefois les mortels à la suite d’un repas ou du travail : ce n’est point celui que la nuit apporte au monde. Le sommeil dont nous parlons ici exténue les êtres alfaiblis par les rigueurs du jeûne, et les livre sans défense à la mort. Parmi les dieux, c’est en Nârâyana que repose cette magie qui fait et défait la nature visible, magie merveilleuse, amie du dieu qui détruit tout, et produite de son corps. C’est elle qui, brillante comme la beauté k l’œil de lotus, apparaît sur la face de Vichnou, et, séduisant tous les êtres, consume en peu de temps les mondes. C’est elle alors qui, pour le bien de la terre doucement humectée, se dispose à recevoir la semence féconde, pareille à la chaste épouse qui attend les embrassements de son époux.

Ainsi, plongé au sein de ce .sommeil, dans l’ermitage de Nârâyana, Vichnou repo.sait, tout en travaillant à la propagation du monde. Ce sommeil a duré mille ans : déjà le Crita et le Trétâ sont Unis, le Dwûpara " e.st arrivé à la fin de sa révolution, quand, voyant le désastre des mondes, le dieu de lumière s’éveille à la voix des Maharchis.

" Sortez, lui di.saient-ils, de ce sommeil dans lequel vous semble/, vous

• plaire naturellement, et qui presse votre front comme une guirlande « agréable. Les dieux et Brahmâ aspirent à vous voir. Ces Richis habiles " dans la science divine, parfaits dans les œuvres de pénitence, occupés à ■ chanter les hymnes sacrés, implorent votre secours, ô Hrichîkésa. Ame de

• la nature, source de la vie, û Vichnou, écoutez les voix suppliantes de la

• terre, du ciel, du feu, de l’air et de l’eau. Les .sept Richis, des sphères

• qui leur sont assignées, vous adressent leurs chants divins. Levez-vous, 6

• Dieu brillant de lumière, dont l’œil ressemble à la fleur du lotus, levez- « vous; la tâche des dieux est maintenant trop lourde, et votre secours « devient nécessaire. »

(le la vie humaine. Celui qui passe ce terme es! evempi de toute observance religieuse. On appelle aussi cette nuit bhtmarathî.

'* Ces mille ans sont peut-être une soison, ou pliit()t un doiuiémc de l'aniuH; commune, que le jiot'rte , par une exagération de calcul ,

représente comme une révolution de douze mille ans.

" Ce sont là les noms des trois premiers âges ou yougas: le quatrième est le CaJi, qui. à ré|K)que des cvêiicments qu'on va raconter, n'était pas encore commencé.

Aussitôt Hricliîkésa, qui vient de répandre ]>artout des semences de création, fendant les ténèbres qui l'enveloppent, se lève resplendissant de gloire et de richesses. Il aperçoit tous les Soiiras rassemblés avec Brabmâ ; leur trouble est visible, et ils semblent vouloir lui parler en faveur du monde. Hari, les yeux encore fatigués par le sommeil, adresse aux dieux un discours où règne l’amour de la vérité et de la justice: • O dieux, d’où vous vient

• celte inquiélude.5 quel est le motif de vos alarmes.^ que désirei-vous? quel

• besoin avez-vous de mon secours? Certes,, le monde n’a rien de bon à

• attendre des Dànavas. Je veux connaître sans retard la cause de la souf-

• france des mortels. Je (piitte la couche où je dormais entouré des Brah- « mânes, et je viens vous demander ce que je dois faire pour votre bonheur. ■

DISCOURS DE BR.tHM.V.

Vèsampâyana dit :

Après avoir entendu ces paroles de Viebnou, Brabmâ, père du monde, lui répondit au nom des dieux :

• O Viebnou, vainqueur des Asouras, les dieux n’ont aucune crainte > pour eux-mêmes; tu as daigné mettre un terme à leurs inquiétudes, et les « diriger dans leurs combats. Indra est victorieux, tu veilles sur le monde,

• les hommes sont constants au chemin du devoir; et d’où vient donc qu'ils ■ éprouvent des alarmes? Pratiquant la justice et la piété, délivrés de toute

• maladie, tant qu’ils resteront fidèles à la loi divine, peuvent-ils être vic-

• times d’une mort prématurée? Or, les chefs des peuples, les princes de « la terre, ornés des six qualités* (|ui distinguent les rois, ne cherchent

• point à se nuire entre eux. Bienfaiteurs de leurs sujets, irréprochables

' Ces six qualités sont sans doute celles qui dant voyez aussi le mot chatcar-

»onl dcMgiii.>s dans le Dielionnaire de M. « 11- (oi, je Manou . Icct. vu ,

sou, au mot îfJÎIST chatprailjna. Ccjien- si. 160. el letl. x, si. 76.

• dans la perception des impôts*, ils tirent de grandes richesses de leurs

• mines et remplissent leur trésor sans violence. Gouvernant avec sagesse

• les nombreuses populations qui leur .sont soumises, ils ne font point

■ peser sur elles un sceptre trop lourd, et maintiennent l’ordre parmi les

• quatre castes. Les êtres se plaisent à naître sous leur empire*; ces rois « sont entourés d'amis qui les respectent, protégés par de grandes armées,

• et heureux de leurs propres vertus. Habiles dans l’art de tirer de l’arc et

■ dans la science des Vèdes, ils offrent, aux époques convenables, des sacri-

• fices accompagnés de riches présents : les dieux y sont honorés par des « holocaustes; les Maharchis, par des exercices de piété, et les Pitris, par « des milliers de Srâddhas. Ces princes n’ignorent rien de ce qui est ordonné

• sur la terre par le triple enseignement des Védes, des traditions humai- « nés * et des livres de droit *. Ainsi , possédant toute espèce do science , et pa-

• reils à des Maharchis, ils semblent renouveler l’âge Crita. Pour leur com-

• plaire, Indra envoie sur la terre des pluies fécondes; le soulQe des vents

• est favorable , et les dix régions du ciel sont calmes et tranquilles. La terre

• n’est effrayée par aucun phénomène céleste, et les planètes poursuivent

• leur course régulière. I>a lune, à travers les constellations, achève en « paix scs révolutions diverses; et le soleil, sans contradiction, parcourt les

• deux voies de sa carrière. Le feu du sacrifice reçoit l’hommage parfumé

■ des différents holocaustes offerts avec dévotion. ■

• Quand les cœurs sont disposés à la vertu, quand la piété règne par-

' Les ünpôls qui constilueni le revenu d'un

prince, se nomment rara; le contribuable s’appelle carada. Les lois de Manou

donnent quelques détails sur la nature et la perception des im|>ùls. Voyes lectures vu et VIII. Le 6s* sloca de la vu* lecture enjoint au prince de choisir pour l’exploitation des mines et la perception de ses revenus des gens int^gents et de bonne famille.

' Ces mots semblent prêter une espèce de libre arbitre aux êtres qui ne sont pas encore nés , et qui choisissent le pays qui leur offrira le plus de bonheur. Mais abstraction faite de l'exagération poétique , cela signifie qu’un bon

gouvernement favorise la population, et que les sujets heureux ne craignent pas de voir augmenter leur famille.

' Cette idée me semble exprimée par le mot lokica (mu/ir/aniu) opposë au mot

téilica. Ce

sont les instructions ren-

fermées dans les commentaires des saints doc* teurs, et dans les livres qui ne sont pas l’ouvrage même de Dieu, (ielle opposition se trouvait d^à dans la lecture précédente» pag. a34- Voyez aussi lois de Manou, Icct. ii, si. 117.

* Ces livres s’appellent àhar-

masâitru.

« tout, d’où vient donc que les hommes ont à redouter le terrible Câla? « La Terre gémit sous les armées de rois puissants, brillants de gloire, et « se prêtant mutuellement leur secours. Fatiguée de ce poids , exposée aux « ravages des soldats, elle succombe, comme un vaisseau trop chargé s’en-

• fonce dans les flots. Il semble que la fin des âges soit arrivée : les mon-

• tagnes qui lui servent de ceinture .sont ébranlées, les eaux sont lancées <■ dans ses plaines; une sueur abondante l’inonde, oppressée comme elle l’est

• par la multitude des puissants Kchatriyas, et couverte de royaumes popu-

• leux. Dans les villes, le prince est entouré d’armées innombrables; le.s « royaumes sont composés de mille et mille boui^; et tous ces rois, et leurs « armées, et ces bourgs, et ces riches royaumes, ne laissent plus sur le sol ■ aucune place vacante. Faisant un instant trêve à ses douleurs, la malbeu-

• reuse est venue dans ton séjour, ô Vichnou; elle t’implore, toi qui es « .son espoir et son sauveur. Elle est soufirante, et ses peines sont causées

• par les hommes : c’est à loi de faire en sorte qu’elle ne succombe pas; car

• elle est étemelle dans ce monde. C’est un grand mal, ô vainqueur de « Madhou, que les ravages commis sur la Terre: il en résulte l’interruption « des devoirs imposés à tous les êtres, et les dommages les plus déplorables. « Or, il est érident cpi’aujourd’hui , harassée par cette multitude de princes,

• elle ne peut résister à celte fatigue: la fermeté, qui lui est particulière,

• commence à lui manquer; immobile par .sa nature, elle est tremblante et « agitée.

« Je viens de te répéter ce que nous avons appris d’elle-mèine. Nous vou- » Ions nous entendre avec toi pour la soulager de ce poids. Sans doute ces n rois, dont les états ont pris de .si grands accroissements, .se trouvent dans « la bonne voie, et les trois autres castes sont religieusement soumises aux n Brahmanes. Toutes les paroles sont empreintes de vérité, tous les hommes " reconnaissent la règle du devoir. Tous les Brahmanes respectent les Vèdes,

• tous les mortels respectent les Brahmanes. Puisque la piété existe dans le

• monde, il faut aviser au moyen de l’y conserver. Songeons que c’est dans « cette route que l’homme vertueux doit maixlier pour arriver à la perfec-

• tion : mais, d’un autre côté, il faut délivrer la Terre du poids qui l’accable, " et ce n’est que par la mort des princes que nous obtiendrons ce résultat.

• O grand dieu, si j’ose ouvrir un avis, c’est de nous rendre ensemble sur

• le sommet du Mérou, pour y prêter l’oreille aux plaintes de la Terre. »

( : 1 N Q l A N TE - D EL’ X 1 E M E LE CTL H E.

•isy

PLAINTKS DK LA TKnRK.

Vèitanipâyana dit :

• J’y consens, « dit Vichnou, et aussitôt il part avec cette assemblée céleste : il est enveloppé d'un nuage noir et retentissant, et ressemble à une montagne entourée de brouillards. Sa chevelure, relevée .sur sa tête, est ornée de perles et de pierres précieuses, et comparable au nuage au sein duquel brille la lune. Sur sa large poitrine on distingue les boutons de ses deiu seins adorables, et les boucles de poils qui forment l'auguste Srivalsa. Son vêtement est jaune, et ce maître tout-puissant des mondes, Hari, s’élève comme une montagne enveloppée de l’ombre du crépuscule. 11 s’avance sur Garouda, suivi du dieu né du calice d’un lotus et de tous les Souras qui tiennent leurs regards attachés sur lui. En quelques instants ils arrivent sur la montagne brillante de tout l’éclat des pierres précieuses Là, sur le sommet du Mérou, les dieux admirent la salle magnifique où ils sont admis; ouvrage étonnant de Viswaearman , cette salle resplendissait comme le soleil; les colonnes y étaient d’or, les arcades de diamants et de lapis lazuli. On y trouvait tout ce que l’esprit peut imaginer dans son caprice; cent trônes brillants; des filets de pierres précieuses couvrant les intervalles d’une croisée à l'autre; des métaux de toute espèce; les fleurs de toutes les saisons; de tous côtés une magic vraiment divine. L’âme transportée de joie, les dieux entrent dans cette salle, où leur place est déterminée suivant leur dignité , et ils vont s’asseoir sur des sièges superbes, sur des trônes élevés, couverts de riches tapis. Alors Vâyou’, d’après l’ordre de Brahmâ, parcourt tous les rangs pour faire faire silence. L’as,semblée

‘ C’esl le Mérou , qui [«ur celle raison est surnommé liatnaparvala ou /latnasdnoa.

' Vâyou, ou le dieu de l’air, fait ici l'of-

lice d'huissier , prononçant les mots sqf

Hulsabtia .qui < orreapondenl au mut français fficncc.

divine, encore agitée, se tait peu à peu, et la Terre commence son discours d’une voix qu’altère la souffrance.

La Terre dit:

’ Je fus, dans l’origine des choses, formée par le dieu qui sortit du sein du lotus. En môme temps que mol apparurent deux grands Asouras terrestres; ils naquirent de l’oreille de Vichnou endormi sur l’Océan, et s’élevèrent comme deux murailles à l’horizon. Yâyou, dirigé par Brahmâ, les pénétra, et ils s’accrurent de manière à couvrir le ciel. Gonflés comme ils l’étalent par le souffle du vent , Brahmâ les prit , les toucha de tous les côtés et trouva que l’un était mou et l’autre dur*. Le dieu né du sein de l’onde leur donna des noms : celui qui était mou fut appelé Madhou; celui qui était dur, Kétabha. Ainsi nommés, ces deux Détyas se mirent à courir par le monde qui n’était qu’une vaste mer, orgueilleux de leurs forces, intrépides et demandant le combat. Brahmâ, aïeul de tous les êtres, en les voyant s’élancer sur la masse liquide, disparut, et ce dieu aux quatre fronts® alla retrouver sa demeure mystérieuse dans le lotus qui s’élevait de l’ombilic de Vichnou. Ces deux divinités, Brahmâ etNârâvana, restèrent sur la surface des eaux, immobiles et endormies, durant de nombreuses révolutions d’années. Longtemps après, les deux Asouras, Madhou et Kétabha, arrivèrent à l’endroit où séjournait Brahmâ. A l’approche de ces géants terribles et menaçants, le dieu, habitant du lotus, poussa Vicbnou : celui-ci s’éveilla aussitôt, tout brillant de lumière, et un combat furieux s’engagea entre lui et les Asouras dans les trois mondes couverts d’un

' Le manuscrit dévanàgari de Paris place au comniencemeut de ce discours quelques vers qu'on retrouve ailleurs , par exemple dans l'avatare du Sanglier : la Terre y dit longuement qu'elle soutient tout (circonstance qui lui a fait donner l'cpitliète de Dharani], et elle demande à être à son tour soutenue par Vichnou.

' Telle est la gdologic indienne : toujours des fables alli^oriques , pour expliquer des faits naturels. Une autre observation à faire sur le personnage de Madhou, c'est que son nom est celui

du premier mois de l'ancienne année indienne (mars-avril). Le deuxième mois s'appelait mâdhava. Or Vichnou , qui tue Madhou, se nomme Màdhava ; n'cst-ce pas une manière de représenter la succession des mois , dont le second semble tuer le premier? Nécessairement ce môme Madhou renaîtra, et l'on pourra dire qu'il est le fils de celui qui l'a tué.

' Orahmâ est représenté avec quatre têtes ; c'est peut-être par allusion aux quatre points cardinaux.

déluge universel. Ce combat dura des milliers d’années : les deux Dêtyas n’avaient aucun moment de repos. Enfin, épuisés par leurs efforts, ils dirent à Nârâyana : • Nous sommes satisfaits de la lutte que nous avons soutenue

• contre toi ; nous nous soumettons avec plaisir, et notre vie est à ta discré- « tion. Donne-nous la mort , mais non sur la terre maintenant submergée.

• Cependant, ô maître des Souras, nous demandons à devenir ensuite tes en- ■ fants. Nous pouvons avec honneur être les (ils de celui qui nous a vaincus. >

Vichnou les saisit de ses bras et les frappa. Après leur mort, leurs deux corps plongés dans l’eau n’en formèrent plus qu’un , et battus par les flots, rendirent une espèce de moelle. L’eau, s’engraissant de cette moelle, disparut, et le divin Nârâyana put alors créer les êtres. Ainsi couverte de la moelle [médas) de ces Dêtyas, j’ai reçu le nom de Médinî, et par la puissance de Vichnou , je suis devenue l’éternelle Djagatî *. C’est lui qui , sous la forme de sanglier (ainsi l’a vu Mârcândéya’), me souleva du milieu des eaux sur une de ses défenses. C’est lui encore qui, en votre présence, m’enleva, d’un seul pas, à la domination du Dêtya Bali.

Aujourd’hui je suis malheureuse; et privée de la protection d’un maître, je viens implorer le secours du dieu sauveur, maître du monde, et redoutable par sa massue. Le feu est le maître de l’or, le soleil celui des vaches, Soma celui des constellations: c’est toi qui es le mien. Seule, je supporte tous ces êtres animés et inanimés : mais ce que je porte, c’est toi qui le soutiens.

Râma, fils de Djamadagni, irrité de la mort de son père, voulut me délivrer du poids* des Kchatriyas, et vingt et une fols je fus jonchée de leurs cadavres. Je fus le théâtre® de ces sacrifices où le sang des rois était

' Ce mot djagatt est un des noms de L terre. D signifie mouvant, passager, ei sembl

former une opposition avec le mot mm

stiswatî, qui veut dire étemel, perpétuel. La terre est à la fols éternelle et changeante.

’ n Y a un Pourâna qui porte le nom de Mdrcândéya.

* Je suis fâché de n'étre point de l'avis de

M. Stcniler, pour la traduction de^|^|c^fj|m bhàrdvatarana, que, dans son Brahroi-vévarta ,

si. a , il explique par Bhàri incamatio. Bhdra est en eilct un nom de Vichnou ;mais j’ai cru devoir entendre différemment le motéâdrai'ataramiqni se présente souvent, et qui, vers la fin de cette

même lecture, a pour synonyme^

bhârasithilya. Le texte de M. Stenzler porte

Üc<rU;[flT avatdrana; mes manuscrits me donnent partout avatarana.

* Je rends ainsi le mot technique

largement répandu : dans le Sriddha célébré en l'honneur de son père , le |>etlt-fils de Bhrigou me donna à Casyapa Couverte de la chair, de la moelle, des os des Kchatriyas, dégoûtante de leur sang, j'étais auprès de Casyapa, dans l'état de la jeune fille nubile au moment du flux menstruel. Le Brahmarchi me dit ; « O Terre, pourquoi détoumes-tu la tête?

• n’es-tu pas dans l'état qui convient à la femme d'un héros"? ■ Alors je répondis à 1'illu.strc Casyapa: • O saint Brahmane, ceux qui étaient mes « maîtres ont été tués par le vaillant fils de Bhrigou. Veuve de ces guerriers,

• de ces intrépides Kchatriyas, je ne puis plus exister avec mes villes dé- ■ sertes. Qu’il me soit donné pour maître un roi semblable à toi , et qu’il

• protège mes bourgs et mes cités jusqu’aux mers qui forment ma ceinture. •

■ Ainsi soit-il, » dit le Mouni après avoir entendu mes paroles, et il me confia à Manou roi des hommes. C’est ainsi que je me trouve sous la domination des enfants d’IkchwÂcou, fils de Manou: pendant longtemps j'ai été soumise à une suite de princes qui arrivaient successivement au trône. Devenue de cette manière la propriété du roi Manou, j’ai été l’objet des soins d'un grand nombre de princes, issus de la race des Maharchis. Mais aussi beaucoup de héros Kchatriyas ont voulu me subjuguer; ils ne sont plus, ils sont tombés sous l’empire de la mort, et il semble que j’aie été pour eux une source de destruction". A cause de moi, des combats se sont livrés , et se livrent encore dans le monde : les vaillants Kchatriyas ne cessent de se disputer ma possession les armes à la main. Ces malhenrs n’arrivent que par vos décrets divins. Pour le bien

Cesl de là que U terre c»t iurnonimée Câ/yapt. Je penne que, si l'on panrient à connaîtra de quel pays chacun des saints Richis était patron . on expliquera quelques-unes des fables indiennes. Ainsi je crois que Casyapa présidait spécialement au Cachemire. Ce passage n'indiquerail-Ü pas une cession de provinces faite par Parasouràma à un prince cachemirien ? Je ne fais cette réflexion que pour indiquer le parti que Ton peut quelquefois tirer des fables indiennes.

" ^ je n'avais pas voulu rester fidèle au système rigoureux de traduction que je me suis imposé, je n aurais point reproduit cette indécente grossièreté.

** Voilà un de ces passages capables de faire le désespoir de la critique- Manou a dû nécessairement précéder Parasouràma, qui est un de ses descendants, et cependant ü résulterait de ce passage qu'ü lui est posIérieiir.Qne décider au milieu de cette confusion? Je ne vois d'autre moyen de s'en tirer, que de regarder le nom de Manou comme* désignant une des deux dynasties dont ce personnage fut le père, plutôt qu'un simple individu.

Cette idée est exprimée par le mot praUya, qui ordinairement désigne la catas- Iroplie de U lin du monde.

du monde, mettez un terme aux querelles des rois. Si je mérite quelque pitié, sauvez-moi; le dieu puissant qui porte le tchacra, peut seul me délivrer d’un pareil fardeau. Ce poids m’accable , j’ai besoin de secours; que Vicbnou daigne me dire si je dois espérer le soulagement que j’implore.

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