AVATARES DE TOUS LES DIEUX
Vésampâyana dit :
Tous les habitants du ciel applaudirent à ce discours de la Terre, et dirent au père commun des êtres ; « O dieu, que la Terre soit déli\Tée de ■ ce fardeau sous lequel elle succombe. C’est vous qui êtes dans ces mondes " le créateur des corps et le maître de «la nature. Ordonnez donc; dites ce
• que doivent faire Indra, Yama, Varouna, Couvéra et Nârâyana lui-même.
• O Brahmû, commandez à la lune, au soleil, au vent, aux Âdityas, aux
• Vasous, aux Sâdhyas habitants des demeures célestes, à Vribaspati, à « Ousanas, à Câla et é Cali *; à Siva et à son fils Cârtikéya; aux Yakchas, « aux Râkchasas, aux Gandharvas , aux Tchâranas*, aux grands serpents, aux
• montagnes et aux mers orageuses ; aux bouches divines du Gange et aux « fleuves. Si, dans cette circonstance, vous croyez devoir revêtir la forme " d’un prince terrestre, dites-nous, ô maître desSouras, quelle part nous " devons prendre à vos projets. A quel avatare faut-il que nous nous sou- « mettions? Quels sont ceux d’entre nous qui resteront dans le ciel, ceux
• qui descendront sur la terre dans les familles des saints Brahmanes ou « des princes? Nous sommes même prêts à nous créer des corps qu’aucune « matrice n’aura produits. *
' Ne confondez pns le nom de la déesse Cüff * Les Tchârenas sont des demi-dieux, clioraver le mot CaVt, qui est le nom du quatrième gés de chanter dans les assemblées célestes, et
youga , âge terrible et pernicieux. de célébrer les louanges des grandes divinités.
Après avoir entendu ces propositions unanimes des Souras, l'aïeul des mondes dit aux dieux qui l’environnaient :
Bralimâ dit :
Habitants du ciel, votre résolution me plaît. Oui, incarnez-vous sur la terre d’une manière conforme k votre nature. Que votre influence divine descende dans un corps terrestre : les trois mondes sont à votre disposition. Jadis, par prévoyance , j’ai déjà fait naître l’un d’entre vous dans la famille royale de Bharata : voici comment arriva cette aventure.
Je me promenais un jour sur la mer orientale; je me dirigeai vers le rivage qui était à l’occident, et je vins m’y asseoir avec le grand Casyapa, mon fds Nous causions ensemble de ces antiques histoires, dont le monde a conservé le souvenir, et de ces événements racontés dans les Pourânas, quand l’Océan avec Gangâ s’approcha de nous, accompagné des nuages et des vents, agitant les flots, et soulevant sur sa route la tempête. Il avait un vêtement d’eau, orné de poissons: il était couvert de coquillages, do perles, de corail cl de pierres précieuses. Enflé par la lune, il était aussi environné de nuages sombres cl retentissants. Il osa me manquer de respect, et, poursuivant sa course, il vint me mouiller de ses ondes tremblantes et salées : .il semblait vouloir envahir le lieu où je me trouvais. D’une voix irritée je lui dis : « Sois Sânta*. • Et au.ssitôt prenant un corps, l’Océan devint Sànta, réprimant l’impétuosité de ses flots, ferme et entouré d’une opulence royale. Je prononçai encore contre lui et Gangâ une seconde malédiction : j’avais en vue les services qu’aujourd’hui vous attendez de moi. • Ton extérieur, lui dis-je, est vraiment royal; prince
• de la mer, deviens roi sur la terre. Là, lu pourras te livrer à ton humeur « folâtre, tout en conservant ta puis.sancc: tu vas être un monarque de la
• race de Bharata. Je t’avais dit : sois Sânta; conservant ce corps que tu as « pris, sois sur la terre le glorieux Sânlanou*. Quant à Gangâ, la plus illustre
• Le tevie porte tanotuJja. Cepcndnnl
CasyapA e»t onlinaireineiil consîtiuré rotnme fils du Pradjàpali Maritcbi,cl par const^qiumt comme petit'fiis de Drahmù. \oy. lecl. i , p. 6.
* signifie caïme, tranquiUe. Cest quel* quefois un substantif désignant un solitaire qui a dompté scs [>assioos et dirigé toutes ses pensifs vers Dieu.
' Il semble que ce mot soit une abréviation
« des nymphes des fleuves, si belle avec ses grands yeux, avec ses membres
• gracieux et charmants, elle y sera ta compagne. » A ces paroles, l’Océan tout troublé me regarda et me dit : « Souverain des dieux , pourquoi me mau-
• dis-tu, moi qui te suis soumis et dévoué? pourquoi prononces-tu une
• imprécation pareille contre ton propre fils? O dieu, n’est-ce pas toi qui
• as voulu que mes flots s’enflassent à certaines époques? Si mes vagues
• sont tumultueuses, ô Brabmà, en quoi suis-je coupable? Au moment de
• la marée , mes eaux ont été poussées par le vent jusque sur toi : était-ce
■ U un motif de malédiction? Trois causes produisent mon agitation, la
• violence des vents, le poids des nuages et l’influence de la lune. Si donc « je ne t’ai offensé que par le résultat d’un ordre que tu as établi, daigne « m’excuser, ô Brahmà, et retirer ton imprécation. Fais que je ne sois
■ pas obligé de m’incarner, que ta malédiction n’ait point son effet; aie
■ pitié de moi, souverain des dieux, et sois assez bon pour céder à mes
• discours. Sois également indulgent pour GangA, qui n’est venue sur la « terre que par ton ordre®, et qui ne peut être coupable de ma faute. » Je répondis avec douceur k l’Océan, qui ne connaissait point mes desseins, et qui tremblait sous le souffle de mon imprécation: « Sois tranquille, tu
• n’as rien à craindre, ma colère est épuisée. Apprends, roi des fleuves, quel
• est le motif secret de celte malédiction. Tu vas animer un corps humain t dans la famille de Bharata. Quittant ta forme marine, souverain des ondes,
• tu seras prince sur la terre, environné d’une opulence royale, gouvernant
• les quatre castes, et goûtant tous les plaisirs. La belle Gangà, revêtue t aussi d’une forme humaine, sera ton épouse et l’ornement de ta cour.
pour &tn(a(anoa, mol qui signifierait a>rp$ de Sâala. Cependant les deux manuscrits dévanâgaris portent Santaiwu au lieu de Sântanott: ce qui est plus conforme à rétjrroologic que M. Wilson donne de ce mot, 5T sam {féliciter), etag to/ioa { corpas ). Nous voyons encore ici un exemple de cette manie des Indiens, de faire des légendes sur les étymologies des noms propres.
* Gangà est descendue du ciel sur la terre pour le bien des mortels. On explique son nom par ces mots : venat^sur la (erre. Le Gange sort
de dessous les pieds de Vichnou , au p6le même du monde: il arrive en vapeurs légères, et se repose dans le countia ou bassin de Brahmà, qui est le Mànasarovara : c’est de Uqu’il descend sur un roc: consacré à Siva et qui a la forme d’une tète , puis il est recueilli dans un autre bassin appelé l'ïndoiuarotiara. Par Haridwâra ou Porte de Hari, il entre ensuite dans les plaines de l'Indoustan. 11 reçoit un grand nombre de rivières, qui, dit-on, le quittent lorsqu‘0 approche de la mer, pour s'y jeter chacune de son cété. Ce sont là les bouches du Gange , dont il est question au commencement
IIARIVANSA.
• Avec cette déesse, qui fut autrefois la fille de Djahnou\ tu jouiras d’un < bonheur parfait, vous rappelant quelquefois ces jeux qui vous charmaient
■ sur les eaux *. Hàte-toi d'exécuter mes volontés, et de contracter avec > Gangà cette union que formaient jadis les Pradjâpatis. Déjà les Vasous ’
■ sont descendus du ciel dans la région inférieure : c’est de toi qu’ils rece- « vront une nouvelle naissance. Gangà renferme dans son sein le germe de
• ces huit Vasous, égaux en vertu au soleil iui-méme, et noble espoir des Sou-
• ras. Après avoir donné la naissance aux Vasous et augmenté la race des
• Gourous, tu quitteras ton corps humain pour reprendre ta forme marine. •
C’est ainsi que depuis longtemps, ô dieux, j’ai disposé les choses, en voyant ce fardeau dont les princes chai^eaient la terre. Là, j’ai préparé la famille de Sântanou; et les Vasous, habitants du ciel, y sont nés de Gangà. Aujourd’hui c’est le huitième qui règne : les sept autres sont déjà venus , il ne reste plus que celui-ci '®.
Une seconde femme “ a donné à Sântanou un fils, qui est une régénération de iui-méme; c’est Vitchitravîrya , roi puissant et magnifique. Ce Vitchitravîrya a eu deux enfants, qui existent encore aujourd’hui; fameux entre les héros, ils se nomment Dhritarâchtra et Pândou. Celui-ci a deux jeunes épouses, brillantes de beauté et de richesses, pareilles sur la terre aux femmes des dieux : ce sont Countî et Mâdrî. Le roi Dhrita-
(le cette lecture, et auxquelles on donne le nom de ces rivières qui s'étaient réunies à lui.
' Voyex cette légende, lect. xxtii , pag. iso. et lect. xxxit.pag. 147.
' Le texte porte saliVojan-
clèda, et ce mot sans doute reniènne une allusion peu décente.
* Voyex, lect. 111, pag. 16, ce que c'est que les Vasous. Si nous savions quel était l'emploi de ces demi-dieux, nous pourrions expliquer cette fable de leur naissance au sein de Gangà. Cette histoire est racontée avec des circonstances dÜTérentes dans Ward, tom. U, à l'artide Gan^. On y dit que par suite d’une imprécatioii de Vichnou, cette déesse détruisait ses enfants à mesure qu'ils naissaient : allégorie inexplicable darts l'état de nos
connaissances sur la myüiologie indienne.
** Ce passage et le suivant eussent été pour moi tout à fait inintelligibles saris les le^is du manuKiit dévanâgari de M. Tod, qui, fautif en bien des endroits , m'a cependant été extrêmement utile en plusieurs ciroonstances, et m'a sauvé quelques controaens inévitables. Je dois des actions de grâces à l'honorable Société (pii, en daignant agréer mon travail, m'a encore fourni les moyens do le perfectionner.
” Sântanou avait quitté Gangà, dos l'instant qu'il s'était aperçu du sort qu'elle réservait à ses enfanta. 11 avait ainsi sauvé le huitième, qui fut niiiclima. La seconde épouse, dont ü est ici question , est Satyavati, qui, auparavant amante de Parâsara, avait eu de lui le Mouai Vyâsa.
CINQIANTE-TKOISIKME LECTURE. 247
râchtra n'a (|u*iinc épouse, aussi distinguée par sa beauté (|ue |>ar sa vertu, et nommée Gândhdri.
Ces deux familles seront divisées, et deviendront ennemies. Une lutte s'établira pour décider quelle est celle des deux branches qui doit occuper le trône. Cette querelle de succession sera la cause de la perte de bien des rois : il existera dans le monde une terreur, pareille à celle que l'on verra i la fin des iges. Par la mort de ces rois et la destruction mutuelle de leurs armées, la Terre divisée en tant de villes et de royaumes, se trouvera soulagée. Ainsi la (in du Dwâpara sera témoin de cette catastrophe que j'ai prévue depuis longtemps, et dans laquelle des princes succomberont sous le fer même de leurs parents. Les autres mortels, plongés dans les ténèbres d'une nuit profonde, éperdus et troublés, seront consumés par l'arme de feu qui brillera dans la main d'un avatare de Siva.
Cette œuvre de mort terminée, le troisième âge, appelé Dwâpara, sera fini. Sous l’inHuence de cet avatare de Siva, naîtra un âge qui lui sera consacré, âge terrible, qui se nommera Tickya puissant en impiété, (àible en vertu, témoin de la décadence de la justice et du triomphe de l'iniquité. Les hommes ne s'adresseront plus qu'à deux divinités, Siva et Cârtikéya,et leur vie sera désormais ahrégée.
Voilà pour quelles raisons je vous ai dit que la perte des princes était assurée. Ainsi c'est à vous maintenant, ô Souras, à revêtir des corps humains.- Hâtez-vous : que Dharma et d'autres s'incarnent dans le sein de Countî et de Mâdrî Que Gândhàri conçoive le germe de Cali. Autour de ces deux partis viendront se grouper les rois, poussés par le dieu de la mort, animés par la passion des conquêtes et l'ardeur des combats. Que la Terre reprenne donc la forme sous laquelle elle soutient les hommes. Tel est le moyen que j'ai imaginé pour la délivrer de ces princes.
Tichya e»t un nom de l'Age GiU, qui suit le Dwâpara. Ceat auMÎ le huitième astorûme lunaire, contenant trois étoiles, dont l'une eat lo / du Cancer. Ainsi »e nomme encore le moi» pécha, qui correspond à décembre et à janvier. L'Age Tichya ou Cali vient A la fîn de» temps , comme le mois pécha A la lin de l'année et dans la mauvaise saison.
** l'ne autre fable dit que cinq dieu* devin-
rent le» pères des cinq Pàndavas ou fUs de Pân> dou , dont le premier lut Youdhichlhira, fils de Cûuntl et du dieu Yama ou Dharma , surnommé Dharma-rddja; le second, Bluma, iils deCounÜ etdeVAyou; le troisième, Arrljouna, fils de Counti et d’Indra; le qualriènie et le cinquième, Nacoula et Sahadéva, fils de Midrî et des Aswint-coumâras, dieu* jumeau* dont la naissance est rap|M)rti'e , lect. ix , pag. 5t .
IIARIVANSA.
VèsampÂyana dit :
A ces mots deBrahmà, la Terre le quitta, accompagnée du dieu de la mort qui déjà menaçait les rois. Pour prévenir aussi les mauvais desseins dos Asouras, le dieu donna ses instructions à l’antique Richi Nara au serpent Sécha qui porte la terre, à Sanatcoumâra , aux Sâdhyas présidés par Agni, à Varotina, à Couvéra, au soleil et à la lune, aux Gandharvas, aux Apsaràs, aux Roudras, aux Adityas, aux Aswins. Les dieux descendirent donc j)our s’incarner sur la terre , comme je viens de te le dire. Ces chefs des êtres, ces anciens vainqueurs des Détyas naquirent, subissant ou dédaignant les lois ordinaires de la conception pareils au kchirikd ”, revêtus d’un corps solide comme le diamant”; les uns ayant la force de dix mille éléphants, les autres l’impétuosité du torrent; portant pour armes des massues de bois ou de fer, des javelots, des haches, des quartiers de roches. Des milliers d’entre eux prirent naissance dans la famille de Vrichni, dans celle de Gourou, ou dans le Pantcbala, dans des maisons de princes et de saints Brahmanes; guerriers expérimentés, savants archers, instruits dans la pratique des Vèdes, aimant les sacrifices et les actes de piété, deux fois plus forts en tout que les autres, soit qu’il faillit ébranler les montagnes ou dans leur courroux fendre la terre, soit qu’il fût question d’agiter les plaines de l’air ou de soulever l’Océan. Après leur avoir donné ses avis, Brahmà, maître du passé, du présent et de l’avenir, remettant le soin des mondes à Nâràyana , rentra dans son repos.
Apprends maintenant comment Vichnou descendit sur la terre pour sauver les êtres, lui qui est leur espérance et leur seigneur : comment ce dieu , rempli de gloire et de .sainteté, naquit dans la famille d’Yayâti et dans la maison du sage Vasoudéva.
C'est UD des noms du dieu Viebnou: C'est aussi le ronrob^a/tu panicalaiut {hhttin-
c'csl aussi celui d'un saint solitaire* frère de coonra).
Nàrâjana et fds de Dharma. " Le mot qui exprime l'idée de la foudre,
** Voyes la l* lecture, note 3* cl alibi. vadjra, signifie dtamant; de manière que
'* Le texte porte owee ou sans matrice. ce passage pourrait se trailuire aussi par ces
Arbre à iniit qui est le numosopi kaaki. mots, brillant ou terrible comme Ut foudre.
DISCOURS DE NARADA.
Vêsampâyana dit :
Le temps était arrivé d’exécuter ce grand projet et de venir habiter la terre : quelques-uns des membres de la famille de Bharata devinrent des émanations ' de Dbarma, d’Indra, de Vâyou, des deuxAswins, les médecins célestes, et du Soleil. Ailleurs s’incarnèrent le pontife des dieux, le huitième Vasou, la Mort, Cali, Soma, Soucra, Varouna, Mitra, Couvéra, les Gandharvas , les serpents et les Yakchas. La cour céleste étant ainsi passée sur la terre , Nârada apparut et s’approcha de Nârâyana Ce Richi brille comme un feu étincelant et ressemble à un petit soleil : la masse de ses cheveux, tournée à gauche, se relève au-dessus de sa tête : lui-même, vêtu d’une robe blanche qui lui donne l’apparence d’un rayon de la lune,
' C’esl à dessein que j'ai employé le mol émanation, parce qu'il est assez vague et ne (lit pas précisément si ces dieuz s’incarnèrent eux-mêmes ou s’ils engendrèrent des enfants, comme on l’a dit plus haut, note i3 de la lecture précédente. Le lecteur trouvera dans toute cette histoire des allusions astronomiques. Les dieux sont les régents des astres ou des diverses parties <lu ciel ; on dit qu’ils descendent sur la terre, quand peut-être ils sont arrivés à un point tel qu’ils touchent l’horizon. Ils font partie ou du système céleste en général , ou d’une classe particulière de génies:
idée exprimée par les mots ^|i| bhâga et 5^^
ansa. .Ainsi Varouna , Vichnou , etc. sont des antas de la classe des douze Adityas. Quand un de ces dieux s’incarne , son avatare s’appelle anuîvatare ; dans ce sens que c’est un membre d’un
ordre céleste , ou bien une portion de ce même dieu qui revêt un corps : dans ce dernier cas , il est censé n’avoir pas quitté tout à fait son poste divin. Pour montrer la synonymie de bbàya et d'aRMi , je citerai ces deux vers :
gRTtïïf I
HW ^ mm
Remarquez aussi qu'on donne le nom d'arua aux 36o parties du cercle de l’écliptique. Voy. Rech. asial. tom. Il, pag. agi.
* ftàrâyanànsé. L'ansa de .Nâ-
râyana est la partie où ce dieu se tient ordinairement dans le ciel ; ou bien , Nârâyana étant synonyme de Vichnou , c’est la région de l’un des douze Adityas appelé Vichnou.
et couvert d’ornements d’or, il tient sa grande guitare attacliée à son côte comme une amie; il a pour vêtement supérieur une peau noire, et son cordon brahmanique est d’or. 11 porte un bâton et un vase appelé camandalou Magnifique, fort et terrible, ce grand Mouni ressemble à Indra, â Cârtikéya, à Cali; sage et savant dans la science de Brahmâ, il possède les quatre Vèdes; docteur parmi les docteurs, instituteur des dieux, des Gandharvas, des hommes; habile au.ssi dans les arts des musiciens célestes: mais il découvre et trahit tous les secrets, et se plaît à semer partout la division. Cet illustre Brahmarchi, se promenant dans le monde de Brahmâ, arriva dans l’assemblée des dieux, et dit à Viebnou avec vivacité :
Nârada dit :
Les dieux habitent maintenant des corps humains; mais cela suHit-il pour la perte des rois de la terre? Il était convenu que tu deviendrais toimême prince et Kchatriya : je ne m’aperçois pas que cette partie du plan confié à Nàrâyana soit exécutée. Cependant, ô maître des dieux, tu connais la nécessité des circonstances, tu vois la vérité; et la Terre attend encore ton secours. Toi, le plus clairvoyant et le plus puissant des êtres, le premier d’entre les saints yogins, la voie de ceux qui marchent au salut, pour quelle raison, quand les autres dieux sont partis, tardes-tu , malgré ton rang, à prendre ton rôle dans cette coalition en faveur de la Terre? Ceux qui te reconnaissent pour maître, et qui participent de ta nature, vont naître d’après tes ordres, pour mettre bientôt la main à l’ouvrage. O Viebnou, je viens au conseil des Souras pour presser ton départ et t’apprendre ce qui se passe hors d’ici. Connais donc ce qu’ont fait ces Détyas que tu as terrassés dans le combat de Târacâ : ils se sont rendus sur la terre.
Près des bords de l’Yamouni * s’élève une ville populeuse et flori.v
' Vase de terre ou de bois qui sert à puiser de l’eau, et que portent hibituellemeni les dévots pour leurs ablutions.
* C'est le Jumna, qui sort de niimalaya à quelque distance au nord-ouest de la source
du Gange, et qui se jette dans ce Heuve un peu au-dessous d’Allahabad : la mythologie fait d’Yamounà, comme nous l'avons vu plus haut, lect. IX , pag. , une fille du Soleil , sœur d'Yama.
santé, nommée Matkourâ^. Sur l’emplacement de cette ville existait jadis une forêt effrayante, plantée de grands arbres, et appelée Madhou-vana , du nom du grand Madhoa. Ce Dftnava puissant et belliqueux s’y était établi, répandant la terreur autour de lui, et y avait eu pour successeur •son fils Lavana; celui-ci n’eut pas moins de force que son père, et fut aussi formidable que lui. Il régnait depuis longues années, et sa cruauté superbe semblait se jouer des mondes et des dieux. Cependant le trône de l’invincible Ayodhyâ* tomba en partage à Râma, fils de Dasaratha, prince ami de son devoir et redoutable pour les Râkchasas. Le Dênava, renommé pour sa force, restait retranché dans sa forêt; il envoya à Râma un héraut qui lui tint ce langage hardi : • O Râma, je suis ton voisin et ton ennemi;
■ et je sais que les rois n’aiment point pour voisin un homme fort et puis- > sant. Le prince véritablement digne de ce nom, s’il veut le bien de ses
• sujets et la tranquillité de scs provinces, doit sans doute vaincre tous ses
• ennemis. Mais il existe pour celui qui a reçu le baptême royal et qui a le
■ désir de s’illustrer, une victoire bien plus solide: c’est celle qu’il rem-
■ porte d’abord sur lui-même. Il appartient surtout au souverain de ré-
• primer ses passions. 11 n’est point de maître dont l’enseignement soit
• comparable à celui des livres moraux. Le prince sage et fort n'a rien à
• craindre d’un voisin dégradé par les vices, et n’accomplissant que la moitié
• de ses devoirs; car le monarque qui s’abandonne à ses frivoles désirs, périt
• bientôt sous les coups de ces ennemis intérieurs, victime de la violence
• de scs sens, et ses adversaires profitent de ses fautes. C’est ainsi qu’égaré
• par l’amour d’une femme , tu as tué Râvana et son armée : cette action n’est
• pas juste, et je blême cette grande expédition. Pendant que tu habitais
• l’ermitage de la forêt, malgré l’esprit de pénitence qui devait t’animer, tu
• as pris les armes contre les Râlcchasas : cette conduite est également indigne
• de l’homme pieux qui met son honneur à ne point se livTer à la colère. Les
• habitants de la forêt ont pu se réjouir de ta victoire, qui n’avait eu que la
• passion pour premier motif. Mais ne fut-il pas glorieux pour Râvana d’avoir
• péri dans le combat, sous les coups d’un prince qui oubliait en faveur
* Ville de U province d'Agra, que visitent * Le texte renferme un jeu <le mots sur le
encore lujourê hiii les [lélerins indiens : on nom d'Ayod/i^d ; ayoJhyiyo-
l'appelle Matra ou Malara. j),yi Vojet Icclure x.
■ d’une femme les devoirs de la pénitence, et ne songeait qu’aux intérêts
• de son amour? Au reste, l’insensé Râvana n’a recueilli que le triste fruit
• de ses passions, que lui-même aussi il n’avait point domptées. Cependant,
• si tu es courageux, tu combattras aujourd’hui contre moi. • A ce discours superbe du héraut, le petit-fils de Raghou , sans s’émouvoir, répondit en souriant : • Héraut, ton discours de morale manque de raison : tu m’accuses,
• moi qui ne me suis jamais conduit que d’après les règles de la loi divine.
■ Au reste, que j’aie dévié de la bonne route, que Râvana ait été tué ou mon
• épouse enlevée, que t’importe? L’homme sage et vertueux s’abstient de « blesser les autres même en paroles; il sait qu’il y a un destin qui veille « pour les bons comme pour les méchants. Tu t’es acquitté de ta commis-
• sion , tu peux maintenant te retirer. Les gens comme moi ne s’arment « point contre de faibles ennemis remplis d’une folle admiration d’eux-
• mêmes. Voici mon jeune frère Satrougbna: c’est lui qui sera chargé de t la punition de ce Dêtya insensé. » Ainsi parla Râma, et le héraut prtit avec le fils de Soumitrà ’.
Monté sur un char rapide, celui-ci arriva â Madhouvana, et s’arrêta à l’entrée de la forêt en attendant son adversaire. Le Dêtya, au seul rapport de son envoyé, s’enflamma de colère, et sortit de la forêt pour s’offrir au combat. Cette rencontre fut terrible : les deux héros , acharnés l’un contre l’autre, se lançaient des traits cruellement acérés. Aucun des deux ne détournait la tête, aucun ne paraissait fatigué. Satrougbna ne cessait d’assaillir de ses flèches le Dânava furieux. Celui-ci quitta son trident et prit une espèce de croc qui était un présent des dieux. 11 tournait çà et là, poussant des cris comme s’il avait menacé le inonde entier. Enfin, il enfonça son arme dans le col de son ennemi, et l’attirait â lui. En ce moment Satrougbna levant son glaive à la poignée d'or, coupa la tête de Lavana.
Le fils de Soumitrà, vainqueur du Dânava, prit la sage résolution d’abattre cette forêt, et ce prince habile disposa cet emplacement pour y fonder une capitale de ce pays. Sur le lieu où était Madhouvana, dans l’endroit où Lavana avait reçu la mort, s’élève une ville nommée Malhourd:
* estait !c nom (Tune des rcimnes de Da* On l'appelle aussi quelquefois Rama desaratlia « mère de Lakchmana et de Satroughoa. vaît le jour à Côsolyâ.
cité magnifique, ornée de tours, de remparts et de portes; populeuse, environnée de riches campagnes, remplie de soldats et de montures de toute espèce, couverte de jardins et de parcs; ses hautes murailles et ses fossés sont pour elle comme une ceinture, ses balcons comme des bracelets, ses terrasses comme des boucles d’oreilles, ses portes comme autant de bouches; ses laides places s’étendent et brillent comme le sourire de la beauté. Elle est remplie de héros pleins de force, d’éléphants, de chevaux et de chars; et placée sur la rive de l’Yamounâ, elle ressemble à une lune partagée par la moitié. Sainte, opulente, forte, riche en pierres précieuses, elle possède des champs fertiles qu’Indra arrose toujours dans la saison. Les hommes et les femmes s’y livrent .sans réserve à leur bonheur.
Cette contrée populeuse a eu pour roi Soûraséna, issu de la race de Bhodja, et surnommé Ougraséna; il avait sous ses ordres une puissante armée. O Vichnou, ce fameux Dètyâ, Câlanemi, que tu as terrassé dans le combat de Tàracâ, est devenu son fils : sous le nom de Cansa, il a pris naissance dans la famille de Bhodja : cet ennemi, aux yeux larges et terribles, a voulu posséder sur la terre le titre de roi. Avec toute la force d’un lion, il se montre la terreur des princes, l’épouvante de tous les êtres; éloigné de la bonne voie, et n’ayant au fond du cœur que de mauvaises intentions, rempli d’un funeste orgueil, objet d’horreur pour ses propres sujets, ne remplissant aucun de ses devoirs de roi, fléau de ses états, il se laisse emporter par le feu de ses passions, le bras toujours levé pour le mal. C’est ainsi que ce mauvais génie, que tu as jadis vaincu, séjourne sur la terre , et poursuit les mondes de sa haine d’Asoura.
Le Dêtya, invincible cavalier, nommé Ilayagriva, est maintenant un jeune frère de Cansa, nommé Késin, sous la forme d’un cheval. Méchant, invincible, terrible par ses hennissements, il hante seul le Vrindâvana, et s’y nourrit do chair humaine. Arichta, fils de Bali, a pris la forme d’un taureau, et ce grand Asoura, ainsi métamorphosé, fait la guerre aux vaches. Le Dêtya Richta, grand parmi ses frères, s’est changé en éléphant et sert de monture à Cansa. Le redoutable Lamba est devenu Pralamba, habitant du figuier bhândira. Le grand Asoura Khara, sous le nom de Dhénoaca, répand aujourd’hui la terreur et le carnage dans le bois des palmiers. Les robustes Dânavas Varâha et Kisora combattent comme lutteurs sur le théâtre, et se nomment Tchânoura et Mouchlica. O vainqueur des
Détyas, Maya et Târa demeurent à Prâgdjyoticha’, capitale de Naraca, fils de la Terre. Ainsi, tous ces Asouras que tu avais vaincus, se cachent sous une forme humaine et tourmentent les mortels. Tressaillant à ton seul nom qu’ils détestent, ils donnent la mort- aux hommes qui ont quelques rapports avec loi. Dans le ciel, sur la mer, sur la terre ils ne craignent que toi. O dieu orné du Srivalsa, le funeste Dêtya, frappé par toi seul, se voit, des régions supérieures, précipité sur la terre; et s'il y succombe encore sous ce déguisement humain qu’il a pris, il lui sera difficile de remonter au ciel, pour peu que tu veilles sur lui, ô Késava. Lève-toi donc, ô Vichnou; viens, pour la perte desDftnavas, te créer un corps à toi-méme. Tes formes, visibles ou invisibles, sont des mystères pour les Souras: en elles ces dieux vont être enfantés, en elles ils existeront parmi les hommes. Que la mort de Gansa soulage la Terre du poids qui l’accable : qu'elle obtienne la grâce quelle sollicite. O Hrichikésa , loi que l’on représente comme le maître des œuvres, l'œil, la voie suprême du monde, la guerre de Bharata approche; descends sur la terre pour triompher encore des Dânavas.