MORT DE POL’TANA
Vcsampâyana dit :
Quelque temps après, Poûtanâ, nourrice du Bhodja Cansa, arriva au milieu de la nuit sous la forme d’un oiseau'. Monstre effrayant, elle agitait ses ailes avec colère, et remplissait l’air d’un bruit terrible. Son cri ressemblait à celui d’un tigre. Montée sur la roue’ du chariot, pendant que la famille dormait, elle tendit à Crichna sa mamelle, d’où coulait un véritable poison. L’enfant la .saisit : mais à l’instant Poûtanâ poussant un grand soupir, tomba par terre: elle avait la mamelle coupée. Effrayés de ce bruit, Nanda, Yasodà, tous les pasteurs se réveillèrent. Ils trouvèrent étendue par terre et sans connaissance Poûtanâ, privée d'un sein, et comme frappée de la foudre. ■ Qu’est-ce donc que ceci? se disaient -ils
• dans leur frayeur :quel est l’auteur de cette étrange blessure?" Les pasteurs .s’assemblèrent autour de Nanda , et ne pouvaient comprendre ce merveilleux événement. • Miracle! miracle! • disaient-ils en retournant chez eux. Quand ils furent rentrés dans leurs demeures, Nanda encore tout étonné dit à Yasodà: «Que signifie cet événement? je l'ignore; et ma .sur-
• prise est extrême. Femme, quel est donc le danger qui a menacé notre
• enfant? • « Maître, répliqua Yasodà, je ne saurais vous répondre. Je dor-
• mais près de notre fils, et je n'ai été réveillée que par le bruit. • Dans
clinrhes asiatkjiies, lom. lit , pag. &6o, où cette expression est employé à l'occasion de Saturne. à qui , dans l'intérêt des hommes . il est défendu, ainsi qu'à Mais, de traverser Roliini. tandis que Jupiter, Vénus , Mercure et la lune y passent sans inconvénient pour la terre. Les légendes qui vont suivre paraitront au.ssi bien puériles. Mais si elles n'étaient, comme cclloci', que des fables astronomiques , représentant le
passage du soleil dans les signes célestes, alors elles [lourraient trouver grâce aux veux du lecteur
' C'est un monstre ailé plutôt qu'un oiseau: car il a des mamelles , comme nous allons le voir. Le mot employé ki est tacounl
* C'est lé mot ÎT5T akrha, (|u ailleurs j‘ai rendu par essieu.
SOIXAxNTE-TROISIÈME LECTURE. 279
l'ignorance où se trouvait Yasodâ, Nanda et ses parents comprirent que c’était Gansa qui devait causer toutes leurs craintes, et leur surprise n’en devint que plus grande.
LES DELX ARDJOi’NAS DÉRACINÉS.
Vèsamp&yana dit :
Cependant le temps s’écoulait, et les deux enfants, remplis de grâces et d’agréments, avaient ensemble essayé leurs premiers pas. Crichna et Sancarchana ne se quittaient point, et semblaient n’avoir qu’un seul corps. C’étaient comme le soleil et la lune sous les formes aimables de l’enfance. Soumisaux mêmes règles, couchés dans le même lit, assis sur le même siège, ils portaient les mêmes vêtements, et recevaient la même éducation. Exécutant â la fois les mêmes actions, ils n’avaient qu’une même volonté pour deux corps. Dans les mêmes exercices, ils développaient une égale force, une con.stanre pareille, prouvant tous deux aux hommes que des dieux habitaient parmi les mortels. Et en effet, les pasteurs du monde étaient devenus enfants des psteurs; et au milieu de ces jeux où leui-s membres s’entrelaçant avec grâce brillaient de tant d’éclat, iis ressemblaient au soleil et à la lune, quand leurs rayons dans le ciel se mêlent et se confondent. Tantôt ils s’avançaient, élevant leurs bras pareils â deux serpents, et le corps tout souillé de poussière, liers et superbes, comme deux jeunes éléphants. Tantôt cachés sous une enveloppe de cendres et de bouse', ils se roulaient comme deux feux qui commencent â brûler. Quelquefois se trainant à genoux, ils jouaient dans les étables, les membres et les cheveux tout couverts de fumier. D’autres fois, richement parés et dignes par leur costume des parents auxquels ils appartenaient , ils s’amusaient â regarder les gens avec une espèce d’orgueil , et se livraient aux éclats d’un rire
' La bouse est une espece de chauiïage: de là vient la comparaisun qui suit.
MARIVANSA.
bruyant. Enfin, ces deux enfants animes de toute la vivacité de leur Âge, les yeux voilés par les touffes de leurs cheveux, brillaient comme la lune aux doux rayons.
Nanda les voyait avec peine courir ensemble le pays de Vradja, et leur imposait un joug, qu’ils secouaient à chaque instant. Un jour \asodâ en colère amena au pied du chariot le jeune Crichna, après l'avoir grondé à plusieurs reprises, et lui pa.ssant une corde autour du corps, elle l'attacha au mortier. « Cours maintenant, si tu le peux! • lui dit-elle, et elle se remit à son ouvrage. Pendant qu’elle était distraite, Crichna, tout en jouant, sortit de la cour, traînant après lui le mortier, au grand étonnement de tous les habitants. En courant avec force, l'enfant passa entre deux grands ardjounas*: le mortier auquel il était attaché fut arrêté par les deux arbres : Crichna les entraîna dans sa course. Ils furent déracinés, et l'enfant, au milieu de ces débris, se mit à rire, montiant ainsi aux pasteurs sa force divine. Le lien qui lui serrait le corps, par un effet de sa puissance, avait résisté à ce choc. Les bergères, sur les bords de l’Yamounâ, l'aperçurent; elles en poussèrent des cris d’effroi et d’admiration, et allèrent trouver Yasodâ. Toutes tremblantes et agitées, elles lui dirent: • Viens, viens donc,
• Yasodâ ! es-tu folle, pour t’arrêter ainsi? Ces deux ardjounas, qui faisaient
• la parure du pays, ont été abattus par ton fils. Attaché, comme un jeune
• veau, par le milieu du ventre avec un fort lien, ton enfant rit au milieu
• des deux arbres couchés par terre. Lève-toi, viens, malheureuse insensée,
• oigueilleuse comme un savant. Va chercher ton fils, il vit encore; mais « la Mort a bien failli le dévorer. • A ces mots, Yasodâ épouvantée se lève en poussant des cris de douleur : elle court, elle arrive à l’endroit où étaient tombés les deux ardjounas. Elle voit son fils entre ces mêmes arbres, toujours sa corde autour du corps et traînant son mortier. Tous les pasteurs, hommes et femmes, vieillards et jeunes gens, se ra.ssemblent pour contempler ce grand miracle. Et ces pâtres, accoutumés à vivre dans les bois, se disaient mutuellement : • Comment ces arbres, qui couvraient
• de leur ombre presejue tout le village, ont-ils été abattus sans vent, sans
• orage, sans tonnerre? Ce ne sont point dos éléphants qui ont causé ce
• dommage. Qui faut-il accuser? Hélas! ces pauvres ardjounas déracinés
' Ptntaptera arjuna
• gisent par terre, comme des nuages épuisés d’eau. Nanda, ils ne sont plus,
« ces arbres qui te plaisaient tant. Mais tu dois te féliciter que ton fils. « n’ait pas été ble.ssé de leur chute : voilà le troisième miracle dont nous « sommes témoins dans nos pâturages : le char renversé, la mort de Poû- « tanâ, et ces arbres déracinés. Dans ces circonstances, il ne fait pas bon « habiter ici : tous ces prodiges ne présagent rien d’heureux. »
Nanda vint aussitôt débarrasser Cricbna du mortier, et le prit dans ses bras, avec la joie qu’on éprouverait en revoyant un enfant mort depuis longtemps, et qui serait rendu à la vie. Cependant il ressentait une peine secrète, et en rentrant chez lui, il adressa des reproches à Yasodâ. Les autres pasteurs se répandirent dans le pays. Par suite de cet événement, les femmes du Vradja donnèrent à Crichna le nom de Ddmodara *, parce qu’il avait eu le ventre serré d’une corde. Tel est le récit merveilleux que l’on a fait, ô chef des Bharatas, sur Crichna, pendant son séjour au milieu des bergers.