ÉMIGRATION DANS LE VRINDAVANA
Vésampâyana dit :
Le nombre de ces terribles loups croi.ssait tous les jours; le village, enfin, s’assembla, hommes et femmes, pour délibérer sur cet événement:
• Nous ne pouvons plus rester ici; eberebons quelque autre forêt où il nous « soit permis d'habiter en sûreté, pour nous-mêmes et pour nos vaches.
• Mais c’est aujourd'hui même qu'il faut partir. Pourquoi attendre plus « longtemps.-* Allons ailleurs avec nos troiqieaux et nos biens, avant que
• ces loups aient achevé de détruire le pays. Ces animaux au corps fauve, « aux dents aiguës, aux ongles tranchants, à la gueule noire, nous epou-
• vantent toute la nuit de leurs cris. On entend dans chaque maison de
• tristes lamentations : l’un a perdu son fils; l’autre, .son frère; celui-ci, sou
• veau; celul-U, sa vache. •
Les vieillards, au milieu de ces cris et des mugissements plaintifs des vaches, prirent le parti de s’éloigner de ces pâturages, et de se diriger, pour l’avantage général, du côté du Vrindâvana. Nanda, en apprenant ce résultat de leur délibération, les encouragea comme un autre Yriha.spati\ par un long discours. • Si vous avez pris , leur dit-il , la résolution de partir au-
• jourd’hui, il faut sur-le-champ en instruire tous les habitants, et faire
• sans tarder vos préparatifs. Hâtez-vous de donner vos ordres à vos servi-
• teurs : que les vaches soient comptées, tous vos ustensiles rassemblés, « les veaux réunis par troupes, et les chariots attelés. Rendons-nous d’ici au
• Vrindâvana. • En entendant ce discours sensé de Nanda, tous les pasteurs se levèrent, et se disposèrent à partir. • Allons, se disaient-ils, marchons. ■ Que ferions-nous Ici? partons sans délai. • Tout est en mouvement dans le pâturage, où se répand un long et vaste murmure. Tout s’agite; le bruit des chars résonne au loin, comme le tumulte des flots de la mer en courroux. Les femmes s’en vont, portant sur leur tête les barattes et leurs vases â deux anses. Dans les plaines s’allonge une ligne d’émigrants, que l’on pourrait comparer à ces étoiles qui se détachent du ciel. On distingue, semblable à l’arc céleste d’Indra, une immense 111e de bergères, aux vêtements noirs, jaunes et rouges, qui dessinent les contours de leur sein. Quelques pasteurs, chargés de liens et de cordes qui pendent sur leur dos, ont l’air de ces arbres dont les branches retombent sur la terre. Sous cette foule de chariots qui hrillent dans les champs, la plaine ressemble à une mer couverte de bateaux poussés par le vent. En un moment tout le pays resta désert, dépouillé de ses richesses et de son éclat, et n’offrant plus aux regards que de tristes rassemblements de corbeaux.
Bientôt on arriva dans le Vrindâvana , où l’on prit toutes les précautions que nécessitait ce nouvel établissement. On laisse au milieu une enceinte de la longueur d’un yod/ana, en forme de demi-lune, afin que les chariots puissent tourner en liberté. Elle est de tous côtés bornée par de hauts canlakins ’ et par des arbres épineux, et défendue par des fossés garnis de branches épisses. Çà et là sont dressés les ribots avec la corde qui les fait
' Vrihupati est le précepteur des dieui. ' Mimim catcchu.
mouvoir; les barattes sont purifiées avec une onde claire; les poteaux élevés, chargés de liens et d’anneaux; les chariots retournés solidement fixés, et retenus par un fort lien aux têtes des poteaux de barattes. Pour se mettre à l'abri, les pasteurs se forment des huttes couvertes de gazon, ou des cabanes faites de branches d’arbres. Les étables sont assainies, les mortiers établis en place , les foyers tournés vers l’orient , le feu allumé et arrosé de beurre clarifié *. Des étoffes, des peaux, des tapis sont étendus pour servir de lits. Les femmes transportent l’eau, visitent la forêt et arrachent le feuillage. Tous les pasteurs, jeunes et vieux, se mettent à l’ouvrage avecardeur, et bientôt la hache abat les branches et les arbres mêmes.
Ce nouvel établissement leur parut convenable: placé au milieu des bois, pourvu de plantes potagères, de fruits et d’eau, il réunissait tous les agréments. Les vaches y donnaient un lait abondant : de tous côtés résonnait le doux chant des oiseaux. Le Vrindâvana était pour eux un véritable Nandana. Tel était le jugement qu’en avait porté Crichna, lorsque, se promenant dans ces bois , il avait heureusement pensé qu’ils ofiriraient aux troupeaux toute espèce d’avantages. La terrible saison des chaleurs n’exerçait plus ses ravages; on était dans le mois où la santé ranime les corps; l'ambroisie semblait tomber du ciel avec la pluie; le gazon croissait avec force. En effet, là où se trouve le vainqueur de Madhou, le bienfaiteur du monde, quel mai pourrait arriver aux veaux, aux vaches, à tous les autres êtres? C’est donc ainsi que les troupeaux, les pasteurs, et le jeune Sancarchana, se trouvèrent établis dans la demeure désignée par Crichna.
' D me semble retrouver ici ia description que donne Ammien-Marcellin du campement des Alaias : Cùm^ue ad gramtnea venerint, in orhicalatam Jtgurani locatù sarracU, velat carpentù cititaUs impoiitas vehunt, etc., 1. xaxi.
* Ce beurre est appelé ghnta (mot que l'on écrit en le dénaturant] :on le fait chauffer doucement, puis on le laisse refroidir, et l'on s’en sert pour ia cuisine comme pour les sacrifices