‹ Harivansa, ou, Histoire de la famille de HariChapitre 40 sur 55 · LE GR.VND ARC BRISE · texte numérisé non relu

LE GR.VND ARC BRISE

Vésampâyana dit :

Cependant Acroûra était remonté sur son char; il avait de nouveau lancé les chevaux, et bientôt avec Crichna et Sancarchana il arriva à la belle ville

“ On 8C rappellera que crichna veut dire noir.

de Malhourft, gouvernée par Gansa. Le soleil éclairait encore le ciel quand ils entrèrent dans la ville. Le .sage et magnifique Acroùra introduisit dans .sa maison Crichna et Sancarchana, et d’un air effrayé il dit à ces hôtes dont il .s’honorait : • 11 faut dans ce moment renoncer au désir de vous rendre au

• palais de Va.soudéva. A cause de vous, ce vieillard est persécuté par Gansa : « nuit et jour il en est obsédé. Je ne vous conseille pas de descendre chez « lui. Vous vous consulterez tout aussi bien ici sur le parti que vous avez à

• prendre pour rendre à Vasoudéva le bonheur qu’il mérite. » Grichna lui dit: « Nous voulons au moins visiter, en restant inconnus, la ville de Ma- « thourû; nous suivrons la rue royale', sur laquelle se trouvent les demeures « des ministres de la loi, et de là nous irons, si tu le veux, au palais du roi. "

Acroûra, révérant en lui-même le grand Crichna, .se rendit, l’âme satl.sfaite, auprès du roi Gansa, et lai.s.sa nos deux jeunes gens aller par la ville en curieux, .semblables à deux éléphants avides de combats et libres de tout lien. En chemin, ils rencontrèrent un teinturier, à qui ils demandèrent les beaux vêtements dont il était porteur. Le teinturier leur réj)ondit: « D’où « venez-vous donc, paysans, qui osez sans crainte me demander les vête- « ments du roi? Ce .sont là les vêtements de Gansa, brillants produits de di- « verses contrées; et c’est mol qui leur donne ces couleurs vives et variées « qui les distinguent. Dans quel bois êtes-vous nés, avec quels animaux sau- « vages avez-vous donc été élevés pour avoir concu le dé.slr que vous m’ex-

• primez à la vue de ces vêlements? Malheureux In.sensés, vous avez donc « renoncé à la vie, vous qui en arrivant en ces lieux, jetez un œil de con- « voitise sur le bien du roi? L’insolent teinturier courait au-devant de .son mauvais destin en voml.s.sant ainsi le poison de ses sottes injures. Grichna, irrité, lève la main et lui donne sur la tête un coup qui retentit comme un éclat de tonnerre. Le teinturier tombe par terre .sans connaissance, et rend

* ràiljanuirga [route nyale), où

passent les chevaux et les ùlé|)liants , et large de (luarante coudi-es. Je ne sais pas si j'ai Lien

rendu le mot Stirmica, par cette

périphrase ; sur luquelle se trouvent les demeures des ministres de la lui. dharma sigiiifie

justice, devoir, loi ; et il me semble convenable que les premiers magistrats d'une ville . char-

ge d’administrer la justice, aient leur domicile dans la rue principale. Ce mot littéralement traduit signifierait rue de la loi. 11 peut encore s'expliquer par le moyen du sloca 388 de la lecture ix des lois de Manou, où il est dit que le roi doit placer sur la voie publique toutes les prisons, afin que la vue des criminels, difTormes et hideux , puisse servir d'exemple au peuple.

le dernier soupir. Ses femmes accourent et poussent des cris de douleur, et volent, les cheveux èjwrs, au palais de Gansa.

Ix's deux jeunes héros ,sc couvrent des vêtements, et cherchent ensuite à se procurer des guirlandes; en aspirant, comme font les éléphants, l’odeur suave des parfums, ils découvrent la rue où se tenaient les marchands de (leurs. lA était la houlitpic d’un certain Gounaca, marchand poli, riche et agréable de visage. Crichna lui dit d’un ton doux et honnête :■ J’ai besoin

• de guirlandes ’ pour le moment; voulei-vous m’en fournir une toute pré-

■ j)arée?»Le marchand présenta aussitôt à ces deux jeunes gens une guirlande magnifique. • Ceci est à vous, • leur dit-il, prévenu pai leur extérieur aimable. Crichna reconnaissant bénit Gounaca de cette manière : < Mon ami ,

■ je t’ouvre la .source des richesses, qui vont couler vers toi par toirenls. • Le marchand fut heureux d’entendre ces paroles d’heureux augure : il hai.s.sa la tête avec respect, et reçut le présent qui lui était annoncé. • Ce sont des " Vakchas, • se dit-il, et frappé d’une terreur religieu.se, il ne répondit rien.

Les deux fils de Vasoiidéva reprirent la rue royale, et aperçurent une femme bossue qui portait des vases de parfum. Crichna lui dit : ■ .Aimable

• bossue h l’enil de lotus, à qui destines-tu ces parfums.^ Daigneras-tu me

• ré|)ondre? • Celte femme, dont la marche ressemblait au mouvement tortueux de l’éclair, regarda Crichna dont l’œil avait la forme du lotus, et le corps la sombre noirceur du nuage, et elle lui répondit en souriant :

■ Je vais à la salle de bain du roi : mais prenez ce parfum , si vous le vou-

• lez. Allons, je suis à votre service, ne vous gênez pas. Vous êtes l’ami de " mon cœur. Mais, cher enfant, d’où vient-on pour ne point me connaître,

• moi employée à la parfumerie du grand roi? • Et la bossue, en faisant à Crichna ces offres de service, continuait de lui .sourire. Crichna lui dit : • l)on-

• nez-nous un cosmétique qui soit en hannonie avec la couleur de notre

> corps. Nous sommes des'-'rovinciaux, ma belle, lutteurs de profession, et « nous venons voir la grande fête de l’are, et visiter en même temps l’opu-

• lente capitale. • La bossue répondit à Crichna : • Que j’ai de plaisir à vous

> voir! Prenez ce prfum merveilleux et digne d’un roi. • Et aussitôt nos deux beaux jeunes gens, frottant leurs membres de cette c.ssencc précieuse, bril-

' L’usage est de porter une guirlande de bras droit, et |>cndanl sur la liamhe. Cette fleurs en forme d'ectiaqic , ou , comme le cor- guirlande se nomme parliruliÇrement vicakcha don sacre, tombant de IVpaule gauche sous le ou trcaichaat.

lèrcnt d’un éclat surprenant, pareils à deux taureaux qui descendent vei's l’onde de l’Yamounû, et en sortent, le corps tout couvert de limon \ Cepen» dant Crichna, en badinant, pétrissait doucement de ses doigts la bosse de la bonne femme. Celle-ci tout à coup sentit sa bosse rentrer, .son corps s’étendre et se redresser, son sein se relever. Elle se met à rire en se trouvant aussi droite que la tige élancée d’un arbre. C’est alors (jue scs transports de tendre alTection éclatent avec force : elle ne se possède plus, elle dit à Cricbna : * O charmant ami, prends-moi à ta suite. Partout où tu iras, je « veux t’accompagner. » Les deux frères, se tenant par la main, ne pouvaient s’empccber de rire en entendant les paroles de la bossue, etCricbna la laissa gaiement au milieu de son accès d’amour.

En la quittant, ils se dirigèrent vers le palais du roi, où ils entrèrent .sans difficulté : il était impossible de reconnaître sous leur vêtement nouveau ces jeunes pâtres élevés au milieu des pâturages et habitués à porter l’habit des bergers. Ils arrivèrent sans être arrêtés jusqu’à la salle de l’arc : tels .s’avancent deux lions vigoureux nourris dans les forêts de l’Himâlaya. Ils témoignèrent le désir de voir le grand arc, avec ses magnifiques ornements, et dirent au gardien : « Gardien des armes de Cansa, faites-nous donc le plaisir « de nous montrer cet arc dont on va célébrer la fête, cet arc de Can.sa si « beau, si renommé. »> Le gardien leur lit voir cette arme qui res.scmblait à une colonne, arme que personne ne pouvait tendre, que les dieux euxmêmes et Vâsava* ne pouvaient briser; Le robuste Cricbna, renfermant dans .son cœur un sentiment de joie, prend cet arc honoré parles Dêtyas, le manie, le tend, le fait courber plusieurs fois. Tout à coup l’arc, courbé avec force, comme un serpent plein de souplesse, se brise en deux parties, et à l’instant Crichna et Sancarebana disparaissent subitement. Le son que rend cet arc en se brisant est pareil au bruit de l’ouragan ; il fait trembler tout le gynécée et s’étend dans toutes les régions de l’air. Le gardien effrayé court auprès du roi; effaré comme un corbeau, il lui dit : » Recevez mon rapport sur le mi- « racle qui vient d’arriver dans votre salle d’armes : le monde en est comme € tremblant. Deux hommes (je n’ai pas vu qu’ils fussent accompagnés), deux « hommes portant leurs cheveux élevés en pointe, vêtus l’un d’une robe

’ Pour que la comparaison soit comprise, il mandes par la coquetterie ou ordonnés par l'esfaut se rappeler que les cosmétiques servaient prit de secte, à marquer sur la peau certains signes recom- ‘ Nom d'Indra.

• noire, l'autre d'une robe jaune, parfumés de cosmétiques jaunes et blancs,

• semblables i deux enfants des dieux, brillants comme deux feux qu'on

• vient d'allumer, éclatants de beauté, sont entrés dans la salle de l'arc,

• comme s'ils arrivaient du ciel. Je les ai bien vus , ils avaient des vêtements

• magnifiques ornés de guirlandes. L'un d’eux, à l’œil de lotus, au teint

• noir, portant une robe et une guirlande jaunes , a pris cet arc magnifique ,

• cet arc que les dieux auraient craint de toucher, cet arc aussi dur que

• le fer; enfant qu’il est, il l’a tendu avec force, il l’a courbé comme en se > jouant ; et par l’efTet de son bras puissant , sans qu’aucune flèche y eût été « ajustée, l’arc s’est brisé en deux à l’endroit de la poignée, en rendant un son

• épouvantable. La terre en a tremblé, le soleil en a caché sa lumière, et le « ciel a frémi. A l’aspect de ce miracle, je suis resté stupéfait. O toi qui es la

• terreur de tes ennemis, je l’avoue, j’ai eu peur, et je suis venu vers toi

• pour te faire part de cet événement. Grand roi, je ne sais point quels sont

• ces deux personnages redoutables. L’un ressemble au KèlAsa l’autre i

• une montagne noire. Celui qui avait brisé l’arc, comme un éléphant brise

• une colonne, est sorti avec la rapidité du vent, et son compagnon l’a suivi. « Je ne sais de quel côté ils ont porté leurs pas. > Gansa, après avoir écouté ce triste récit, laissa le gardien de ses armes, et rentra dans l’intérieur de son palais.

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