‹ Harivansa, ou, Histoire de la famille de HariChapitre 42 sur 55 · MORT DE L ELEPHANT COUVALAYAPIDA · texte numérisé non relu

MORT DE L ELEPHANT COUVALAYAPIDA

Vêsampâyana dit:

Le lendemain le grand théâtre se remplit de spectateurs curieux. Cet édifice était octogone, et présentait huit escaliers ’ décorés de peintures.

Voyei leci. xliv, note 19.

“ Le texte porte lakckjavUhî.

On entend par vUhî une espèce de drame où sont exprimés tous les sentiments. Dans les pièces populaires qui ont rapport à la vie de Crichna, Nârada est introduit comme Vidoâckacaou bouffon. (t'oyezWilson.Sj^sf.dram. ind.)

“ Il y a ici dix qualités; mais ce ne sont pas les mômes que celles que les lois de Manou recommandent , lect. vi , si. 9a.

” khétradja (né dans le champ). La

femme est assimilée à un cham|>. Voyez les lois de Manou, lect. ix, si. 36 et suiv. , lect. x. si. 69 et suiv.

‘ C’est le mot tcharanu , que j'ai tra-

duit par ucafîer. Ce mot signifie pied : il semble, par une espèce d'Iiypallage, que les escaliers d’un édifice soient les pieds avec lesquels il va

au devant du visiteur. Dans le mot

achuUri, j’ai cru trouver le mot utnt

{angle).

des balcons des portes garnies de larges verrous, des fenêtres rondes ’ ou en demi-lune, de riches soubassements *, Dans l'intérieur, de vastes loges s'ouvraient sur la scène, élégamment ornées, parées de fleurs et de guirlandes, s’élevant comme des nuages d’automne à travers lesquels percent des reflets de lumière; leur ombre se prolonge sur l’arène, comme celle des nuages snr les flots de l’Océan. Ces vastes estrades, pareilles à des montagnes, sont couvertes des députations de chaque corps, distinguées par une foule de drapeaux particuliers. On remarque surtout les chambres ‘ intérieures des habitantes du gynécée, brillantes d’or et de pierreries. Garnies de balustrades ‘ uniformes et de rideaux ’ flottants, inondées des flots de lumière qui jaillissent des pierres précieuses, elles ressemblent à une rangée de nuages étincelants dans le ciel. Au milieu de l’agitation des Ichàmaras ' vacillants, du cliquetis des diverses parures *, toutes ces pierreries lancent des éclairs éblouissants. Dans un endroit séparé sont les loges des courtisanes, ornées d’étoffes magnifiques et comparables pour leur éclat aux cbars " célestes qui traversent les air.s. On y voit des sièges magnifiques, des divans”’ tout resplendissants d’or, des tapis superbes sur lesquels sont représentés des fleurs, des bouquets et des arbres. .

Çà et là on avait ménagé de brillants cabinets, où l’on trouvait des rafraîchissements : des vases '* d'or renfermaient la boisson, des bassins

véfilcâ

' ïTSTRT ÿavékrhtt {ail rU baaf

' nrtlrlH talottama. Ce mot est traduit un peu par conjecture.

' I./es salles de spectacle étaient adossées d'nn côté au palais, pour que les personnes des appariements intérieurs pussent jouir de la vue des jeux sans sortir. I^s loges où elles se trouvaient portent ici le nom de prrkchù^âTiX,

‘ prajroàa

’starfMiï djatanicù.

* J’aime mieux me servir du mot tchimara que du mot (rancis émoucéoir.

* Les femmes indiennes ont autour des reins, aux jambes, auxorteils, aux bras, des ornements en métal , comme des ceintures et des bracelets formés d'une chaîne de petits grelots, qui font un bniit désigné par le mot sindja. Ces

parures bruyantes s’appellent ^har^harâ, can* cant ou kinkini.

âitarana. Ce sont des étoffes peintes ou des tapisseries.

“mR vimàna.

A- paryyanca. De ce mol vient le mot

palaïufuin.

ootxMa

** roamôAû (çi^môium}.

IIARIVANSA.

contenaient des Fruits : à la boisson était mêlé le jus de la Ichdngéri

Il y avait encore un nombre infini d'autres loges, formées de bois, fermées par un léger grillage de roseaux de canne à sucre et destinées aux femmes, qui venaient y briller, comme les cygnes dans le ciel.

Telle était la fameuse salle de spectacle construite par les soins de Cansa, aussi élevée que le sommet du Mérou, soutenue sur des colonnes dorées, riebe de mille ornements divers, et couverte de guirlandes. La fouie s’y portait; aux sourds murmures qui résonnaient au loin dans cette assemblée nombreuse , on aurait dit une mer agitée. Cansa , après avoir donné l’ordre de placer à la porte du théâtre l’éléphant Couvalayâpîda , entra dans la salle. Les deux pièces de son vêtement étaient blanches; son turban, son éventail et son tchâmara étaient de la même couleur ; telle brille la lune au-dessus de la montagne blanche. Il se place sur son trône, et, en voyant l'éclat incomparable qui environne le puissant prince, les spectateurs le saluent par des cris de victoire Cependant les lutteurs entrent sur la scène : leurs vêtements sont flottants autour de leur corps; ils se présentent successivement devant les trois côtés de l’assemblée Le son des instruments .se fait entendre, et couvre les autres bruits. C’est alors qtie les fils de Vasoudéva apparurent à la porte du théâtre. Ils arrivaient avec précipitation , quand ils se virent aiTêtés par l’éléphant dont la fureur était excitée contre eux, et qui, formant sa trompe en bracelet, se préparait à saisir Bala et Késava. Cricbna, riant des menaces de l’éléphant, reconnut aussitôt la perfide malice de Cansa, et s’écria : • Cansa a donc hâte de descendre au séjour • d'Yama, puisqu’il me provoque avec cet éléphant I ■ Couvalayâpîda approchait, grondant comme un nuage. Govinda s’élance, frappe dans ses mains en présence de son ennemi, et reçoit sur sa poitrine la trompe de l’animal qui lui lance une pluie d’eau fine et serrée; puis, arrivant sous ses

OxaVu monadelpha («potx^ iorrf/).

an^àricû. Les loges de ces

femme» sont noinmt-cs prikciiâ-

^nka.

ijayati telle est recela-

mation en usage chei les Indiens.

^ J’ai traduit de cette monii^re le mot

cakchâ, qui signifie, entre autres choses, enceinte. Je me représente ces lutteurs, arrivant sur la scène , et se montrant aux spectateurs qui sont et devant eux et sur les deux côtés, comme chei nous les acteurs saluent successivement les trois parties de 1a salle. Peut-être Pauteur veut-il dire que les lutteurs font trois fois le tour du théâtre.

OL’ATnE-VINGT-CINQÜlÈMK LECTURE. 365

défenses entre ses pieds, il le frappe, il le heurte, comme le vent heurte le nuage. En vain l’cléphant roule sa trompe, pousse ses défenses, lève ses pieds pour l’écraser : Crichna, qui voit ses mouvements, évite son attaque avec légèreté, et continue de le tourmenter. Le grand Couva layâpida devient <lc plus en plus furieux; frappé sans pouvoir atteindre son ennemi, il frémit, tombe à genoux , et avance scs défenses menaçantes. Dans la rage qui l'anime, une liqueur épaisse coule de ses tempes, comme dans un été brûlant l’eau coule du nuage. Crichna, après avoir joué quelque temps avec l’éléphant, se décide enfin à donner la mort à ce complice de Cansa. Il lui met le pied sur le milieu du front, et de ses deux mains il lui arrache une défense dont il se fait une arme. Couvalayâpîda , attaqué sans relâche avec ce trait, aussi terrible que la foudre frémit d’indignation; mais ses forces s’affaiblissent, il ne peut plus retenir ses excréments^, et le sang coule de son front en abondance. De son côté, Bala lui arrache la queue; c’est ainsi que le fils de Vinatâ” enlève, sur la montagne, un serpent à moitié sorti de son trou. Crichna se sert de l’arme qu’il a ravie et contre l’éléphant lui-même et contre son conducteur. Couvalayâpîda, privé de sa défense, jette un deinier cri de détresse, et tombe avec son maître, comme le nuage que la foudre vient de sillonner. Les deux béros, déchirant les membres de l’élépbant, les lancent sur les gens de pied chargés de le défendre, les tuent, et pénètrent dans le théâtre, pareils aux deux A.swins ” Nâsatyas qui descendraient du ciel. En voyant ces deux jeunes gens, parés de guirlandes de fleurs des bois”, les Vrichnis, les Andhacas et les Bhodjas poussent des cris, et battent des mains. Ces cris de lion, ces applaudissements excitent le peuple. Le roi, trompé dans son attente, â cet aspect est frappé de stupeur. Il remarque avec peine la joie et l’allégresse de .ses sujets, au moment où le béros à l’ccil de lotus, accompagné de son frère aîné, parait, après la mort du formidable éléphant , au milieu des flots de peuple qui composaient cette assemblée.

'* Ou bien, r/ar comme le tliamant : càr le même mol CpQf taJjra ftigniüe diamant et tonnerre.

** Tmil caractéristique de la faiblesse de l'animal réduit aux abois. Nous avons d^li va ce détail dans la lixx* lecture. Quelque peu

élégant qu'il soit, je n'ai pas dû le retrancher. ” Cest-A-dire l'oiseau Garouda.

** Vojex lect. IX , p. Sa. Sdsatya est le nom do l'un des Aswins, et sert aussi à les désigner tous les deux.

’* Appelées vanarndU.

IIARIVANSA.

MORT DE GANSA.

Vèsampâyana dit :

Le fils de Dévale!, Crichna, à l'œil aimable et doux, au bras puissant, entra rapidement dans la salle , précédé de son frère. Son vêtement était agité par le vent; il tenait dans sa main la défense de l’éléphant vaincu; il s'était fait en jouant une espèce de bracelet du sang de son ennemi et de riiiimeiir qui découlait de ses tempes; il s’élançait comme un lion, s’agitait comme le nuage , elfrayant la terre du bruit de ses bras qu’il secouait. Le fils d’Ougrasena, en voyant Crichna brandir la défense de l’éléphant, ne put cacher l’expression de son chagrin et de sa colère Crichna, avec cette défense à la main, ressemblait à la cime d’une colline couronnée du croissant de la lune. Son apparition excita dans l’assemblée un long murmure, pareil .A celui qui se prolonge sur les flots d’une mer orageuse.

Causa, les yeux rouges de colère, donna pour rival à Crichna le robuste Tchânoûra, et à Baladéva le chasseur ‘ Mouchtica, lutteur plein d’adresse et de force, comparable pour sa taille à une haute montagne. • Tchânoûra, • dit Cansa , tu vas en premier lieu essayer tes forces avec Crichna. • Et Tchânoûra, les yeux enflammés de colère, s’approcha pour commencer le combat, semblable au nuage que grossit la tempête. Un silence profond régnait dans cette assemblée; alors les Yâdavas élevèrent la voix pour rappeler les conditions de ce genre do lutte : • Ce combat, li\Tc devant des « spectateurs réunis au théâtre, doit se passer avec ordre : il fut autrefois . établi pour éprouver la force des bras et l’adresse des athlètes, qui s’y ■ présentent dépourvus de toute espèce d’armes. Pours’y préparer ils doivent

fatigues et sus dangers. Vo^ei les lois de Manou , lect. X , si. 36 et A8. Les Andliras doivent vivre hors des villages.

‘ Ces lutteurs sont surnommés antihra

(rAaxMarf), parce qu'iU étaient pris, sans doute, dans celle classe d'hommes accoutiimés aux

QUATRE-VlNGT-SlXlÈME LECTURE.

• toujours affronter la fureur des ondes noires, ou sur l’arène se couvrir

■ sans cesse de la poussière de bouse Les spectateurs déterminent l’ordre

• du combat : ils voient quel est le lutteur qui est resté ferme, quel est celui

■ qui a été jeté par terre et jugent si le vainqueur a suivi toutes les règles.

• On doit examiner, à l'instant où l’athlète parait sur la scène , s’il est jeune ,

• d'un âge moyen ou vieux, s'il est faible ou robuste. Ce genre de combat

• no consiste que dans la vigueur ou la dextérité *. Quand un athlète tombe,

• toute action doit cesser. On vient d’annoncer le combat de Crichna avec

■ un lutteur renommé. Crichna est jeune, son rival est grand et exercé :

• nous avons un examen à faire , une question â décider. ■

Le silence se rétablit dans l’assemblée. Govinda s’avança et dit : • Sans « doute je suis jeune, et mon adversaire est grand et semblable à une mon-

• tagne ; cependant l’idée de combattre ce géant robuste me sourit. Ce n’e.st

• pas moi qui éviterai la lutte que l’on me propose : je me montrerai un

■ rival digne de mes concurrents. C’est une habitude fort utile cpie d’aller

• se couvTir de la poussière de bouse, de lutter contre les ondes, ou bien de

• faire usage des liniments mais le véritable mérite, la perfection dans ce « genre de combat, c’est de posséder la patience, la fermeté, le courage, « la dextérité , la force. Si mon adversaire veut faire de cette lutte un combat » d’ennemi, ne l'en empêchez pas : le monde sera content de moi. Ce

■ Tchânoùra a été élevé au milieu de la poussière de bouse : le véritable

* Tout ce passage m*a donné quelque peine À comprendre. J‘ai pensé qu'il s'agissait dans cette pluiise des eiercices par lesquels un aüilète doit fortiüer ses bras, comme la natation et la palestre ;c'est ce qu'on ap|>elic plus bas loyadharma et carîchadharma.

Nous avons vu plus haut, au commencement de la lecture ijlxxix, qu'on avait soin de parsemer le lieu du combat d’une poussière de bouse. Cotait là pK>ur les lutteurs indiens une pous* siére dont ils devaient se couvrir souvent dans la vue d’entretenir leur vigueur, pu/tercm o/vmpteum coUeyiue javat. Comme on se servait aussi de cette poudre pour se frotter le corps, le lecteur }>eut encore comprendre cette expression dans ce sens. J'ai donné au mot onde* répitlicle

de noires; mais cûladarsin peut

indiquer le danger que présentent ces eaux, aussi bien que leur couleur.

* M. Wilson, au mol ^Yàvâma,

semble indiquer qu'il y a un exercice de lutteurs qui consiste à se coucher par terre, a//rrnate rising and falling atfuU length on the ground. Cependant je crois avoir donné ici le véritable sens du mot >rfw ààoûm^afa.

• Cest le mot que je traduit

par dejctèritè. M. Wilson me fournit ce sens , bodity action.

* L'expression employée ici est cu-

chàya.

HARIVAXSA.

• lutteur SC fera connaître ici à la force de son corps et à scs œuvres. Plu-

• sieurs athlètes, dit-on, ont etc frappés par mon rival au moment de leur « chute : c’est une brutalité qui déshonore un lutteur. Pour le guerrier sur « le champ de bataille, comme pour l’atblète sur le théâtre, la plus belle

• gloire c’est la chute de leur adversaire. Le guerrier vainqueur obtient un « renom immortel, et le ciel devient le partage de celui qui meurt dans le

• combat. A la guerre c’est la nécessité d’éloigner le danger qui lait donner

• la mort à un ennemi, et les grands envient la destinée glorieuse de celui « qui triomphe; mais l’exercice du lutteur n’a été imaginé que pour « fournir à un homme l’occasion de prouver sa force et son adresse. Où est

• le ciel de celui qui meurt sur un théâtre? En quoi consiste le plaisir de

• celui qui a tué son rival? Quand pour satisfaire aux ordres barbares d’un

• roi sottement orgueilleux, des athlètes donnent brutalement la mort â " leurs adversaires, leur action est véritablement un meurtre. >

Ainsi parla Crichna , et bientôt entre lui et Tchânoûra s’engagea une lutte terrible, pareille â celle de deux éléphants dans la forêt. Leurs bras s’allongent ou se retirent, s’élèvent ou s’abaissent avec rapidité : ainsi s’agite le ribot dans la baratte. Les deux rivaux se serrent, se pressent; ils ressemblent k deux rocs inébranlables. Leurs traits, ce sont leurs poings, dont les coups résonnent comme le grognement du .sanglier; leurs armes, aus.si dures que le fer, aussi terribles que la foudre, ce sont leurs ongles aigus, leuis pieds agiles; leurs massues, ce sont leurs genoux solides comme la pierre, ou leurs tètes heurtées l’ime contre l’autre ; combat effrayant, où la force du corps décide seule de la victoire. Toute l’assemblée, attentive aux mouvements de leurs bras, frémissait au bruit de chacun de leurs coups. Des acclamations “ partirent de quelques loges. Crichna avait le visage couvert de sueur, et le regard fixe. Gansa, d’un signe de sa main gauche, imposa silence à la musique. Mais au son de ces instruments et de ces tambours terrestres succéda une harmonie célc.stc, et pendant que combattait Hrichîkésa à l’o‘il de lotus, un concert mélodieux retentis.sait de toute part, exécuté parles dieux qui, invisibles, assistaient à ce spectacle, portés sur des chars de toute espèce de formes. Les Vidyâdharas accouraient et faisaient des vœux pour la victoire de Crichna ; • O Crichna, triomphe de ce Tchâ-

; sÂtfhoa rAfidh. nuit iâiihou correspond au mol bi'avo.

« noûra, qui n’est qu’un Dànava déguisé en lutteur. » «Ainsi soit, » reprenaient les Saptarchis placés dans les airs.

Le fils de Dévakî, après s’être joué quelque temps avec Tchânoûra, rassemble toutes ses forces : l’heure de la mort de Gansa approche. La terre tremble, toutes les loges sont ébranlées, et du diadème de Gansa tombe le plus beau de scs diamants. Grichna, abaissant ses deux bras, saisit Tchânoûra éperdu, étourdi : son poing pèse sur la tête, son genou sur la poitrine du misérable, dont les deux yeux sortent, avec des flots de larmes et de sang, hors de leurs orbites, pareils à ces cloches dorées qui pendent au cou des éléphants L Tchânoûra, aveuglé, tombe sans connaissance au milieu du théâtre et rend le dernier soupir. La scène est couverte de son corps énorme, et semblable à un large quartier de roche.

Après la mort de l’orgueilleux Tchânoûra, le fils de Rohinî attaque Moucbtica, et Grichna saisit un autre athlète, nomme Tockala*. Dans leur colère terrible , ils apparaissaient comme les ministres de la mort : ils s’élançaient au milieu du théâtre, pareils â deux ouragans exterminateurs. Grichna élevant Tochala qui, par sa haute taille, ressemble à une colline, le fait cent fois tourner et le jette ensuite contre terre. Le géant, secoué par les bras de Grichna, rend par la bouche des flots de sang, et expire. Quant au robuste Sancarchana, après avoir longtemps harcelé .son ennemi, après lui avoir fait faire plusieurs tours et détours, de son poing vigoureux il lui frappe la tête avec la violence de la foudre qui tombe sur la colline. La cervelle de Mouchtica est écrasée, ses yeux se détachent, sa tète s’affaisse, il tombe avec un bruit épouvantable. Grichna et Sancarchana, vainqueurs de Mouchtica et de Tochala, parcourent la scène, les yeux rouges de colère. La mort des deux athlètes a répandu la terreur parmi l'assemblée; mais les pasteurs qui étaient présents avec Nanda, et dont la crainte avait glacé les esprits pendant tout le combat, se mirent

’ Os cloches portent le nom de qhantâ. On a l'habitude d’en décorer les éléphants ; de là vient le mol ghantd-

patka, par lequel on désigne une grande roule que suivent d'ordinaire les éléphants ainsi parés. C’est le mot cakchâ , emplo}'é plus

haut, Iccl. Lxxxv, note i8, dans un autre sens« que j'ai rendu ici pAT coatCéléphants.

* Cette circonstance me semble un horsd'œuvre. Grichna pouvait bien se reposer. Cependant , comme le mot Tochala est répété plusieurs fois, je n'ai pas dû omettre cette circonstance , tout inutile quelle puisse être.

IIARIVANSA.

à pleurer de joie. Devakî, à la vue de Crichna, était toute tremblante, et son corps se couvrait d’une sueur froide. Vasoudéva, en le regardant, sentait ses yeux se mouiller de pleurs, et il lui semblait qu’il revenait à .sa première jeunesse. Toutes les courtisanes dévoraient de leurs regards avides la figure de Crichna, comme l’abeille aspire les sucs du lotus®.

Cependant le visage de Cansa était inondé d’une sueur qui découlait de son front, et dont la colère, à la vue de Crichna, rouvrait sans cesse la source. Les feux qui brûlaient son cœur s’échappaient de .sa poitrine avec un souflîe chargé de flamme et de fumée. Ses lèvres frémissaient; sa face était rouge comme le disque du soleil, et les gouttes d’eau qui en tombaient ressemblaient à ces frimas qui s’attachent aux arbres et qui se fondent aux rayons de l’astre du jour. Dans sa fureur il donne des ordres à ses soldats : « Que ces deux pâtres soient entraînés hors de l’assemblée; « la vue de ces misérables paysans me fait mal. Il en est un parmi ces

• pasteurs qui pense à me disputer le trône. Que l’insensé Nanda, cou- « pahle envers moi de trahl.son, soit pris et chargé de fers. Que l’impie

• Va.soudéva, qui fut toujours mon ennemi, reçoive aujourd’hui sous le

• hâton une punition déshonorante pour un vieillard. Qu’on prenne les « vaches et les autres biens de ces vils pasteurs, odieux partisans de Dâ-

• modara. u

Tels étalent les ordres violents de Cansa : Crichna l’entend; son âme juste et sensible se révoltait aux attaques dirigées contre son père et contre Nanda : il voyait le chagrin de ses parents, la douleur de Dévakî, qui venait de perdre l’usage de ses sens. Son œil s’enflamme de nouveau ; avec la rapidité du lion robuste et léger il se précipite du côté de Cansa ; du milieu de la scène en un seul bond il e.st monté au trône de ce prince : un nuage est dans le ciel poussé par le vent avec moins de vitesse. Aucun des spectateurs ne l’a vu s’élancer, et tous ils l’aperçoivent à côté du roi. Cansa lui-même, étonné de cette apparition .sinistre, croit que Govinda est arrivé jusqu’à lui par la voie de l’air. Il lui semble que la mort l’environne. Crichna, étendant son bras pareil à une massue, saisit par les

* L'expression .sanscrite est une métaphore qui paraîtra peut-être bien recliercliée ; il m’est im|x>ssible de la rcixlre littéralement en fran-

çais : Crichnai oris lotum hibebanl oculorum apibut.

ilanda : c'est le knout des Orientaux.

cheveux et entraîne au milieu du théâtre ce Gansa dont le diadème d’or, et orné de pierres précieuses, tombe par terre sous la main d'un si puissant ennemi. Le tyran ne peut opposer aucune résistance; éperdu, troublé, il est tiré par cette espèce de chaîne que forme sa propre chevelure : respirant à peine, il ne peut lever les yeux sur le visage de Crichna. Ses oreilles, son cou, scs bras, tous .ses membres sont dépouillés des parures qui les ornaient, son vêtement supérieur est déchiré; et, la face toute renversée, Gansa, malgré ses ell'orts, arraché de sa loge, se trouve bientôt jeté sans vie sur la scène. Ce superbe roi, digne du sort dont il était victime, traîné sur le théâtre, avait tracé avec son corps un large sillon; alors Crichna, pour qui cet acte de puissance n’avait été qu’un jeu, voyant que Gansa a rendu le dernier soupir, repousse son corps à quelque distance. Ainsi gît étendu par terre le cadavre de cet homme né pour la grandeur, et maintenant souillé de poussière. Sa tête meurtrie, les yeux fermés, .sans diadème, est retournée comme le lotus qui n’a plus de feuilles. Il n’a pas péri dans le combat, il n’a point été percé de flèches, mais dans sa gorge allongée par le poids d’un corps violemment entraîné, la respiration a été arrêtée. Sur son corps on voit les marques de tous les ongles de Ké- .sava, qui ont coupé ses chairs et tranché sa vie.

Crichna, vainqueur et tran.sporté de joie, va se prosterner aux pieds de Vasoudéva : enfant d’Yadou, il touche de son front les pieds de sa mère. Celle-ci, pleurant de bonheur, l’arroisc de scs larmes. Crichna, rayonnant de gloire, salue aussi les autres Yâdavas, suivant leur âge et leur condition.

Cependant Raladéva, animé du même courage, avait entre ses bras vigoureux étoiilTé .Sounâman, le vaillant frère do Gansa. Les doux jeunes héros ", vainqueurs de leurs ennemis, et triomphants aussi de leur propre

” L'analogie qui ac trouve entre l'histoire de CCS deux frères et celle t\e Uomultis cl Ht*nuis est sans doute foriiiilc : cependant rcs histoires onrcnl quelques traits de rcsscniblanrc que je relèverai. (Crichna et Uàma (dont le nom ressemble assez k celui de Bémus) sont élevés parmi les bergers. Les noms <le Faïululus et de Nantia ont la même signification. Le.s deux frères vont donner la mort à un roi usurpateur*

et rèlablissenl sur le trdac celui qui en avait été chassé. Plus tard ils fondent une ville; leur vie présente aussi des enlèvements de femmes* suivis de guerres et de coalitions. Seulement Crichna ne lue pas son fi'ère Bàma, et conserve au contraire |K>ur lui une amitié toujours fort tendre. Au reste, je ne fais que hasarder en passant txi remarques, sans avoir la prétention d'en tirer aucune conséquence.

colère, ouvrent leur âme à de plus doux sentiments; et ils entrent enfin dans le palais de leur père , après avoir longtemps habité le hameau.

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