L.\MENTATIONS DES FEMMES DE CANSA
Vèsampâyana dit :
Causa venait de tomber comme une planète dégradée et ses épouses étaient déjà répandues autour de son corps. En voyant ce prince privé de vie et n’ayant pour lit funèbre que la terre elle-mèmc, clics poussent des cris, elles gémissent comme des biches à la vue du cerf qui vient d’être tué. ■ Malheureuses que nous sommes I s’écrient-elles, nous n’avons plus « d’espoir, plus de famille. Epouses d’un héros, en te perdant, noble prince,
• nous avons tout perdu. Nos rayons s’éclipsent avec ceux de cet astre qui
• vient de tomber à l’occident : nous n’avons plus, ô roi des rois, qu’à
• pleurer avec notre triste famille. Abandonnées par toi, nous resseni-
• blons à l’arbre coupé dans sa racine. Notre maître, notre protecteur est
• retourné aux cinq cléments*. Faibles plantes que nous sommes, courbées « par le chagrin et dévorées par les feux de l’amour, qui désormais aura
• pitié de nous ? Ta bouche si agréable , autrefois embellie par le souille
• qui réchauffait ton cœur, est maintenant brûlée par le soleil, comme le
• lotus que l’eau a cessé de baigner. A tes oreilles ne pendent plus ces su-
• perhes brillants qui descendaient en (lottant jusque .sur ton cou. Qu’est « devenu ce diadème orné de pierres précieuses, et qui , semblable au
• soleil , soutenait ta belle chevelure ? Quel sera désormais le sort des
• pauvres habitantes de ton gynécée, délaissées par leur seigneur? Epouses
‘ L’erreur populaire qui regarde certains météores comme des étoiles qui tombent du ciel existait aussi chez les Indiens.
* Les Indiens reconnaissent cinq cléments, l'éther rumiant pour eux le cinquième. Cet as-
semblage des cinq éléments s*appelle pantchattram , et quand un homme meurt , on dit qu'il est entré dans le panichatu'om : on suppose que chaque molécule de son corps va se réunir à rélctneni particulier dont elle est formée.
• fidèles, avons-nous jamais trompé ton amour? Tu ne devais pas nous
• abandonner, et voilà que tu nous quittes et que tu pars sans nous !
• Hélas! qu’elle est puissante, cette mort, qui, par un retour doulou-
• reux, te livre si promptement à tes ennemis, toi que pour ta puissance
• on comparait au Trépas! Nous qui devions être heureuses de ton bon- « heur, malheureuses de ton infortune, que dirons-nous aujourd'hui, « veuves réduites à la misère? La femme qui connaît son devoir ne trouve
• de félicité que dans son époux : la main violente de la Mort a détruit
• en toi notre félicité. Nous sommes dévouées au veuvage et au chagrin. < Sans doute, hélas! tous les êtres sont dans le domaine de la Mort; mais,
• condamnées à une affliction certaine, où irons-nous sans toi? Le trépas « qui nous aurait enlevées à tes côtés aurait été un jeu pour nous. Un
• seul instant nous a perdues aujourd’hui ; nous savions que les hommes
• ne sont pas immortels, mais tu nous entraînes dans ta chute, ô toi qui
• étais notre oi^eil! un seul coup a frappé à la fois toutes tes veuves
• infortunées. Par toi nous possédions ici une image des joies et des vo-
• luptés du Swarga; par toi nous chérissions les chaînes de l’amour. Pour-
• quoi donc nous quitter? pourquoi partir sans nous?
« Tu étais un dieu pour nous, et nous voilà sans protecteur. Nous gé-
• missons, faibles brebis privées de maître et d'appui, et tu ne daignes « pas répondre à nos cris, toi qui fais notre force et notre orgueil. Grand
■ roi , que ton voyage est douloureux pour celles qui composent ton triste
• gynécée ! que tu te montres cruel envers nous ! crois-tu donc trouver dans
• ce monde supérieur des épouses plus aimantes, toi qui vas habiter une
• autre demeure et nous laisses ici-bas? Méchant! quand toutes tes épouses € en pleurs poussent des cris de désespoir, tu ne veux pas te réveiller! 11$
■ sont sans pitié, ces hommes, quand, partant pour leur dernier voyage,
■ ils abandonnent leurs femmes condamnées à ne plus les revoir. C’est un € lionheur d’ignorer le mariage et surtout de ne point épouser un héros : t les héros sont aimés des femmes du Swarga, qui veulent devenir leurs
• épouses. Hélas! noble guerrier, la Mort s’est armée contre toi en pcriidc,
• et le coup qui t’a frappé a porté jusqu’au fond de nos cœurs.
• Tu as vaincu Djaràsandlia ’ et ses alliés: ô maître du monde, comment
’ Roi de Mtgadha , dont ü sera question plus tard.
HAHIVANSA.
î^llx
« un mortel a-t-11 pu te donner la mort? Tu as combattu Indra, qui a
• senti la force de tes flèches ; les dieux n’ont pu te vaincre ; comment un » homme a-t-il fait pour t’ôter la vie? L’Océan a tremblé sous tes flèches,
• lui que rien ne peut ébranler; Varouna, vaincu par toi, est venu t’ap - porter le trésor de ses pierres précieuses. Quand Indra refusa ses pluies " à tes sujets, de tes traits tu as fendu les nuages, et la terre a obtenu « de l’eau. Tous les princes étaient soumis à ta pui.s.sance, et t’envoyaient « en présent des pierreries et des étoffes magnifiques. Tes ennemis te « reconnaissaient la force d’un dieu; comment donc as-tu succombé? Notre « maître e.st tombé, et nous ne sommes plus que des veuves; la Mort « triomphe avec orgueil de celles qui n’étaient orgueillcu.ses que de toi. « Si tel est notre sort, si tu nous as mises désormais en oubli, faudra-t-il « nous fatiguer à dire :0 seigneiir, nous voici! Puissant roi de Mathourâ,
• pardonne à des malheureuses qui tremblent à tes genoux; reviens, re- « viens, mets un terme à ton absence. Hélasl pourquoi dors-tu sur la «poussière? O prince, quelle sera notre destinée, si la terre est dc-
• venue ton lit? Tu dors, et qui donc t’a plongé dans ce sommeil? Qui « donc nous a toutes en toi frappées aussi cruellement?... Mais le regret
• d’une femme doit être de vivre pour gémir. Et pourquoi pleurons-nous?
• Ne devons-nous pas le rejoindre et retrouver avec lui le bonheur? »
En même temps la malheureuse mère de Gansa gémissait de son côté : « Voilà donc mon enfant! voilà mon fils! ■ s’écriait-elle. Elle le voyait privé de vie, pâle comme la lune décolorée. Le cœur déchiré, fâme toute brl.sée à ce spectacle, elle répétait en pleurant : « Maheureuse que je suis! » et les cris de douleur de ses brus augmentaient et son chagrin et ses larmes. Elle pressait contre son sein la tête de son fils, et sa voix affaiblie s’adressait à l’objet de scs tendres regrets : « O mon enfant! disait- « elle, noble héros, orgueil de ta famille, que signifie cette posture? « Ohî .sans doute tu es endormi, car tu ne maïufuerals pas à ton devoir
• de fils. Songe donc que les hommes distingués ne sont point ainsi cou-
• chés par terre. Le grand Râvana disait autrefois dans l’assemblée des « Râkchasas ; Fort comme je suis, en état d’hostilité avec les immortels, « j’ai tout à craindre de mes parents, et j’éviterai dlfllcilement leurs coups. « 11 en a été de meme de mon fils; ses parents lui ont porté envie : une « crainte mutuelle les a divisés, et il en e.st aujourd’hui victime. »
Eperdue, pareille à la vache qui vient de perdre son jeune veau, elle appelle en pleurant le vieux Ougrascna, son royal époux, qui était resté immobile d'étonnement :• Venez , venez, noble prince, voyez le roi votre
• fils dormant sur le lit des héros et semblable à la montagne frappée de
• la foudre. Nous n’avons plus rien à faire qu’à rendre les derniers devoirs
• à celui qui est parti pour le séjour des morts et le royaume d’Yama. Le < trône du vaincu est maintenant la possession du vainqueur; nous n'avons,
• dans notre défaite, d’autre ressource que d’aller prier Cricbna de nous
• permettre de faire les funérailles de Gansa. La mort met un terme aux « inimitiés : on n’est plus irrité contre celui qui n’a plus de ressentiment.
• On doit aux morts les derniers honneurs : un mort n’est plus notre
• ennemi. »
Ainsi parlait au Bhodja* son époux cette princesse infortunée, triste, les cheveux épars, les yeux fixés sur la tète de son fils : et elle pleurait sans relâche. « O roi , que vont devenir tes épouses , accoutumées à vivre > sous les lois d’un si bon maître, tes épouses qui de la plus grande fé-
• licité vont tomber dans l’affliction la plus profonde? Comment verrai-je
• moi-même ton vieux père soumis à la domination de Cricbna, et de.ssé- « ebé par le chagrin comme l’eau d’un étang l’est par la chaleur? O mon
• fils, c’est moi, c’est ta mère : tu n’as donc plus rien à me dire? Tu as
• commencé le long voyage et abandonné tous tes amis. Hélas I je n’ai
• joui de ta gloire que bien peu de temps; et voilà que la mort vient
• t’arracher de vive force à ma vieillesse , et t’emmène loin de moi , toi ■ si brave, si prudent. Tes serviteurs, fiers de ton opulence, orgueilleux
• de tes qualités, pleurent le chef d’une famille abattue. Lève-toi, roi des « rois, prince au bras long et puissant, et défends ta malheureuse maison, « ta ville , ton gynécée •
Telles étaient les longues plaintes par lesquelles s’exhalait la douleur de la famille de Cansa : cependant le soleil était descendu à l’occident, paré des couleurs du crépuscule.
* Nom pAtronymique. dîflicile de reconnaître !'é|>ou3C outragée dont
' Dans ce langage d’une mère affligée ü est l'histoire a été racontée dans la Lxxxiv* lecture.
FUNÉRAILLES DE CANSA ET SACRE d’oUGRASÉNA. Vésampâyana dit ;
Le malheureux Ougrasena se rendit auprès de Crichna : il était abattu par le chagrin et ressemblait à un homme que ronge un poison dévorant. £n arrivant au palais de Vasoudéva , il vit Crichna environné des Yidavas et qui, encore tout ému de la mort de Gansa, paraissait se repentir de son action. Ce héros entendait les gémissements des éjtouses du prince, et, touché de compassion , il s'accusait lui-même dans l’assemblée des Yâdavas. • llélasi égaré par la colère, j'ai donné la mort â Cansa et causé
■ le veuvage de scs mille épouses. Je sais bien que cette pitié que j’éprouve
• a pour objet les femmes d'un misérable que j’ai puni et dont elles
• pleurent la chnte ; mais je ne puis m’empêcher d’être attendri par leurs
• plaintes : que cette compassion soit une faiblesse, elle a sa source dans
• l’émotion que me cause la vue de leur douleur. Ce matin encore j’ap-
• prouvais la mort de Cansa , prince détesté des bons , et ne se plaisant
■ que dans le mal. La mort d’un bomme dégradé par sa conduite, décrié « pour sa folie, n’est point à déplorer ; ce n'est pas un bien que la vie
• d'un homme ainsi détesté. Cansa était un méchant prince, qui n’avait
• point l'assentiment des hommes vertueux. En le voyant tomber on a
• jwussé un cri de réprobation : quelle pitié pouvait donc inspirer sa vie?
■ Le Swarga est le séjour de l’homme pénitent : il y trouve le fruit de sa
• piété ; la gloire reste ici-bas attachée à son nom , tandis qu’il partage le I bonheur des habitants du ciel; mais quand les sujets sont sages et sou-
• mis aux règles du devoir, ils ne doivent point souffrir des vices de leurs
• rois. Le dieu de la mort fait son profit des gens vicieux ; le bonheur de
• l’autre monde appartient à ceux qui ont été fidèles à la vertu. L’homme
• vertueux est sous la garde des dieux : l’auteur de mauvaises oeuvres n’a
• point de défense en ce monde. J'ai donc eu raison de donner la mort
QLATRE-VINGT-HÜITIKME LECTURE.
• à Cansa : j’ai coupé dans sa racine le mal qui nous menaçait. Maintenant
• que la paix soit rendue à ses malheureuses épouses, aux habitants de
• la ville, à toutes les corporations. »
Ainsi parlait Govinda, quand Ougraséna se présente, la tête baissée, et honteux pour la mémoire de .son fils, devant les Yédavas rassemblés, qu’il semble vouloir gagner i sa cau.se; il s’adresse à Crichna d’une voix entrecoupée de sanglots : • Ta colère s’est déployée sur mon fils, et ton ennemi
• habite maintenant la demeure d'Yama. l’ui.sse ta renommée , fondée
• sur ta justice, se répandre par toute la terre I Ta force s'appuie sur les
• bons, la terreur comprime tes ennemis, la race d’Yadou est affermie,
• tes amis sont fiers de tes succès, et ta gloire a brillé aux yeux des rois
• voisins. Do puissantes alliances vont augmenter ton crédit , et les princes
■ implorer ta protection. Toute la majesté royale * va t’environner, et les
• brahmanes te combleront de leurs louanges. Des ministres, habiles dans
■ la paix comme dans la guerre , t’adresseront leurs bommages. O Crichna ,
• cette armée de Cansa formée d’éléphants , de chevaux , de chars et de
• fantassins, e.st maintenant à toi, ainsi que .ses biens, ses trésors, ses
■ pierreries, ses étolTes précieuses, tout ce qui peut exciter le désir de tes
• compagnons, les femmes, l'or, les vêtements, enfin toute espèce de ri-
• chesses. Telle se montre , ô vainqueur courageux, la vicissitude des choses
■ humaines; le bonheur s’attache à tes pas, et la puis.sance est aux Yâdavas.
• Mais toi qui fais fespoir de cette noble race, héros sage et vaillant,
■ daigne écouter le discours des malheureux qui te |xirlent par ma voix.
• O Govinda, par toi Can.sa a été puni de ses excès : que ta bonté nous t permette de faire ses funérailles. Que je pui.sse, accom|iagné de ma
• femme et de mes brus , rendre au corps de ce prince déchu les der-
• niers honneurs, et me retirer ensuite dans les bois au milieu des ani-
• maux sauvages’. C'est par le moyen de ces rites funèbres que les parents
' J*AÎ i«mlu fie cetle nmnicre vague le mol y \ prucritayak , sur lequel on peut trou-
ver flou renseignemeiils <lan» la vii^ leclure des loi» de Manou, al. i51> et stiiv., et la ix* lecture, »1. a<»4 et suiv.
* Ije texte fKirtc ;
Uhanchytinu mn^eh utha. Nous avons vu ail-
leur» que cVtait l'habitude des princes, fatigue» des alTaires publiques, de se retirer dan» le» l»i» |K)ur y vivre en anachorètes. Voyei la vi* lecture des lois de Manou. Les légendes indiennes nous représentent les saints solitaires au milieu des animaux sauvages, que le sentiment de leur pieté semble apprivoiser, et qui se prêtent aux jeux de leurs disciples.
• payent aux morts la dette qu'ils leur doivent en ce monde Qu’il me soit
• permis d’allumer, suivant l’usage, le feu suprême* sur l’emplacement
• du bûcher, de faire la libation d’eau, et d’aequitter envers Gansa la dette « due à ses mânes. O Cricbna, telle est la faveur que j’implore de toi;
• aie pitié de moi, et que le malheureux pour lequel je te supplie ne
• soit pas privé des cérémonies funéraires »
Cricbna, touché de ces paroles, répondit avec douceur à Ougraséna :
■ Grand prince, vous venex de parler d’une manière convenable à la cir-
• constance, digne à la fois de vous et de votre famille. Pour prix d’un
• discours aussi modéré, ne pouvant réparer ce qui est fait, je veux au
• moins que Gansa, après sa mort, reçoive les honneurs qu’on rend à un
• roi. Vous êtes né dans une grande famille : vous avei étudié les Vèdes,
• et vous devez savoir qu’il est impossible de lutter contre le destin. Pour
• les êtres animés et inanimés le Temps ne fait que mûrir les œuvres dé-
• terminées par une première naissance. Us sont tous sous la main de la
• Mort, ces maîtres de la terre, savants dans les saintes écritures, habiles
• dans la politique, généreux, cléments, réglant leur conduite sur les
• préceptes divins, bons envers les malheureux, comparables aux gardiens
• du monde, semblables à Indra pour la puissance, amis de la justice, at-
• tachés à tous leurs devoirs, attentifs au bien de leurs sujets; accom-
• plissant avec constance les obligations du Kchatriya , tous ces princes sont
• les sujets de la Mort, qui les conduit au tombeau. Qu’ils aient bien ou « mal fait, quand le temps est venu, ils subissent le sort de tous les
■ êtres revêtus d’un corps périssable. Telle est cette magie secrète, in-
■ connue aux Souras eux-mêmes, et qui produit toutes les transformations
‘ Voja le» loi» de Manou, lecl. iv, »1. 157.
* Littéralemeut, le feu occi^ntal, piulchima. Ou cette idée est figurée, et fait allusion à la mort de l'homme comparée au coucher d'iin astre, ou bien ce mot intlique la position du feu allumé du côté de roccident. Cependant je ne vois rien dans les lois de Manou qui ail rapport à cet usage : au contraire, lect. iv, êi. 3 1 5, il est dit que le Brahmane , au moment de l'offrande du Sràddha, a le visage tourné vers le midi ; ibid. si. 306. renflroil choisi pour
te sacKfice doit avoir une pente vers le midi, qui est le séjour d'Yama. Le cadavre (lect. v, si. 93) est porté hors de la ville par une porte différente, suivant la classe delà personne décédée : pour un Kchatiija. cVsl la porte du nord. Je ne vois donc pas le motif de l'emploi de CO mol pastchima , répété plusieurs fois. Je n'ai rien trouve qui pût m'éclairer dans le Mémoire de M. Colebrooke, Boch. asial. tom. \ Il , pag. 33(j.
‘trflRTT^ pastchimà aiyâ.
« de ce monde, magic qui se trouve à la fois effet et cause dans tout ce que
• nous voyons. Cansa a cessé de vivre , victime du Temps , et son destin était
• pré|)aré par l’œuvre d’une naissance précédente; ce n’est pas mol qui
• suis la cause de son trépas : c’est le Temps qui a tout fait. Cet univers, ce « soleil, cette lune, ces êtres animés et inanimés sont détruits par le Temps;
• par le Temps ils sont aussi produits. C'est lui qui plonge tous les êtres
• dans le néant, et qui les en retire. De là vient que tout, dans la nature, > est soumis à sa puissance. Votre lils s’est aussi perdu par sa faute ; ce n’est ■ pas moi qu’il faut accuser de sa perte , c’est toujours le Temps. Ou bien si
• je suis l’auteur de sa mort, je n’en suis que l’auteur secondaire. Le Temps
• a une action bien supérieure à la mienne , et qu’il ne faut point mécon-
• naître. Il possède une grande pnissance; sa voie est diOicile à connaître.
• Ceux-là seuls peuvent la distinguer, qui, habiles à suivre la marche du
• monde supérieur et celle du monde inférieur, voyant tout d’un œil égal ,
• ont perfectionné en eux la science divine et sont initiés au niy.stère de
• l’émancipation * finale.
• O prince, ayez soin maintenant de consener en votre mémoire le
• discours que je vous tiens en ce moment. Je ne veux point de la royauté : « le tréne ne me fait aucune envie, et ce n’est pas par ambition que j’ai
• immolé Cansa. C’est pour le bien du monde, c’est pour la gloire même
• de notre famille que votre fds, qui la compromettait, a été tué avec son
• frère. J’aime bien mieux ma vie cham|)ètre, passée au milieu des vaches;
• libre comme l’oiseau, je puis courir cà et là à ma volonté et me livrer
• au plaisir : oui, j’aime cent fois mieux cette indépendance, et c’est la
• vérité que je vous dis. Je ne veux point de la royauté, je le déclare haii-
• tement. C’est vous qui serez mon souverain; c’est à vous que je vais
• rendre hommage comme au chef des Vàdavas. Recevez donc ce trône qui « désormais vous appartiendra , grand prince : régnez pour être à jamais
• victorieux. Si vous daignez céder à mes désirs, si vous n’éprouvez au-
• cune répugnance, pui.ssicz-vous garder longtemps ce trône que je vous
• donne. •
Ougraséna ne répondit rien à ce discours, et baissa la tête en rougissant.
* trcslreqn'on appelle fnoàràn ou itelimin» ; c'est l'eiemplion de U nécessité de venir habiter un nouveau cuqis.
Govinda, voulant observer toutes les règles, fit procéder au sacre du nouveau prince devant les Yâduvas, et Ougraséna apparut brillant, et paré <lu diadème. 11 s’occupa ensuite avec Crichna des funérailles de Cansa. Tous les premiers des \âdavas, par f ordre même de Crichna, suivirent le roi dans la grande rue de la ville, comme les dieux (juand ils accompagnent Indra. Le lendemain matin, au lever du soleil, ils rendirent tous ensemble les honneurs funèbres ’ à Cansa. Son coqis fut placé sur une litière , et les derniers rites * furent accomplis suivant fusage. Porté avec pompe sur la rive septentrionale de TYamounâ, le fils du roi fut consumé par la flamme du bûcher funèbre. Crichna et lesYâdavas accordèrent les mêmes bonneui-s à son vaillant frère Sounàman. Les chefs des Vriclmis et des Andbacas firent ensuite les libations d’eau accoutumées *, et souhaitèrent plusieurs fois aux mânes des deux princes un repos inaltérable Après avoir rempli ces tristes cérémonies, ils saluèrent Ougraséna et rentrèrent dans la ville de Matbourâ.
nÉCEI'TIO.N DE CniCHNA DANS M.VTHOLRA.
Vésampâyana dit :
Le vaillant Crichna avec le fils de llohin! se fixa dans cette ville de Mathourâ où étaient établis les Yâdavas. Brillant de jeunesse, entouré de la magnificence d’un prince, resplendissant de pierreries, il parcourait les rues de cette cité. Quelque temps après, les deux frères allèrent se mettre sous la discipline de Sândipani surnommé Cüsya ', et i|ui habitait la ville
' Ce mot nie »einble fli'^igner que Sândipani était dc5cen<lu d’une fQiiiille de ces princes de Casi, dont il a été question dans la xau* lecture, et auxquels plusieurs Vridavos sViaienl alliés par le mariage : voyez aussi les lectures xxxiv, XXXV et xxxvii.
piulchima satcâra, néchfhica vidhàna.
’ r| t€iyaprudiinu.
'* ahchayamaitoti {tnrielebift: fit] .
dWvanti ’ : ce maître enseignait l’art de la guerre. Ces deux disciples, par leur zèle, leur sagesse et leur docilité, prouvèrent qu’ils étaient de bonne famille. Sàndipani les accueillit et leur transmit toute sa science. Il les vil en peu de temps faire des progrès rapides; jour et nuit Ràma et Djanàrddana étudiaient les soixante-quatre parties du Dhanour-véda ^ de ce livre formé de stances de quatre pdf/as*; et en peu de temps ils connurent les diverses espèces d’armes et la manière de s’en servir. Leur maître, à cette intelligence qui lui parut plus que humaine, pensa que c’étaient deux divinités, le Soleil pl la Lune, descendues dn ciel pour prendre ses leçons; il les voyait du reste, dans les jours appelés parwans, adresser leurs hommages à la représentation du grand Vichnou.
A la fin de son éducation, Criclma vint avec Rama dire à Sândîpani :
• Quel présent pouvons-nous faire à notre maître?» Celui-ci, qui connaissait tout leur pouvoir, leur répondit avec empressement : « J’avais un fils
• unique, dont je regrette vivement la perte : il a été entraîné dans les ■ flots de la mort, en .se rendant en pèlerinage au tirlha^ de Prahhésa ^ « Je demande que lu veuilles bien me le rendre. » « Ton vœu sera rempli, » dit Criclma , répondant aussi au nom de Réma. llari se rendant au séjour de Samoudra, entra dans ses ondes; celui-ci, dans la posture du respect, se présenta devant Criclma, qui lui demanda où était le fils de Sâiidipani? • O Mâdhava, répondit Samoudra, c’est le grand Dêtya Pantchadjana ,
• qui, sous la forme d’une vague, est venu enlever cet enfant.» Criclma alla donc attaquer Pantchadjana et le tua sans retrouver le fils de son maître. C’est après cette victoire sur Pantchadjana '' qu’il prit cette conque
’ C’est le nom ancien de la ville d’Oudjdjayani, anjoimriiui Ongein , une des sept villes sacrées chez les Indiens, et désignée par les astronomes comme étant placée sous leur pi-emier méndien. Dans la lecture xxxvii on voit que les Anilhnens avaient marié à un prince d'Avanti leur sccur AhoiiU , grand'tante maternelle de Criclma.
* ;\insi se nomme un des quatre Oupavédas, attribué à \ iswâmitra, et maintenant |>crdu : il traitait de la rahrication et do l'usage désarmés et instruments guerriers, employés par les Kchatriyas. L'Agni-pourâna en contient
un abrégé très -succinct en qiiati'c lectuie».
* Du jm}(Iu est une portion de vers : ainsi le floca , mètre oixlinairc du Ilarivansa, est com- (>osé de deux vers et de quatre pàdas.
‘ Un tirtha est un lieu de pèlerinage, sur le bord d'un fleuve sacré, ou dans le voisinage d’un étang consacré.
‘ Place de pc-lerinage dans l'ouest de l'Inde, sur la cote de Guzorate , non loin de Dwàravali : ce lieu devint plus tard célèbre par une bataille où fut détruite toute la race d’Yadou.
’ On repiésente Pantchadjana comme le chef d'une race qui demeurait dans des écailles.
HAHIVANSA.
que les dieux et les mortels connaissent sous le nom de Pânichadjanya. Govinda se transporta ensuite dans la grande ville du üls de Vivaswàn qui rùgne sur les morts. Il fit retentir le son de sa conque , et effraya tout le royaume. Varna se soumit à la puissance du grand dieu qui le visitait ; il lui rendit fenraiit qu’il redemandait, et qui fut ramené à son père. C'est ainsi que le fils de Sândipani , après avoir subi la mort et avoir habité longtemps le séjour d'Yama, fut doué d’un nouveau corps par la faveur toute-puissante de Crichna. Ce dieu revint de son expédition avec le Gis de son maître, la conque Pàntchadjanya et une grande quantité de pierres précieuses. 11 fit apporter toutes ces pierres précieuses par les Hékchasas et en fit présent à Sàndîpani, en reconnaissance de cette habileté supérieure à tout que lui et Râma avaient acquise dans les différents genres de combats, et surtout dans ceux où l’on emploie la massue de bois ou la masse de fer. Sàndîpani, recevant des mains du généreux Criclina et ces pierres précieuses et surtout ce fils , si brillant de beauté et de jeunesse, qui était mort depuis longtemps, remercia Ràma et Késava et leur rendit les honneurs qu’ils méritaient.
Ayant ainsi achevé leur éducation militaire, et suivant le conseil de leur maitre, les deux fils de Vasoudéva retournèrent à Matbourà. Tous les Vâdavas, remplis de joie, sortirent en foule au devant de leurs jeunes jiarents, ayant Ougraséna à leur tête. Les chefs des corporations*, les divers ordres de l'état’, les ministres, les prêtres les accompagnaient; les habitants, enfants, vieillards et jeunes gens, se précipitaient à leur rencontre. Les instruments de fête retentissaient pour célébrer la gloire de Djaiiârddana. Les rues étaient ornées de drapeaux et de guirlandes; tout le gynécée lui-même partageait ces transports de joie , et l’arrivée de Govinda ressemblait à une fête d’Indra. Dans toutes les rues, des chants, des voeux, des bénédictions attestaient les sentiments des Vâdavas : • Les « voilà ces nobles frères, Ràma et Govinda, dont la gloire remplit déjà
jiraillt »e tlil Kinkha en ssnscril. ()r. W ilfont. Kceh. asinl- 1. VIII, explifiiic la circonataiii c lie ces écailles, en diaaiil que c’etaicnl des caves . et il voil dans ce peuple des Troglodj les d'Élliii'pie. Le pays des Saiithas. pour lui c'csl l'Afrique- EaU-e une ressemblance forliiile que
celle de Zanguebar el de Sanklia - vara? De l'écaille de Pautebadjana Crichna lit son Pân- Icbadjanya.
; irenyah.
ftracriUiyah.
■ le monde ; la paix règne dans votre patrie , Yâdavas ; livrez-vous tous à • la joie avec vos parents. • A l’arrivée de Govinda , il n’y eut plus à Matliourâ ni malheureux, ni méchants. Les jeunes gens n’avaient plus à dire que des paroles de sagesse : les vaches, les chevaux, les éléphants prenaient jwrt au bonheur commun dont s’enivraient sans réserve les hommes et les femmes. Le souffle des vents était favorable, les dix régions du ciel étaient tranquilles, et les dieux satisfaits des dons offerts sur leurs autels. Enfin tous les signes qui avaient apparu jadis dans l’âge Crita se montrèrent de nouveau quand Djanârddana entra dans la ville. Un moment propice avait été choisi , les rites pieux avaient été accomplis; alors sur un char traîné par des chevaux pareils â ceux du soleil , Oupendra , vainqueur de tous ses ennemis , s'avança dans Mathourâ, suivi de tous les Yâdavas, comme Indra s’avance dans le ciel, suivi de tous les dieux. Les deux jeunes héros se rendirent ensuite au palais de Vasoudéva, environnés de gloire et semblables à deux Souras; ain.si le soleil et la lune se rendent au mont Mérou. Lâ ils quittent leurs armes : tantôt, renfermés dans l’intérieur de la maison, sans compagnon et sans suite, ils se livrent seuls au plaisir; tantôt, entourés des Yâdavas, ils parcourent des jardins magnifiquement ornés de fleurs et de fruits , ou bien ils s’éloignent jusque dans le voisinage du Rêvata et sur les bords des rivières limpides, couvertes de feuilles de lotus et de canards sauvages. C’est au milieu de ces amusements que ce couple, brillant de beauté et d’héroïsme, passa quelque temps â la cour d’Ougraséna.
** La partie occidentale de U chaîne du Vin- la. Gelui^i s'étend des gorges de Dilli au golfe
dhya se divise en deux bras ; le bras du midi de Cambaie. Cesl de cette montagne que sort
est appelé Pâripâtra , et le bras du nord , Rêva- la Révâ ou Narmadü.
Il A R IVAN S A.
QL VTKtl-VINGT-DIXIÈME LECTURE.
SIÈGE DE MATHOIIRA.
Vèsampâyana dit :
Cc|)cn<lant ‘ le roi de Ràdjagrilia ’ avait appris |>ar scs deux filles la mort de Causa; et aussitôt il se mit à la tôte d’une grande armée composée de six * corps, avec le désir do vaincre les Yâdavas et de venger son gendre. Kn effet ce roi de Magadlia, Djuriisandlia , lils de Vriliadrallia , avait deux lilles remplies de charmes cl d’attraits * et nommées Sxvâpti * et Pràpli , ((ii’il avait données pour épouses à Gansa, dans le temps que celui-ci, comme je te l’ai déjà dit plusieurs fois, jetant dans les fers Ougraséna , ■son père, fils d’Aliouca, avait usurpé le trône de Soôraséna soutenu par Djarnsandha qu’excitaient ses accusations contre les Yàdavas. Or, \ asoudéva était re.sté fidèle à la cause d’Ougraséna , et avait toujours défendu ses intérêts : c’e.st ce qui l’avait rendu odieux à Gansa. Après la mort de ce prince cruel, Ougraséna, par la protection de RAnia et de Criclina, était remonté sur le trône, et s’y trouvait appuyé par les Bhodjas, les ^'ricllnis et les .\ndliacas.
Celte lecture coinmcuce par quatre ver»
tjm sont les même» que ceux qui sc trouvent au coniiuencement de la lecture précédente ; je ne le» ai pas traduit».
* Wilford , \l\ * vol. des Recli. asiat. dit que io Kâdjaçriha (tlemeure royate) est uoc chaîne «le inontafO)^^* ou Djarusaiiillia avait établi sa n'»irlenro : elle était entre le Gridhracoûla et le .Sona : on la nommait aussi GirivraJja. Le mvatmie de Magadha. dnul faisait partie le Ràdja^riha. est le Bahar méridional.
* On regarde onlinairemeiil une armc>e * '>minecomposfedequali-ecor|>» (lecl. lxxxiii}, c cM-à-direles cléplianU, le» chevaux. les chars et h*<i fantassins. Le» luis de Maiioti. Icct. vit,
si. i85, en comptent »ix. ajoutant les ofTicier» et le» valels-
* Le vers s.'mscril désiginc le genre de heaute qui les distinguait,
rK7<rontpa\xHiharé (emssœ reaihas ei mammis).
‘ Le texte ixirte îHFrT as(i pràp-
tistcha, et il semblerait alors qu’une <le ces femme» <lùt s'appeler Atti. Mais le manuscnl liengali amtient une note marginale, où j'ai cru pouvoir lire * nu lieu de întTi
* C’est le nom que l'on donne au |»ay5 qui est autour du Mathourâ, et qui forme aujourd'hui une partie de la province d’Agra.
Ainsi excité par scs deux filles chéries, veuves de Ginsa, le puissant Ojarâsandha marcha contre Mathourâ , après avoir rassemblé toutes ses forces. Enflammé de colère, il brillait comme un feu ardent. Tous les princes soumis à son empire, ses alliés, scs parents et scs amis l’accompagnaient. A sa suite on voyait, avec leurs armées, des rois puissants, renommés pour leur force et leur habileté dans les armes, et tous attachés à .sa fortune, tels que le roi de Caroûcha Dantavakira, le vaillant roi de Tchédi ’, le souverain de Calinga ®, le roi de Pondra le brave des braves, Sâneriti ", Kesica, le roi Bhîchmaca et son vaillant filsRoukmin, rival d’rVrdjouna et du fils de Vasoudéva sur les champs de bataille, Vénoudàri, Sroutarvvan, Cratha, Ansoumân, les rois d’Anga ", de Banga ", de Cosala ", de Câsi ", de Dasàrna ", de Souhma ", de Vidéha ", de Madra ", de Trigartta" et de Salwa’’, le grand prince des Daradas“, le roi des Yavanas ", le redoutable Bhagadatta, le prince de Sévira ", Sévya,
’ Vojei p«gc 55, noie 1 5.
* I>e Chandail.
* Le Bimdelcund : c'est aussi une province sur la cote de Coromandel, au nord-est.
'* Le Pondra ou Poundra était un pays qui formait une partie du Chandail.
“ Les manuscrits ne sont pas d'accord sur ce mot : c'est |>cuU'lre ou denfi.
'* Pays où se trouve aujourd'hui Calcutta.
" C'est la partie du Bengale qui avoisine Dacca.
Province qui s'i^cndaîl sur les bords de la Sarayou, aujourd'hui Saijou.
'* Benarés.