‹ Harivansa, ou, Histoire de la famille de HariChapitre 46 sur 55 · MOUT DE SIU(;AL · texte numérisé non relu

MOUT DE SIU(;AL

\ ésarnpàyana dit :

Srigàla, en apprenant leur arrivée, sortit au devant d’eux, se regardant comme menacé dans sa puissance ; intrépide et belliqueux, il se montre avec la magnificence d'Indra lui-même. Son char de bataille brille autant que le soleil, garni d'armes terribles *, monté sur des roues retentissantes, aussi large que IcMandara, oméd’étolTes peintes, et rempli d’une immense quantité de Hécbes rapides. Il résonne de même que la mer en courroux ; toute la partie supérieure est bien jointe, l'avant-train est d’or, rc.s.sieu est .solide, la jante bien an ondie; aussi léger que magnifique, il étincelle comme le feu et vole comme l’oiseau. Les chevaux sont de la couleur de ceux d’Indra®, et non moins ardents que ceux qui emportent dans le ciel le char de ce dieu. C’était après un sacrifice, accompgné de longues austérités et olfert à Savitri fjue Srigàla avait obtenu du dieu qui éclaire le monde ce char environné de rayons, tels que ceux du soleil lui-méme. Aucun ennemi n’avait encore résisté à ce prince; mais il s'avançait vers Cricbna, comme la sauterelle accourt vers le feu. Son arc à la main, armé de nèches aiguës, couvert de sa cuiras.se, orné de tresses d'or, paré de vêtements et d’un diadème blancs, les yeux aussi rouges que le feu, il agitait de temps en temps son arc redoutable dont la corde frémissait sous scs doigts. Le vent de .sa colère s’échappait de sa bouche en tourbillons de feu et de flammes. Srigàla avait l’éclat

le mot fmri. C'esI encore la couleur des chevaiu du soleil» et ce mot se tiaduit ordi> naircineol porrer/. Cq>endaat il veut dire aussi jauM et 6run, ou bai (faicny}.

* Nom du soleil.

• yiuyuwyiii Ayouilhapratipouma. (^s nnnes n auraient-elles pas <^té dis{X)séos comme celle» qui gamiosaient les tjtuuingte fahatte de Daiiiis? Quinte-Curce, liv. iv.

* (^tle couleur est celle qu’on désigné par

<lii mont Mérou, sous les nombreuses rangées de pierres précieuses qui pendaient sur sa poitrine. Il s'élevait sur son c-har, semblable au roi des monts. Ses cris retentissants, le bruit de ses roues agitaient la terre, qui sous ce poids tremblait avec ses villes. Fier, superbe, tel qu’une montagne ou tel qu'un des gardiens du monde, Srigàla s’avancait à la vue de Cricbna; la colère précipite sa marebe, et bientôt il se trouve près de son rival qui l'attend; empressé de combattre, il s’approche de lui, comme le nuage orageux de la colline qu’il menace. Cricbna était prêt à le recevoir, et un combat terrible s’engage entre eux, pareil à celui de deux éléphants furieux au milieu des bois.

Srigàla, tout brûlant de son ardeur martiale, tout ému par sa fureur, dit à son adversaire : • O Cricbna, le fait d'armes de Gomanta ne t’a réussi que

• par la faiblesse de rois insensés, indignes de commander. Oui, je sais com- « ment ils ont été défaits, ces Kcliatriyas misérables, lâches et ignorants.

• .Arrête-toi maintenant, si tu veux combattre un véritable héros. Où peux-

• tu aller, retenu, cerné de tout côté par moi? Avec mes troupes je suis en « état de te combattre, toi et d’autres encore, cependant je veux .seul,

• contre toi seul, essayer mes forces dans un combat singulier : quel besoin

• avons-nous d’admettre nos gens dans notre querelle? Nous suffisons tous « deux pour la vider. Que l’un de nous périsse dans cette affaire d’bon- . neur. Si je te tue, je serai désormais dans ce monde le seul Vâsoudéva * :

• si je succombe, c’est à toi que restera ce nom. »

Cricbna avait écouté avec patience le discours de Srigàla; il lui répond ce peu de mots : • Que ton désir soit rempli, combattons! » 11 dit, et prend son Ichacra. Srigàla, outré de colère, jette avec rapidité à son terrible ennemi une grêle de flécbes, et emploie contre lui et la masse et toutes les autres armes. .Assailli de tous ces traits qu’entoure une auréole de flamme, Cricbna reste immobile comme une montagne. Mais enfin sa colère éclate; il élève son disepic, et le lance à la poitrine de Srigàla. Le disque Soudarsana va frapper sur son char forgueillcux , l’invincible monarque, et revient dans la main de son maître. Atteint d’un coup mortel, expirant et couvert de sang, Srigàla tombe de même que l’arbre attaqué par la hache. En apprenant que

* Vâsùndèva 9‘x^niïicjih de VaKtuicva,ût Ton père, nommé Vasoudéva. Cétait aussi le nom

a vu lecl- xcv, p que Srigala était né d’un du père de Cricbna.

leur prince vient d’être abattu, de môme que le rocher brisé par la foudre, ses soldats s’enfuient épouvantés. Quelques-uns rentrent dans la ville; éperdus, troublés par la doideur, ils. pleurent la perte de leur maître, et font retentir les cris de leur désespoir. Mais il en est d’autres qui, accablés aussi par le chagrin et se rappelant les bienfaits de ce roi maintenant étendu sur la poussière, n’abandonnent point son corps inanimé.

Cependant le redoutable Criclina, qui tient entre ses doigts brillants le tchttcra redevenu tranquille, Crichna, à l’œil de lotus, d’une voix aussi forte que le bruit du nuage retentissant, cherche à rassurer le peuple : « Vous n’avez

• rien à craindre, s’écriait-il; si le prince fut coupable, je ne punirai point

• le peuple innocent. Ce n’est point là le fait d’un héros. » A la vue de leur souverain couché par terre, la poitrine ouverte par le /c/uirra, gisant comme le roc détaché du sommet de la montagne, ces malheureux, amis et sujets de Srigâla , les yeux baignés de larmes, se lamentent à haute voix. Aux cris de douleur, aux gémissements des habitants de la ville, les épouses du roi arrivent avec leurs enfants : des pleurs tombent sur leur visage, et en voyant leur maître, leur .seigneur enlevé à leur amour, elles se frappent la poitrine, se meurtrissent le sein, s’arrachent les cheveux et poussent des clameurs confu.ses. Accablées .sous le poids de la douleur, le regard voilé par les larmes, elles sont étendues à terre, élevant leurs bras, comme des arbres que l’on vient de couper par la i-acine. Leurs yeux inondés de larmes re.s- .semblenl à des coupes de lotus courbées par l’eau qui les remplit. Elles déplorent la chute de leur époux, et, frappées au cceur, elles laissent échapper les plus tendres plaintes. Elles placent près de Srigûla son jeune fils, Sacradéva; l’enfant pleure, et les femmes sentent redoubler leur chagrin : « Noble héros, s’écrient-elles, voilà le faible enfant que tu as abandonné! « Sans expérience et privé de toi, comment pourra-t-il nuarcher sur les traces

• de son père? Comment es-tu parti, délaissant ton gynécée? Qu’allons-

• nous devenir, veuves et dépouillées de tout ce qui faisait notre orgueil et « notre bonheur? »

Alors la première des femmes de Srigâla, la reine Padmâvatî, mère du jeune prince, le prenant dans ses bras, s’aj)proche de Crichna : ■ Seigneur, « lui dit-elle, celui qui, par le sort de la guerre, est tombé sous tes coups,

• laisse un fds que voici , et qui implore ta protection. Cet enfant te rend « hommage , et se soumet à tes ordres : que tout ce peuple n’ait pas à souffrir

• de la faute d’un seul. Si le malheureux dont nous déplorons la folie était

• ton parent, ne souffre pas qu'il reste couché sur la poussière. Guerrier « généreux, que l'enfant de ton parent abattu soit défendu par toi; qu’il

• devienne comme ton propre fds. •

Le héros ^âdava, à ce discours de la reine, répondit avec bonté : • Reine, ■ ma colère s’est éteinte avec la vie de ce malheureux insensé. Nous recon-

• naissons les lois de la nature, et je me souviens que cet ciifaut est de ma

• famille. Vos douces paroles, excellente dame, ont achevé de calmer mon

• ressentiment. Oui, celui qui fut le fds de Srigâla, va devenir le mien. 11

• est à l’abri de tout danger, et je veux que pour son bonheur il reçoive par « moi le baptême royal. Qu’on assemble les différents ordres*; qu’on ap-

• pelle le pontife* de la famille, les conseillers, et que votre enfant soit

• sacré comme .succe.sseur au trône de ses ancêtres. • Alors tous les ordres de l’état, le pontife, les conseillers arrivèrent pour la cérémonie du couronnement au lieu où se trouvaient Râma et Késava. Le fds du roi fut placé sur le trône; par les soins du vaillant Crichna il reçut le baptême sacré des rois, et après cette cérémonie, ce jour-là même, son protecteur lui fit faire son entrée solennelle à Caravirapoura. Sur le char qu’il venait de conquérir par son dernier combat, et que traînaient des chevaux semblables à ceux du soleil , Crichna avait l’apparence du vainqueur de Vritra rentrant dans le ciel.

Sacradéva , pénétré de l’amour du devoir, vint avec sa mère et les différents ordres de l'état, enfants, vieillards et jeunes gens, rendre les derniers honneurs à son père. Le corps du belliqueux Srigâla fut placé .sur une litière, et les assistants, formant une longue file, allaient, la tête tournée vers l’Occident’. On accomplit les rites funèbres; on invoqua le souvenir du prince et celui de scs pères, habitants d’un autre monde. A l’intention de ce roi qui n’était plus, on fit mille et mille Sràddhas : on termina la cérémonie parles libations d’eau, en mentionnant le nom du mort, sa famille et les autres circonstances. Après cette cérémonie, après les derniers souhaits pour le repos de son père, le jeune roi, l’âme brisée parla douleur, rentra dans sa capitale.

* Vov. iecl. LxxxTiiu

not. 1 ■

poarotihas

’ ^ • pastchimâbhimouJchâh.

Voyez sur le mot pastchtma la note à de la uxxvm* lecture.

IIARIVANSA.

RETOUR A MATHOURA.

Vèsampâyana dit :

Au bout de cinq nuits, l'une desquelles fut consacrée à la réception hospitalière de Damaglioclia les deux héros, fils de Vasoudéva, arrivèrent à Matliourâ *, heureux et triomphants. Tous lesYâdavas, ivres de joie, sortii-ent en foule au devant de leurs jeunes parents, ayant à leur tète Ougraséna. Les corporations, les ordres de l’état, les conseillers, chacun suivant sa dignité, toute la ville enfin, enfants et vieillards, se rassembla à leur rencontre. Les musiciens faisaient entendre leurs airs de fête : on s’invitait à chanter les deux héros. Les rues étaient pavoisées de drapeaux et de guirlandes : toute la ville était dans la joie et le bonheur. L’arrivée des deux frères ressemblait è une fête d’Indra. Dans toutes les rues, toutes les bouches s’ouvraient pour chanter, pour louer, pour bénir les deux illustres guerriers : • Les voilà, s’écriait-on, ces frères connus par tout le inonde ! Voilà

• Ràma et Govinda! Votre ville est sauvée, Yàdavasl livrez-vous à la joie et

• au plai.sirl » Au retour de Ràma et de Govinda , il n’y eut plus à Mathourâ aucun vestige de misère ou de vice. La jeunesse n’avait que des jjaroles de |)aix; les vaches, les chevaux, les éléphants avaient leur part au bonheur commun. Hommes et femmes, tous portaient la joie dans l’âine. L’haleine des vents était favorable, les dix régions du ciel étaient tranquilles, et les dieux honorés par la piété. Enfin tous les signes qui s’étaient montrés jadis dans le monde, pendant l’âge Crita, reparurent à l’arrivée des deux frères. Un jour saint et propice fut désigné; et les deux héros victorieux, sur un char traîné par des chevaux pareils à ceux du soleil, firent leur entrée dans Mathourâ, accompagnés des Yâdavas, comme Indra l’est dans le ciel de la foule des dieux.

’ Cc9t )e nom du roi de Tcliédi. — * Presque toute celte lecture se retrouve ii la lin de la lxxxixL p.

Ils se rendirent ensuite, le visage rayonnant de plaisir, au palais de Vasoudeva : tels, Tchandra et Aditya * arrivent au mont Mérou. Là, déposant leurs armes, au sein des foyers domestiques, sans pompe et sans suite, ils .s’abandonnent au bonheur de revoir leur père, dont ils touchent respectueusement les pieds. Ils rendent ensuite à Ougraséna et aui autres chefs Yâdavas les honneurs que prescrit l’usage, et reçoivent en échange les hommages qii’ils méritent eux-mêmes. Ils vont enfin auprès de leur mère qu’ils réjouis.sent de leur bonheur. Ainsi, ces deux frères, unis par une essence commune et brillants d'une même beauté, restèrent quelque temps dans Mathourà à la cour d’Ougraséna.

l’yamoun.\ DÉTOL'RNÉe de so.n cours.

Vêsanipâvana dit:

Cependant Râma, conservant le souvenir de l’amitié des pasteurs, avec l’agrément de Crichna, se rendit seul dans le Vradja. Avec quel plaisir il revit ces bois charmants et touffus où il avait été élevé, et ces ondes fraîches et embaumées ! Le frère aîné de Crichna, en entrant dans le Vradja, reprit un vêtement simple et agreste : le guerrier vainqueur parla aux bergers avec la même tendresse qu’autrefois, observant toutes les distinctions qu’exigeaient la politesse et l’ûge. Il leur adressa à tous la parole, les réjouissant de ses doux propos, et contant aux femmes de jolies histoires. Les vieux pasteurs, charmés de revoir après une longue absence leur aimable compagnon ', lui dirent avec affection : • Bonne arrivée, vaillant béros, orgueil des Yâdavas! Nous

• sommes, mon enfant, bien contents de te voir aujourd'hui , bien joyeux

• surtout qu’un guerrier renommé dans les trois mondes, que Râma, la ■ terreur de scs ennemis, pense encore à venir en cos lieux. C’est vraiment . un grand bonheur pour nous : ainsi que toi, tous les êtres aiment à revoir

* La lune et te soleil. — ' L'auteur joue ici sur le nom de Râma,

« le lieu de leur naissance. Nous allons cire pour les dieux uu objet d’envie,

• nous que tu daignes visiter, nous dont tu combles les désirs. Oh ! nous « connaissons vos exploits : vous avez tué les lutteurs, et terrassé Gansa. Far « un trait de générosité toute particulière vous avez donné le trône à Ou- ■ graséna. Nous avons entendu parler de votre combat sur mer avec l’Océan,

• de la mort de Fantchadjana, de la bataille gagnée sur Djaràsandba, de la " défaite des Kcbatriyas au Gomanta, de la mort du roi des Daradas et de la

• déroute du prince MAgadba, de ces armes divines descendues au milieu du

• combat, de la mort île Srigâla à Caravîrapoura, du couronnement de son

• lils, de l’accueil de vos concitoyens, de votre entrée à Matbourû, sujet > d'admiration même pour les dieux. F.nfin la terre est soumise, et les rois

• subjugués. Et nous, nous sommes, comme autrefois, heureux de ton arri- < vée : nous nous en réjouissons tous avec tes parents. «

RAma répondit aux bergers asscndilés autour de lui : • Non moins que

• les YAdavas, vous êtes mes parents. C'est ici que s’est écoulée notre en-

• fancc, ici que nous avons connu le bonheur. Comblés de vos bienfaits,

• comment pourrions-nous vous oublier? Dans vos maisons nous avons pris

• notre nourriture, en ces lieux nous avons gardé les vaches. Vous êtes tous

• nos parents, tous nous sommes unis par le cœur. » Ainsi parlait avec sincérité, au milieu du cercle des pasteurs, le héros au soc terrible, et en l’écoutant les bergères ne pouvaient cacher leur satisfaction. Ensuite RAma entra sous les ombrages de la forêt, où l’attendait le plaisir.

Aloi-s les bergers complaisants apportèrent A RAma la liqueur dont il avait déjà éprouvé la douceur : ces bergers étaient instruits de tout. RAma, pareil au nuage doré par les rayons du soleil, au milieu des bois, entouré de ses parents, buvait de cette boisson enivrante. On lui présentait aussi des fruits et des Heurs de la forêt, au.ssi variés qu’agréables, de doux |>arfums, des mets délicieux, des lotus à peine éclos et des bouquets odoriférants. La tête oi^ née de ses beaux cheveux bouclés, une de ses oreilles parée d’un riche pendant, sa large poitrine rouge de sandal et couverte d’une guirlande de Heurs, RAma brillait comme le Mandara dont le kélAsa relèverait l’éclat et la inagniGcence. couleur rie son vêtement est noire, semblable à celle de la nuée grosse d’orages : il apparait aux yeux tel que la lune resplendissante au milieu des nuages amoncelés. .A son côté pend le soc du combat, recourbé comme le corps du serpent : sa main tient sa masse brillante; et

lui, enivré par la liqueur, sent sa tète tourner, enveloppée de ténèbres, de même que dan.s le.s nuits d’hiver tourne la lune voilée par la triste.ssc. Dans cet état , Rânia dit à TYamounâ : « Noble rivière , je veux me baigner :

• viens vers moi, ô belle qui cours vers l'Océan. • L'4amoun& dédaigna un ordre que Sancarcbana donnait dans un moment d’ivre.s.se, et d'ailleurs, entraînée follement par son caractère de femme, elle refusa de venir à l’endroit indiqué. Réma, échauffé par la liqueur et par la colère, prend son soc et l’enfonce dans la ten'e : les touffes de lotus sont coupées, et du calice des {leurs s'échappe une eau jaunie par les atomes du pollen. Par le sillon que ce soc vient de tracer, le héros arrive sur le bord de l’Yamounâ, qu’il entraîne après lui comme une femme avec qui l’on u.se des droits du plus fort. La rivière, avec ses ondes jaillissantes, ses courants, ses étangs, vient en tournoyant, et suit la route ouverte par le soc. Telle qu’une femme subjuguée par la terreur, elle obéit à la crainte que lui inspire Sancarcbana, cette nymphe ’ dont les reins sont des îles verdoyantes, et les lèvres les fruits du bimba; qui jM)ur les lils de sa ceinture présente l’écume de ses flots brisés contre la rive, pour ses pieds les extrémités de ses bords, pour sa couronne les tourbillons de ses vagues, pour ses seins les troupes de canards sauvages, pour ses membres ses gouffres rapides et profonds, pour sa parure les poissons effrayés, pour le coin de ses yeux les cygnes blancs, pour sa robe la poussière du câsa pour ses boucles de cheveux les plantes de ses rives, pour ses pas les cascades formées par ses ondes. Frappée au coin de l’œil par un coup de soc, cette épouse de l’Océan est aussi troublée que cette femme bossue * rencontrée par Cricbna dans la rue royale. Elle se voit entraînée violemment avec ses eaux frémissantes hors de son ancienne route, et conduite dans le VrindAvana. Les oiseaux aquatiques l’y accompagnent, en faisant retentir les bois de leui-s cris. C’est là que l’YamounA, prenant une forme humaine, dit à Râma : • Grâce, seigneur; je suis effrayée du

• détour que vous me faites faire. La forme que vous me donnez, le cours

■ que vous ouvrez à mes eaux est contraire à ma nature. Fils de Rohinî , vous

■ m’avez égarée de mon chemin, et entraînée sur un mauvais teirain : quand

■ j’arriverai à l’Océan, que diront mes rivales hères de leur rapidité? En me

' Ces idée» sont d<^« dan» la lxvii* lecture, pag. 39a.

’ V'oyei Iccl. cxvii , not. lo.

* Voyei lect. lxxziii, p. 35i.

• voyant venir par un long détour, elles se riront de moi au milieu de leurs

• flots ccumants. Grâce, héros, frère aîné de Crichna! ô le meilleur des

■ dieux, soyez clément et généreux. Avec votre soc vous m’avez tirée just qu’ici : mettez un terme à votre ressentiment; je me pro.stcrne à vos pieds.

• Rendez-moi la liberté de reprendre mon cours accoutumé. •

Le héros au soc guerrier, en voyant TYamounâ prosternée, donne â l’épou.se de l’Océan une réponse où dominait encore la fierté de fivresse :

■ Belle au doux regard, je t’ai ouvert une route nouvelle avec mon soc, et

■ je désire que cette contrée soit désormais arrosée de ton eau bienfaisante.

• Charmante épouse de l'Océan, telle est ma volonté. Maintenant tu peux

• t’en aller en paix : sois toujours heureuse. Je compte que la gloire de mon

• action durera autant que ce monde. • Les habitants du Vradja, témoins de la manière dont l’Ynmounâ avait été amenée, applaudirent à Râma, et vinrent le saluer avec respect. Après avoir renvoyé l’Yamounâ et reçu tous les pa.steurs, le héros se mit à réfléchir en lui-même, et vit qu’il était temps de retourner à Mathourâ. Il partit, et arriva bientôt au palais de son père, où était resté le vainqueur de Madhou, l’être infini descendu sur la terre. Sans quitter son costume de voyage, sans ornement et paré seulement de sa guirlande champêtre, Râma aborda Djanftrddana. Celui-ci, en voyant arriver son frère, se leva aussitôt et lui offrit un siège magnifique. Râma s’assit, et Govinda lui demanda si tous les parents du Vradja étaient en bonne santé , et les vaches toujoure heureuses. • Oui , Crichna, répondit Râma à son

• frère, la santé est â tous ceux à qui tu peux la souhaiter. • Ensuite les deux héros, en présence de Vasoudéva, commencèrent à raconter les diflérenis traits de leur histoire, récits .sacrés dont les Pourânas sont remplis.

VOYAGE DE CniCHN.A A VIDAKBHA.

V'êsanipâyana dit :

Cependant des émissaires, envoyés à la découverte, arrivèrent au palais du héros qui porte le Icliacra, palais semblable à celui d’un gardien du monde. D’après leurs rapports alarmants, Cricbna assembla en conseil les Vâdavas les plus expérimentés. Quand ils furent tous réunis, les émissaires répétèrent les nouvelles qu’ils avaient recueillies sur les mauvaises dispositions des rois voisins. • Djanârddana, dirent-ils, il y aura bientôt un ras-

• semblcment nombreux de souverains : les rois do diverses contrées se

• dirigent en toute bâte vers Coundina *, d’après les conseils du fds du

• prince Rhodja * qui règne en cette ville. On met en avant un prétexte appa- ■ rent, on répand parmi le peuple que la célèbre Roukmiui, sœur de Rouk-

• min, va faire choix d’un époux*. Ainsi les rois les plus fameux arrivent

• de tout côté avec une suite considérable. Yâdavas, c’est dans trois jours

• que doit avoir lieu le mariage de cette princesse qui e.st la plus belle

• des trois mondes, de celle (|ue .sa parure toute brillante d’or a fait nommer « Htiulirnitti. On y verra arriver par milliers sur des éléphants , sur des chevaux

• ou des chars, ces grands princes qui ont l’orgueil du lion et du léopard,

• l’impétuosité de l’éléphant, ces princes guerriers, envieux les uns des

' lac nom de Coumliim retrouve dan» le mut moderne Comiavir. I<ei> poètes confondent celte ville avec Vidarbhà, qui doit cependant en élredwtinguéc, comme nous le verrons plus loin. Vidarbbâ avait ôté la rèsiAieitcc de \ idarblia, aïeul de Bbichmaca, qui fonda lui-mème (^tindina, sans doute à |>eu de distance, et laissa aux princes Kèsica et Uratha celte capitale qu'il venait de quitter. Voye», {>uur la généalogie dcces princes, la lecture xixvi, pag. i65, et la lecture r.xv. pag. ÂqB.

* Nous avons vu que le mot Bhmija est un nom de famille : on l'applique ici à Rliichmaca, et un peu plus bas a Ougraséiia.

* C'est la traduction du mot itrayo/nrara, lequel prouve que le choix de* princesses à celle époqueélait libre: c'est ce que l'on voit dans l'épisode de Nala. DamayanÜ y touche le vêlement du prince qu'elle choisit , cl place sur ses épaules une guirlande. Voyci les lois de Manou , lect. u, si. 90 et 91.

IIARIVANSA.

• autres. Promptement ra.sseml)lcs dans l’espérance de la victoire et entourés

• de troupes nombreuses, ils vont venir nous assiéger : les attendron.vnous

• paisiblement ici, pour être hors d’état de leur résister? Non, marchons

• en avant, fds d’Yadou. «

A ce discours, qui était connue un trait qu’on lui lançait au cœur, le chef des Yâdavas se mit en marche, accompagné de tons ses parents, forts, courageux et avides de combats, montés sur dos chars magnifiques, snperhes comme des dieux. A la tête d’une troupe nombreuse, Crlchna, qui est Ilari sur la terre, souriant avec majesté, brillait, son Ichacra dans une main, sa mas.sue dans l’antre. Les autres YAdavas suivaient le fils de Vasondéva sur des chars pareils à celui du .soleil, et retentissant du bruit de leurs clochettes.

Crichna , dont la présence est toujours rassurante, dit à Ougraséna : • Roi , « restez en ces lieux avec mon frère. 11 est de mauvais Kchatrlvas, aussi habiles » à faire le mal qu’à manier les armes, et qui , en notre absence, soulèveraient « la populace pour piller cette ville. Ils se trouvent au joiird’hui contenus par la « peur, tous ces nii.sérables attachés à la fortune de Djarâsandha ; et cependant

• ils sont ici aussi heureux (juc les immortels dans le séjour des dieux. » A ce discours, le glorieux prince Bhodja dit à Crlchna d’un ton affectueux, et doux comme l’ambroisie : «Crichna, héros magnanime et bienfaiteur des Yûda-

• vas , daigne éconter ce que je veux te dire aujourd’hui. Puissant vainqueur,

• sans toi nous ne pouvons compter sur le bonheur, ni dans cette ville, ni

• dans toute la province : loin de toi, nous re.ssemblons aux habitantes du « gynécée privées de leur seigneur. Commandés par toi et placés sous l’abri " de ton bras, nous ne craignons aucun de ces princes, .seraient-ils même " secondés par Indra. O toi qui fais notre orgueil et notre force, en quelque

• lieu que tu ailles pour chercher la victoire, nous te suivrons avec con-

• fiance. » Le fils de Dévaki accueillit en souriant le discours du roi : « Jac- ■ complirai, lui dit-il, tout ce que vous pouvez souhaiter. »

Il (ht , et son char l’emporta rapidement. Crlchna arriva au pays de Bhichmaca au moment où le soleil rougis.sait l’horizon. Comme on le lui avait dit, les rois se réunissaient et formaient une e.spèce de camp, et la terre parals- .salt couverte de leurs tentes. Kn voyant de loin le théâtre où se développaient déjà leurs Intentions guerrières, le héros fut enflammé de courroux; et pour leur imposer par .sa splendeur meme, il appela dans sa pensée l’an-

tique et puissant fils de Vinatâ. Aussitôt Garouda répondit à cet appel : sous une forme invisible il arriva près de Késava. Cependant le vent de ses ailes avait agité l’air si violemment, que tous les mortels tremblants s’étaient jetés par terre, et dans cette posture se roulaient comme les reptiles. Cricbna était resté tel qu’un roc immobile devant ces hommes prosternés, et avait reconnu au seul vent de ses ailes le roi des oiseaux. En clfct il l’aperçoit bientôt à ses côtés, ce Garouda, orné d’une guirlande divine, ébranlant la terre qui frémit sous l’air battu vivement par les deux armes terribles attachées sur son dos et qui s’agitent comme deux serpents , ce Garouda , qui vient appuyer sa tête respectueuse sur la main de Viebnou, qui foule de ses pieds le grand serpent jaune, qui, couvert de plumes dorées, ressemble à une montagne riche en métaux, ce Garouda qui jadis a ravi l’ambroisie *, qui est l’ennemi mortel des serpents, la terreur des Dêtyas, l’étendard et la monture de Viebnou. Le vainqueur de Madbou, voyant près de lui cet être merveilleux, ce compagnon allé, qui partage scs dangers cl lui sert de drapeau, témoigne sa joie, et dit d’une voix forte ; « Bonne arrivée, noble oiseau, exterminateur « des Asouras, enfant de Vinatâ ! Salut, ami de Késava ! O toi dont les ailes « me servent de char, dlrlgc-toi vers la demeure de Kêsica. Je m’y rends au- « jourd’hui; nous irons voir ensuite la cérémonie du mariage, et cet im- « mense ras.scmblemcnt de princes illustres qui arrivent sur des éléphants,

" des chevaux et des chars. »

Ainsi parla le grand Cricbna au vaillant fils de Vinatâ, son fidèle compagnon; et bientôt après il arriva avec les guerriers Yâdavas à la ville du généreux Kêsica. En apprenant que Cricbna, le fils de Dévakî, était â Vidarbhâ^ tous les Kebatriyas, forts sous les armes et pui.ssants par leurs soldats, accoururent près de lui, témoignant la plus haute sati.sfaction.

En même temps le prince Kêsica, l’âme véritablement contente, s’apprêtait à renijillr envers Cricbna les devoirs de la politcs.se. Il lui offrit les présents de Yargha cl l’eau de Yàtchamana Après lui avoir rendu ces honneurs

* Voyez Ifcl. xi.iv, noie a6.

* Voyez plus haut la note a. C’était le nom «l’une province et d’une ville dans ce qu’on appelle aujounl’liui le Bùrar propre, fiependant on croit reconnaître ce nom dans celui d’un district voisin, appelé Dciler. Des traditions lo-

cales assurent même que la ville nommée Bédercsi l'ancienne Vidarblià ou Vidarbhanagara.

* Voyez lect. xiv, not. a i , p. 70.

’ Cérémonie qui consiste à prendre dans le creux de sa main de l’eau dont on se rince la liouclie et que l'on rejette aussitôt.

IIARIVANSA.

accoutumes, il l'introduisit dans un quartier particulier appelé swapoura, où il lui assigna un palais digne des dieux. L'augu.ste Criclina y fut reçu avec sa suite, comme Siva l’est sur le Kèlésa ', et l'on fournit avec magnificence au jeune frère de Vàsava ®, des mets, des boissons, des bijoux, tout ce qu’il pouvait désirer. Crichna accepta avec plaisir l'hospitalité qui lui était offerte et les marques de respect que lui prodiguait Késica d’un cœur si généreux.

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