SALLE DU CONSEIL
Yêsampâyana dit :
Crichna rendit aussi à Garouda les honneurs qu’il méritait : il lui adressa des paroles d'amitié, et lui permit de retourner dans sa demeure. Aussitôt l’oiseau céleste, saluant Djanarddana, s'éleva dans les airs, et s’en alla. L’empire des poissons , la mer fut troublée du vent de ses ailes. Garouda se rendit avec rapidité vers l'océan oriental. Il avait dit À Crichna en partant : « Quand le moment d'agir reviendra, je serai près de vous. •
Le dieu revit avec plaisir son vieux père Anacadoundoubhi , le roi Ougraséna, Ëaladcva, Sâtyaki, Câsya-Sàndîpani *, Brahmagârgya \ et les autres vieillards Yrichnis, Bhodjas, Andhacas et Dasârhas : il leur distribua les plus belles pierreries que le sort des combats avait mises entre ses mains. Tous les ennemis de BrabmA avaient succombé, et avec Crichna triomphaient les Yrichnis et les Andhacas. L’invincible Késava venait de poser les armes. • Honorons le héros digne de tous nos hommages, le guerrier ■ puissant, dont les oreilles sont ornées de riches brillants. » C’est ainsi que chantait dans les rues et sur les places de Dvvâravati le barde populaire 3.
Djanarddana rendit les premiers hommages à Sândîpani : aussi modeste que généreux, il salua le roi des Vrichnis, Ougraséna. Ensuite il s’inclina avec respect devant son père, dont les yeux étaient remplis de douces larmes , et dont le cœur palpitait de joie : puis il parla avec amitié à Râma et aux autres Yâdavas, les appelant tous par leur nom. AlorB, sous la présidence de Crichna , ceux-ci se placèrent sur des trônes divins , éblouissants des
Siva incarné. Dans la lecture suivante on dit que c’est ce personnage qui fit pour Crichna les diverses cérémonie* du $anicAra.
1 UUlricm.
Voyei lecture ixxxix.
1 Le pontife ordinaire de* YAdavas devait être uii Gargya. Une légende du Bhavichyatpouràna prétend que ce personnage était W dieu
feux de mille pierres précieuses. Le héros leur distribua les immenses trésors qu’il avait fait apporter par des esclaves. 11 avait voulu que tous les Yâdavas eussent leur part de ce riche butin. Il les avait fait assembler au son du tambour; et ils étaient venus siéger dans une salle * richement décorée, ornée d’arcades de pierres précieuses et de corail, et qui, remplie de ces chefs illustres, ressemblait à une caverne de la montagne occupée par les lions, rois des forêts. Govinda et Bâma tenaient les premières places au milieu de tous ces béros assis suivant leur mérite et leur âge. Élevé sur un siège tout resplendissant d’or, Crichna, saluant Ougraséna, s’était adressé en ces termes à l'assemblée.
ALLOCUTION DE NARADA.
Vèsampâyana dit :
« Grâce à la puissance de votre pénitence et de vos saintes austérités, le « fils de la Terre, Naraca, animé de l’esprit du péché, est tombé victime « de scs mauvaises pensées. Son gynécée, tout composé de vierges injus-
■ ternent ravies, respire, sauvé de l’esclavage; le mont Maniparwata a été
• enlevé et apporté en ces lieux. Un torrent de richesses est ouvert pour « vous, et d’après mon ordre des esclaves viennent le mettre h vos pieds. « Vous êtes les maîtres de toutes ces richesses. »
Crichna avait fini de parler; et les Bhodjas, les Yrichnis, les Andhacas, frémissant de joie, le saluent avec respect, et lui disent : «Noble fds de
■ Dévakî , ce que nous admirons le plus en toi, ce ne sont pas ces triomphes
■ si faciles pour ton bras, et si difficiles pour celui des dieux : c’est cette « générosité avec laquelle tu répands sur nous les trésors qui sont le
• fruit de tes victoires. *
En ce moment les épouses des Yâdavas entrèrent aussi dans la salle pour
* C'est cette salle, tabhA, dont il est question à U En de la cxiv* ^lecture.
voir Crichna : celaient Dévala sa mère, et ses sept épouses; c’était la belle Rohinî. Elles aperçurent sur des trônes magnifiques Crichna et le grand Râma, qui aussitôt accoururent au devant d’elles, et saluèrent avec respect, d’abord Rohinî, ensuite la divine Dévaki. Celle-ci, entre ses deux fils *, ressemblait à la mère des dieux, À Aditi placée entre Mitra et Varouna. Les deux héros s'approchèrent ensuite de la fille de Dévakî, que les hommes ont appelée Ecânansà1 2 *, vierge aimable et pieuse, mais terrible, qui à l’heure où le maître des Souras naissait pour donner un jour la mort à Cansa et à scs complices, apparaissait également au monde pour sauver Késava. Elle grandit, honorée dans la famille des Vrichnis, qui, suivant le désir de Crichna, la regardèrent comme une de leurs filles. De là le nom d’Écdnarisù *, que lui a décerné la reconnaissance des hommes sur la terre. Tous les Yâdavas sont remplis de vénération pour elle, parce que, revêtue d’une forme divine, elle a été la libératrice de Crichna. Mâdhava vient à elle comme un ami vient à une tendre amie : il la serre de son bras droit, Râma la presse également de son bras gauche, en l’embrassant avec amitié, et entrelacée dans les bras de ses deux frères, elle apparaît comme Lakchmî, assise dans le calice d'un lotus et tenant à sa main un lotus d’or. Les autres femmes la contemplent avec admiration; elles lui jettent, comme pour lui faire honneur, des fleurs de toute espèce, et de ces grains, ou mouillés ou frits, appelés lâdjâs 4; et ensuite elles se retirent dans leurs demeures.
Les Yâdavas s’approchent de Djanârddana pour lui adresser de plus près leurs hommages, et par leurs discours exaltent ses actions merveilleuses. Le héros reçoit ces hommages, il partage tous leurs transports de joie, et se trouve au milieu d'eux avec autant de plaisir que s’il était dans la société des
1 Balaràma était aussi le fil* de Dévaki , du
sein de laquelle il avait été transféré dan* le
sein de Rohinî , «fin d'éviter la colère de Cansa , ainsi que l'auteur le raconte dans la ui‘ lecture, tom I , pag. a 68.
1 Bcimna est un surnom de 1a déesse Câli , qui. comme nous l'avons vu dans la LU* lecture , s' était incarnée dans le sein d'Yasodà, et avait été sacrifiée à la place de Crichna. Par conséquent elle ne pouvait être que la fille adoptive de Dévaki. Il parait qu'elle n’avait pas été la victime de la fureur de Cansa , comme on
aurait pu le croire d'après les détails de cette lu* lecture.
* Ce mot appliqué à la déesse Câli ou Dourgâ, considérée comme représentant la nature , peot exprimer l'idée d'anifé ci de généralité dans et grand ensemble des êtres crées. Mais ici le sens de ce mot doit être restreint à une circonstance particulière : il me semble qu'il signifie que cette jeune vierge est regardée comme la fille de tous les Yâdavas en général, et qu’elle appartient à chacun deux en particulier.
* Voyet lect. auxvi. note îo.etlecl.cuxvi.
HAR1VANSA.
Dieux. Au moment où les Yâdavas étaient réunis avec Crichna, Nârada arrive dans l’assemblée, envoyé pr le roi du ciel. Reçu avec honneur par ces héros, il va toucher la main de Govinda, s'assied sur un trône magnifique, et s’adressant 8 aux Yâdavas assemblés :
« Sachez, leur dit-il, que je viens ici d’après la volonté d’Indra. Jai l’ordre « de vous rappeler, ô princes, tous les exploits par lesquels Késava, depuis
■ son enfance, a signalé son pouvoir. Cansa, fils d’Ûugraséna, était devenu
■ le tyran des Yâdavas, et l’insensé, jetant dans les fers son propre père, « le fils d’Ahouca, avait usurpé son trône. Fier du secours de Djaràsandha « son beau-père, ce misérable prince outrageait tous les Bhodjas, les » Vrichnis et les Andhacas. Le glorieux Vasoudéva osa prendre la défense
■ de ses parents; et ce fut par le moyen de son iils qu’il entreprit de venger
• Ougraséna. Mais pour sauver ce fils, qui n’était autre que l’antique vain- « queur de Madhou, il le fit élever au milieu des pasteurs dans un bois
• voisin de Mathourà. Là cet enfant commença à se distinguer pr mille
• actions merveilleuses. Les Sourasénas ont vu l’un de ces prodiges, et je « puis hardiment vous en parler ; Djanârddana donna la mort à une ter-
■ rible Ràkchasî, nommée Poùianâ *, qui avait pris la forme d’un oiseau
■ énorme, et qui , suspendue au-dessus du char où il était couché, lui pré-
• sentait son sein empoisonné. Oui, l'on a vu cette Ràkchasî sauvage, cette
• horrible et laide ûlle de Rali, expirer, mordue pr cet enfant : et comme
• s’il eût alors reçu une seconde fois la vie , il fut pour cette raison sur-
• nommé Adkokchadja 1.
« Un autre miracle de ce glorieux enfant fut de renverser un char, en « se jouant, avec l’orteil de son pied *. Comme il aimait à courir avec ses
• jeunes compagnons , on l’avait attaché à un mortier ; il l’entraîna avec lui , et " brisa deux ardjounas : d’où lui vint le nom de Dâmodara •. Un énorme
• serpent , rempli ' de force et de puissance , Càliya , habitait le lac d’Ya-
■ mounâ : le vaincre fut un jeu pour le Iils de Vasoudéva10. Aux yeux - d’Acroùra, ce héros apparut sous une forme divine dans le monde des
* Ce discours de Nârada est assez inutile, (&r il va leur rappeler des faits qu’ils connais* sent tous parfaitement.
* Voyez loin. I . lect. uni. pag. 278.
1 "l ftnort carra rntas Voyez
1 explication métaphysique que M. Wilson donne de ce mot
1 Voyez tara. I . lect lu. pag. 275.
• Voyez tom. I, lect lxiii, pag. 279.
14 Lect lui 11 , tom. 1, pag. 295.
CENT-CINQUANTE- HUITIÈME LECTURE. 151 « serpents dont il recevait les hommages u. Voyant les vaches tourmentées
■ par un vent glacé , il éleva et soutint pendant sept nuits le mont Govard-
■ dhana u. Toujours dans l’intention de sauver ces vaches dont il s’était
■ déclaré le protecteur, il tua un superbe Asoura, nommé Arichta, géant
■ terrible et déguisé en pasteur w. Un autre géant, Dûnava aussi redou- « table, appelé Dkènouca , tomba encore sous ses coups pour le salut de ces
■ mêmes vaches1*. Sounâman, à la tête d’une armée entière, était venu pour
■ le prendre : Crichna le mit en fuite en lui opposant des troupes de loups ,a. « Il se mit ensuite à parcourir les bois avec le Gis de Rohini sous l'habit
• de pasteur; et c’est là, dans le pays de Vradja, que Gansa, toujours fidèle
■ à sa haine, suscita contre lui un cheval vigoureux, armé de dents meur»
■ trières. Le petit-fils de Sodra sut dompter ce cheval et lui donna la mort
« Un robuste Dânava, émissaire du roi Cansa, et nommé Pralamba, fut
■ assommé d’un coup de poing par le vaillant fils de Rohinî 17 ; et ces deux
• enfants de Vasoudéva, semblables aux enfants des Dieux, grandirent, « initiés à la vie religieuse par les soins de l’illustre Richi Brahmagârgva , « qui, suivant les règles ordinaires, accomplit pour eux les diverses céré- « monies du sanscâra 1$.
• Arrivés à l’âge de la jeunesse, ils ressemblaient à deux fiers lionceaux « de l’Himâlaya. Pleins de force et de beauté, ils conduisaient les vaches « aux pâturages , entraînant tous les cœurs des jeunes bergères. Aucun des
• pasteurs placés sous les ordres de Nanda ne pouvait les égaler à la
• lutte et dans leurs jeux divers. Leur poitrine était large, leur âme géné-
• reuse , leur taille élancée comme la tige du sala 19.
• Cansa, en entendant les éloges que l’on faisait d’eux, conçut de l’in-
■ quiétude, et prit l’avis de ses conseillers. Il ne put réussir à s’emparer
• de Bala et de Késava. Alors, outré de colère, il fit charger de ces chaînes
• destinées aux voleurs Vasoudéva et ses parents, et les fit mettre dans
u Lect. lxxxu , tom. I, pag. 345-
I Lect. lxxit, tom. I, pag. 3ia.
II Lect. lxxyii, tom. I, pag. 3a5u Lect. lxix, tom. I, pag. 398.
* Cette histoire des loups est racontée, mais différemment, lect- uuv, tom. 1, pag. 381. Là, ce n est qu’une ruse de Crichna pour déterminer les pasteurs à changer d'habitation. Ici. c'est
une manière de se défendre contre les attaques de SounAman , frère de Cansa.
*’ Lect. lxxx, tom. I. pag. 338.
" Lect. lxx, tom. I. pag. 3 00.
" Voyc* ce mot dans le dictionnaire de M. Wilson, qui explique les dix cérémonie» ainsi désignées.
'* SKon m roi tu la (ldi très).
152 HAR1VÀNSÀ.
« la même prison que son propre père Ougraséna. Ànacadoundouhhi sup-
- porta longtemps cette peine. Can&a, en se portant à celte extrémité contre « son père, avait adressé une proclamation aux Soûrasénas, et en même « temps demandé l'appui de Djarâsandha, d'Àcriti et de Bhichmaca. À quel- « que temps de là il annonça une fête solennelle à Mathourâ en l’honneur
• de Siva. Alors, de divers pays, se rassemblèrent en cette ville des athlètes,
• des danseurs et des chanteurs habiles. Gansa , déployant en ce jour toute
• sa magnificence, fit élever un théâtre superbe par des artistes distingués :
• des milliers de loges étaient disposées pour les habitants de U ville et
• des provinces, et entourées de cet éclat que les astres ont dans le ciel. Cansa
• arriva dans cette salle décorée de toutes les richesses des rois Bhodjas,
• et se plaça sur son trône comme un dieu sur son char céleste. À la porte « du théâtre, ce prince, qui commandait à tant de héros, avait fait mettre « un éléphant armé de ses terribles défenses. Il savait que Râma et Crichna
• venaient d'arriver, aussi brillants que le soleil et la lune : il avait cherché
• un moyen de les accabler. Cette pensée de Râma et de Crichna avait « troublé son sommeil , et tel était l’expédient qu'il avait imaginé. En efTet
• les deux jeunes héros, avides de voir le spectacle, s'approchaient du
• théâtre ; mais ils y entrèrent comme des léopards dans un pâturage.
• Arrêtés à la porte même, ils tuent le superbe éléphant Couvalayâpida *®,
- massacrent la garde, pénètrent de vive force dans la salle, assomment
■ Tchânoura et Andhra ”, et donnent la mort au fils d’Ougraséna et à son
• jeune frère”. Voilà ce qu’a fait Késava, et ce que les dieux eux-mêmes
• n'auraient pu exécuter. Et quel autre que lui eût osé le tenter? Ce que » n’avaient pas essayé autrefois Prahlada , Bali , Sambara , le petit-fils de
■ Soûra a su l'accomplir pour vous-mêmes. Il a attaqué et vaincu Mou- « rou 33 et le Dêtya Fantchadjana * ; il a écrasé sous une grêle de pierres
■ Nisounda et sa suite ®. Le fils de la Terre, Naraca, a été puni par la
• mort du vol qu’il avait fait du pendant d’oreille d’Aditi Le ciel même « a été le témoin de la gloire de Crichna dans les luttes qu'il a soutenues « contre les Dieux. O nobles Yâdavas, exempts de crainte et d’inquiétude,
* Lect. lj xxv . tom. I, pag. 36a. ** Lect. exx, tom- 1, pag. 617.
11 Lect txxxvi, toro. I. pag. 366. ** Lect. lxxxix, tom. I, pag. 38o.
** Voyet ibui. p. 371. Le personnage qu'on ** Lect. exx, tom. I, pag. 5aa.
nomme ici /IwAmest MoucKtka. *' Lect. exx. tom. 1, pag 5a5.
CENT-CINQUANTE-NEUVIÈME LECTURE. 153 « délivres de vos ennemis el protégés par le bras de ce héros, occupez-
• vous de vos sacrifices, et renoncez à de frivoles rivalités. Le sage Crichna « a rempli dignement la sainte mission dont les dieux 1 avaient chargé. Je
• suis votre ami, et je désire votre bonheur : j’exaucerai sans relâche tous
• les vœux que vous pourrez former. Je suis à vous, et vous êtes à moi :
• je suis à votre disposition. Tel est le langage que je vous tiens au nom « d’Indra, qui ne fait plus qu’un avec Crichna : ce héros, vous dit-il, est « mon ami , et vous aussi , vous m’êtes chers. Où est l’honneur, là est U « fortune; où est la fortune, là est le respect. Le respect, la fortune et « l’honneur sont en Crichna. »