HISTOIRE DE B AN A : DISCOURS DE COUMBIIANDA
Djanamèdjaya dit :
Oui, pieux Brahmane, j’ai entendu ces récit», et je sais de plus que les œuvres du sage Crichna sont infinies. Mais il est un de ces hauts faits que tu m’as déjà cité, et dont je désire connaître les détails : c’est la défaite du grand Asoura BAna \ que protégeaient Siva lui-même, Càrtikéya et ses bandes guerrières 1 2, présentes dans ses états; Bâna, qui était l'aîné des cent fils du puissant Bali, élevant mille bras et autant d’armes menaçantes, défendu par d'innombrables satellites, géants redoutables pour leur force et leur habileté dans les arts magiques. Comment ce Bnna a-t-il été vaincu par le lils de Vasoudéva? Malgré sa colère et son ardeur de combattre, comment a-t-il été épargné par son rival?
Yêsampâyana dit :
O roi , je te dirai comment BAna dans ce monde mortel fut pour le puissant Crichna un astre s malfaisant, et comment cependant le fils de Vasou-
1 De même que l’histoire de Vadjranâbha est devenue , comme nous t’avons dit , le sujet d’un drame indien intitulé PraJyoumnatitfjaya , celle de Bâna a aussi inspiré un poète dra-
matique, qui en a fait une composition en huit
actes, intitulée Madhoarâniroaddha. Voyez l’ouvrage de M. Wilson sur le théâtre indien.
* Ce» bandes guerrière* portent le nom de Pramâlkas . comme on le Terra dans la suite.
1 | graho mahdn. Ce n’est sans
déva, après avoir vaincu ce vaillant fils de Bali, cct ami de Roudra et de Scanda \ lui laissa la vie; comment Sancara 5 accorda à ce prince la faveur d’être attaché à sa personne et d’être le chef immortel d’une troupe de dieux •. Je te donnerai des détails sur le combat de Crichna et de Bâna, et sur la clémence du vainqueur. Je t’expliquerai comment cet Asoura devint le fils 7 d'un dieu, et quel fut le motif de cette grande querelle. Écoute donc tous ces détails.
Le fils de Bali avait vu Coumâra au milieu de ses exercices, et il était resté dans l'admiration de la beauté de ce dieu. Il conçut alors la pensée de se livrer aux rigueurs d’une sévère pénitence, dans la vue d’obtenir de Roudra la faveur de devenir son fils. Affaibli par ses austérités, il eut enfin le bonheur de plaire à Siva et à Outnâ son épouse; ce dieu, qu’on surnomme Sricantha 8, satisfait de ses bonnes dispositions, lui dit : « Choisis la faveur • que tu désires. * Bâna répondit au dieu des dieux ; ■ O vous qui vous « distinguez par vos trois yeux je demande à devenir le fils de votre divine « épouse. * • Ainsi soit fait, dit Sancara À Roudrânt l0, qu’il soit le frère puîné « de Cârtikéya ! La ville de Roudhira n, où naquit le dieu de la guerre, dont « le feu fut le premier berceau 1S, sera aussi la ville de Bâna; elle prendra le « nom de Sonitapoura l\ et se trouvera placée sous ma protection. Personne ■ ne pourra lutter contre la puissance de ce prince. *
doute qu’une comparaison de lu part du poète. Cependant certain» pauses, que le lecteur dis ling liera facilement, m’ont quelquefois donné à penser que cette légende de Bâna n’était peut-être qu’un conte astronomique.
‘ Nom de Cârtikéya. fil» de Siva et dieu de la guerre . appelé aussi C peindra.
* Nom du dieu Siva.
* Son titre fut ganapati , cUrf onlrr , mot synonyme do Gonésa , (ils de Siva. Bâna devint Maliàcàla , officier du palais de Siva , lequel est quelquefois confondu avec Nandin.
1 Je crois bien que le mot Jih est ici synony me de tervittur; nous l’avons déjà vu employé dans ce sens. Voyei lect. xxix . tom. I , pag. ia8. («pendant , quelques lignes plus bas , on dit que lUna devient le (ils de Roudràni.
* Ce mot signifie felicilatu gatiur. Je crois
qu’il doit être une allusion au dévouement de Siva , par lequel ce dieu avala le poison formé par le barattement de In mer, an risque dVn conserver à In gorge une marque noire , qui l'a bit surnommer NOacaniha.
* Siva est surnommé Trilotchana ou Trinayana ( Inoculai). .San» doute ce» trois yeux représentent le» trois mondes.
* Nom de l’épouse de Siva, lequel est aussi appelé Roudra.
" Les mots rotuihira et lomla signifient tous deux sang.
11 Voyos lect. in, tom. 1, pag. 17.
" Fr. Hamilton croit que Bâna habitait la contrée qui est dans le nord du Bengale, et qu'on nommait Matsyu, aujourd’hui le district de Dinajpour. Il dit que I on voit encore les ruines de Sonitapoura, appelé aussi par M. Wil-
En vertu de cet oracle, Bâna habitait la ville de Sonitapoura. 11 aspirait au royaume céleste, inquiétant sans cesse les dieux. Fier de sa force, agi' tant avec orgueil ses mille bras, sans penser à la puissance des ennemis qu’il attaquait, il tentait la fortune des armes. Pour lui plaire, Coumâra lui avait donné son étendard aussi brillant que le feu, et sa monture divine, le paon au plumage ardent comme la flamme. Personne, parmi les Dévas, les Gandharvas, les Yakclias et les serpents, ne pouvait résister dans le combat A l’influence du dieu des dieux. Protégé par Tryanibaca u, enflé d’orgueil, l’Asoura ne cherchait que l’occasion d'en venir aux mains. U se présente devant Siva, et, dans la posture du plus profond respect, le fils de Bali dit à celui dont l’étendard porte le symbole du taureau : « Déjà plus d’une fois « les Dévas, lesSàdhyas, les Marouts, ont été vaincus par moi, et avec votre
• secours mes troupes ont fait triompher l'orgueil de nos armes. Nos enne- « mis effrayes de leur défaite, désespérés par mes succès, se sont réfugiés
■ au plus haut du ciel, pour y trouver la tranquillité. Quant à moi, privé de « l’espoir de les combattre encore, je ne puis supporter la vie. Si la guerre
■ est impossible, à quoi servent ces mille bras? Oli ! dites-moi que je puis « encore combattre, car sans cet espoir, seigneur, je n’ai plus de bonheur à
■ espérer : daignez excuser ma franchise. •
Le dieu lui répondit en souriant : • Bùna, tes désirs seront satisfaits, et
• sache dans quel moment. Quand ce drapeau, élevé sur ton palais, se
■ trouvera abattu, alors l'heure du combat sera venue. • Tel fut le discours du dieu; et BAna s'abandonna plusieurs fois au rire de la joie. A genoux et le front baissé, il s’écria : • Ce n’est donc pas en vain que je porte ces « mille brasl Je pourrai donc vaincre le dieu aux mille yeux. * Et, le visage baigne de larmes do bonheur, sc prosternant cent fois devant Siva, il lui adressa les plus ferventes prières. Mahâdéva lui dit ; • Lève-toi, tu auras à
• soutenir une lutte digne de toi et de ta race, une lutte incomparable , où « tes bras développeront toute leur vigueur. • Ainsi parla le grand Tryam-
son Sorniponm. Ce dernier savant place l'empire (le flâna sur la côte de Coromandel , et il appdie sa capitale du nom de 1a déesse épouse de Siva. Drvicoita ou Cotavtpoara, surnommée encore Âgnèya et Cottvarcha. (La mère de BAna se nommait aussi Cottni ) Il est difficile de concilier ces deux opinions . à moins de supposer
deux princes du même nom , dont les aventures auront été confondues. On trouve encore une ville de Sonitnpoura sur les rives de la Godàvarl ; elle avait été la résidence du roi Moundja . et elle reçut ce nom parce que ce prince y périt avec une grande partie de son armée.
14 Nom de Siva.
baca à Bâna , qui se leva plein de joie en bénissant le dieu son protecteur, ce dieu puissant qui porte à son cou la trace noire du poison ■*.
Triomphant déjà en idée, le superbe Asoura rentra dans son palais, sur lequel flottait sa brillante bannière. A peine arrivé, il dit en riant à Coumbhânda : ■ Je te ferai part d’une bonne nouvelle. » A ces mots, le fidèle conseiller, pénétré de joie, demanda à son maître : « O roi, et quelle est
■ donc cette heureuse nouvelle que vous voulez me communiquer? Vos yeux
■ semblent briller d’espérance et de bonheur : vous me donnez le plus vif
■ désir de connaître ce qui vous est arrivé. Qu’avez-vous obtenu de la faveur « du dieu des dieux, et du grand Scanda? Expliquez-vous, seigneur. Indra,
- par la crainte que vous lui inspirerez, ira-t-il se réfugier dans le Pâtâla '•? « Est-ce là le triomphe que vous assure la protection de Siva et de Scanda ? « Le dieu qui porte le trident vous a-t-il promis l’empire des trois mondes?
- Les enfants de Diti seront-ils à l’abri de la terreur que leur cause Vichnou,
* forcés qu’ils sont, parla crainte de son tchacra, de sc cacher au sein des « Ilots? Seront-ils désormais libres de cette terreur qui les assiège à la vue ' de Vichnou portant dans sa main la massue et le cimeterre; et, sortant du « Pâtâla, les Asouras seront-ils, par la force de votre bras, installés dans la « demeure des dieux? Bali, votre père, vaincu et enchaîné par Vichnou, va-
• t-il, ô roi, être arraché au séjour des ondes pour être rétabli sur le trône? « Allons-nous revoir ce prince, noble dis de Virotchana, le front orné de la « couronne, et le sein paré d’une guirlande divine? Vainqueurs des habitants « du ciel , nous est-il donné de reprendre ces trois mondes qui furent autre-
- fois enlevés en trois pas 11 ? Ce Nârâyana, ce fier conquérant, qui remplit
* les airs des éclats sonores de sa conque orgueilleuse, est-il destiné à de-
■ venir notre prisonnier? La faveur du dieu qui porte le signe du taureau » sur son étendard est-elle pour vous tellement prononcée qu’avec raison » votre cœur batte de joie , et que vos yeux se remplissent de larmes? Enfin
• la bonté d’iswara '• et la sagesse de Cârtikéya vous assurent-elles la domi- « nation universelle ? *
Ainsi parla Coumbhânda. Bâna, excité par ces paroles, et tout frémissant de plaisir, lui répondit: ■Fatigué de mon inaction, je me suis adressé à
“ Voyez plus haut la note 7. pag. 190. On la verra plus loin avec plus de
M Les régions inférieures- * détails.
" Voye* celle histoire, lecture lu, tara. 1, “ Nom de Siva.
* Mahâdéva, À celui qui porte avec orgueil Tare Pinftca ,9. Je lui ai exposé « le désir que j'avais d’éprouver la fortune des combats, et l’ai prié d’exaucer « le plus ardent de mes vœux. Le divin Ilara w, si terrible pour ses ennemis, « a bien voulu m’adresser un long discours, et n’a pas dédaigné de me sou-
■ rire : Avant qu’il soit peu, m’a-t-il dit, tu obtiendras l’objet de tes désirs. - Quand tu verras tomber ta bannière sur laquelle est l’image d’un paon sl,
■ alors tu sauras que le moment du combat est arrivé. O fils de Diti, ce » combat sera long et terrible. Comblé de joie, je me suis prosterné devant « le dieu qui porte un taureau sur son étendard, et je suis venu auprès de « toi. • «Prince, dit Coumbhânda, il me semble que cette parole n’est pas
■ d’un bon augure. •
Ils parlaient ensemble, quand le drapeau élevé sur le palais tomba tout à coup, frappé par la foudre d’Indra. L’Asoura, en voyant tomber sa bannière, est transporté de joie, et reconnaît le signal du combat. En ce moment le sol frémit, ébranlé par le tonnerre; on entend sur la terre les miaulements d’un chat invisible 21 ; Vâsava, le roi des dieux, fait pleuvoir une pluie de sang sur Sonitapoura. Une grande comète, heurtant le soleil, descend ensuite sur la terre. L’astre du jour, s’éloignant de sa route, se jette du côté de Bharanî13 qu’il inquiète. Des milliers de nuages sanglants s'abattent sur les arbres consacrés *\ et des étoiles menaçantes traversent le ciel. Ràhou ** dévore le soleil au moment de PAparwan *. L’ouragan se précipite sur le monde, dont il semble annoncer la lin. Dlioumakétou v envahit le midi. Les vents soufflent à la fois des divers points de l'horizon. Un brouil-
" Voyet lecture cxlvii, note * Nom de Si vu
u Le pion était l'oiseau de prédilection de Càrtikéya, qui en avait fait sa monture.
” Je n’ai trouvé que ce sens singulier pour
oe ver* : çîT qTïSfr
sTïïïT rf L’ animal qui guette et détruit la
souri* est bien ici l'image naturelle de l'ennemi secret qui menace Béna.
u Constellation. Voyet lect. lxxix, note 12. M Ces arbres consacrés portent le nom de tchétyavrikcha , ou tchityadrouma. Ce sont de*
arbres, tels que le figurer, qui croissent dans un village ou aux environs, et pour lesquels on u une grande vénération.
u L'éclipse personnifiée. Voyet IccL lxxix, noie 17.
'* Voyet ibid.. note 16.
17 Dlioumakétou , ou simplement K clou , est le nœud descendant. La mythologie rapporte que Hibou est la tête , et Kétou la queue du serpent qui avait goûté de l’Amnta, et que Vichnou coupa en deux morceaux. L'astronomie en fait deux planètes. Voyet Recherches asiatiques , tom. IL
lard épais a couvert le soleil, et Ton n’aperçoit qu’un disque as revêtu des trois couleurs de l’éclair, au fond noir, au bord rouge et blanc. Angâraca 39 s’écarte de son chemin pour aller effrayer les nymphes Criticâs et semble menacer l’étoile qui a présidé à la naissance de Bâna. Un arbre sacre 31, distingué par ses mille branches et honoré par les vierges Asouras, tombe à terre subitement.
On venait rapporter à Bâna tous ces prodiges effrayants; et lui, égaré par son orgueil, refusait de voir la vérité. Mais le sage Coumbhânda ne prévoyait que trop bien l’avenir, et dans sa crainte ce ministre de Bâna peasait à toutes les fautes que son maître avait commises. «Tous ces signes, lui
• disait-il, ne sont pas heureux, et je ne doute pas qu’ils ne présagent la
• ruine de votre trône. Et nous, ministres et sujets, nous partageons le sort « d’un prince aveugle et imprudent. • « Allons I s'écriait Bâna , entraîné par « son fol orgueil, que l’étendard d’Indra soit abattu, et que ce dieu tombe, « victime de sa présomption! * Enivré par la faveur du dieu des dieux, il se croit déjà vainqueur, le malheureux, et il court à sa perte. Il demande à grands cris le combat, et, pour faire mieux éclater sa joie, il donne un grand festin où sont admis les Dêtyas et leurs femmes.
Cependant Coumbhânda, toujours pensif, se promenait dans le palais, et envisageait cet avenir que lui annonçaient de si tristes présages. « Un roi
■ imprudent et insensé, gâté par la fortune, veut tenter le sort des combats, « et ne pense pas aux maux qui le menacent. L’apparition de tous ces pro- « diges ne sera pas vaine. Je voudrais bien que mes craintes ne fussent « qu’imaginaires. La présence de Siva et de Cârtikéya en ces beux n’est peut- « être pour nous qu’un malheur; et je tremble qu’elle ne soit l’occasion de
■ notre ruine. Pourvu encore que le malheur que je redoute ne menace « que notre fortune et respecte nos jours! Oui, cette disgrâce me semble « inévitable. Tous les Dânavas partagent la folie de leur prince. Sans doute
• le maître de la terre, celui qui a créé les Dévas et les Dânavas, celui qu’on « appelle Bhava habite cette ville avec Cârtikéya, son fils bien-aimé; c sans doute Bâna a toujours possédé l’affection de Bhava ; mais le malbeu-
" trtvamaparigho. Voyez
pour ce mot parighn U lecture lxxix. note 1 3 , et la lecture clxii , note 10.
** Ceat U planète de Mars
** Voyez ni* lecture, note a5, pag. 17.
** C'est-à-dire un Ichctyavnkcha. Voy. plu* hant, note a3.
M Surnom de Siva-
• reux, dans l’excès de son imprévoyance, lui a demandé une faveur qui
■ doit le mener au trépas. Il ne gagnera rien à ce combat qu'il désire. Si les
* amis de Yichnou, si Indra et les autres habitants du ciel obtiennent quel-
* que nouvel avantage, ils le devront k Bhava lui-même. Cependant qui
• peut résister à la force de Bhava et de Coumâra, combattant pour BânaP « Ah! l’oracle du dieu s’accomplira : il y aura un grand combat, mais ce
■ sera pour la perte de tous les Dètyas. *
Telles étaient les pensées du prudent Coumbh&nda : il songea dès lors à trouver quelque moyen de salut. Car il savait que ceux qui luttent contre les dieux, source de toute pureté, finissent toujours, comme Bali, par succomber.
MISSION DE TCHITRALEKHA.
Vèsaitipâyana dit :
Un jour Siva , sur les bords agréables d’une rivière, se livrait avec Dévî aux plus doux ébats. Autour d’eux des troupes d'Apsarâs et de Gandharvas les amusaient par leurs danses et leurs chants. Des fleurs de toutes les saisons embellissaient ces bois; le Pâridjôta et le SantAna 1 ornaient les bords de cette rivière et embaumaient les airs des parfums les plus suaves. Au son des flûtes, des guitares, des tambourins, les Apsarâs mêlaient leurs accents mélodieux. Elles remplissaient l’office des Soûtas et des Mâgadhas3, et célébraient le dieu des dieux, brillant de beauté, orné d’une guirlande de fleurs et vêtu d’une robe rouge. Elles charmaient enfin les oreilles et les yeux du bienfaisant Hara et d’Oumâ son épouse. Tchitralékhâ et les autres Apsarâs imitaient les gestes, les manières, tout l’extérieur de Dévî adressant en riant ses hommages à son époux. D’un autre côté les divins compagnons de Siva, ces sages, savants dans tous les secrets, prenaient aussi tous 1 Arbres célestes. — * Voye* lecture v. loin. I, pag. 3o.
l’apparence de Mahâdéva; et la scène que jouait Dévî avec Siva, chaque Apsarâ la répétait vis-à-vis de chacun de ces saints personnages. Les doux propos, les accents de plaisir retentissaient de tout côté, et Siva, charmé de ce spectacle, ressentait une joie incomparable 5.
En ce moment la princesse, fille de Bina et nommée Oackâ, aperçut sur les bords de la rivière les jeux de la déesse et de son époux. Elle vit Mahâdéva , brillant comme les douze Àdityas, et prenant pour plaire à Dévî toute espèce de formes. Aussitôt O uch à souhaita de ressembler à Pârwati : * Heu- « reuses, disait-elle, les femmes qui, près d’un époux qu'elles aiment, « peuvent ainsi se livrer au plaisir î > La déesse, fille d'IIimâlaya , connut la pensée d'Ouchâ, et elle lui adressa ces paroles, qui charmèrent l’esprit de la jeune princesse : « Ouchâ, bientôt tu goûteras avec un époux ces plaisirs
■ que je goûte moi-même avec le divin Siva. • A ces mots, Ouchâ, le regard tout confus, demanda d'un ton passionné : « Et quand viendra ce moment? • Pârwatî reprit en souriant : • Ouchâ, écoute mes paroles; voici comme tu
• connaîtras ton époux. La douzième nuit du mois de Vêsâkha \ il viendra
■ pendant ton sommeil te prouver son amour. * I-a fille du prince Dêtya s’éloigne avec sa suite, satisfaite de cette réponse.
La belle princesse et scs amies sc livraient à de joyeux chats et s'amusaient à se frapper mutuellement en cadence la paume de la main a. Auprès d’elle accouraient de jeunes vierges distinguées parmi les filles des Kinnaras, des Yakchas, des Nâgas , des Dêtyas ou parmi les Apsarâs. Elles disaient à Ouchâ :
■ Ton époux ne tardera pas à paraître; tel est l’oracle de Dévî, et cet oracle
■ ne sera pas trompeur. La déesse te prépare un mari distingué par sa beauté
• et sa naissance. • Ouchâ accueillait avec plaisir les paroles de ses amies : elle pensait en secret à la promesse que lui avait faite Pârwati, et se rappelait les jeux de la forêt, dont elle avait été le témoin. A la fin du jour la déesse disparut, et toutes scs compagnes partirent pour leurs demeures, les unes sur des chevaux, des chars ou des éléphants, les autres sur l’aile même des vents. La princesse rentra dans la ville avec son heureux cortège.
* I) est une danse . nommée tdsya , inventée, dit-on , par Pârwalî. et communiquée par cette déesse à Ouchâ. Elle consiste surtout en pantomimes. et est exécutée par des femmes, qui semblent glisser sans remuer tes pieds. Cest
peut-être » ce genre de danse qu’on fait ici allusion
* Avril-mai.
Cependant le mois de Yésâkha était arrivé : la douzième nuit du pakcha blanc °, Ouchâ était couchée dans son palais, et non loin d’elle était la troupe fidèle de ses compagnes. L'époux qui lui avait été désigné par l’oracle vint pendant son sommeil, et, triomphant de sa pudeur, la laissa éperdue, pleurant, toute sanglante. Elle se lève aussitôt; et son amie Tchitralékhà 7, on la voyant tremblante de peur, en entendant ses gémissements, lui dit avec tendresse : « Ouchâ, ne tremble pas; pourquoi t’affliger et te désea- « pérer? Petite-fille de Bali, dois-tu donc t'abandonner 4 1a crainte? O ma
* belle, ce n’est pas dans ta famille que l’on connaît la terreur. Rassure-toi, « ton père n’a-til pas la force de vaincre les dieux eux-mémes? Allons, du « courage ; ne t’afflige point. La crainte ne convient pas dans ce séjour. Plus ■ d’une fois l’époux de Satclii, le maître des Souras, sans avoir osé appro- « cher de nos murs, s’est vu terrassé par ton père. Telle est la frayeur que « le nom de Bàna inspire à tous ces dieux. Ton père n’est-il pas le plus
* grand des Asouras, le vaillant fils de Bali? •
Telles étaient les paroles qu’une amie adressait 4 Ouchâ; celle-ci lui expliqua en rougissant l’accident qui lui était arrivé pendant son sommeil. « Ainsi déshonorée, lui dit-elle, comment puis-je supporter la vie? Que « dirai-je à mon père, enuemi et vainqueur des dieux? J’ai soudlé la gloire « de notre illustre maison. Certes la mort est désormais pour moi préfé- « rable à la vie. Cet époux que je désirais , comment s’est-il présenté 4 moi ? « O sommeil aussi funeste que la plus pénible veille! En quel état il m’a « réduite! Désormais la vie m’est odieuse. Honte de ma famille, objet de « mépris, privée de tout espoir, pourrais-je tranquillement supporter la vue « îles femmes vertueuses? »
Ainsi gémissait la belle Ouchâ, au milieu de ses compagnes : ses yeux étaient baignés de larmes. Elle pleurait comme l’épouse qui vient de perdre son époux. Ses amies éperdues lui disaient : * Dans toute action, bonne ou
* mauvaise, il faut considérer l’intention; et la tienne n’a point été cout pable. Tu es la victime de la violence, et ta vertu ne souffre pas d’un acci- « dent survenu pendant le sommeil. Tu ne mérites en cette circonstance « aucun reproche, et dans ce monde mortel la faute commise pendant le
* Voycx lecture VIII, tom. I, pag. 4L à l'heure, et qui est appelée Râinà dans la
1 Je crois que cette Tchitralékhà est la fille clxxxvi' lecture; U faut la dûtinguer de l'Ap-
de Coumbhànila . dout il va être question tout sarà Tchitralékhà.
• sommeil n’eu est pas une. C'est ainsi que raisonnent les sages Ricliis, ins- « traits Hans la science du devoir. On appcdlc pécheresse sur la terre celle
• qui a failli par une de ces trois chbscs, Taine, la voix ou faction. Ton > âme n'est point entachée d'une souillure qui est involontaire. Comment ,
• pénitente et pieuse, sentirais-tu l'atteinte du péché?Si, de ta nature, bonne, « sage et pure, tu as été surprise pendant que tu étais endormie, tu n'as « manqué en rien au devoir. On nomme vicieuse celle dont Time fut cor- « rompue d'abord, et qui s'est ensuite souillée par l’action; mais toi, tu as
• ‘été vertueuse. Noble, belle, distinguée par tes austérités et ta sagesse, tu
• ne peux accuser que la fatalité, qu'il n'est pas possible de maîtriser. •
A ces raisonnements que fou adressait à la pauvre princesse, qui ne cessait de gémir et de verser des larmes, la hile de Coumbhânda ajoutait cette importante considération : « O ma belle amie ! oublie ton chagrin : tu es
• pure de toute faute. Je me rappelle bien le discours que t’a tenu Dévi ,
• en présence meme du grand Siva, lorsque tu lui demandais un époux;
• et toi-méme tu dois t*cn souvenir. Dans le mois de Vésâkha, t’a-t-ellc dit,
• la douzième nuit du pakcha blanc, le héros qui viendra dans ton palais, « même malgré tes pleurs, te prouver son amour, ce héros invincible sera « ton époux. La déesse a répondu au vœu de ton cœur; et son oracle a dû
• s’accomplir. Ainsi, pourquoi gémirais-tu, ô toi qui égales en beauté 1a
■ lune elle-même? • La charmante lille de Bâna sc rappela en effet la parole de Pârwatî, et elle commença à se consoler. « Oui, dit-elle, je me sou-
• viens de ce que la déesse m’a annoncé au milieu de scs jeux avec Siva. Ce
• quelle m’avait prédit vient de se réaliser dans mon palais. Mais comment
• connaître ce mari que l'épouse du maître du monde m’a indique? Voilà
• l’œuvre difficile. » La hile de Coumbhânda, sensée et remplie d’expérience, lui répondit : «Sans doute il n’est guère possible de deviner la « naissance, la gloire et les exploits de ce héros. Qun penses-tu toi-méme? « Par quel moyen nous serait-il permis de connaître ce voleur d'amour 1
• qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas, qui n'apparait que pendant le
• sommeil, qui s'introduit furtivement dans le gynécée, et vient.au milieu « des pleurs et de la violence, s’emparer de ta personne, ô charmante prin-
■ cesse? Certes, on ne saurait douter de la grandeur d’âme de celui qui,