INCENDIE ET INONDATION DU MONDE
Vêsampâyana dit :
Nârâyana, se soumettant aux exercices de l'yoga \ devient Vibhâvasou aux sept formes3; de ses rayons enflammés il dessèche les mers : ses chaleurs tarissent l’eau de l’océan , des rivières, des puits , des montagnes. Des milliers de crevasses se forment sur la surface de la terre, et il pompe et attire à lui du fond du Rasêtala5 toute l’humidité qu’il dévore. Enfin Pourouchottama ,
* Mot à mot, il reprend te deux yeux,
1 Ce mot yoga désigne ici l'application du souverain artiste i son œuvre: plus bas ce
même mot indiquera l'union de l'âme suprême
à la matière.
' FifcWwuoB est an des noms du feu. Les Indiens donnent au dieu du fieu sept langues ,
appelées, suivant M ColcbruoLe (Recherches
asiatiques, tom. VII, pag. 973), Prrtvaka, Am ha, Üuihaha, Sumvaha . Vivatia. Panvaka et Nivaha ou ^noatuAa. Cependant nous verrons. lecture ccxxu du Harivansa, que ces mêmes noms sont ceux des sept vents; ce que la signification et le genre masculin de ces mots m'avaient déjà fait soupçonner.
1 Le PàtÂla ou l'enfer est divisé en sept régions, dont le lUsàtala est la plus busse.
CENT-QUÀTRE-VINGT-QUINZIÈME LECTURE. 295 aux yeux de lotus , épuise toute cette fraîcheur que le souffle vital dépose au sein des êtres animés. Le même dieu se fait vent, et de son haleine il souille et agite le monde entier; les Souras et les autres créatures cessent de respirer ; ils tombent en dissolution ; leurs sens et leurs facultés diverses retournent aux principes dont ils sont formés : l’ichor*, l’odeur, le corps reviennent à la terre ; la langue , la saveur 5 , la graisse e , à l’eau ; la forme , l’œil , la digestion1, à la lumière; le tact, la respiration , l’action, à l’air8. Brûlés par les rayons du dieu, et soulevés par son souille , ces éléments quittent l’asile qui leur est particulier et se réunissent dans Hrichîkésa9, maître suprême de la nature. Ce mouvement imprimé à tout ce qui existe anime encore plus l’incendie : le feu terrible nommé samvarttaca dévore tout, les montagnes, les arbres, les bois, les plantes, les gazons, les demeures 10 des dieux, les villes, les ermitages sacrés, les temples u, enfin tout ce qui peut servir de refuge aux êtres.
Quand tous les mondes ont été réduits en cendres , le grand Hari se sert de l’eau pour les créer de nouveau. Ce puissant être, aux mille yeux, prend la forme immense d’un nuage noir, et arrose la terre d’une onde divine, de même qu’une libation de beurre arrose le feu du sacrifice. Cette eau douce, salutaire et comparable à un lait pur, couvre la terre, qui disparaît entièrement; partout règne une vaste mer, où la nature entière est engloutie, où tous les éléments sont confondus. Dans cette solitude où il n’y a plus ni soleil, ni air, ni éther, réside seul l'Etemel , qui a desséché, épuisé, agité, brûlé, consumé tous les êtres. Sous une forme merveilleuse ce dieu infiniment sage, ce maître savant dans l’art de Vyoga, s’unit à cette mer universelle : cette fusion mystérieuse [yoga) dure des milliers d'années, et
poûyam : tcüc est la correction du mss. bengali. Les mas. devanâgoris donnent à la place de ce mot | q roùpam, qui est un double emploi.
* {H ■ ëtç
’ fèPTFfT npfc»-
* Comparez avec ce passage les slocos 7b,
76, 77, et 78 de la 1” lecture des lois de Manou.
I Ce mol signifie matin des organes des sens.
" fëPïïRTPT vimânditi.
“ «ll'WHIM âyalanâni, littéralement aateb.
II La traduction littérale indiquerait que cette (orme est ou ancienne, ou chantée par les Pourdnat, (ft^'fUI pàrdna.
296 IIARIVANSA.
personne n’est en état de connaître celui qui est ainsi tout à la fois esprit et matière 15.
Djanamédjaya dit :
Et cependant je voudrais bien avoir quelques éclaircissements sur cette période de l'inondation universelle , sur la nature de cet être spirituel u s'entourant d’organes matériels, sur l’union (yoga ) de ces deux substances.
Vêsampêyana reprit :
Quelle est la durée de l'inondation? quelles règles s’impose lui-même le dieu à ce sujet? Voilà des questions auxquelles personne ne peut répondre : personne n’est dans sa confidence. Qui peut le voir, le connaître, parler de lui, si ce n’est lui-même? Divin Iswara , il fait apparaître le ciel, la terre et l’air, il montre bientôt aux regards étonnés le souverain Pradjâpati, le maître du monde et des Souras, l’aïeul des êtres, le possesseur des Vèdes, le grand Mouni donnant au sein du grand océan.
VISION DE MARCANDKYA.
Yêsampâyana dit:
Cependant au-dessus des ondes de cette mer universelle dort le puissant Hari, le divin Nàrâyana; celui qui est le Brahmane par excellence, l’être toujours exempt de passion, toujours inaltérable, daignait prendre naissance au sein de l’élément humide l, au milieu de ces vagues immenses qui l’en-
* ^4^1 r?t 1 ^Tfsf ! rasadjak. On «ait que le rom est
“ Poaroucfui. l'élément aqueux.
vironnaient d'une enveloppe ténébreuse et semblable à sa propre couleur1 * 3. Après un long sommeil, Pourouchottama voulut procéder au grand sacrifice, et pourvoir à l'accomplisse ment des autres devoirs spirituels. C'est alors qu’il tira de son propre corps les Brahmanes et Jcs prêtres necessaires pour ces œuvres solennelles. Ce premier qu’il créa, ce fut le Brahman *, ensuite l’Oudgatri et le SAmaga, le Hotri et l’Adwaryou : il forma le premier de sa bouche, et les autres de ses bras. Pour assister le Brahman , il produisit de son dos le Prastotri, le Sâmitra, le Varouna et le PratichthAtri ; de son ventre, le Pratihartri et le Potri; de ses cuisses, l'AdhvApaca et le Nechtri ; de ses mains, le vénérable Agnîdhra; de ses pieds, le GrAvan et l'Ounnctri. Ainsi le dieu, père du monde, créa les seize ofTiciers des cérémonies religieuses 4 ; et Pouroucha, non content d'être lui-même le sacrifice, voulut encore être les Vèdcs, les Védàngas, les Oupanichats, le culte tout entier.
Dans le temps que Hari était ainsi couché sur la mer universelle, il arriva un incident merveilleux, que je vais te raconter. Cet incident est l'apparition de Mârcandéya. Ce grand Mouni, déjà vieux de plusieurs milliers d’années, par un privilège spécial, voyagea dans le ventre du dieu; infatigable pèlerin, ce saint avait visité les saints ermitages, les Tirthas, les autels5, les pays, les royaumes et les villes diverses. Un instant MArcandéya, occupé de prières et de sacrifices, pieusement mortilié et livre aux exercices d'une rigoureuse pénitence, s’était laissé abuser par la divine magie qui l’enveloppait, et il était insensiblement, et sans s*cn apercevoir, sorti par la bouche de Hari. 11 commença à marcher sur cette mer immense, où partout il ne voyait que ténèbres. La crainte s’empara de lui , et il douta un instant de sa propre existence. Mais, rassura à la vue du dieu, il passa au sentiment de la plus vive surprise. 11 lui restait encore quelque crainte, et, placé au milieu de ces objets nouveaux pour lui, il s'abandonnait à la réflexion. « Suis-je bien éveillé? « se disait-il à lui-même, n’est-cc pas une erreur de mes sens ou de mon ea-
1 La couleur mystérieuse que Von donne à
dieu est le noir ; de là vient te nom de Crirhna.
* Ces fonctions de Brahman sont remplies
dans les occasions solennelles par un tlralimane instruit. Mais comme il est assez difficile d'en trouver un qui réunisse toutes les conditions
nécessaires, on le remplace par un paquet de
cinquante biins de coma, qui le représente.
* Il paraît que c'est surtout pour le sacrifice appelé Djyolichloma que l’on exige la présence de ces seize officiants,
* àyalandni. Ce soûl les lieux consacrés par les sacrifices.
« prit? Evidemment je me trouve dans une nature toute différente de celle
• que je connais. La vérité n'a pas cet aspect d’incohérence et de confusion.
• Je ne vois plus de lune, de soleil, d’air, de montagnes, de terre. Quel est « donc ce monde? » Ainsi se parlait Mârcandéya , et il voyait, étendu et dormant sur cette vaste mer, Pouroucha pareil à une haute montagne ou à un nuage gonflé de vapeurs, entouré de rayons qui brûlaient, de splendeurs qui éblouissaient , s’élevant du fond de l'abime au-dessus duquel il surnageait comme un large serpent.
Mârcandéya s'approchant du dieu, lui dit dans son étonnement : > Qui ■ es-tu? » et en même temps il rentra sans hésiter dans le ventre de Hari, où il fut favorisé d’une vision qui lui apparut comme une espèce de songe. Les voyages qu’il avait faits autrefois sur la terre, il les recommença dans le ventre du dieu, qui offrit à ses regards et à sa dévotion desTirthas, des autels, tels qu’il en avait vu dans scs anciennes excursions, des milliers de Brahmanes offrant des sacrifices et honorés par de riches présents : il y vit les quatre castes, fidèles chacune à son devoir, cl les quatre ordres de dévots, poursuivant chacun la route qui lui est indiquée. Le grand Mouni Mârcandéva employa cent mille ans à parcourir toute cette terre, sans trouver aucune limite dans le ventre de Hari. Enfln, un jour il sortit encore parla bouche du dieu, et aperçut un enfant endormi sur une branche de nyagrodha 4. En voyant cet enfant, brillant comme Àdilya, au sein de cette mer universelle , hérissée de glaçons , au milieu do ce monde désert et privé de tout être animé, il fut étonné, et se demandait comment il pouvait •vivre. Telle était la pensée du Mouni, seul et debout sur le bord des eaux : il n’avait encore rien vu de pareil, et cette divine magie l’épouvantait. Après avoir nagé sans relâche sur cette mer profonde, il sentit ses forces s’affaiblir. Enfin le dieu qu’on surnomme //n/ira1, Pourouchottama, qui s’était lui-même, par suite de l 'yoga, réduit à cet état d’enfance, dit à Mârcandéva d’une voix aussi éclatante que celle du tonnerre : • Sois tran- « quille, mon ami. Tu n’as rien à redouter. Approche-toi. O Mârcandéya, - tu es un Mouni bien connu pour la sagesse, et cependant tu te montres
• comme un enfant, abattu par la fatigue. *
Mârcandéya répondit : • Quel est celui qui m’adresse la parole pour m’in-
* Fictu indica. — ’ Surnoin donné à Yichnou, comme à lira h mi.
• sulter et mépriser ma pénitence? Quel est celui qui dédaigne ma vieillesse « qui a résisté à tant de milliers d’années? De pareils sentiments n’exis-
• tent pas chez les dieux. Brahmà lui-même, le maître de cet univers,
« daigne respecter un vieillard. Quel est donc l'insensé assez peu attaché à
• sa propre vie pour oser braver la mort en parlant sans respect à Mâr- « candéya , dont la pénitence a entouré la tête de rayons menaçants et re- « doutai >1 es? »
Ainsi parlait le Mouni emporté par la colère. Le dieu reprend la parole, et calme en ces termes son ressentiment: « Mon ami, je. suis l’auteur de
• toute lumière, Hrichîkésa, père et maître du monde : cest moi qui donne
• la vie, moi qui suis véritablement ancien. Pourquoi refuses-tu de t’ap- « proclier de moi? Jadis le Mouni Angiras, ton père *, voulant avoir des
■ enfants, m’engendra le premier par la vertu de sa pénitence. C'est moi
■ ensuite qui te donnai à lui : car tu étais en moi, 6 saint Maharchi, ô toi
■ dont les années sont incalculables, dont la tête est si vénérable et si ter-
• cible, et dont l’éclat ressemble à celui du feu. Et quel autre, à moins qu'il « ne fut comme toi formé de ma substance, pourrait m’apercevoir errant
■ sur cette mer universelle et me jouant dans les magiques détours de mon - yoga? ■
Ce fut alors que le grand Mârcaudéya, baissant la tète et prenant une posture respectueuse, laissa éclater toute sa joie : ses yeux s’ouvrireut d’adiniration; et ce vieillard, que le monde vénère avec de si grandes marques de respect, inclina lui-méme avec humilité son front devant le dieu. « O sei-
■ gneur, sccria-t-il, je désire connaître le secret de cette magic divine qui
■ te fait paraître sous la forme d’un enfant endormi au milieu des flots de « la mer universelle. En effet, quel nom te donner? Quel rôle remplis-tu
■ dans ce monde? Comment reconnaître en toi le premier des êtres, quand
• il n’existe plus rien? • Le dieu répondit :
« Je suis ISârâyana, ô Brahmane, la source de tous les êtres vivants, le « souverain créateur connue le destructeur suprême. Dans l’empire des « dieux, je suis Indra pour les saisons je suis l’année, comme pour les
* Je ne connais pas assra l’histoire de M»rcandéya pour essayer de donner 6a généalogie, et d’expliquer sa singulière existence. M. Wilson suppose qu‘ Angiras est un personnage astro-
nomique : (‘histoire de sa famille doit se ressentir de cette origine fabuleuse.
* Tout ce passage a quelque ressemblance avec la x* lecture du Bhagavad gttâ.
• années je suis Yyoaga. Je suis la réunion de tous les êtres vivants et des
• dieux. Parmi les serpents je suis Sécha, parmi les oiseaux, Garouda. J’ai « mille têtes et mille pieds, mille yeux, mille bras. Je suis Àditya, l’es*
• sence du sacrifice1*, le sacrifice des dieux, le feu du havya 11 ; je suis
• sur la terre, parmi ces Brahmanes mortifiés par la pénitence et purifiés par « l’épreuve de renaissances nombreuses, celui qu’on appelle yati ,a. En « moi se trouve le maître de la science , l’âme de tout ce qui frappe la vue, « le premier des Yogins, le terme fatal où aboutissent tous les êtres. Je suis
■ l’œuvre, l'action, la vie, le souffle qui anime les créatures sans participer
■ À leurs actions, la lumière, l’être éternel, sans commencement et sans fin, « le dieu infini, la matière ( pradhdna ) et celui qui la féconde (pouroucéa). « Je suis le devoir et la pénitence des dévots de chaque ordre; je suis le dieu
• à tête de cheval 15 qui réside dans la mer de lait 14 ; en moi est le juste, le r vrai ; je suis le seul Pradjâpati. Je suis le Sânkhya et l’Yoga 15, l’asile « suprême de celui qu’on appelle Tad l9. Je suis l’être vénérable, l’être par
■ excellence, le roi de l'instruction; en moi tu reconnais la lumière, l’air, la
■ terre, le ciel, l’eau et les mers, les étoiles, les dix points de l’horizon,
• l’année, la lune, le soleil, le nuage, la mer de lait, l’océan, le volcan17, le
• feu Samvarltaca 14 qui dévore l’eau comme le feu du sacrifice dévore l'ho-
■ locauste. Je suis l’être ancien, premier, suprême, source du passé, de « l’avenir et du présent; enfin ce que tu vois ou entends, ce que tu sens
■ dans ce monde, tout cela est de moi. Tout a été autrefois créé par moi,
• et je suis aujourd’hui la matrice d’une nouvelle création. O Mârcandcya, « d’âge en âge je produirai le monde entier : tout ce qui existe est la subs-
• tance du grand Tad. Toujours soumis aux règles du devoir, sois heureux,
• et continue dans mon ventre tes saints pèlerinages. Dans mon corps sont » contenus Brahmâ, les dieux et les Ilichis. Je réunis dans mon être im-
“ Noms de deux des dananas ou systèmes philosophiques.
" Le Bhngavnd-gltâ, vers la tin de U xtii* lecture, donne l'explication de ce même mol tad.
n Le texte dit : badavAmouAha. Vojei lecture XL», tom. I, pag. 31 A.
“ Voye* la lecture précédente.
yadjnapoumackah.
“ Voyetlect. il, tom. I, pag, 179, note 3o. 11 Voye* U vi* lecture des loi» de Manou.
11 Je crois que ce passage Tait allusion à la métamorphose du soleil en cheval. Yoy. tom. I, Icct. IX. Ou bien le poCHe rappelle k son lecteur ce cheval allégorique qui représente le sacrifice. *' Séjour ordinaire du dieu Vichnou.
« men.se ce qui est spirituel et matériel. Je suis la prière monosyllabique ,f\ • la prière composée de trois lettres; je suis l’hymne formé de trois \cr- « sets *°, et j’offre en moi l'assemblage merveilleux du Trivarga aï. »
Ce langage du dieu est celui que reproduisent les Pourânas. Aussitôt Hari aux mille formes, reprenant le grand Mârcandcya dans sa bouche, l’introduisit de nouveau dans son ventre , où le sage Mouni profita de la complaisance de l’éternel Hansa pour satisfaire sa curiosité. Cependant l’être inaltérable travaillait à diversifier ses formes; et ce maître souverain des êtres, le prudent Ilansa, se promenant lentement sur cette mer privée des rayons du soleil et de la lune , créait le monde et attendait la révolution des temps.