MORTIFICATIONS ET PENITENCES DES DIEUX
YésampÂyana dit :
Vichnou, modèle de sainteté, conçut le désir de se rendre dans la région divine qui s’étend vers le nord. Sur les coteaux de la montagne sacrée et fertile en métaux précieux, le dieu, à l'œil de lotus, au cœur plein de piété, se livra pendant dix mille ans, dans le Pouchcara même, aux rigueurs de la pénitence. Immobile sur un pied1, recueilli en lui-mème, celui dont sortit Brahmü procéda par les mortifications les plus pénibles à lu formation du monde. Soleil immortel, il resta pendant neuf mille ans, le corps tout couvert de cendres. Par un effet de sa puissance il donna l’existence aux corps célestes, et, poursuivant le cours de ses pénitences, ce premier des Brahmanes animé du véritable esprit de Xyoga, produisit le monde. Lune merveilleuse, il s’entoura de splendeur a, et, maître de sa pensée, habile dans la science de l 'yoga et dans celle du devoir, il arriva à la perfection de BraliinA \ Il ouvrit «on œil lumineux dans le ciel et dans l’espace qui sépare le ciel de la terre, et, couvert de formes variées, il compléta le système céleste.
Maître souverain, esprit mystérieux, il prit la forme d’un taureau, et, le pied droit levé *, jeûnant et recueilli, pendant neuf mille cent ans, il se montra fidèle aux règles sévères de l'yoga. Alors l’Air s’épaississant s’approcha du taureau, qui l’absorba, et le rendit par la bouche sous une ap-
Brahmâ est ici la malien* . c'est Dieu revêtu d’organes.
* Il t a un genre de péniteitcc qui consiste à tenir son bras élevé : n'csl-ce pas pnr analogie que l'auteur représente ici ce taureau avec son pied levé? Le pénitent qui s'astreint * cette austérité s'appelle (hinitihabthoa
’ pàdc*êàê*a.
1 Dans ce passage se trouve [c|^^ vichaya . dont nous avons cherché à donner le sens, tom. I, lect. i, pag. aa3, note 6.
’ 5rnÇTf T%k.*]4mrl J, c'est-à-dire que la lune matérielle se trouva créée; car
parence d’écume. Cette écume ainsi chassée par la respiration et imprégnée des qualités du grand esprit, sans être précisément ni liquide, ni solide, tomba sur la terre et pénétra dans l’eau *. Ensuite l'Air et l’Eau, agissant au sein de cette écume, lui donnèrent un mouvement qui la poussa vers le firmament où elle se soutint. Là cette même écume s’étend en vapeurs qui ne tiennent ni de l’état liquide, ni de l’état solide, et ressemblent à ces nuages foncés qu'amène avec soi l’aurore. C’est ainsi que l’Air, de sa nature libre et indépendant, subit pendant mille ans les épreuves d’une rude pénitence pour arriver à se revêtir d’une forme de Brahmà.
Le Ecu , sous l’apparence d’un pénitent à l'épaisse djatû, au vêtement d’écorce, continua ses austérités pendant trois mille et un ans, dans le Pouchcara , se nourrissant de feuilles et observant le silence. De sa splendeur naquit ce grand fanal , qui brille dans le Svvarga , et dont la lumière dissipe au loin les ténèbres. Tel est dans le ciel l'eflct de la pénitence du feu de Bralimâ destiné à éclairer tous les êtres et même à constituer les mondes. Les ténèbres régnaient sur la terre, séjour des humains. Le soleil, foyer merveilleux de lumière, lança les rayons qui donnèrent la vie à tous les êtres mortels. Le Brahmane et lui, ce sont là deux sources de lumière, fortifiées par lyw/a. Les ténèbres sont puissantes pendant la nuit, mais dans le jour elles cèdent à l'influence de ce couple brillant '. Eclatant et libre, ami des fleurs et escorté des Yakchas, le génie du feu poursuit sa pénitence au milieu des Pouchcaras, animé par l’amour du devoir et absorbé dans la méditation. Ix*s années qu’il passe dans cette sainte occupation sont aussi nombreuses que les pluies qui, du sommet du Mahendra , descendent sur la terre. A genoux sur le sol, il tient ses regards fixés vers le ciel, et durant mille ans ses yeux sont restés fixes. Il s’en échappe mille et mille rayons lumineux, qui vont s’attacher au soleil parvenu au milieu de sa course, et le couronner de leurs lueurs étincelantes, comme les éclairs ceignent le nuage de leurs flamboyantes clartés. Quand l'œuvre de ce monde aux formes si diverses est achevée, ou quand
Le dictionnaire donne
au i»Ot c(TT^ féminin le sens de jarre, ou vaie à contenir de Veau. Il faut comprendre
ici que c'est la terre qui est le rtveptacle Je l'eau.
* Comme le soleil dissipe les ténèbre* de la nuit . le Brahmane dissipe celles de l'esprit
la fin des âges est arrivée, ce feu devenu dévorant se précipite sur U terre, où sa pénitence se prolonge pendant mille ans.
Cependant Couvera descend sur le sommet du Mérou, et ce dieu que les Yakchas accompagnent et qui se fait porter sur les épaules des hommes*, ce dieu qui se plaît aux jeux des Apsarâs, et allume le feu des désirs, maintenant commando à ses sens et donne l’exemple de la patience et de la mortification. Mais le chef de toute pénitence, c’est Vichnou , dont rien ne saurait ralentir le zèle ; et dans les trois mondes il n'est personne qui , sous ce rapport, puisse lui être comparé. Le roi des serpents, Vâsouki aux têtes nombreuses, se soumet au silence, travaille à subjuguer ses sens et pratique aussi de pénibles austérités. Le puissant et vertueux Sécha . serpent d’une origine céleste, s’élève sur un arbre, et, animé d’un saint zèle, y reste suspendu, la tète baissée. De ses langues découle un noir poison que fournissent tous ses membres : pendant mille ans il demeure en cette posture, jeûnant et se mortifiant. Le poison qu’il distille brûle le monde, et le désole. Ce n’est pas seulement sur la race des serpents qu’il se répand, c’est encore sur tous les êtres animés et inanimés. Le mal s’accroît de ses propres ravages, et une chaleur dévorante consume les membres du premier auteur de ce fléau. C’est en vain que le grand Brahmâ, pour le bonheur du monde, lui donne un montra salutaire, et composé de lettres divines, (iarouda, les ailes étendues, les serres et la crête pendantes, durant mille ans, reste immobile au-dessus de la terre. La terre voit dessécher ses plantes et pâlir les feuilles de ses arbres. Tel est le sort de tous les êtres vivants soit dans ce inonde, soit dans le séjour des dieux. Les champs sont couverts de serpents, comme le ciel est chargé d’étoiles.
Indra, au moment de l’hiver, seul, humble et pieux, se plonge dans l’eau du Pouchcara, et des poissons caressent sa chevelure. Prithivî, au corps élancé, À l'âme recueillie, au cœur échauffe par la dévotion, tenant son bras droit élevé, pendant mille cent et un ans, se livre aux saints exercices de la pénitence, jeûnant, méditant et s'unissant par la pensée à l’être divin. Elle sc trouve supportée par le dieu qui est la matrice de Brahmâ, qui n’a ni commencement ni fin, et qui se conGne dans la matière, par Vichnou, esprit suprême et mystérieux, être dépouillé de formes exté-
7 Voyez Nouveau Jourual Asiatique, □* 8, pag. 665-
rieures, brillant pendant le jour, et subsistant toujours durant la nuit, trésor de vérité , de sagesse et de bienfaisance. Le bras du dieu qui soutient la terre semble se ^confondre avec elle, brillant au milieu de la nuit comme un soleil, ornement du ciel, couvrant les domaines* de la lune, et remplissant les voies des planètes et des étoiles. L'ombre de ce bras droit de Vichnou qui porte Prithivî s’étend jusqu’au disque de Soma, qu’elle pénètre et remplit. La terre privée jusqu’alors d’un principe fécondant®, en reçoit un qui assure sa durée ; Vichnou, qui la tient embrassée, poursuit le cours de ses pénitences, et cependant, sous cette influence divine, Prithivî, desséchée par les rayons du soleil, sentait ses pieds défaillir, et s’enfonçant tristement dans l’eau , clic s’en trouvait tout enveloppée, comme elle le sera â la fin des âges.
Au milieu des rayons du soleil brille la grande rivière, coulant à travers le cristal et l’or. Son éclat est égal â celui de l’astre du jour. D’abord enfermée dans le disque resplendissant, la déesse n’apparaît point à l’œil; mais bientôt, se dégageant de ce foyer étincelant, elle s’élance, elle se précipite en torrents impétueux. On la reconnaît pour la céleste Gangâ à ses rives ombragées, à ses arbres odorants, À ses lotus suaves. L’or compose son collier, le cristal sa ceinture , le pollen du lotus ses parfums , les oies sauvages ses boucles d’oreille, les lotus noirs ses cheveux, les fleurs sa parure. Elle marche comme une femme éclatante de beauté, et arrive dans le Pouchcara, remplie d’une sainte ardeur, et disposée, comme Tchandra , à faire le bonheur des mondes.
Saraswatî , dont la voix claire et sonore fait entendre des chants divins, s’avance à pas lents sur le sommet du grand Mandara. Elle lit les quatre Vides qui se soutiennent sur leurs quatre pâdas , le Rig, l’Yadjour, le Sàma, prononcés avec tout l’art de la sikckd 10. Les Richis, qui brillent comme des feux et brôlent leurs péchés par l'ardeur de leur pénitence, les collines de la montagne aux beaux coteaux 11 répètent ces sons merveilleux , et tous les êtres écoutent avec respect ces accents que promène par tout le monde l’invisible Mandara. Quand le moment du repos est venu, la déesse se tut,
1 vichaya.
urajr aliiupi.
* Voycat ton». 1, lect. xx, pag. 91 , note 4-
" Il me semble que ce mol toupanwa se rapporte au mont Mandera. Suivant l’Agni-pourliia , le Mandara est la branche occidentale du Mérou-
et ne prononça plus aucune de ces paroles pieuses. Tous les êtres aussi se turent, et n’élevèrent plus la parole. Saraswati, saintement occupée de 1 yoga , eut pitié des êtres ; elle parla , et fit entendre sa voix. Alors de tout côté il lui fut répondu par des chants dirigés avec art.
Les Âdityas, les Vasous, les Roudras, les Marouts, les Aswins, distingués par la djald, vêtus d’écorce et ceints de moundja **, les Gandharvas, les Kinnaras, les serpents, les eaux, les insectes, les oiseaux et les reptiles, tous enfin, au sein des Pouchcaras, se recueillent avec sagesse, et dessèchent leur corps au milieu des efforts d'une pénitence rigoureuse.
Dieu, sous la lormc de Vichnou, devient 1/oym par excellence et le défenseur de tous les êtres auxquels il se mêle. Ensuite se doublant luimême, il se livre dans le Pouchcara à mille jeux amoureux, brillant comme le feu qu’enveloppe la fumée. Une flamme, née de son manas, pour échauffer la terre, remplit un disque large de dix yodjanas. Les rayons étincelants qui en jaillissent ressemblent à un foyer brûlant, et alimenté de feuilles sèches. L'œil n’en pouvait pas plus soutenir l’éclat que celui du soleil : telle était la force de cette flamme , comparable à ces feux que le prêtre allume au moment du sacrifice. Cette flamme ne fit qu’augmenter, s’enveloppant de tourbillons de fumée, tout le temps que Vichnou resta occupé de scs exercices religieux. De la cendre ce dieu fit une houle, dont il sortit lui-même sous la forme d’un serpent à cent corps, nommé lldldhaca et alors sur ce feu merveilleux, né de la même substance que luimême . et toujours croissant en ardeurs dévorantes, Bâlâhaca, pour le bien du monde, versait une onde heureusement rafraîchissante. Cependant, honoré par la troupe des Siddlias, le premier des yogins, au milieu du Pouchcara, continuait sa pénitence, recueillant son âme en lui-même, contenant ses pieds et tous ses membres, fixant son manas dans sa tête, immobile et silencieux. Or, ce genre de mortification , observé avec foi et constance, convient à tous les êtres et pour ce monde et pour l’autre.
Les Détyas, qui déjà avaient été vaincus par Vichnou, sc rassemblèrent aussi en brandissant leurs armes, et se mirent à l'abri dans des villes de formes diverses et d’une nature magique. Ces robustes géants voulurent avec
11 l,e ittQuiuiju ( Mtocharum manja) sert à “ Bâhihaca semble être ici le nuage person former la ceinture du Brahmane. Xoyei lots de nifié. Au reste toute cette cosmogonie est rem- Manou, iect. il, si. 4?. plie de contradictions.
H es débris de montagnes éteindre ces flammes prodigieuses; meme, orgueilleux de leur force, et recourant à leur science magique, ils se changent en nuages, et retombent en pluie sur ce feu ainsi doublement attaqué. Mais les rayons du dieu dévorent ces milliers de rochers avec autant de rapidité que le soleil, à la fin des âges, consume les êtres. Les Dêtyas , malgré leur magie, ne peuvent pas plus soutenir ce feu qui s’élève jusqua leur visage, que le ciel ne soutient l’ardeur de l’astre du jour, quand il s’élance des portes de l’Orient. Ils s’épuisent en vains efforts; abattus, découragés, ils s’en vont tomber sur le sommet du Gandhamâdana. Enfin ce feu de Vichnou, se précipitant dans le monde avec la rapidité de l'éclair, va dans les airs briller les Dêtyas. Quant au serpent Bâlàhaca, comme un nuage chargé de pluie, il envoie sur la terre une onde abondante, et, plein de respect pour la race des Brahmanes qui l’appellent par leurs montras, il accorde à leurs vœux une eau bienfaisante.