‹ Harmonies de la natureChapitre 10 sur 49 · I2A HARMONIES · texte numérisé non relu

I2A HARMONIES

les harmonies de Famitié furent les premières assises de la république de Lycurgue, comme les pierres d'un édifice , posées deux à deux par points alternatifs, en affermissent toute la masse. Ilseroit impossible d'élererles enfans dHme nation aussi étendue que la nôtre à la manière des Spartiates^ dont les esclaves exerçoient tous les métiers et même l'agriculture. Les Spartiates étoient des espèces de moines militaires qui avoient pour frères lais les Ilotes. Je désirerois que deux élèves pussent s'adopter mutuellement comme. amis, et eussent plusieurs propriétés en commun^ comme les vocabulaires, les papiers et les livres. Ils seroient tenus de don-* ner publiquement des raisons de leur choix, qui devroit être fondé sur la vertu ; la formule en seroit conçue ainsi : « A cause de tel acte louable .qui est parvenu à ma connoissance , je voue à un tel une amitié fraternelle, et je. le prie de ift'ea accorder une semblable. » Ils apprendroient ainsi à connoitre les devoirs et le but de l!amitié : les plus vertueux seroient les plus recherchés. U résulteroit de ces adaptions réciproques et publiques le goût de la vertu , l'habitude des secours mutuels, et la constance, dans les liaisons. Je voudrois aussi qu'on lût souvent aux jeunes gens des traits célèbres d'amitié , tirés des anciens , comme celui de Nisus

DE LA KATUAE. 123

et d'Euiyale, si admirablement décrit dans Virgile. Oreste et Pylade sont plus célèbres dans l'histoire et sur les théâtres ; mais les vertus criminelles d'O reste qui , pour venger le meurtre de son père y tua sa mère , et qui y pour plaire à une maîtresse dont il étoit haï, assassina Pirrhus y auprès duquel il étoit ambassadeur y sont d'un trop dangereux exemple. Au contraire 9 Tarnîtié de Nisus et d'Ëuryale ne respire que Yinnocence, Tobéissance aux lois ^ la tendresse filiale et maternelle. Enfin ces deux amis couronnent la plus Jbelle vie par la plus belle mort^ en périssant l'un pour Tautre dans l'exécution d'un acte vertueux. Je ne veux pas dire que ce morceau de poésifs soit le plus beau de l'Énéide; mais je suis persuadé que c'est wa de ceux qui çnt le plus intére^é l'âme aimante de Virgile. Il le termine par souhaiter que le souvenir de leur amitié dure dans ses vers autant que la postérité d'Ënée donnera des lois au Capitole. Son yœu est rempli bien au-delà y car ses vers ont duré plus que l'Empire romain lui-même.

Cet épisode contient plus de trpis cent vingt vers dans le neuvième livre de l'Enéide,, et il en est déjà question dans le cinquième. D'abord il annonce ces deux amis dans les jeux qu'Éliée donne en Sicile pour célébrer l'anniver-

1 14 HÀAltfOfïIES

èaitë dé la inùtt de soù jpète Anéhîsé y et il les ta^t à la tété dé ceù:t (]ui doivent concourir |>oiii* lés prîi de la coufse :

PîisttA et Eu/yalas primî ;

Eurjalus forma insignis viridiqaé juyentâ ,

Nîsù^' àm6fe pî6 puvri. . . .

« Nifioa et Eorjale ptffarait les premierg; Euryale, recom-

* mhÂdfAU par sa beauté et par ttm grâces dé son adolescence ;

* TfîitÊgy pktf FaÉioitf^piirqi/Jlpôrtôitklhfyalè. »

Le poëte fait refléter la douce lumière de leur amitié^ qui doit éclairer son tableau, jusque sur les ftix de la course. Ënee, qui , sans doute ^ a les amis en vue , leur dit à tous :

KéiÉô €tt htfé miMero nài&i lioii donatilB Mhk: Qmoam bina dabo létato Incida ferro .

. Spicula y caBlatamque argento ferre bipennem : ômnioufl hio erit unus I10&09. . . ,

<c Aucun de« concorrens ne s'en ira sans receronr de moi on 9 prissent. Je donnerai deux javelots de Crète, polis même jl-sbtnth^xf aetei', vnttkà d*i/ir^e2erp<di , tciét uA^ Hache garnie * dfar^drt , à^oolde tranîc3iafit. CeUe récoU|ktti6 lestf cananone ^,\ tons. »

Deux javelots unis sont sans douté dés sym- Apféâ tfiiiiilfii, et on j^eùt dire que fatnilîé de tfeûi Jeunes guemers est une bâcliè a deux tranéttàns, Ériéé', cfln assiiranf cétle fécôhipénse à t6ti5> étoit bléîi sur dy faire participer l'es deux àâïi'sy quel qiië ivi révéheînenf dé la course*

SB J.k NATURE. Ia5

INîsius^ près d'e^ ^u^ndre ]e ))ul^ tombe par accident ; mais , dans sa chut^e, se rjessoiM.T Tenant de son ami , non obUtus amorum , il fait tomber exprès Salins qui le suivoit , et donne ainsi la victoire au jeune Euryale qui venoit ensuite. Salins se plaint de la fraude^ et Réclame le prix qu^on lui enlève :

Tntatur favor Eaiyalani , lacrymaeque decom , Olïitior «t pufcbro vaoieaa in oor^ore râios.

« Empale a poor lai la laTcor et l'aMembUiB > «et larmes qua » lait couler le «enfinu^ de P^ipimeyr^ ft s^ y«ie^ « ^%¥fMt ^Mlf 9 toudiante, qu'elle anime un ^ei^u cofpa, »

II remporu le premier pnx , cOBsisCant ^ ui| superbe cheval avec son harnois ; Énée dédommage Salins par la pefiu (l'un lion dont le$ pi|gles étoient d'or y et Nisus par un excellent bouclier consacré jadis aux Dieux , autre présent çonyçi;i?^)ie i V^wjiç,

Jj'épi§p4e à^ pe»yièffl.e ^vxp es| hifi^ «ip^rieur à çejujl jde? j,euX; pour U B^rftie nw)r^ j il est consacré tout entier à Tamitié et à la v^er^u , comme le quatrième Test a l'amour. Yir^le , avec son art ordinaire^ y fait d'abord contraster Famitié désintéressée de ces deux jeunes gens obscurs^ qui se dévouent pour la patrie ^ avec les alUaçiees d^s wtiq:ps qu'Énée é^t ^lé spUiciter , ejt 4^ ij[ fl'pWiem 4^ «çiC9#rs ^'ji force de prière^*

Nisus débute par un sentiment religieux ; il dit à Euryale :

. . . Dîne hune ardoremmentibnsaddunti Eoiyale ? an tua cni<pie Dena fit dira cupido ?

c Sont-ce lef Dieu qui m'inspirent l'ardeur qui m'anime , » chtT EuT'ale ? on chacon auit-il sa passion par l'inspiration » d'un Dieu? »

Di lui communique ensuite le projet de traverser seul , pendant la nuit , l'armée ennemie y pour savoir des nouvelles d'Énée , dont l'absence inquiétoit les Troyens ; la récompense qu'il s'en propose ne doit tourner qu'au profit de son ami:

Si tibi, qoK posco, promittont. . . . « Si on me promet ce que je demanderai pour tous. »

Euryale se plaint de ce que Nisus ne le trouve pas digne de l'accompagner dans une entreprise si dangereuse ; il lui dit ces mots touchans :

Kise , fogîj ! Solnm te in tanta pericola mittam ?

« Nisns y TOUS me fujes l Vous exposerai-je seul dans de si > grands périls?»

Il ajoute : « Ce n'est pas ainsi que je me suis formé par les instructions de mon père Ophehes et par l'exemple d'Énée. » Chaque vers déve-

DE l NÂTtTRE. 127

loppe une vertu ; il ajoute un sentîment d'héroïsme à ce sentiment filial.

Est hic , est animas lacis contemptor , et istnm Qui yiik bene credat emi, ^6 tendis , Eonorem.

« Je porte ici, je porte un coeur qui méprise la yie, et qui , » par son sacrifice , croira acheter à bon marché la gloire où tous » coorex. a

Nisus s'excuse par les motifs les plus vertueux :

Te SQperesse yelim : tna yitâ dignior «tas.

« Daignez me turyiyn : rotre âge , plus que le mien , est digne » de la vie. »

n poursuit par un sentiment religieux et filial. S'il succombe , il désire que son ami lui rende des devoirs funèbres ; il craint de porter un coup mortel à la mère d'Euryale, qui^ seule de toutes les mères y avoit suivi son fils à l'armée.

Leurs sentimens vont en croissant d'intérêt } ils vont rendre compte de leur projet à Iule ^ qui^ entouré de généraux troyens^ s'inquiétoit de Fabsence de son père Énée. Le vieux Aléthès s'écrie que les Dieux n'ont point abandonné , les restes de Troie ^ puisqu'ils inspirent tant de courage-et de vertu à ses jeunes gens. Il les . baigne de larmes, a Pouvons-nous ^ dit-il , vous donner des récompenses dignes d'une si grande

1 3$ niZMOVlES

^ntrepr jse ; ipais les Pieux et YOtr,e comd^nce TOUS donneront d'ahçr^ Hpl^ hp\l^ 4^ toutes :ii

. . . . pulcherrima prin^ùm Dl moresque d^unf. . . .

I;^lç^ ,i^prè§ jvoir rclçyé h grafl4.ÇUr cle ce

Bina dabo argento perfecta atqae aspera signii Pocoja y deYict;^ genitor qq« cepit ArisbA ; £t tripodai geminos , auri duo magna talenta , Cratera antiquum , quem dat Sidonia Dido.

« Je ▼ou* dom^^iû i^iof. f^yiibiy^ i'ms^, 4'ime .«psclura » parfaite : mon père les eut à la prise d'Arisba. J*j- joindrai » deux trépieds , deux talens d'argent , et une coupe antique que 9 m^a donnée la reine Didon. »

Void encoTO un ceflei de TaBikié sur des préseas. Deux ajnpliories , deux cripieds pour les poser ^ deux talens dV>r four aobeier du vip et une coupe antique pour le li^oîre en x:om,mun , couv«noient parfaitenoiem à deux jeunes gens liés d'une amitié si intime. Cette coupe fu€ donnée â Iule par Didon^ sans doute lorsqu'elle ^^ttfa £née : ai^i c'^sc «n quelque sorte ua présent de l'amour maternel , ce qui «n relève encore le prix ; i^iais ce don a'«st riea auprès de celui qiie Iulepr^>met à Euryaie^ qui étoit à peu près de son âge. il se donne tout entier à lui :

Te Ter6 , mea quem spatîis propiorilbus stai

DE LA NATimE. I29

Aecipîo , et comitem casog complector in omiie« : Nulla meis sine te quKretur gloria rébus ;, Seu pacem , seu bella geram y tibi mazima rerum Verborumque fides.

« Ponr TOUS dont Tàge approche davantage du mien , enfant 9 illustre , je tous reçois dans mon cœur, et je tous adopta » pour compagnon dans tous les événemens de ma vile. Je ne 3» veux ambitionner aucune gloire sans la partager avec vous ; » soit dans la paix , soit dans la guerre , vous serez le confident n intime de tous mes secrets. »

Voyez comment se propagent les rayons purs de Tamitié j vous allez les voir se décomposer en couleurs plus réelles que ceux de la lu« mièrct La sensibilité d'Iule rappelle lamour filial dans le cœur d'Euryale : moins touche de l'amitié de son prince que des besoins d'une mère qu'il laisse dans l'indigence^ il dit au fils d'Enée :

. . . . Sed te super omnia dona

Unum oro : genitrix Priami de gente vetustâ ,

Est mihi , quam miseram tenuit non Uia tellus

Mecum excedentem , non mœnia régis Acestae.

fianc ego nunc ignaram hujus quodcumque pericli est »

Inque salutatam linquo : nox et tua testis

Dextera quôd nequeam lacrjmas perferre parentis. .

At tu , oro, solare inopem , succurre relictc.

Hanc sine me spem ferre tui ; audentior ibo

In casus omnes. ...

« Accordex-moi une laveur au-dessus de toutes celles que n vous me promette^. J'ai une mère du sang illustre dePriamr >i ni les rivages de la malheureuse Troie , ni la ville du bon roi j» Aceste , a'ont pu Tempécher d« nie suivre » jeJa laisse dans

l30 HARMONIES

9 l'ignorance dtadmagms eàje at^espote, je pars sana lui dine » adieu ; car , se^neor , j^tn atteste la nuit et votre main sacrée, ]» qu^il me seroit impossible de soutenir les larmes d'une mère< » Je vous en conjure , spulage«-la dans son indigwnoe, secoure^' i> la dans son abandon. Permettez que j^ emporte de vous cette » espérance, j*en braverai avec plus de courage tous les ha- » sards. »

Tons versent des pleurs , et avant tous Taimable Iule :

. . • . Ante omnes pulcher lulus.

Le pocte lui donne ici Tepithète de bean^ quoique la tristesse n'embellisse pas; nmis c'est parce qu'il verse de ces larmes auxquelles le sensible Virgile a donné ailleurs l'épithète de decorœ , d'embellissantes y parce que la vertu les fait répandre. L'amour filial dn fils d'O* pheltes a électrisé celui du fils d'Énée :

Atque animum patrie strinxit pîetatis imago. « Ce trait de piété paternelle pénètre eon âme. »

Remarquez que l'amour filial ^ celui de la patrie^ et même l'amour paternel , se rendent par le mot de piété : ce sont en eOet trob con-^ sonnances du même sentiment religieux. Il faudroit traduire tous les vers de cet épisode, et dans un style bien supérieur au mien , si on en vpuloit relever les nombreuses beautés. Les deux amis s'engagent dons le camp des Rutule^

BË LÀ KÀTtrUE. l3t

OÙ Us font uii grand massacre à la faveur des té-« lièbr es;. cependant une avant-garde de cavalerie ennemie paroit avec le point du jour; elle se disperse dans la forêt voisine : bientôt Euryale en est environné. IKisus fuit 5 mais ^ ne voyant plus son ami ^ il y rentre pour le chercher ; il l'aperçoit au milieu d'un groupe de cavaliers qui Temmenoient prisonnier* A couvert derrière ua larbre , il invoque la déesse des nuits y et lance successivement deux javelots dont il tue deux <^valiers. Volscens^Jeur commandant, qui ignoré ii'où partent les coups , veut venger leur mort par celle (l'Euryale, il lève sur lui son épée; Nisus alersse découvre^ il accourt hors de lui, il sMcrie t

Me j Me , adsoin qui fecî ; in me coBveHite feflrum , O Rutuli ! mea frfias emnif : nihil U\» aec aosiu y Nec potiiit \ cœlum hoc et coiucia aidera testor : Tantùm infelicem nimiam dilexit amicom. '

« C'est moi , c'est moi qui l'ai fait. Tournez contre mpi rotre ti fer , 6 Rutales ! Seul j'ai fait le coup. Celui-ci ne l'a ni pu ni t» osé; j'en atteste ce ciel et ces astres qui m'ont aidé : tout son » .crime à lui A9t d'avoir aimé un ami trop maUiêuseux. n

La mort d'EUiryale percé d'un coup d'épée par Volscens j la fureur de Nisus qui tue Volscens à son tour et périt sur le corps de son ami ; le désespoir de la mère d'Earyale' lors*^ qu'elle aperçoit , au lever de l'aurore , la tête de son fils plantée au bout d'une pique ^ sur le ctmp des RutuleS; termine cet épisode d^

la manière la plus déchirante. Je demande par^ don de m^ être un peu trop arrêté; mais j'ai' cru devoir l'indiquer y parce qu'on y voit l'amitié la plus sublime en harmonie avec l'amour maternel et avec celui de la patrie. Virgile a renfermé dans une seule action les premiers devoirs de la vie sociale, que les moralistes n'ont mis qu'en maximes isolées.

On a plusieurs beaux traités sur l'amitié ; mais je n'en connois point de tels sur l'inimitié. Ceux qui parlent du pardon des injures, y sup-^ posent tant de malice, qu'ils donnent souvent plus d^ehvie de se venger que dé pardonner ; leurs auteurs , quoique estimés , ressemblent à ces conciliateurs maladroits, qui brouillent les par-^ ties au lieu de les accorder : il est cependant plus utile de savoir comment on doit se comporter avec ses ennemis qu avec ses amis. Le cœur nous guide en amitié , nous n'avons qu'à nous laisser aller à ses affections ; mais- il nous égare en inimitié , si nous cédons à ses mouvemens : il en résulte des vengeances qui n'ont point de fin. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que les grandes inimitiés ne naissent guère que des grandes amitiés : témoin les haines fraternelles, fameuses dès les temps les plus reculés.

Il y a dans le cœur humain un sentiment

BE LA NATURE. l33

de réaction c[uî nous porte a ressentir Fin jure autant que le service , et à faire autant de mal à notre ennemi que de bien à notre ami : qui aime beaucoup y hait beaucoup ; le ressen-timent est aussi vif que la reconnoissahce. Les sauvages , qui obéissent aux mouvemens de la nature ^ offrent à leurs amis tout ce qu'ils possèdent y leurs cabanes , leurs vivres , et quelquefois leurs femmes et leurs filles : ils changent de nom avec eux , ils pleurent de joie à leur arrivée et de chagrin à leur départ ; mais ces mêmes hommes si aimans traitent leurs ennemis avec la haine la plus féroce ; ils incendient leurs villages , ils massacrent sans pitié leurs femmes et leurs enfahs, ils brûlent à petit feu leurs prisonniers de guerre et les dévorent tout vivans. Les Grecs si vantés ont eu long-temps ces mœurs ^ et dans leur civilisation ils écrivirent , comme un éloge parfait ^ sur le tombeau d^un de leurs plus grands hommes^ que nul ne Tavoit surpassé à faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis.

Il y a plus, je trouve que la puissance de l'homme s'étend beaucoup plus loin en méfaits qu'en bienfaits. Nous ne saurions seuls bâtir une maison à un ami , s'il est pauvre , ni lui faire une réputation, s'il est obscur , ni lui lui rendre la santé, s'il est malade^ mais il est

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aisé y sans le secoure de personne , de détruire rhabiution d'un ennemi {>ar le feu , sa renommée par la caflomnie^ et sa vie par le meurtre. Le ressentiment , dont les effets sont si faciles et si funestes ^ a donc pltis besoin de lois que la reconnoissance , si souvent impuissante ; il me semble que pour se gouverner dans ses inimitiés^ il faut Savoir se régler dans ses amitiés. Le cœur est un aimant qui a^ comme nous l'avons dit , deux pôles opposés , l'un qui attire , et l'autre qui repousse , l'amour et l'ambition. L'amour peut s'égarer dans ses premières affections et surtout par l'éducation; il j puise des dépravations y des fantaisies et des engouemens.

Pour éviter les folles amitiés et l'inconstance des inclinations^ communes au premier âge^ î'ai désiré que chaque élève motivât publiquenlent le choix de son ami d'après quelques qualités louables. Gomme par-là nous avons dirigé les premières affections de son amour vers la vertu y il en résulte que les premières haines de son ambition se tourneront vers le vice. Cependant ^ comme son amour s'étend de la vertu à la personne du vertueux , son ambition pourroit passer de la haine du vice à celle du vicieux ; il pourroit, par une conséquence naturelle, désirer sa destruction, commef

DE LA NATURE. l35

telle dé tout être malfaisant : or c^est ce qu'il faut bien éviter. Notre régulateur entre ces deux passions opposées est dans notre propre cœur. C'est le sentiment combiné de l'humanité et de la Divinité ; c'est, lui qui nous inspire de faire à autrui ce que nous voudrions qu'on nous fit. Il se combine aisément avec la re* connoissance^ qui nous montre un ami dans un homme , et il s'oppose an ressentiment en nous montrant l'homme dans notre ennemi. En vain la raison exaltée par l'ambition nous présente la vengeance comme une justice > la vertu nous la présente à son tour oomme' appartenant aux lois et encore plus i Dieu. C'est aux lois seules que nous avons abandonné le ressentiment de nos injures ; mais nous nous sommes réservé la reconnoissance des bien-faits, et c'est pour cette raison que les lois humaines ne punissent pas l'ingratitude.

Aucune injure ne reste sans punition ; ies histoires de toutes les nations nous en offrent une infinité de preuves. Elles ont été recueillies par les éerivains les plus vertueux, qui sont aussi les plus célèbres : tels sont Homère, Xé** nophon. Tacite^ Pluurque. On a écrit la phi* losophie de l'histoire pour la débarrasser de ses erreurs, on 4eTroit bien écrire sa morale, pour

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lui donner un but. L'histoire des nations ne prouve pas moins une Providence que celle de la nature, el il peut résulter des sociétés des hommes une théologie aussi lumineuse que celle des insectes.

La peine suit le péché, dit Platon. Si elle ne se manifeste pas toujours aux yeux des hommes, elle n'en est pas moins dans Tâme du coupa* ble. Plutarque a écrit sur ce sujet un fort bon traité intitulé : Pourquoi la justice divine dijfere quelquefois la punition des maléfices» Il répond très*bien aux objections des épicuriens de son temps, qui, comme ceux du nôtre, rejetoient la Providence, parce qu'elle souffroit les méchans, et que souvent ils prospéroient. Il leur répond que les méchans sont souvent des instrumens de la vengeance de Dieu envers des peuples corrompus; que la vie humaine la plus longue n'étant par rapport à lui qu'un instant , il est égal que les méchans soient punis immédiatement après leur crime, ou vingt et trente ans après; qu'ilssont danslavie,avecleurs remords, comme des coupables en prison , la corde au cou, qui , au lieu d'être exécutés le matin, le sont le soir; que les délais de la justice divine étoient à leur égard un effet de sa bonté , qui leur donnoit le temps de se repentir, et qu'enfin

DE LA NÀTUHE. 137

cette impunité apparente pronroit l'existence d'une autre vie après la mort y où chacun seroit récompensé et puni suivant ses actions.

En effet y ce seroit la plus absurde des contradictions que la Providence s'étendit sur toute la nature y excepté sur la vie humaine. Gomme nous ne développons notre raison que sur son intelligence y nous devons former notre morale sur sa justice. Il est de notre intérêt de nous y conformer 5 car étant des êtres très - foibles , nous avons besoin nous-mêmes de la clémence de Dieu et de l'indulgence des hommes. Tu ne peux 9 dit Marc-Aurèle parlant à lui-même ^ supporter les méchans^ que les dieux eux-mêmes supportent pendant l'éternité 1 Tu veux fuir leur malice y ce qui t'est impossible y et tu ne veux pas te dâ>arrass8r de la tienne propre y ce qui t'est possible ! Si donc quelqu'un nous offense y nous pouvons nous dire à nous-même: N'avons-nous jamais offensé personne? n'avons-» nous pas quelquefois médit ^ calomnié, méprisé, injurié? Mais , diroos<-nous ; ce n'étoit pas sans raison. On n'a jamais raison d'offenser y et parce qufi no^tre ennemi fait une injustice envers nous y vottlons*nous aussi en faire une envers lui? Mettons-nous ensuite à- sa place. Si nous étionâ coupable à son égard y nous n'avons point à nous 'en plaindre. Si y innocent, il est

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dans rerreur par rapport à nous^ il hait en nous un homme qui ^j est pas. Enfin, dans ce cas même^ agissons envers lui comme nous voudrions qu'il agit envers nous si nous Pavions offensé ; car certainement nous ne voudrions pas qu'il se vengeât.

Ces considérations nous seront très-utiles , surtout à regard de nos plus petits ennemis^ dont les offenses nous paroissent d'autant plus insupportables, qu'ils sont inférieurs à nous^ et qu'elles sont fréquentes : telles sont celles de nos domestiqués. JVous pouvons d'abord nous dire : Si nous étions à leur place , serions-nous bien aonmis à la volonté d^autrui , et bien zélés pour .des intérêts qui nous sont étrangers? Tu fais du bien à ton domestique , dit un philosophe barbare; et c'est un ingrat; tu te plains qu'il est capricieux^ pervers, menteur, insolent; maid, s'il étoit parfait, crois-rtu qu'il te voulut servir? '

La maxime : Vis. avec ton ami comniie s'il devoit être un jour ton ennemi, quoique fondée sur une politique injurieuse à l'amitié, est juste au fond, car la maxime inverse est vraie : Vis avec ton ennemi comme »'il devoit un jonr êtire ton ami, A Ja vérité , on lui en oppose une toùt-a-fait contraire : Mééie-toi d'un enuemi récon-* cilié; car on a fait en morale autant d'axiomes

DE LA NATUnS. l3g

qu'on a TOtilu. Mais il est aisé de disùnguer les Trais des faux^ en les rapportant à Futilité des hommes. Si un axiome leur convient à tous^ il est bon. L'intérêt du genre humain est la pierre de touche de la vérité. Il y a encore un autre moyen de la reconnokre ^ c'est lorsque sa proposition inverse est évidente ; car la vé- * rité^ comme le soleil , luit de tous côtés. Ceci posé , il n'est pas douteux que nous devons être modérés dans nos amitiés , car Texpérience nous prouve qu'elles se changent quelquefois en inimitiés. JD'un autre cdté^ nous voyons aussi des inimitiés se résoudre en d'heureuses et constantes réconciliations. La clémence d'Auguste lui fit dé Cinna un ami fidèle. Ce sont nos passions qui écartent de nous nos amis ; mais la vertu rapproche de nous nos ennemis. Quand même elle ne nous gagneroit pas leurs affections^ elle nous acquerroit à coup sût leur estime. Nous devons donc agir à leur égard comme nous désirerions qu'ils agissent aveC nous. C'est pour cela que nous ne devons jamais dire d'eux^ en leur absence , que le mal que nous dirions en leur présence.

Il y a un grand moyen d'arrêter le cours des inimitâés y ainsi qUè de toutes les passions^ c'est de 8'oppos6ir à leur commencement. Vous ne mettrex un frein aux erreurs du cœur et de

l4o HAKtfONlKS

Fesprit qu^en les empêchant de sortir de leurs barrières. Vous ne les arrêterez pas dans leurs courses, si vous ne le ÊBiitesau départ. Telle haine irréconciliable a commencé souvent par une légère plaisanterie. Semblable au feu ^ ce n^est d'abord qu'une petite étincelle , qui pro-duit un incendie si nous négligeons de l'éteindre. •

On doit conclure de ces principes généraux, dont l'application produiroit des volumes^ combien nos éducations modernes sont dangereuses y puisqu'elles tendent sans cesse à donner l'essor à l'émulation, ce stimulant des passions naissantes.

L'émulation, parmi des enfans, n'est que le désir d'être le premier et de s'élever au-dessus de ses semblables par son esprit et ses études; l'émulation, parmi les hommes, n'est aussi que le désir d'être le premier dans le monde, et de s'élever au-dessus des autres par sa fortune et son crédit, car enfin les hommes ont d'autres besoins que les enfans. Or , de cette préférence personnelle et des concurrences qu'elle fait naître, naissent évidemment tous les maux de la société. L'émulation des enfans est de même nature que l'ambition des hommes : c'est la racine du même arbre. C'est cette passion altière , que la nature nous a donnée pour subjuguer les ani«<^

DE LÀ NATURE. l^t

maux, que nous apprenons aux enfans à employer contre leurs semblables^ (Tabord dan$ des exercices innocens^ à la vérité^ mais en^ suite dans tous ceux de la société^ lorsqu'ils seront hommes. Je reconnois dans l'enfant ambitieux qui se couche devant un chariot attelé, pour l'empêcher de déranger son jeu, FAlcibiade qui aime mieux causer la ruine d'Athènes , que de renoncer à son ambition et à son luxe , et dans le jeune homme qui ordonne aux pirates d'applaudir à ses vers, le César qui devoit recevoir un jour le sénat de Rome sans se lever.

De toutes les amitiés, il n'y en a aucune de comparable à l'amitié fraternelle. La nature a réitni autour d'elle les liens les plus forts, quand la société ne les a pas rompus dès Fenfance : ce sont ceux de la nourriture, de l'instruction, de l'exemple , de l'habitude , de la fortune* Nous avons déjà observé que tout ce qui a en soi un principe de vie a des organes en nombre pair. La nature nous a donné deux yeux, deux oreilles, deux narines , deux mains , deux pieds , pour s'entr'aider fraternellement,* si elle ne nous eût donné que la moitié de nos organes, qui nous semble suffisante à la rigueur , nous n'eus^ sions pu ni marcher, ni saisir un objet, ni pourvoir à aucun de nos besoins. Si, au contraire, elle les eût triplés , quadruplés^ multi-»

l4a HAKMONlEâ

plies , elle nous eût rendus semblables aux gëanâ de la fable , aux Briarées à cent bras y dont les fonctions se seroient empécbëes les unes et le& autres, s'ils eussent existé. Elle s'est donc bor-née à réunir ensemble deux parties égales, non* seulement dans Itiomme, mais dans tous les êtres organisés : ainsi , ce n'est pas un simple mouvement qui est le principe de la vie, comme le disent les matérialistes, mais c'est une har-^ monie fraternelle de deux moitiés égales réunies dans le même individu. Une seule de ces moitiés ne peut pas plus vivre isolée que triplée t>u quadruplée, parce qu'alors il n'y eût point eu entre elles d'harmonie, sans laquelle la vie ne peut exister. L'ordre binaire n'est pas un effet de l'impuissance de la nature, qui n'a pu aller plus loin. En doublant nos organes, elle leur a donné un équilibre nécessaire à leurs fonctions; elle ne pouvôit les multiplier dans le même individu sans en détruire l'effet, mai» elle l'a augmenté en donnant des frères même A rindividn. Les membres d'un corps s'entr'aident mutuellement, mais ils ne peuvent agir que dans un seul lieu; tandis que des frères peuvent agir de concert dans des lieux différens; l'un aux champs, l'autre à la ville, l'un sous la zone torride, l'autre sous la zone glaciale: l'haruionie fraternelle peut étendre là

DE LA NATURE. l43

puissance d'alliance d'un boat da monde à l'autre.

On a remarqué par tout pays ^ et il y a déjà long-temps ^ que ies familles pauvres où il y avoit beaucoup d'enfans prospéroient beaucoup mieux que celles où il y en avoit peu. C'est y, disent les bonnes gens , la bénédiction de Dieu qui vient à leur secours. Oui, sans doute , c'est une bénédiction de Dieu, attachée , comme tant d'autres, à l'e&écHtion de ses lois. Celle-ci résulte de l'harmonie fraternelle , cette première loi de V ordre social. Ces familles nombreuses réussissent, parce que les frères s'entr'aident, et plus ils sont en grand nombre , plus ils ont de pouvoir.

Je trouve à ce sujet, dans V Odyssée d'Homère^ un sentiment bien touchant^ c'est lorsque Téléluaque compte au nombre de ses calamités celle de n^avoir point de frère. Le poët« , Sensible et profond dans la connoiasance de la nature , en mettant cette plainte dans la bouche du fils d'Ulysse , qui cherchoît partout son père, avoit sans doute senti qu£ l'amour fraternel étoit une consonnance de l'amour filial. En effet, les en«^ fans ont des ressemblances avec leurs pères et leurs mères , de telle sorte que les garçons , pour l'ordinaire , en ont plus avec leurs mères , et les filles avec leurs pères : la nature les croisant

^44 HÂRMOKIES

d'un sexe à l'autre pour en augmenter raffectioii* Mais il y a plus , c'est que lorsqu'il y a beau-^ coup d'enfans , chacun d'eux est caractérisé par quelque trait particulier de la physionomie et de l'humeur de ses parens. L'un en a le sourire^ l'autre la gaité , celui-ci le sérieux , cet autre l'attitude ou la démarche ^ de sorte qu il semble .que les qualités physiques et morales des pères et mères soient réparties déjà entre leurs enfans^ comme des portions d'héritage. Or y quand des enfans aiment sincèrement leurs parens j ils en aiment d'autant plus leurs frères par ces ressem* blances ^ qui leur en rappellent le souvenir. L'amour fraternel dépend donc beau coup de l'amour filial^ qui lui-même n'est produit que par l'amour paternel.

Quoique l'amitié exige des consonnances dans les goûts , elle admet aussi des contrastes y sans lesquels peut*étre elle ne subsisteroit pas. La nature en établit parmi les frères en les faisant naître les uns après les autres y quelquefois à de si grands intervalles , que le premier aura atteint la jeunesse tandis que les autres seront dans l'adolescence^ et que le dernier ne sera pas sorti de l'enfance; mais ces différences, loin d'affoiblir l'amour fraternel y le fortifient. Il en est d'une famille composée de frères inégaux en âge y en caractères y en talens y comme de la main for*

DÉ LA NATURE. l45

Inéede doigts de diverses proportions^ qui s'en-

tr'aident beaucoup plus que s^ils étoient de force

et de grandeur égales. Pour l'ordinaire , lors^

qu'ils saisissent tous ensemble un objet , le

pouce, comme le plus fort, serre à lui seul ce

que les autres saisissent tous ensemble. Le plus

petit, comme le plus foible, clôt la main; ce qu'il

ne pourroit faire , s'il ëtoit aussi long que les

autres. Il n'y a point de jalousie entre les der-^

niers, qui travaillent moins, mais qui supportent

les autres, et les premiers, qui tiennent la plume,

on ceux qui sont décorés d'un anneau. Quelque

inégalité donc qu'il y ait entre les talens et les

conditions des frères, il n'y a qu'une seule chose

a leur inspirer , c'est la concorde , afin qu'ils

puissent agir de concert comme les doigts de la

main. Une des premières attentions que les pa«

reas et les instituteurs doivent avoir , est qu'il

ne s'élève point de jalousies entre les frères à

l'occasion dé leurs jeux. Plutarque observe dans

son Traité de t amitié fraternelle ^ dont nous

avons tiré quelques bonnes observations, « que,

comme les divisions qui renversèrent la Grèce

de fond en comble naquirent des rivalités qui

s'élevèrent entre quelques citoyens puissans , au

su)et de la faveur qu'ils accordoient à des bala«

dins , de galeries et de viviers qu'ils avoient fait

construire pour leurs passe-temps ; de même les

1 46 nAIlMOKIEd

jalousies qui s'engendroient entré les freref commençoient souvent à l'occasion de quelques oiseaux y de petits chariots , et autres jouets àm Tenfance^ lesquelles envies venant à croître avec l'âge, ils en venoient à se détester et à se haïr à la mort. » Je trouve donc à propos qu'au lieu de leur donner des jeux particuliers, comme on a coutume de faire pour éviter entre eux les sujets de jalousie , on leur en donne qui leur soient communs, afin de les accoutumer à vivre ensemble. Quand ils ont des jouets en propre , c^est alors que se forment les idées pré* coces du tien et du mien , si dangereuses surtout entre des fils et des frères, sans compter que celui qui perd ou qui rompt le sien cherche à s'emparer de celui d'autrui. C'est la source la plus ordinaire des querelles entre les enfans comme entre les hommes.

Si on donne aux frères des jeux communs y il faut leur apprendre des métiers particuliers , afin d'éloigner d'eux tout sujet de rivalité* L'amour du plaisir réunit les hommes, mai$ celui de l'intérêt les divise. Les jeux veulent 'des compagnons, mais les ambitions les repoussent. Toutes les passions sont insociables.

D'ailleurs , les inclinations étant très-variée^ parmi les enfans , il faut laisser à chacun d'eux la liberté de suivre la sienne. Castor et PoUux^

DE LA KATTJRE. Î^J

tes frères si célèbres chez les anciens par leur union , le furent aussi dans la guerre ; mais l'un excelloit à dresser des chevaux ^ et l'autre aux combats du ceste.

Gepenxlant j'ai à citer une amitié moderne , mieux avérée que celle des jumeaux d'Elidd sortis du même œuf : c'est celle des deux frères Pierre et Thomas Corneille. Us étoient tous deux poëtes tragiques , c'est-à-dire de la profession qui supporte le plus malaisément des rivaux. On sait qu'ils vécurent ensemble sans partager leurs biens , jusqu'à leur mariage. Mais voici une anecdote ignorée qui prouve leur parfaite union. Ils occnpoient à Rouen une petite maison ; Thomas Corneille logeoit au rez-dechaussée 9 Pierre au-dessus de lui dans un entresol y qui communiquoit avec le bas par un petit escalier ; chacun d'eux travailloit à soa ouvrage à la vue l'un de Tautre. Thomas excelloit à trouver sur-le-champ un grand nombre de rimes du même mot y Pierre n'avoit pas la même facilité ; mais quand il étoit embarrassé à «Percher une rime^ il s'adressoit à son frère ^ qui aussitôt lui en donnoit à choisir autant qu'il en avoit besoin. Leur amitié si intime est , à mon gré y plus rare que leurs grands talens , d'autant plus qu'ils étoient inégaux en réputation. Si ces deux poètes fameux ont vécu dans une commu*

i48 iriRVOVicd

nauté de fortune^ de plaisirs et de traraul^ îl iaut FatCribuer à ce que les talens supérieurs ne sont pas susceptibles de jalousie ^ ou plutôt à ce que ces frères avoient été élevés ensemble dans la maison paternelle. Leur petite habitation sub* •istoit encore dans mon enfance , )e ne sais si on Taura conservée ; sans doute les Grecs en auroient tait un temple y dédié à la fois aux Muses et à Tetnitié fraternelle.

. Je tiens Fanecdote que je viens de rapporter^ d^un M. Mustel y né en Normandie.

Gomme les tableaux hidetix du vice rendent ceux de k vertu encore plus aimables y il est à propos de raconter aux enfans quelques histoires de mauvais frères qui^ par leur haine mutuelle y <ml causé leur ruine. Tels furent Éléocle et Polynice^ dont Finimittéfut, dh-on^ si grande , qu'après leur mort la flamme même du bûcher qui consumoit leor corps se sépara en deux: ces haines impIacaUes naquirent de Témulation d'un trône. L'ambition n'est autre chose que k désir dfètre le premier , .et elle est là cause de tous les malheurs du genre hu^» main. Dans sa naissance^ ce n'est qu'une étin-^ celle brillante; mais si on l'anime, bientôt c'est un feu dévorant qui consume jusqu'à celui qui l'a allumé. Les premières fumées de ce volcan sout les envies^ les intolérances^ les médisances >

DE LA IfATUlDS. I^C^

hs Galomnies^ l'humeur querelleuse : si vous les apercevez dans votre freine ^ tâchez de le rame-^ ner à la vertu par votre affection et surtout par votre exemple; mais si vous ne le pouvez^ fuyez-le^ car il est atteint d*un mal contagieux^ et vous vous devez encore plus au bonheur de vos semblables qu'à Tamitié fraternelle. Le ver-* tueux Timoléon ne balança pas à abandonner son frère, qui vouloit être le premier dans^ Corinthe y sa patrie y après avoir fait de vains efforts pour l'engager à renoncer à son qiuIh-» tion. A la vërité , il se repentit long ^ temps d'avoir consenti à sa mort, que sa mère lui avoit reprocfaëe; mais le bon Plutarque l'a blâmé de ce remprds comme d'une foiblesse de courage^ et il me semble en cela s'ëcArter du jugement qu'il a porté sur la sévérité de Brutus a l'égard de ses 61s. Pour moi, j'aime à voir deux vice» Intter ensemble, parce que la destruction de Fnn des deux nous présente l'apparence d'une ▼ertu; maisil n'en est pas de même du combat de deux vertus, car de l'anéantissement de Fune i) résulte toujours l'apparentée d'un vice.. Ainsi, je n'aime point i voir l'amour de la pa« trie aux prises avec Tamour paternel ou fra* temel ; c'est mettre la g verre civile dans lescieui que de la mettre entre les vertus : ce n'est pas âi l'boJBime i les accorder, c'est à Dieu. Mou*

1 5o HAUMONres

ayons assez à faire de régler nos passions ; c'est à l'Auteur de là nature à en maintenir les fondemens et à les rapprocher quand ils sont ébranlés.

U ne dépendpas plus dé nous de concilier deux vertus en opposition, que deux élémens; c'est à celui qui en a créé les lois à les conserver inviolables. Nous le prions tons les jours de ne pas nous exposer à en franchir les barrières y de peur que nous ne devenions fous par nôtres propre sagesse > injustes par la justice^ et fé-< roces à force d'humanité. Si donc nous avons le malheur d'avoir un frère vicieux et incor-^ rigible, il n'y a d'autre remède que de le sup-. porter ou de le fuir. Si la patrie^ nous a. confié l'exécuticfn de ses lois, empêchons^le de faire da mal; mais s'il en a fait qui demande vengeance^ abstenons-nous plutôt des lois que de répandre son sang. Sous Vitellius, un frère tua sonfrère du: parti opposé dans le combat , et en demanda la récompense : Tacite observe qu'elle lui futrefu-» $ée , sous prétexte qu'on n'étoit pa& en état de le récompenser. Haïssons le vice dans notre propre^ frère, mais aimons toujours notre frère dans le vicieux. Dieu a mis sur la terre deux portés qui mènent au ciel ; il les a placées aux deux extrémités de la vie, Tune à l'entrée, l'autre à la sortie. La première est celle de l'itmocence, la.

DE LA. JUkTVKE. iSt

tàernière est celle du repentir: ce n'est donc pas à ramîtié fraternelle à la fermer. Il y a des exemple» de frères qui par là ^eule influence de l'amitié ont ramené des frères vicieux. L'histoire de la Chine en a conservé plusieurs^ tirés de l'en- £aince même. Tel est entre autres celui de Xuni , successeur du fameux empereur Yaus. C'étoit un simple laboureur^ qui avoit un père et des frères fort méchans : il les réforma par sa patience. Yaus, touché de sa vertu ^ l'appela au trône au préjudice de ses propres enfans, dont il n'avoit pas d'ailleurs à se plaindre. Comme Famitié fraternelle est , a la Chine ^ un des cinq principaux devoirs de l'ordre social, on a grand soin d'en faire la base de l'instruction publique. D'un autre côté ^ le gouvernement y est encore plus attentif à recueillir les traits de vertu dans lès enfans, que dans les hommes. Il r^arde les écoles comme des pépinières où les semences donnent quelquefois d'elles-mêmes des espèces nouvelles de fruits excellens^ sans avoir besoin d'être greffés. Les vertus des enfans sont des dons de la nature , celles de l'homme ne sont souvent que des productions dé l'art social.

Au reste , je désirerois que , dans les exemples que Ton cite aux en&ns y o^ prit ceux des vices chez. les étrangers, et. ceux de la vertu dans la patrie. C'est par ce moyen que les Romains > eti

l52 BAAyONIES

les Gr^cs surtout ^ ont illustré leur pays , an poiat qu'ib ont rendu leurs rochers plus fameux que nos montagnes y leurs ruisseaux plus que nos fleuves^ et leur Méditerranée , avec ses petits archipels, plu6 célèbre que tout rOcéanavec les quatre parties du monde. Les Chinois ont été encore plus loin^ car , sans mêler la fable à leur illustration» leur histoire leur fournissoit » il y a déjà plus d*nn siècle^ trois mille six cent trentesix hommes illustras par des vertus ou des talena utiles à rétat, et. deux cent huit filles ^ femmes ^ veuves > célèbres par leur chasteté ou leur amour conjugal. Les inscriptions » les monumens, les statues y les temples > les arcs de triomphe qu'on leur a élevés aux lieux où ils étoient nés y ou à ceux ou ils avoient vécu y décorent partout les grands chemins, les montagnes, leà forêts, les fleuves et les villes. Joignes-y leurs éloges histo«> riques , les drames , et les poésies faites en leur honneur , qui sont répandus dans toutes les bi«« bliothèques etlieux où Ton apprend à lire aux en* fans, vous aurez la véritable raison de la longue durée de cet empire, et de Tatiachementreligieux qui lie les Chinois à leur patrie. Les exemples illustres de vertu des ancêtres font le ciment moral qui consolide toutes les parties de .cet antique édifice : par lui il a résisté aux débordemens des Tartares et aux mines souterraines des reli<«

DE LA NATURE. l53

gioiis étrangères. A la yérité , ils regardent la reste des hommes comme des barbares; mais autant en faisoient les Grecs et les Romains. Rome moderne elle-même ne gouveme-t-ello pas les peuples par les vies de ses saints, qu'elle leur propose à imiter ? et FeKemple d'un Vincent de Faule ne sert-il pas à faire aimer et res* pecter sa puissance ?

Pour nous, qui désirons élever des enfans ipMm* seulement pour leur village^ mais pour le monde jentier y puisque nous en voulons £ure des hommes^ nous pensons qu'il faut leur diercber les plus grands exemples de vertu dans tous les pays; mais lorsque le nôtre en çfire d^olatans^ on doit sans doute leurdon-^ ner la préférence; c'est un devoir filial qu'il jaul remplir envers notre patrie ^ et c*est par elle que nous devons commencer à aimer 1^ genre humain. L'amitié de Caton d'Utiqu<f pour son frère Lépidus n'a rien de plus toucb^nt que celle de Turenne pour le duc de BpuîUon, son frère. Ce grand homme ^ si ^&-^ lebre dans la guerre ^ déolaroit hautement qu'il \\it devôit tout ce qu'il savoit de mieux ; il n'entreprenoit rien sans le consulter , et il no supporta sa perte qu'avec une extrême douleur.

Ce que nous avons dit de l'amitié evtre le&

tS4 HÀKVOMES

frères s^entend de celle qui doit régner entré les sœurs : les femmes en sont au moins aussi capables que les hommes , et les exemples en seroient fréquens dans l'histoire^ si elle ne s'bccupoit plus des talenS brillans d'où résultent souvent les malheurs des nations ^ que des rertus^ obscures qui font le bonheur des familles. L'a*^ mitié des sœurs entre elles égale au moins celle des frères en affection , en constance y en désintéressement y et elle l'emporte en attentions ^ en délicatesse ^ en bienséances. Si l'amitié n'est au fond qu'une union entre deux êtres foibles et malheureux ^ les femmes y ont plus de part que les hommes, parce qu'elles ont plus de besoins et de foiblesses .L'amitié d'Oreste et de Pylade ^ qui veident mourir l!un pour l'autre, me paroit moins touchante que celle de Myro et de sa çqeur, QUes du tyran d'Élée, qui, innocentes des crimes de leur père^ et condamnées à mort à la fleur de leur âge et de leur beauté , se demandoient en grâce l'une à l'autre de mourir la première. L'ainée avoit déjà mis sa ceinture autour de son cou , en disant à sa jeune sœur de la regarder faire et de l'imiter ensuite, lorsque celle - ci la supplia de pas ne lui donner la douleur de la voir mourir. ÂlorS' l^yro prit le cordon fatal, l'arrangea autour

DE LÀ HÀTUltE. l55

du COU de sa cadette^ et /en l'embrassant^ lui dit : te O ma chère sœur ! je ne vous ai jamais^ rien refusé de ce que vous m^ayex demandé , recevez de moi la dernière et la pins forte preuve de mon affection. » Puis quand elle la rit expirée^ elle couvrit son corps y et y avant de mourir elle-même^ elle pria les assistans qui^ malgré leur haine contre la tyrannie , foiidoient en larmes, de ne pas permettre qu'il leur fût . £aît aucun déshonneur après leur mort.

SU n'y a pas entre les femmes d'amitié aussi célèbre que Famitié fraternelle des Gracques^ c'est que des sœurs ne sont guère eicposées à lutter contre des factions furieuses ; mais souvent elles ont à combattre ensemble les iniir-* mités> la pauvreté, la vieillesse, et ces antres tyrans de la vie d'autant plus difficiles à suppor<- %ex, qu'on leur résiste sans gloire. Combien de ' sœurs ont vieilli jusqu'au tombeau > irréprotables dans l'amitié !

Mais il y a une harmonie peut-être plus touchante et plus forte que la fraternelle et la sororale , c'est l'amitié réciproque d'un frère et d'une sœur. Dans celle de frère à frère ou de sœur à sœur il y a consonnance •, mais dans celle-ci il y a, de plus, de doux contrastes. L'amitié entre- les frères a je ne sais

iS6 RAJUfomES

qnoi de brusqne et de rude ^ d'emporté y d'îitw cÎTÎl ; il entre quelquefois dans celle des sœurs de la foiblesse^ de la politique et même de k jalousie. Mais l'amitié entre le frère et la sœur est une consonnance mutuelle de foiblesse et de protection , de grâce et de vigueur y de confiance et de franchise. JTai souvent re^ marqué que dans les frmilles on îl y avoii un frère et plusieurs sœurs y celui-ci étoit sans contredit plus doux , plus honnête et plus poli que les enfans des familles où il n'j avoit que des garçons ; et que dans celles on il j avoit une sœur et plusieurs frères , la sœur avoit plus d'instruction , pins de force dans le caractère , et moins de penchant à la superstition , que dans une famille où il n'y avoit que des filles. , .

Plutarque , dans son Truite de Famùié frof^ iêmelle , ne cite qu'un exemple d'amitié sem<* blable. On avoit donné à une femme Taltei^ native de choisir de la mort de son frère ou de son fils : elle préféra celle de son fils y parce que» dit* elle, )e peux bien avoir encore un autre enfant, mais de frère je ne puis, mon père et ma mère étant morts. Cependant on peut regarder comme un effet de 11iarmo«» nie fraterudle ^ autant que de la conjugale p

DE LA HATUnfi. iS^

la conduite des Sabines ^ lors^e ^ tout ëche« Telées et portant entre leurs bras leurs pe« lits en£uis^ elles se jetèrent entre leurs épout: et leurs frères près de s'entr^égorger , et letur firent tomber les armes des mains en appelant ^ dit le bon Putarque, ores les Sabins^ ores les Romains, par les plus doux noms qui soient ^tre les hommes. On peut encore citer en exemple la vertueuse et infortunée Octavie^ sœur d^ Auguste et femme d'Antoine , dont Tamour fraternel et conjugal servit long--temps seule de barrière à l'ambition de ces deux ri- Taux; mais lorsque Antoine^ subjugué par son amour pour Cléopâtr e ^ eut brisé tous les liens de l'amour conjugal en chassant son épouse de sa propre maison^ alors l'Empire romain perdant son équilibre , qu'une femme avoit maintenu , fut renversé de fond en comble.

Quelles que soient les spéculations de la politique y il est certain que les seules harmonies, morales forment la chaîne qui lie toutes les parties de la société humaine. L'harmonie fraternelle fait passer les hommes par une enfance plus longue que celle des animaux^ afin de former et de fortifier les premiers liens de la société par Famour maternel ; mais l'harmonie conjugale réunit tout le genre humain : elle

itSô BàRMONIES

et terreuses^ qu'elle retira sa inain^ et se mît à pleurer. Le Mestor de la philosophie en fut a£* fecté. U dut^ sans doute , trouver fort étrange^ lui qui étoi% si recherché par tontes les classes de la société ^ de se voir repoussé par un enfant nniqu^iùent sensible à l'instinct de la nature, n sentit alors, malgré les grâces toujours nouvelles de son esprit, tonte la décrépitude de son corps, par l'effroi quelle inspiroit à l'enfance , et que les deux extrémités de la carrière humaine ne formoient qu'un contraste hideux du commencement de la vie et du commencement de la mort.

Mais les enfans recherchent avec ardeur la société des e&fans de leur âge, et les plus beaux sont toujours entré eux les plus fêtés y leur afTection se détermine souvent eu faveur d'un de leurs compagnons exclusivement aux autres* La jeune fille ^ en cherchant à plaire à un garçon , est en i^arde contre lui; elle veut à la fois lui inspirer Aq l'amour et du respect, paf lin instinct combiné de coquetterie et de pudeur. Pour lui, il est déjà rempli pour elle d'égards et de soins attentifs. Quel est celui qui ne s'est pas amusé cent fois des jeux de ces ^mans enfans, de leurs promesses de s'aimer toujours, des noms de mari et de femme qu'ils se donnent mutuellement ^ de leurs jalousies ^

DE LA. NATURE» l6{

tX de tons les mouvemens de cette passion inquiète^ d'autant plus naturels^ qu ils ne se rèf lent point sur les préjugés dfe la société? Il se forme entre eux quelquefois des affections si violentes ) qu'on ea a tu sécher et mourir de jalousie; et cette maladie morale et physique est asseï commune parmi les filles , qui^ dan$ la ^us teqdre enfance, en deviennent quelquefois toutes jarnives. De ces affections innées dans le$ 4leux sexes se composent des mœurs qui an*noiicent déji la différence de leurs caractères. A peine une jeune fille sait-elle marcher, qu'elle aime A se regarder dans un miroir et à s'oc«cuper de sa parure ; déjà elle prend des soins màceraels de sa poupée. Dès qu'elle ^t paijer^ cdle s'exerce à chanter. De toutes Les chansons ^ dije préfère eeHes d'amour. La plus réserTee et ^ la plus sileneieufie en recueille de toutes les sortes y pour Fabsence , pour la rupture , pour )a réconciliation y etc. ; elle y renferme toute sa politique et sa morale. Quant au garçon, il 56at déjà qu'il doit protéger l'objet qu'il aimera. Négligé dans son costume , il ne songe qu'aux armes et à leur «x^ncice. Il aime A ùiirt résonner 4es instrumens bruyaas, des trom« pettes, des tambours; à courir, à sauter, à grimper ; et il est an comble du bonheur quand il a en sa disposition l'apparence d'un fusil ou 3. II '

9[6a HJUIMONIES

d'un sabre. Déjà le sentiment de la gnehre <con« traste dans les deux sexes avec celui des amours y et annonce que Tun est fait pour être aimé et protégé^ et l'autre pour aimer et pour combattre. Traçons donc à Ton et k l'autre les devoirs de l'amour:, avant que ce sentiment naturel se corrompe en eux par les mœurs de la- société. Montrons*leur*en les lois saintes répandues dans tous les ouvrages de la nature, en les réunissant les uns aux autres par Tharmonie conjugale. Ouvrons dès sa source un canal à ce torrent ^ afin que lorsqu'il se précipitera àits montagnes il ne ravage pas les terres qu'il doit féconder^

En vain la sagesse dîvme avoitbai'monié entre elles les couleurs et les formes des êtres : tout ^toit sans mouvement et sans vie ^ parce que tout étoit sans amour. Ainsi , le pliLS beau ta« bleau n'offre que des sur&ces , et le groupe de sculpture le plus parfait que rimmobilité, parce qu'ils ^ont sans vie , étant l'ouvrage des bommes. Quand de nouveaux Vaucansons tenteroient de leur donner quelques mouvemens par le feu y par les aimans 9 par l'organisation la plus savante, ils ne pourroient les animer^ parce que la vie est un élémeât du ciel. Il n'appar-^ tient qu'à Dieu de la donner; et ce fut l'amour que l'Éternel doua de cette puissance. Q.

BS LA NATURE. ' l63

secoua son flambeau sur Tunivers^ aussitôt les astres s'embrasèrent d'un feu éternel. La terre^ glacée et ténébreuse^ fut attirée par le soleil ^ et, roulant sur elle-même ^ lui présenta tour à tour ses pôles. Son Océan circula autour d'elle , son atmosphère fut ébranlée^ des vents opposés souf-fièrent sur ses divers horizons. Des nuages s'élevèrent de dessus ses mers , et recouvrirent les airs d'or et de vermillon^ et^ retombant en pluies fécondantes^ coulèrent en ruisseaux sur les flancs des montagnes^ fertilisèrent les plaines^ et vinrent se réunir aux mers. Les végétaux se couvrirent de fleurs et de fruits. Lés animaux formèrent leurs nids sous leurs ombrages^ et y firent entendre mille et mille concerts. L'homme ^ raW de tant de beautés^ ne sa- Yoit où porter ses pas incertains^ lorsqu'il se sentit attiré par un être qui lui parut une autre moitié de lui-même ; elle étoit semblable à lui et différente de lui. Ce qu'il avoit en force, elle l'avoit en grâces; elle réunissoit tout ce que les objets de la nature ont de plus doux en couleurs, en formes, en mouvemens. Il lui adressa ses premières paroles et ses plus vives affections; elle lui répondit par des paroles plus touchantes et des afiections plus tendres: ainsi la lune réfléchit les rayons du soleil par une lueur plus amie. 4es yeux. H s'avança vers

lG4 HAnMONIES

elle , elle s*arrêta. Il lui présenta la maîn , elle lui oATrit la sienne; elle se troubla^ il fut trotibié à son tour. L'univers lui avoit donné la connoissance ^un Dien^ ramotir )ui en donna le sentiment.

Dans Torigine du monde , toutes les harmonies de la création durent paroître avec le soleil ; il dut y aVoir à la fois une nuit et un jour , un hiver et un été , un printemps et un automne^ des fleuves et des glaciers^ des sables et des rochers ,• il y eut à la fois des herbes naissantes propres à servir de pâture aux animaux , et des arbres caverneux polir leur donner des asiles y des animaux enfaus qui tétolent leurs mères , et d'autres caducs , pour four^ nir de la proie aux carnivores^ mais dans la suite les périodes de la vie furent réglées sur celles de l'astre de la lumière , chaque être les parcourut tour à tour; mais il y en eut dont la duçée resta fixée à chacune de ces harmonies: il y en eut qui ne vécurent qu'uh jour, d'autres un mois lunaire, d'autres une saison, d^autres une année solaire, d'autres des cycles planétaires.

La lune, surtout, paroît présider aux amours; et ce n'étoit pas sans raison que chez les anciens les uns la regardoieut comme Vénus , d'autres la prioientde rendre les accouche-

DE LA HAtURE. l6u

mens heureux. Chaque mois lunaire , aux.Indes» le hambou produit une tige nouvelle et le co* cotier une nouveUe grappe de fruits , l'oranger donne les siens aux deux équinoxes , d'autres végétaux aux solstices , un grand nombre une fois par aU;^ et quelques-uns tous les deux ans ; la plupart ont leurs pousses réglées aux équi<noxes et aux mois lunaires. Ces lois s'étendent sans doute aux végétaux de nos climats i mais elles se manifestent partout dans les amours de& animaux : celles des poissons sont réglées^ pour la plupart , sur les phases principales d^ la lune çt du soleil , qui en est le premier mobile. Cependant ^ quoiqu'il y ait des amours et des génjçrations dans le temps intermédiaires ^ il n'en faut pas conclure qu'ils ne soient pas en rapport avec ces astres : tous les êtres sublunaires sont ordonnés au soleil , comme les corps planétaires eux-mêmes ; et quoique les révohitions de ceux-ci ne se ren-r contrent pas précisément avec celles de la terrç autour de cet astre ^ il n'en est pas moins vrai qu'il e$t le niobile de tous leurs mouvement comme de celui de notre globe, il €st^ dan^ cette vaste machine de l'univers ^ comme une grande rouiÇ qui communique le mouvement à une infimté de petites bobèches , non à toutes à la fois, mais successivement et suivant les

lG6 ' IfARMONlCS

rapports que ces êtres ont avec lui , et peutêtre suivant les latitudes où ils ont d'abord été placés. Cette loi peut servir à connoltre les végétaux et les animaux qui sont indigènes à chaque climat. Le sapin et le cèdre fleurissent au mois de juin ; le noyer, au contraire , originaire des Indes, donne ses fleurs avant ses feuilles en avril, ainsi que le coudrier. Le renne du Nord cherche sa femelle à l'équinoxe de septembre , parce que c'est à cette époque que les neiges sont tout*à-fait fondues dans les régions boréales , et qu'ayant d'abondantes pâtures, il / * acquiert une surabondance de vie. «Comme

il est fait pour vivre aux dernières limites de notre globe habitable , il entre en amour à la fin de notre année hémisphérique. Cependant ^ la vie des animaux carnivores étant en quelque sorte greffée sur celle des frugivores, elle s'étend I plus loin , et remplit la sphère entière de l'an-

née , comme celle de notre globe : les régions de l'hiver et de la mort sont les berceaux de ces destructeurs de la vie. Ils s'unissent dans la saison qui leur offre d^abondantes proies, el qui fait périr par sa rigueur un grand nombre d'êtres dont la vie même n'est qu'annuelle. Ainsi le renard connoit l'amour en hiver , et met bas ses petits en avril , lorsque les espèce! frugivores ne font que commencer à conce*«

J^E LA HATURE. tBj

^oir èms oies climats. Cet ammal^ que la nature a revêtu de la plus chaude des four-rures^ est aussi le quadrupède qui vit dans, les pays les plus reculés du Nord. U s'avance , à la clarté de la lune et des aurores boréales, dans les nuits de la zone glaciale^ qui effraient l'ours blanc et le forcent de se rapprocher des con« trées éclairées du soleil , qu'il ne perd jamais de Yue. On voit donc que la lune influe encore, eu lùver et au pôle, sur les amours durenard , comme s«r celles des animaux de nuit dans nos climats.. Ainsi la Providence, qui la fait lever, en labsence du soleil , sur ces régions désertes et gla« eées, où elle ne disparoit jamais de dessus l'ho^ rizon lorsqu'elle est pleine , a voulu qu'il y eût^ aussi des animaux pour en jjouir habituellement.

L'homme parvient y dit -on, a la puberté à douze ans dans la zone torride, et. à seize dans la zone glaciale. On assure aussi quela femme, dans certaines parties de l'Afrique et des Indes, devient capable d'être mère à Fâge de dix ans^ et qu'elle ne peut plus le devenir aprè& trente. Si cela est, il n'est donc pas vrai que les développe mens de la vie soient proportion-^ nés à sa durée , commfe le prétendent quelques. Baturalistes, entre autres Buffon..Gar^ si l'ea-*^

i69 HAftHomcs

fance de lliomme est plus courte dans les coiurtrées chaudes du globe que tians les froides ^ il s'ensuit que sa vieillesse doit j être aussi plus précoce, et par conséquent qu'il doit y Tivre moins long-temps. Or, c'est ce qui n'est pas. Les brames des Indes vivent souvent au-delà de cent ans , et les vieillards ne sont pas plus corn-, mûns en Russie que dans les pays chauds. II y a plus, )'ai obsenré i llle de France que les enfans de dix i douze ans dans les deux sexes > |mrmi les JNègres même , n'étoient ni plus forts ni plus formés que Ceux de Pétersbourg du même âge, et que ce n'était que vêts dixhuit et vingt ans que les uns et les autres acquéroient la taille et les forces d'un homme. La femme seule , dans tous les climats, parvient avant l'homme à l'âge adulte , et cesse d'être fe** conde bien avant lui* Elle trouve dans ses enfans devenus des hommes des protecteurs, \oi^ que son époux n y voit souvent que des rivaux# D'ailleurs cette Providence, qui lie entre elleë toutes les générations, a peut-être voulu que les soins d'une mère s^étendissent encore à ses petits-*enfans, qu'elle aidât sa fille de son expé-* rience et de ses soins dans leur longue et pénible éducation, comme elle avoit été aidée ell^* même de sa propre mère, dans des circonstances

DE lA HATUftE. ifx)

semblables : ce qai' ne seroii ]n» arrité^ si elle a voit pu engeadrer^ eatnflie rhotnfae^ jusque dans la vieillesse. Qiioi qu'il en soit^ l'un et l'autre ont des ^fans dam tontes les saisons et dans toutes les latitudes de la terre , en quoi ils sont exceptés seuls dé tous les animanx^ dont chaque espèce à des temps , d«fs Ages et des climats détermiiiés pour les amours.

Quoique rharmonie conjugale existe toujours pour la nature ainsi que pour l'kdmmé dans quelque partie de la terre, c'est au mois de mat que tous les êtres entrent pour ainsi dire en amour dans nos climats. Le soleil , qui en est le premier mobile, est, vers le milieu de et mMs , à dotiie degrés de Féquaieur et i ttois degrés de nous , et la lune à douse degrés sud; ce qui met entre ces deu& astres une distance égale à la moitié de la «one torride. Nous recevons alors une partie de son influence, Comme nous k recevons tout entière lorsque, vers la fin de juin, lé soleil, au solstice d'été, et la lune , au solstice d'hiver, embrassent tout l'espace renfermé entre les tropiques^

Non •» seulement le soleil en été dilate notre atmosphère, mais il doit exercer la même puissance sur la mer. Si l'air échauffé monte dans un thermomètre , l'Océan doit monter dans, son

170 HAKHOIflES

bassin et augmenter sa pente; si une verge dé fer s'allonge échauffée , ainsi l'hémisphère terrestre^ rempli de minéraux^ doit se dilater , et la pente des eaux doit être plus forte yers Thémisphère opposé.

Jetons un conp-d'œil sur les harmonies des puissances de la nature au mois de mai , nous les Terrons se conjuguer comme celles de ces deux astres. Le soleil^ qui est le premier mobile de toute harmonie^ en produit d'abord une prin-* cipale avec lui-même par sa préstcnce et son absence. De ces deux contrastes naissent la lumière et l'ombre ; le chaud et le froid, laurore et le couchant , le jour et la nuit, l'été et l'hiver. Ses rayons se conjuguent ensuite avec notre atmosphère; comme ils le dilatent à mesure qu'ils s'élèvent sur notre horizon y ils le forcent de fluer du nord vers le midi, où il est le plus raréfié : c'est par cette raison que le mois de mai n'est jamais chaud dans notre climaL Souvent ce mois et une partie de celui d^avril y sont d'une grande sécheresse, et les plantes^ qui ent alors le plus grand besoin d'eau, puisqu'elles sont dans toute l'activité de la végétation, languiroient si la nature ne suppléoit aux pluies du ciel par les rosées abondantes de la terre. Ces rosées sont dues d'une part à la transpiratioa

DÉ LA lîATUAE. 17!

de la terre ^ pénétrée de pluies pendant l'hiver et échauffée actuellement par le soleil^ et de Tautre à la fraîcheur de Fatmosphère , qui en conduise la nuit les yapeurs sur les plantes^ sous la forme de rosée ^ au point de l'y réduire quelquefois en gelée blanche. Ce contraste du chaud et du froid paroît au reste plus favorable â la végétation des plantes indigènes à nos climats, qu'une atmosphère chaude : car elles croissent avec plus de vigueur dans ces mois, que dans ceux qui sont les plus chauds de l'an-née, et la violette croit sur les lisières des neiges des Alpes, plus vive en couleurs et plus odorante que dans les plaines du Roussillon : tant il est vrai que les contrastes font partie de l'harmonie conjugale* Ceux de la lumière et de l'air se font sentir, surtout dans cette saison, sur les nuages, condensés à la fois par le froid de l'atmosphère supérieure , et par celui du vent de nord : car c'est alors qu'ils brillent des plus riches couleurs, an lever et au coucher du soleil.

' L'Océan et la terre sont conjugués entre eux comme l'air et la lumière , mais dans une autre proportion. La lumière ne part que d'un point du ciel, et Fair forme autour de là terre une sphère entière qui la rassemble et la modifie^ comme un verre convexe ou comme le cristallia

3^7^ HAKBIONICS

de l'œil : mais l'Océan et la terre ont chacun leur bémis^ère. Le premier , dans la partie du sud^ est mêlé de terre; le secoad^ dans la partie du nard^ est mêlé d'eau en parties égales^ mai^ dans la même proportion.

Quoique l'Océan soit plus étendu que Uk terre ^ les mers et les continens du globe soni entrelacés de manière que quand notre hémisphère terrestre a Thirer^ il est réchauffé par l'hémisphère aquatique qui y étant dans son été^ envoie les glaces polaires vers lui de la zouq torride, et quand celui-ci est dans son hiver , il est attiédi à sofi tour par les fontes de notre pokj qui viennent aussi à lui à travers la sone torride. C'est ainsi que les hivers du détroit de Magellan sont beaucoup plus tempérés que se$ étés y comme la observé Forster par la végé-r tation de ces contrées; et cela vient ^ sans doute^ de ce que ce détroit reçoit directement, dans soa été , les courans de la tone glaciale , et dans son hiver ceux de la zone torride. C'est par une raison semblable que les hivers des côtes de Nor^ vège y de l'Angleterre > de la Normandie et de la Bretagne ^ sont bien moins froids que ceux dq l'intérieur de ces mêmes contrées, et que leurs étés le sont beaucoup plus. Le myrte croit Qatu-r rellement^sur les côtes de Normandie, et le figuier n'y gèle point en hiver; mais la vigne peut à pein^

DE t£ vkvijKe. 173

y'mûrir ses fruits en été. On ne peut expliquer que par Tinfluence des courans de FOcéan, qui viennent directement des pdes ou de Téqualeur, ks températures si différentes des fies même de la zone torride ^ quoique situées dans les mêmes latitudes et la même élévation dans l'atmosphère. Les lies Moluques sont beaucoup plus chaudes que les îles AmiHes, parce que la prc^edîon de TAsie vers TOrient les met à Tabri nées cotirans froids qui émanent directement du çolc nord en été.

Les fleuves sont •conjugua avec leurs îles, <H>mme rOcéaii avec les continens ; îîs lleur portent la fécondité , en variant leur température. Il y a encore d'autres conjugaisons entre Télétoent liquide et le solide: Feau, par ses i*efletrf, Tépètfe les sources de la terre, et la terre , par ses échos , les mouvemens de î'eau. *Ces consonnancês et ces <H)ntrastes sent la 'source d'une multitude d'harmonies ravissantes, et du plaisir que nous éprouvons à faire des voyages •de terre le long de l'eau, et ceux de Tèau le icmg de la terre. B est lîertain qu'elles aug- "ttientent notre ; existence. Pendant 4e mois de mai , ce ^eroit une xjuestion de savoir si la Surabondance de vie qui est alors répandue dans notre hém-isphère et qui se manifeste dans les couleurs du firmament, dans les par-

f ums de ratmosphère exhalés des végétaut ^ daM les courans des eaux plus limpides^ -dans la floraison des Tegëtaux , dans les amours des animaux I ne se fait pas sentir même aux fo&* siles^ et si Taimant^ par exemple^ na pas alors plus d'activité. Cette question pourra paroitre oiseuse à des physiciens qui ne sont pas naturalistes ; mais lorsque Christophe Colomb alloit à la découverte du Nouveau-Monde^ il s'aperçut que la boussole y nord-ouest pendant la nuit , se rapprochoit le matin de Tétoile polaire. Je crois même que ce grand homme est le premier qui ait observé sa variation. Si donc Taimant éprouve des changemens réguliers à certaines heures du jour^ comme d'autres physiciens l'ont confirmé , pourquoi n'en éprouveroit-il pas de semblables à cer-taines saisons de l'année?

Quoi qu il en soit , l'harmonie conjugale dans nos climats, se fait sentir dans, tous les êtres organisés ^ particulièrement au mois de mai : elle commence d'abord par les végétaux» Lorsqu'ils ont acquis, après une certaine révolution de jours, de mois, ou d'années, la propriété admirable de se reproduire , ils deviennent adultes , ils manifestent au - dehors les organes de l'amour renfermés dans leurs . fleurs ; on y distingue les parties sexuelles du

siâle et de la femelle. Celles du màle soût formées pour l'ordinaire de petits corps ovoïdes ou lobes appelés anthères ^ suspendus en équilibre à des filets nommés étamines; ils sont jaunes dans la fleur du lis et noirs dans celle de la tulipe. On les nomme anthères , d'An* théros , un des noms de l'Amour , .qui y suivant la fable ^ étoit fils de Vénus et de Mars. Si ce nom leur a été donné par les Grecs ^ auxquels nous devons^ dans l'origine ^ les^nomsde notre botanique , ainsi que ceux de presque toutes nos sciences ^ cela prouve qu'ib avoient reconnu le sexe masculin dans les plantes , puisque cette partie renferme une poussière qui en féconde la sève femelle. Nous observerons aussi que cette organisation , qui résulte d'une des lois fondamentales de la nature y a été tellement méconnue de Toumefort y le grand resrtaurateur de notre botanique^ qu'il n'a jamais considéré le pollen ou poussière fécondante de l'anthère que comme un excrément qui n'étoit d'aucune utilité. On en doit conclure que les anciens avoient fait bien des découvertes dont les modernes se sont fait hpnneur^ et que ceux*ci ne doivent jamais y opposer^ comme une autorité y l'ignorance ou l'erreur d'un savant y quelque éclairé qu il soit ; car on iie peut disconvenir que Tournefort A'ait d'ait

1 fjG Hi&MOlfiCS

lears autant de connoissances en botanique que Newton pouvoit en avoir en astronomie. Ai^ centre des anthères est pour lordinaire l'utéras ou l'organe femelle de la fleur ^ appelé pistil^ peut-être du nom grec pistis, foi, confiance : c'est un tuyau destiné à recevoir les poussières des étamines. Il est composé de trois partiel» , du stigmate y espèce de bourrelet fendu, qui reçoit le pollen; du style, tuyau fistnlevx qui le conduit à l'oraire sans le perdre ; et 4k l'owre , qui renferme la semence ou le fruit. Toutes ces parties sont tràfi-genstJiles dans la plupart des fleurs , telles •que celles du Us , du pommier , qui ne sont qu'une agrégation de plusieurs neudes divisés et rangés en cercle autour du pistil, qui réunit pIusietFTs femelles. Il est remarquable que les -anthères ou parties mâles protègent la partie femelle, en FeuTironnsAt et en la couvrant jusqu'à sou développement. Ce eaiacière de protection dans les mâles seml^Ie commun à beaucoup de fleurs comme à beaucoup d'i^ nima'ux. Dans plusieiii^s yégétaus: , les parues mâles sent séparées des femelles , et y présentent des fleurs de (ormes différentes : telles sont celles du coudrier, du châtaignier, du tnelon , etc., où la fleur mâle se distingue de la femelle , qui porte le fruit , par l'émanation

BB LA NATimE. t'J^

d'une poussière jaune qui la féconde. Les fleurs mâles du coudrier y qui paroissent dès rhiver ^ se manifestent sous la forme de chenilles suspendues aux branches^ et les fleurs femelles ^ qui produisent les noisettes y se trou-vent sur Fécorce en petits filets d'un pourpre vif.

Dans d'autres végétaux y les fleurs mâles et les femelles sont séparées sur des individus différons : tels sont le palmier-dattier^ le papayer^ le pistachier ^ Torme^ etc. Il est remarquable que les arbres mâles de ces espèces sont plus élevés que les femelles^ afin que les vents puissent apporter à celles-ci les poussières fécondantes. La fécondation des femelles s'opère de fort loin^ et souvent par l'entremise des insectes y entre autres des abeilles^ qui recueillent sur les mâles le pollen dont elles composent leur cire y et vont ensuite sur les arbres femelles recueillir le miel de leurs nectaires.

Le nectaire est un réservoir qui contient un nectar ou liqueur plus ^ou moins sucré -y il est pour l'ordinaire situé dans la corolle au bas des pétales y et recouvert d'une petite coquille. On en ignore l'usage par rapport, à la plante dont il nourrit peut-être la semence dans l'état de fœtus ; mais il est évident qu'il sert aux besoins de beaucoup d'insectes ; tels que les mou<- 3. la

î 78 HAAlfONIES

ches à miel et les papillons. Cest sans doute pour cette raison que la nature a donné , en ^é-» nëral y aux végétaux beaucoup plus de fleurs qu'ils ne peuvent rapporter de fruits.

La corolle , ainsi nommée parce qu'elle res-* semble souvent à une couronne , est l'ensemble des pétales y et les pétales sont des feuilles de la corolle et forment la partie la plus brillante de la fleur. Leur usage est de préserver les parties sexuelles qui les entourent des injures de Tair et de la pluie ; mais elles en ont un bien plus étendu , et dont , que je sache , aucun botaniste n'a parlé jusqu'à nous ; c'est de réverbérer les rayons du soleil sur les sexes même de la fleur ^ et d'en accélérer la fécondation,

La nature y après avoir réchauflfé les parties sexuelles des plantes par une corolle, prot ge la corolle a son tour par le calice. Le calice , ain^i nommé du grec calix y coupe , quoiqu'il n en ait pas toujours la forme , est l'enveloppe la j^Ius extérieure de la coroUe y et la soutient lorsqu'elle est épanouie. Il est charnu dans le rosier et divisé en cinq parties ; on l'appelle alors pé* rianthe^du grec periantjèosjqin signifie adjoint, sans doute parce qu il est adhérent à l'ovaire. Il est à remarquer que les fleurs isolées n'ont point, pour l'ordinaire , de calice : telle est la tulipe ; mais celles qui naissent dans des buissons et ^ur

DE LA NATURE. l'jQ

âes branches où elles sont exposcés à se heurter par Tactioa des vents , sont plus on moins protégées par des calices , qui prennent alors différens noms^ comme ceux de périanthe , d'enveloppe y de spathe , de balle , de chaton , de coiffe et de bourre.

C'est dans Tétat de floraison que les planter ont acquis toute leur beauté , c'est aussi par les fleurs que les botanistes les caractérisent; cependant elles n'acquièrent toutes leurs perfections que dans Tétat de fructification. Àinsi^ le célèbre Limiseus^ qui les caractérise par les fleurs , semble avoir moins approché du système de la .nature que Tournefort , qui les caractérise par les fruits.

L'harmonie conjugale lie non - seulement tentre eux les végétaux du même sexe , mai$ «lie en rapproche les genres par des contrastes , comme l'harmonie fraternelle en réunit les espèces par des consonnances. Gomment connoî*^ trons-nous donc les rapports qui existentd'espèc^ a espèce y ou de genre à genre ^ pûisqu'à peine nous étudions ceux qui existent entre les mem'r bres du même individu? Cependant les espèces si variées , les genres si différens , et les puissances même delà nature^qui semblent lutter san^ cesse entre elles, ne sont que des membres de son grand corps , qui se correspondent entre eux.

la.

i8o iiAiui09ies

Au défaut de livres qui puissent nous guider dans ces profondes études, consultons notre cœur et guidons-nous dans les recherches de la science par le sentiment du plaisir.

Nous ayons observé que nous en goûtions un très-touchant à la vue d'un groupe d'arbres plantés dans l'ordre fraternel dans lequel leurs semences sont nées : tel est celui que nous font éprouver des pins disposés en cône au sommet d'une montagne j ou un vignoble disposé en forme de grappes autour d'une colline. Mais nous en sentons un bien plus grand lorsque 4ous voyons les genres des végétaux dans leurs divers contrastes^ tels que les sapins sombres du Nord^ qui s'hatmonient avec les bouleaui d'un vert naissant , et les vignes rampantes du midi avec les peupliers pyramidaux. Un vieux chêne qui brave les tempêtes et les siècles bous paroit bien intéressant ; mais il ne Test jamais davantage que quand un jeune chèvrefeuille entoure son tronc caverneux de guirlandes de fleurs.

L'harmonie conjugale est la source de ce plaisir ineffable que nous éprouvons lorsque nous rencontrons harmonies entre eux par la nature y |e long des Ruisseaux , les roseaux et les nymphsea; dans les prairies j^ les graminées et les trèfles, les aunes et les saules; sur les lisières des bob.^ la primeyère et la violette; et dans

DE XA NATURE. l8l

I^UTS prof ondeurs ^ les lierres et les hêtres. Quelques-uns croient que , comme il y a des sympathies entre les végétaux^ il y a aussi des antipathies. Les moisissures , les mousses , les guis y les agarics , les scolopendres , et la plupart des plantes parasites^ semblent nés pour la destruction ; mais la végétation n'exerce qu'une puissance innocente. La guerre n'entre point dans les plans de la nature comme une compensation nécessaire des amours. L'Être tout bon n'a point fiait le bien pour avoir occasion de faire le mal ; il a donné des bornes à la végétation des plantes > non dans des haines innées ^ mais ds^ns les besoins des animaux qui les pâturent. S'il en a armé plusieurs d'épines ^ ce ne sont pour elles que des armes défensives^ elles ne leur servent point pour exercer entre elles des hostilités , et si elles en font des plaies à leurs ennemis y ce sont leurs ennemis qui s'en blessent eux-mêmes* Quant aux plantes qui semblent vivre aux dépens des arbres^ et contribuer à leur destruction y comme les mousses et les lichens , il est probable^ quoi qu'en disent quelques cultivateurs^ qu'elles leur sont utiles et qu'elles les revêtent en quelque sorte contre les rigueurs du froid. Les sapins^ les mélèses y aux extré-* ^tés du Nord , en ont la tige et les branches couvertes comme d'une longue toison y et ils

l8a HARM051ES

n'en croissent pas moins avec la végétation la pins vigoureuse. Si quelquefois, à la vérité, dans nos climats le lierre, par se$ étreintes, fait périr le jeune arbre qu'il embrasse, c'est moins le résultat d'une lutte offensive que d'une amitié trop imprudente. Loin d'épuiser son ami en lui enlevant sa substance , il semble encore, long-temps après sa mort, le rappeler à la vie en couvrant son corps desséché des festons d'une verdure éternelle.

Les animaux même sont sensibles aux harmonies conjugales des végétaux. Ce n'est point dans nos guérets on nos plantes domestiques, divisées en champs et en longues avenues, ne présentent que des consonnances monotones des mêmes espèces, que les animaux aiment à se livrer aux douceurs de l'harmonie conju* gale; c'est dans les lieux où les montagne» s'harmonient avec les fleuves, les bois avec les prairies, les arbres majestueux des forêts avec ies humbles buissons de leurs clairières j c'est au milieu des échos des rochers et des reflets des ruisseaux , qu'ils se plaisent à séduire par l'harmonie de leurs sons ou de leurs formes les objets de leurs amours. C'est là que le coq de bruyère au pied d'un pin , la poule d'eau dans les roseaux, s'nnissent à leurs compagnes. Les systèmes de nos botaniques et de nos zoo-

DE I/A KATtmË. l83

logîcs ne s^occnpent point des harmonies des végétaux j mais le plaisir qii^elles font prouve que la nature en a répandu les lois dans tous ses ouvrages^ et en a mis le sentiment dans tous les cœurs.

L'harmonie conjugale s'étend sur les animaux bien plus loin que sur les végétaux. Les animaux parviennent à la puberté dans l'espace d'vm jour, comme les insectes éphémères; d'autres au bout d'un mois lunaire, d'une saison, d'un an, et peut-être d'un grand nombre d'années, tel que le rotifer, qui peut rester des siècles dans un état de léthargie, qui , d la vérité , n'est ni la vie ni la mort. Les périodes de Fexisteiïce sont ordonnées avec celles des aspires , et c'est aux limites des êtres organisés de notre globe qu'on découvrira peut-être celles d^nn nouveau monde.

Les animaux ont, comme les plantes, des sexes qui en divisent chaque espèce en mâles et en femelles. Les uns les réunissent dans le même individu , (fomme le limaçon , qui est hermaphrodite. Cependant cet animal ne peut se reproduire seul. Il a besoin d'un être semblable à lui , pour trouver à la fois une épouse et un époux; ainsi d'une seule union naissent deux générations. L'espèce appelée incoque peut re-

l84 HAAMOKIES

produire une nouvelle tête , lorsqu*on la lui 9. coupée y ainsi que Voltaire assure en avoir fait plusieurs fois l'expérience. Cet animal se reproduit donc malgré les mutilations ,* de plus il est aveugle ^ et lance ^ comme on sait y des flèches à l'objet aimé.

Nous croyons entrevoir ici la raison pour laquelle la nature a réuni les organes des deux sexes dans la plupart des fleurs y c'est parce que les plantes sont insensibles^ et que n'ayant point de mouvement propre , elles ne peuvent communiquer entre elles. Mais les animaux sont doués de passions et de la faculté de se mouvoir y laquelle -sépare les sexes dans le même végétal , ou sur des individus difierens y comme dans les palmiers. Elle emploie les insectes volatiles y qui recueillent leur pollen pour les féqpnder ; car cette voie me paroit bien plus certaine que celle des vents^ auxquels on l'attribue ordinairement. Mais les animaux étant doués de passions et de la faculté de se transporter où ils veulent , il résulte de leur amour un ordre moral^ auquel la nature ramène tout l'ordre phjaique. Un animal donc qui pourroit se reproduire tout seul y en réunissant en lui les deux sexes y s'aimeroit uniquement , et formeroit un chaînon détaché de la chaîne des êtres.

DE LÀ NATUaC. l85

Cependant nons sommes obligé de dire que le puceron y dont les espèces innombrables sont répandues partout, a l'étrange propriété de re« produire de lui-même des petits^ quoiqu'il y ait dans ce genre d'animaux des mâles qui ont des ailes pour se transporter où ils veulent : Bonnet en a fait de charmantes expériences. Il reçut un puceron au moment de sa naissance , et Téleva solitairement. Celui-ci , sans avoir communiqué avec aucun être de son espèce j produisit ses petits^ un de ces petits, séquestré de même^ produisis une nouvelle génération , et Bonnet en obtij^kt ainsi cinq consécutives sans le se-* cours d'aucun mâle, pendant l'espace de cinq semaines. II la porta jusqu'à la septième et la neuvième, pendant le cours d'un été. Il en conclut que ces générations successives ont été opérées dans la première mère^ par le mâle qui avoit fécondé en automne l'œuf dont elle sortit au printemps suivant; car il est très* remarquable que le puceron , vivipare en été ^ devient ovipare en automne.

On doit conclure de-là que les lois générales, ainsi nommées parce qu'elles conviennent à tous les genres , sont cependant subordonnées à des lois particulières. Le puceron sans défense mX d'une construction très *- délicate , destiné

l86 BARMOiaES

à servir de pâtdre à une infinité d'insectes et d'oiseaux qui en nourrissent leurs petits^ de^^ voit se reproduire en été , non-seulement par les voies ordinaires de la multiplication ^ mais par des moyens merveilleux , sans lesquels il auroit bientôt été anéanti. Il met donc au monde ses petits tout formés et fécondés jusqu'à la neuvième génération.

Comme il n'a eh lui-même aucun moyen d'é-> migration^ il est emporté par les vents sur les feuilles voisines y où il reproduit lui seul toute sa postérité ; mais en automne ^ lorsque rhiver s'approche, comme elle ne pourroit alors trouver à vivre , elle est fécondée par des pucerotis mâles, auxquels il vient des ailes ainsi qu'aux mâles des fourmis , et alors , quoique née vivipare, elle devient ovipare , et ses petits, renfermés dans des œufs, sont abrités de la mauvaise saison. ' '

lî seroit curieux de savoir si le pnceron devîendroit ovipare en automne s'il étoit dans une serre chaude. Quoi qu'il en soit, la nature emploie les moyens les plus ingénieux pour favoriser la multiplication des êtres les plus faibles. La cochenille , qui naît au Mexique sur la feuille très-épaisse et très-succulente et permanente du cactus , y trouve & se nourrir toute sa vie

DE I/A NATTOE. / ' 187

Sans sortir de sa place ; aussi elle a nne trompe d^me structure si délicate , <jue lorsqu'elle Fa une fois enfoncée dans la feuille, elle ne peut l'en retirer sans la rompre et sans périr : dan^ cette situation, elle est fécondée par son mâle, auquel il vient des ailes. Devenue mère , elle fait sa ponte autour d'elle, toujours clouée à sa feuille , qui à la fin deviendroit insuifisante pour nourrir sa nombreuse et impotente postérité, si la nature, qui a tout prévu , ne don-^ noix à ses petits à peine éclos un moyen bien singulier d'émigration. Ce n'est point le vent qui disperse au hasard les cochenilles naissantes, comme les pucerons, qui peuvent vivre sur toutes sortes de végétaux ; c*est Tennemî né de tous les insectes volatiles qui leur procure un chemin dans les airs.

Elles communiquent d'une plante à rautre par les fils que les araignées aiment à étendre dans les nopaliers. Tout cela prouve que la Providence n'a pas fait ses lois physiques d'un mécanisme immuable, mais qu'elle les varie suivant les besoins des êtres sensibles , les rapporte à un ensemble commun , et les subordonne à un ordre moral. Les générations dei insectes qui nous offrent tant de phénomènes; n'ont rien de plus extraordinaire que celles

l88 HÀAMOiaES

des plantes les plus communes^ <{ui so^t les plus utiles ^ et qui se reproduisent à la fois dans la même année par des floraisons multipliées , des traînasses^ des rejetons^ des boutures. Si Tauteur de la nature s'occupe avec tant de soin, des besoins des insectes , il s'occupe à plus forte raison de ceux du genre humain.

Lorsque l'animal a atteint le terme de sa croissance , la nature développe alors sa beauté physique et sa beauté morale. Un animal n'a tout son caractère que lorsqu'il est parvenu à l'âge des amours. C'est alors que les oiseaux sont revêtus de leur beau plumage , qu'ils] font entendre leurs chansons^ que le taureau frappe de la corne y que le cheval s'exerce à la course dans les prairies^ et que tous les animaux manifestent les instincts que leur a donnés la nature. En yain l'éducation s'efforce d'en arrêter le cours , et de leur donner le change par des habitudes et des nourritures. Le loup dans son enfance caresse le maître qui le nourrit ; il mange et joue avec son chien , avec lequel il semble avoir une par£Etite ressemblance : mais à peine a-t-il allongé ses crocis , à peine épronve-t-il le feu des amours , qu'il respire la soif du sang ; ses amis lui deviennent odieux ; il abandonne une subsistance assurée ; un asile , et va cher*

1)C LÀ KATlâU^. 189

cher au fond des forêts une maîtresse , di\ car* nage ^ et la liberté.

C'est aussi alors que les armes défensives croissent particulièrement aux mâles avec leur parure^ les ergots et les crêtes auxcoqs^les cornes aux taureaux; car Tamour et la guerre entrent dans l'harmonie conjugale^ comme les amitiés et les inimitiés dans l'harmonie fraternelle : Mars est en rapport avec Yénus. Les armes des ani*maux atteignent leur perfection en même temps que les organes de la génération. Si on leur retranche ces organes avant leur développement^ le corps n'atteint plus à sa perfection : on ne voit plus se développer dans le cerf le bois qui doit parer sa tête ^ dans le coq la crête qui le couronne y dans l'homme la barbe qui ombrage son menton; leur voix devient cassée et grêle j et les images de la destruction et de la décadence remplacent les images riantes de Famour.

Il est faux que la castration rende les animaux domestiques plus propres au service de l'homme : la douceur de l'éducation suffit pour développer en eux jusqu'au plus haut degré l'instinct de la domesticité. Le chien , compagnon de notre en&nce^ n'a pas besoin d'être mutilé pour s'attacher à nous* Cette mu*

IQO HAaM05IES

tilation , qm afibiblit ses qualités physiques^ sufliroit seule pour lui ôter ses qualités morales. En elTet^ j'ai remarqué que ceux qu*on y ayoit soumis étoient moins attachés à leurs inaitres; au contraire , j'en ai eu un qui, à Té* poque de ses amours, sembloit redoubler d'affection pour moi. Il m'invitoit alors par les plus tendres caresses à prendre le chemin de la maison où habitoit sa maîtresse, et quand }e m'y acheminois sa joie étoit excessive. Falioit-il la quitter, il y avoit alors un combat très - touchant entre son amour pouip elle et son amitié pour moi. Il alloit de l'un à l'autre soupirant et gémissant, incertain, balance tour à tour par ces deuz^ passions qui l'agitoient. Si je lui adressois la parole, alors il se déterminoit à me suivre, el m'accompagnoit jusqu'à ma porte. Alors , comme s'il eiit satisfait aux devoirs de l'amitié , il s'en retournoit furtivement; mais j'étois sûr qu'au milieu de la nuift il revenoit à ma porte, repentant, et cherchant à jfke faire oublier par ses caresses les égaremens de sa passion.

Quant aux hommes, il est certain que les soldats mariés sont plus attachés à leur patrie çjt plus courageux que ceux qui ne le sont pas. C'câtt à l'affection conjugale qu'on doit rapporter

DE LÀ NATURE. jgl

la force de leur discipline. C'étoit un ressort tout-puissant que les orateurs et les généraux savoient bien employer quand il falloit faire quelques grands efforts^ ils ne leur montroient pas la victoire ou la mort y mais Rome et leur» femmes. Les Cimbres et les Teutons ne furent si redoutables que parce qu'ils ayoient amené avec eux leurs femmes et leurs enfans. L'barmonie conjugale est un des grands nerfs deç armées des Russes et des Turcs ^ dont la plupart des soldats sont mariés. On ne voit point de déserteurs chez eux. Si on vante en Orient )a fidélité de quelques eunuques^ elle est due couvent à la crainte^ quelquefois aussi à I4 vertu^ qui dédommage l'homme dans ses peines, et devient son unique recours dans les grands malheurs ^ mais elle est sujette à être ébranlée. Ils sont enclins à beaucoup de défauts , comme il y en a assez d'exemples ; et leur fidélité n'est pas comparable à celle des hommes liés à leur patrie par le bonheur même de leurs femme^^ et de leurs enfans.

Si la castration opère tant d'altération au physique et au moral dans les animaux ^ l'abus des plaisirs en produit d'un autre genre encore plus dangereux : nous en parlerons à l'article d& l'homme; car il est bien rare que

iga HARMONIES

les animaux se livrent d'enx-mémes aur excèsJ Dans la plupart des animaux , le mâle est souvent le seul qui soit armé. Comme il a une surabondance de vie et d'amour, aussi devoit-^ il avoir une surabondance de force pour protéger sa femelle et ses petits : tandis que celle* ci est occupée du soin de Tincubation et de la nourriture , il la défend contre ses rivaux et surtout contre les bêtes de proie.

Mais voici une loi où la nature paroit se contredire , c'est que quoique les mâles , dans tous les quadrupèdes frugivores et carnivores , soient plus forts que la femelle, c'est tout le contraire dans les oiseaux de proie. « Tons les oiseaux de proie , dit Buffon , sont remarquables par une singularité dont il est difficile de donner la raison , c'est que les mâles sont d'en* viron un tiers moins grands et moins forts que les femelles , tandis que , dans les quadrupèdes et les autres oiseaux, ce sont, comme l'on sait, les mâles qui ont le plus de grandeur et de force. A la vérité , dans les insectes , et même dans les poissons, les femelles sont un peu plus grosses que les mâles, et l'on en voit clairement la raison , c'est la prodigieuse quantité d'œufs qu'elles contiennent , qui renflent leur £orps. »

DE LA KATUHE. Iq)

. Bnffoii^ en disant queles œufs dts poissons renflent leur corps , indique bien la cause de leur grosseur , . mais non la raison : car pour-v ^loi les femelles des antres animaux qui por-^ tent de$ petits^ &ont-* elles cependant moins grosses que leurs mâles ? Nous allons d'abord chercher la raison pour laquelle le mâiQ est plus petit que la femelle dans les oiseaux de prote« Ta force de Toiseau de proie consiste dans la légèreté de son yoI ; c'est par elle .qu'il a'élè^e i de plus grandes hauteurs : la nature Ta donc fait plus petit pour le rendre plus lé> ger.. S'il étoit plus grande il seroit moins agile^ Un oiseau qui peseroit yingt livres ne pourroit «'élever en l'air^ suivant Buffon. Le tiercelet est donc plus propre au vol que sa femelle, et en effet il est plus estimé dans la fauconneôe» U en est de même idans les poissons qui volent^ pour ainsi dire, dans Feau, et. qui soot presque tons animaux de .proie'^ :car ils s'entre-<lévo-i xent. Dans chaque couple,. c'est le plus lége^ qui est le pins fort, commue-, dans les corsaires, c'est le meilleur voilier .qui iait le plus de prifses. Les insectes volatiles /dont le. cocps spon^ gieux est pour ainsi dire en .équilibre aveorair, s'unissent en volant, et la femelle .porte le mâle : il lui falloit donc des ailes plus étendues, et par conséquent plus de grosseur. £n général, 3. i3

194 ràkhoi^xes

le m&le Femporte en beauté dans tons les êtres^ II est le plus élevé dans les végétaux^ le plus léger dans les animaux volatiles ou nageurs^ le plus fort dans les quadrupèdes qui pâturent , le mieux armé dans les animaux qui combattent pour la proie^ le plus paré et le mieux chantant dans ceux qui ne semblent vivre que pour aimer et pour plaire. En cela comme en tonte autre cbose, les lois de la nature sont fort sages. Le mâle y actifs est doué d*une surabondance de vie qui l'entraîne vers l'objet de ses désirs ; mais la femelle , passive , avoit besoin d'être séduite par la beauté ou les talens du mâle, pour le trouver agréable. Elle est dédom* magée de l'infériorité de sa parure par la supériorité de son affection^ car l'objet aimant est plus heureux que l'objet aimé; il j a cependant quelques espèces où le mâle et la femelle sont égaux en qualités : telle est entre autres celle de la. tourterelle à collier. Tous deux sont de la même taille et du même plumage y tous deux ont autour du cou la moitié d'un- cercle noir , comme s'ils eussent, partagé entre eux Fanneaù de Tamour conjugal > dont ilç sont le symbole.

Mais voyez comme l'amour anime les animaux au printemps. Il développe leur instinct en harmonies plus variées que celles de leurs couleurs^

de leurs formes , de leurs mouveitiens. Deux individus de la même espèce ontla même nuance , mais ils ont encore une manière différente d^exprimer leurs amours. Chaque mâle a la conscience de sa beauté , et cherche à séduire sa femelle. Le paon lui étale en roue sa queuft brillante ^ le rossignol lui fait entendre ses sons ravissans , le cheval s'exerce à la course autour de sa compagne. Tandis que les êtres innocens sollicitent le prix de Tamour , de leurs peines et de leurs talens , les animaux destructeurs Fattendent de la victoire. Le lion y hérissant sa crinière, provoque au combat ses rivaux rugissans, et Faigle audacieux, planant au haut des airjs , dispute à im autre aigle les limites de son vaste empire. Les amours des foibles redoublent par la cruauté de leurs tyrans ; ils sentent le besoin de se réunir. Chaque ^couple d'amans cherche un asile sous les ombrages que la nature lui a préparés. Us ajoutent leur harmonie conjugale à celle des végétaux qui leur sont destinés , et redoublent leur vigilance , leur industrie , leur affection mutuelle par les dangers qui les environnent. Tandis que le lion d'Afrique établit sa couche nuptiale dans les flancs d'un rocher hérissés de raquettes et d'alocs , et Faigle sur les sommets arides qui se perdent dans les nueS; tandis qu'ils redoublent par leurs amours

tÇp HlRftTOIflES

carnassiers Tborreur de leur solitude, des ^tres foibles y tendrement hardis y Tiennent peupler les riantes rallées. Le timide lapin s^ creuse un terrier inexpugnable sur les pelouses de serpolet ctde thym, et le rossignol fait entendre ses chai^ sons harmonieuses au sein d'un buisson de roses. Le cygne ne craint point dans les joncs et les roseaux des marais fangeux du Nord la voracité de Tours blanc, et le coq de bruyères, qui niche sw les sombres sapins, échappe anx rtises du renard. Sans les bétes carnassières, la plupart des sites de la terre seroient inhabités : ce sont elles qui forcent les espèces foibles , innocentes, de chef « cher des asiles. L'anguille fuit sous la voûte des rochers, et c'est la crainte qui lui indique sa demeure et sa retraite. C'est par la gucrte que les sables arides , les glaces , Tespace de la terre et des eaux sont habités , et que le plus petit végétal abrite des amans. C'est la guerre qui développe leur industrie. L'esprit n'étant que l'art d'op-^ poser l'adresse à la force , les plus foibles des animatix deviennent les plus ingénieux. C'est surtout dans les amours des insectes qu'il faut étudier les instincts , les prévoyances et les res Jsoarces inspirés pat cette passion , et que la fable même n'a pu imaginer.

L'harmonie conjugale réunit non-seulement des individus de la même espèce, mais les genres

DE LÀ KATUKE. I97

les plus disparates. Comme U vigne rampante a besoin du soutien de l'orme pour mûrir «ses grappes y et que Forme , qui donne ses semences au printemps , a besoin a son tour de décprer son feuillage des fruits de la vigne : ainsi , sou-^ vent on voit Toiseau et le quadrupède se rapprocher Tun de l'autre par des besoins mutuels* La bergeronnette accompagne souvent la brebis pour la débarrasser de s.es insectes y et la brebis à son tour lui fournit y dans quelques flocons de sa toison , de quoi faire un nid. La fau-* vette se rdfipToche du .cheval pour lui rendre les mêmes services. La perdrix et le lièvre se plaisent à nicher dans la même solitude. Le castor républicain et le cygne solitaire se livrent iiu]L amours daA§ les lacs. C'jc&t l'harmonie con* jiigale qui les rapproxshe , c'est eUe qui a rap-^ proche les chênes des chênes , les planjes des plantes 9 les animaux des animaux^ et qui aiétfibli fntre toutes les puissances de la nature les pre^ mières chaises de l'amour qui en unissent l'en^ semble.

. Mais .c'est l'homme et la femme qui en réu « nissent toutes les .puissances et tous les besoins* La nature ne les ^ laits n.us , cammp nous l'avons dit^ que pour montrer réuniies 4âiui letir corps toutes les beautés des aiiisnaui^ ^ •et' pour les obliger^ .en se couvrant jde leurs

198 BARtfOHiES

dépouilles^ à se revêtir de leur beauté particn-* Hère. Voyez Hercule^ ce modèle de la virilité: vous y distinguez tous les caractères des animaux les plus redoutables. Il y a dans ses gros muscles , ses larges épaules y sa poitrine velue , sa peau fauve , son attitude imposante , je ne sais quoi du taureau^ de Taigle^ et du lion. Une Vénus y au contraire , nous présente dans les harmonies de ses courbes, de son coloris, de ses moMvemeas , celles des animaux les plus doux et les plus aimables , des agneaux , des colombes et des gazelles. Le goût de la parure dans les deux sexes est conforme à leur carac*tère. L'homme affecte dans la sienne celle des bêtes les plus fières, d'énormes perruques sem<blables aux crinières des lions , des moustaches comme celles des tigres , des bonnets de peau d'ours , des habits de couleur tranchante comme les peaux des panthères, des éperons aux jambes comme ceux du coq. Rien ne ressembloit mieux à cet oiseau belliqueux, symbole de notre nation , qu'un de nos anciens chevaliers avec son casque acrêté , son manteau court et ses éperons dorés. 11 est remarquable que par tout pays l'habit militaire , si aimé des femmes , est emprunté des animaux guerriers ; l'unîforme est l'habit de fête de la noblesse. D'un autre côté, les ajustemens des femmes , leurs aigrettes , leurs col*

DE LA vktvKE. igg

Iters , leurs eTentails , les papillons de leurs coiffures , leurs robes à queues traînantes y sont imités d'après les insectes et les oiseaux les plus brillans. Quoique les proportions de Thommei et de la femme soient les mêmes par toute la terre ^ il n est pas douteux qu'un} Hercule Africain offriroit encore une autre physionomie et un autre costume que le Grec ^ et qu'une Vénus née sur les bords de la Neva seroit ornée d'autres attraits que celle qui naquit sur les riyes de Gythère; Il n'y a point de beauté dans les animaux dont l'homme et la femme ne revêtent leur beauté particulière : ils doivent cet instinct bien plus à l'harmonie conjugale qu'à leurs besoins. C'est pour parer l'ob» jet de ses amours y que l'homme va chercher des fourrures chez /les Lapons , et des mousselines dans l'Inde ; c'est pour augmenter la joie , les délices et la grâce de ses festins , qu'il emporte le sucre des Antilles^ le café de l'Arabie, le chocolat du Mexique y les épiceries, des Moluques et les vins de l'Archipel et de Fltalie ; c'est pour décorer son asile , qu'il emprunte dans les ruines de l'antiquité des modèles de sculpture et d'architecture ; partout il trouve ses semblables occupés des mêmes soins. D'un autre côté , c'est pour plaire à l'homme que la femme combine sans cesse de nouvelles jouissances. C'est ainsi

a 00 SARMOHIES

qtie y de voluptés en voluptés ^ une Ompfaak infidèle fait filer un Hercule à ses pieds. Mad-^ heureux! Thomme trouve alors dans ses sembla* blés des rivaux plus dangereux que des bètes féroces : c'est dans leur société que la ruse , la force ^ la superstition, la jalousie , travaillent sans cesse aie dépouiller. Alors obligé de cacher sa vie et de se retirer dans un souterrain près de Tantre dn lion , il fuit sa patrie , il cherche un asile dans les sables de l'Afrique on dans les glaces du Nord; mais il y emmène une com« pagne, et se console encore de Tinjustice de ses semblables par les douceurs de l'harmonie conjugale : si Fambidon fait les nuiux de l'amour^ Tamour a son toiir répare les maux de Fambition. Voyons comment nous éviterons ceux de la sa* * ciété en suivant la route que nous a tracée la nature ; considérons Fhomme et la femme dans leur adolescence et par les rapports qu'établit déjà entre eux Fharmonie conjugale.

Les beautés de Fhomme et de la femme sont de deux caractères dtfférens. Le premier réunit en lui celles des contrastes , par les oppositions l'udes des sourcils, des moustaches , de la barbe , et la forte expression de ses organes et de ses niuscles. La seconde rassemUe toutes celles des consonnances , par la rondeur de ses membres et Félégance de leurs contours. Le premiet a

DE LA NAtUEE. ' 301

tous les caractères de la force , qar deyoit sub* jtiguer les animaux destructeurs^ et quelque chose de leur physionomie. La seconde a ceux de la douceur , qui devoit apprivoiser les ani* maux pacifiques^ et une, sorte d'affinité avec eux. Ainsi ils réunissent à eux . deux toutes les beautés éparses dans la nature. Ces caractères s'affoiblissent dans la société , suivant que cha«* que sexe y a plus ou moins d'influence. Chez les nations sauvages qui vivent dans un état Jfréquent de guerre ^ la femme prend qudUque chose des moeurs belliqueuses de l'homme. Gheji les nations civilisées^ qui rassembleni: dans leur sein toutes les jouissances de la paix , c est rhomme qui adopte les mœurs de la femme. Dans les deux cas ^ chaque sexe néglige son empire naturel pour acquérir celui du sexe opposé^ mais bien en vain. Quoi qu'en aient dit quelques moralistes qui ont voulu donner eux deux sexes la même éducation physique , la femme qui s'hommasse n'a pias plus d'empire B«r tes hommes , que l'homme qui s'effimke ^'en a sur les femmes. L'un et l'autre perdent leur influence en amour , en * perdant leur {ihysionomie. Je ne fais pas plus de cas d'une Spartiate qui httte en place publique , que d'un Sybarite couché sur un Ut de roses. li {laroit bien y quoi qu'en aient dit les historiens,

1103 HARMOiriES

et le bon Plutarq[ae^ surtout , que les Lacédé-» moniennes n'avoient pas un grand pouvoir sur leurs maris. En prenant les mœurs et les habitudes des guerriers, elles durent perdre l'empire que donnent la délicatesse et la grâce. Un des premiers sacrifices quelesfemmes d'Europe ont exigés des hommes, a été de renoncer à la physionomie mâle que la nature leu r avait donnée, en les engageant à se raser la barbel Quelques écrivains éclairés ont regardé cette excroissance comme une superfluité incommode; ils ont loué Pierre I«' de Tavoir fait couper aux Russes. Ce grand prince a fort bien connu les lois de la politique ; mais il s'est quelquefois écarté de celles de la nature. La noblesse et les soldats ont obéi à ses ordres , mais les paysans et même les matelots ont conservé leurs anciennes conclûmes , et avec raison ; car j'ai vu dans les rudes hivers de ce pays , où ils sont souvent exposés â faire de longs voyages de jour et de nuit, que la barbe préservoit leur bouche et surtout leur gorge de la rigueur du froid , mieux que la meilleure fourrure. D'ailleurs, la barbe caractérise la beauté mâle de l'homme , et inspire pour lui de la vénération et du respect. Les têtes de nos pontifes , de nos philosophes , de nos magistrats, n'ont l'air que de têtes d'enfans , auprès de celles des Turcs; et je ne doute pas que

DE LA NATUM; 3o3

)e contraste que font celles-ci avec celles de leurs épouses géorgiennes n'ajoute à leur beauté mutuelle^ et ne redouble leur affection réciproque* Quoique la femme soit plus petite et plus foible que Thomme^ elle est néanmoins plus forte que lui dans l'exercice des fonctions auxquelles la nature la destinée. Nous avons déjà observé que l'homme avoit les épaules plus larges que les bancbes, et qu'elles ajoutoient considérablement à sa force et à sa légèreté^ soit en frappant^ soit en courant; la femme > au contraire^ a les épaules plus étroites que les hanches , dont la largeur et le poids ajoutent encore à sa faiblesse et à sa pesanteur. Les anatomistes disent que la nature a fait^ dans la femme ^ les os du bassin plus larges et plus écartés^ afin qu'elle y portât plus commodément son enfant , et qu'ils s'ouvrissent djtvantage dans l'accouchement : mais je crois qu'ils se trompent. La femme ne porte point son fruit entre les os des iles^ mais dans son ventre; d'ailleurs, les femelles du taureau, du cheval et du singe , n'ont point leur croupe plus large que celle de leur mâle. Pour moi, je crois entrevoir une autre raison de l'étendue de celle de la femme; c'est que la nature Tayant destinée à porter son enfant en avant dans ses bras ^ et à lallaiter sur

t04 UAHMONIES

son seÎB; elle a mis dans la partie postérieure de son corps un poids qui rétablit son équi^ libre : le centre de gravité de rhomme est en haut et en avant , celui de la femme est en bas. Aussi Texpérience prouve que la mère la plus délicate porte son enfant dans ses bras plus aisément et plus long-temps que le père le plus robuste. Cest encore pour conserver ce même équilibre ^ que Tbomme, dans son attitude na-^ turelle et déchargé de tout fardeau y élève sa tête et la renverse un peu en arrière^ comme on le voit dans les statues d'Hercule et d'Apollon; tandis que la femme^ dans le même cas, est obligée de baisser un peu la sienne en avant ^ ainsi que le prouve la Vénus de Médias. La femme n'est draite et n'a d'aplomb qu'avec son enfant dans ses bras.

Comme la nature a doublé la force morale et physique de l'homme par des consonnances et des contrastes , elle l'a qua^druplée en y )oi-* gnant celle de la femme.

Un homme réduit à la moitié de ses organes y étemdroit encore ses jouissances à tous les objets de la nature ; il en réunit sans diMite un plus grand nombre avec ses organes en nombre pair. Il les double en étendue , mais nola en intensité y car on Jie voit pas deux fois le même objet

DE LA KATtAE. ao5

avec deux jeux y et on n'entend pas deux fois le même son arec deux oreilles. Cependant > dans cette hypothèse méme^ il ne peut voir i. la fois qne la moitié de Fhbrizon ^ de même <p)e celle du plus petit objet. S^il examine une fleur » il n'en verra en même temps que le dessus ou le dessous. Mais l'faomme et la femme employant à U fois leurs organnes, non-seulement penveat )ouir à la fois de tout leur horiton et sphéri-^ quement de chaque objets mais chacun d'eux en ayant des sensations et des idées différentes, qu'ils se réfléchissent mutuellement^ ils en dou^ blent la jouissance en même temps qu ils qua*»druplent leurs forces. La tête de ïanus^ formée d'un côté xi'un risage d'homme , et de l'autre de celui d'une femme ^ qui Toit à la fois detant soi et derrière soi l'avenir et le passé , me semble une allégorie très-juste du potivoir réuni des denx sexes : cependant cette figure, allégorique comme toutes les autres de ce genre , ne seroit qu'un monstre^ les inconvéniens "de la rénnion des deux sexes en surmonteroient les avantages. Pour augmenter leurs forces physiques,. la &a«tiire les a divisées, mais elle les a rénni^par une force morale; l'homine et la fenune isolés ne sont que deux moitiés de l'homme de la nature : le même nom désigne l'un et Pautr^ dans toutes les langues. Il en est quelques-unes,

ao6 fiAABfomES

celle des Orientaux entre autres ^ où la femme n'a point de nom générique , et les Siamois ne la distinguent de Thomme que par Tépithète de jeune : ils l'appellent un jeune homme. Cest peut-être ce qui a fait dire à Jean-Jacques que la femme n'étoit qu'un grand enfant. Buffon semble appuyer cette idée lorsqu'il dit que la femme ^ en yieiliissant , devient hqmme , et étend cette métamorphose à toutes les femelles des animaux^ qui, selon lui, deviennent alors semblables à leurs mâles y et il cite en preuve une vieille femelle de faisan de la Chine, revêtue de quelques plumes brilUntes ^ que l'on voit au Muséum d'Histoire naturelle ; mais elle n'est sans doute, malgré son inscription, qu'un vieux coq. Nous verrons que la femme a un caractère aussi distinct de celui de l'homme, que son sexe : elle conserve Fun et l'autre, dans tous les temps de sa vie, dans une harmonie parfaite avec l'homme. C'est à cause de* cet accord mutuel et de cet instinct inné qui enflamme souvent tout à coup deux amans dès leur première entrevue, que Platon imagina que les âmes n'étoient, dans l'origine, que deux moitiés descendues du ciel, exilées dans des corps différens, et qui cherchoient sans cesse à se réunir sur la terre. Les observations de la politique moderne sur la population semblent confirmer les spéculations sublimes du philo^

DE I.A ICATUAE. 307

sophe; car elles prouyent que les hommes et les femmes naissent et meurent en nombre égal. £n effet, les deux sexes ne forment qu'un tout, et ne sont en rapport ayec la nature et leurs propres besoins . que lorsqu'ils sont réunis. Si l'homme monte à un arbre pour abattre des fruits, la femme reste au pied et les ramasse : l'un trouve des alimens, Fautre les prépare^ l'un fait la chasse aux bêtes sauvages, l'autre élève les animaux domestiques; l'un fait la maison, l'autre les habits; l'un prend soin des affaires du dehors, Fautre de celles du dedans; ils doublent leurs plaisirs et diminuent leurs peines en les partageant ; chacun y porte son caractère : l'un goûte la joie avec tout l'enthousiasme de la sensibilité , Fautre avec tout le sang froid de la réflexion. Survient-il des chagrins, Fhomme leur résiste par la fermeté et la raison; la femme, plus heureuse, leur échappe par la mobilité de la sienne; l'un, fier de sa force, s'élève sans cesse vers l'ambition; Fautre, forte de sa foiblesse , le ramène sans cesse vers l'amour. L'âge vient-il àaffoiblir leurs premiers feux, la jeunesse les avoit concentrés autour d'eux, la vieillesse les diverge jusque sur leurs arrière-petits-enfans; Fun leur porte les prévoyances paternelles, l'autre les affections et les soins maternels; tous deux, par le sentiment de leurs biens et de

uo8 fiàRHoirics

leurs maux , tendent ensemble vers la Divinité^ et en mêlent les craintes et les espérances aux peines et aux plaisirs de la \ie humaine. Sem-* blable à rétincelle qui disparoît au moment qu'elle brille, si elle ne trouve un aliment qui la fixe y rhomme et la femme ne seroient , Tua sans Tautre, que des météores fugitifs : la nature n'a donné à chacun d'eux en partage que Tigao^ rance, la foiblesse, les besoins , la pénurie et la mort; mats par l'harmonie elle communique Ka genre humain la science , la puissance y les jouissances et l'immortalité.

Il est certain que la chasteté est la source de la force et de la beauté physique ^ morale dans les deux sexes. C'est l'adolescent pur qui fait Fhomme sage et vigoureux. Ce n'est point l'aii* des montagnes qui fait les beaux peuples, comme on le croit communément, c^est l'innocence des mœurs. J'ai tu une population aussi belle dans les .marais de la Hollande , qu'il puisse yen avoir dans les montagnes -de Tlslande et de la Suisse. Les femmes des pêcheurs de Schevelinge , près la Haye, ressemblent à des Sabines , et leurs filles à des nymphes. C'est en Hollande que Ton trouve communément des enfans au teint frais, les plus beaux blonds, les plus belles carnations , et àts hommes sembkbles à des Hercules. C'est là et dans Ifi Flan-

DE LA KATUtlË. MQ

dce, qui en est voisine, qne Riabens a coltHrie ses déesses, et François Flaioand modelé seft Amonrs. Si Fair des montagnes de la Suisse soffisoit foaT foimer de beamc hommes et de Jolies femmes, pourvoi les deux sexes soM-* ils si petks dans les montagnes de la SsvfMo qni en sont voisines? On en p^t tronrer des causes physi^fues dans les travaux prémattirés et malsains des enfans de la Savoie, qui émîgrent de bonne heure pour venir ramoner nos cheminées. Mab peut -être •est-'îl des causes morales aussi vraisemblables. Tant de petits Savoyards qui sont chez nous les commissionnaires et les agens de nos filles publiques , et qui rapportent tons les ans Targent de nos villes corrompues dans leurs eampagnes, n'en, rapportent-ils pas aussi les mauvaises mœurs? Us arrivent innooens, et, s'ils nes-en retournent pas coupables, ils sont empreints «u -moins de l'image de tous les vices qui nous flétrissent.

Ge n'est que par des exercices du corps que -TOUS distrairez les affections de l'âme ; une fille en a quelquefois aussi besoin : la nature ne l'a -pas fsiite pour être éternellement assise. Entremêlez leurs études de travaux modérés. Un -jardin leur en présentera de proportionnés à leurs forces et à leur ^ovtt} il faut le labourer, 3. i4

fi 10 HARMONIES

l'arroser , le sarcler ^ le palisser. Pend^fnt qu'iliS exercent leur corps, ik éclairent leur esprit. C'est là qu'ils verront des traces de cette Proyidence qui a tout prévu, tout arrangé avec une magnificence infinie , et qui appelle l'homme non-seulement à la jouissance de ses ouvrages, comme le reste des animaux, mais à la confidence de ses plans. Faites-leur sentir que comme elle a donné aux hommes une multitude de moyens d'entretenir leur vie par des plaisirs innocens , elle en punit les abus par une infi- .aité de maux, et que cet œil qui voit tout aperçoit non-seulement les actes les plus secrets, mais même les pensées.

La jalousie quelquefois vient mêler ses noirs .poisons dans la coupe même de l'innocence; j*ai vu des enfans en mourir. Cette passion est une combinaison de Tambition et de l'amour: elle produit parmi les hommes , comme parmi les bêtes féroces , les scènes les plus odieuses. Comme nous avons banni l'ambition de Téducation des enfans , elle fera peu de ravages dans les deux sexes. Elle ne donnera point de stimulant à rhumeur guerrière des garçons et à la .coquetterie des filles. Si im de ces garçons aime un objet indiffèrent , armez en lui l'ambition, contre l'amour. Faites-lai sentir qu'il est hoa-«

DE LA NATUilE. SIt

teuX à un cœur de soupirer pour uuobjet'iilsea* sible ou qui lui en préfère .un autre. Une noiiyelle inclination ne tardesa pas à se former, dans cet âge léger* et tendre. On . détache abément une jeune plante du pied de l'arbre où elle est née ^ ca qu'on ne peut faire quand elle aacquis des forces.

Apprenez-leujr de bonne heure à soumettre leurs passions à la raison ; si elle ne les gouverne pas, elle en est gouYemée. Combien d^événe-* mens dans la vie viennent tromper leurs plus douces inclinations ! La fortune , les caprices , les maladies^ la. mort^ brisent les chaînes les plus sacrées.

U n'en est pas de même d'un amour réciproque, fondé sur la vertu , cette raison suprême de . rhomme. Gomme il voit , d'un bout de la carrière humaine, le ciel et l'éternité , il survit au totubeau , et dans les âmes religieuses les objets aimés ont souvent inspiré des feux plus violens après la mort que pendant la vie.

Montrez-leur donc les devoirs de. ramoùr> conjugal. Ditçs aux filles qu'il faut être modestes, parce qu'elles ne doivent vivre que pour un seuV homme ; consumes, parce qu'elles doi-* 'vent l'sdmer toute la vie; complaisantes, pour, adoucir son humeur; enjouées, pour dissiper ses ^ristes^ réftexions.. D'un autre cdté , dites aux

garçons qu^H faut êtœ modéré dans s<s ^ffec-* tiOttS y fermé contre les ëyénemeicis de la vie y pour soutenir et pratégdr une coUâpagne. ' Le traiwl est vtk dcok du t;id : il ^t le vrai Ken de l'harmonie oonj^igale ; il l>anni't Poîsh reté; il égayé le jngiertzient et file l^magmalion ; il dirige V\m ^t l'autre sur un ôb]ét utile y et nous gr feit découvrir éè ces aperçus ^\i sont dea rayons de PinteUigcnice céleste ; M pourvoit i tios besoins et fc no& plaisirs , en nous piré^ sentant de nouvcttes jfoàissances $ il empêche ks pasâoift de s*égarer ', quand il se combine avec le désir de plaire à un objet aimé ; il rem* pUt rftme d'un sentiment délicieux. L'amour alors prèle ses ailes au génie et lui fait faire des prodiges. Je suis persuadé que totis cienx qui ont excellé dansqu^qne art ont été amoureux Je ne connois point de chef-d^ieuvre qtii n'ait eu l'amotirpour sujet oupdtir objet.

C'est. pour épouser leurs maîtresses ^e tant de marins vont aux Indes chercher la fortune ; c'est pour en être distingués qtiè tant de jeunes gens se font soldats; c'est pour en être applau-^ dis que tant d'écrivains prénnéiït la {ilùme; L'amour est le Mars des guerriers , TApdllon des poètes. Voyez de quel sentiment ceux-ci ont le cour plein pour Us sujets qu'ils traitent-:

DE LA NATURE* 2l3

]« dÎTin Homère ^ le sage Virgile ^ ringénieux Ovide, le philosophe Hpxace, Racine, Corneille^ CrébiUoQ , La Fontaine, doivent à l'amonr leurs plus hei^nx ouvrages ; ils invoquent tous les Muses , mais c est Yénus qui les inspire.

Voyea^ les grands philosop)ies , Platon , Mon* taigne , Jean-Jacques, et notre divin Fénélon. Ce qui rend la vertu de celui«-ci si touchante dans sa propre personne , c'est la lutte perpé* tuelle de son état contre cette douce passion 9 mais €'est cette même passion qui lui dicta son Télémaque. C'est pour préserver son héros de ses ëgaremens, qu'il le jette dans toutes sortes de trâ- Taux , et quoiqu'en apparence il n'ait d'autre objet que de lui faire chercher son père , il lui £^it trouver la fille didoménée, et la lui donne ponr épouse comme une récompense de soa amour filial et de toutes ses vertus.

Si l'ambition est la cause de |ous les malheurs des hommes , comment a-t-on pu l'admettre parmi les enfans dans nos écoles^ et comment en bannirions^nous aujoiird^hm l'amour , si semblable à elle , ' puisqu'il est le stimulant de tout ce qui se fait de beau et d^ bien dans le monde ?

Ofirez-leur donc dans l'amitié de chaque sexe un encquragement mutuel. Les enfans

a 1 4 HARMOl^lts

ont assez d'âme pour aimer , puisqu'ils sont dans l'âge de sentir. Nous avons éloigné d'eux tout ce qui peut rendre les premières passions précoces on les corrompre ; laissons la source de la vie couler vers sa pente naturelle. Si^ous lui donnez des digues^ ou elle se perdra en refluant sur ellç^même y ou elle deviendra un torrent , et ravagera les terres qu'elle devoit féconder: laissons-la donc prendre son cours vers le canal que la nature lui a tracé*

Les préceptes de mariage sont en grand nombre; Plutarque en a fait un assez mauvais traité y où il en compte quarante-cinq. Sa tâche étoit dif&cile : il vouloit rapprocher des gens qui n'avoient point été élevés ensemble. La mienne seroit bien plus malaisée^ si j'en voulois faire autant. Les lois ne sont nombreuses que là où sont les mauvaises coutumes.

Les préceptes du mariage n'auroient point de fin ^ si on vouloit en faire un de chaque devoir de la vie conjugale. Les livres que j'ai vus n'ont ni plan ni méthode ; ils confondent les caractères des deux sexes ; ils ne pensent pas que les vertus de l'un font souvent les défauts de l'autre. On a écrit une infinité de drames et de romans sur l'amour; mais ils finissent tous f>à ils devroient commencer > au mariag^x

DE LA NATURE. âl3

L'indifférence et même les railleries qu'on s'est permises sur ce premier lien de la société y Tien* nent de ce que l'adultère a été de tout temps chez nous en honneur^ par la corruption des mœurs.

C'est- pour obvier à ces grands inoonTéniens sanctionnés par les siècles ^ les exemples et leslois y que nous avons désiré que les femmes y comme les hommes > ne missent leur confiance qu'en Dieu seul ; que nous avons fondé cette confiance sur la Providence^ qui se décèle dans toutes les parties de la nature ^ afin qu'ils pussent trouver paitout des ports pour se réfugier dans les tempêtes de la vie ^ et qu ils s'y attachassent par une confiance journalière , comme à un câble d'une infinité de fils. Il est certain que y dans le chagrin , les deux sexes cherchent mutuellement à se consoler y et se soutiennent parla différence de leurs caractères^ bien mieux que s'ils étoient de caractères semblables.

C'est sans doute dans cette intention que Dieu a donné à l'un la tendance à l'ambition, et à l'autre la pente vers l'amour, de manière qu'ils pussent bien se rapprocher, mais non se heurter , comme on le voit dans les sociétés qui ne sont composées que d'hommes oi^ que.de femmes. Il arrive de-là que des hommes violens ont souvent des femmes douces et pa*

ai& UÀElfOIflBS

tientes , arec lesquelles ils vivent en bonne in-* telligence. Cela ivouve que l'amour est fondé sur des contrastes. Les inimitiés ne sont durables qu'entre les gens qui ont les mêmes vices ; les avares , les ambitieux , les libertins , détestant .leurs rivaux; mais le vicieux estime natu-« rellement ceux qui ont les qualités et les vertus qui lui manquent : les intolérans , les patiens ; les intempérans^ les sobres; les avares , les prodigues» Les qualités viriles et féminines s'accordent donc bien ensemble. Tout a été fait par la nature pour établir la confiance entre le mari et la femme*

. Gomme les exemples servent bien plus que les préceptes , je voudrois présenter aux enfans des tableaux de bonheur conjugal. Ils aiment en général à lire des romans , à voir représenter dies drames; c'est par eux que je commencerois. J'ai désiré plus d'une fois qu'on fit un roman semblable à Robinson ^ où un homme et une femme . dans une Ue déserte contribueroient à se. rendre la vie heureuse , l'un occupé de tous les travaux qui demandent de la force ^ l'autre , de ceux qui ressortent à l'agrément. J^en avois autrefois ébauché le sujet , et je Tavois placé en Sibérie. L'idée m'en étoit venue à l'occasion de quelques mariages trèsr

heureux que favois vus daud la pàuvro Fià^ lande. Tel étoi( entre autr^ eelid d^un coIômI retiré sur ses terres d^ftis ee pays de roches y el chez lequel j'avois reçu l'hospiialîté.

Il étoit Suadoîs dVrisiiie y et avoit été ^ comBie mc y simi^e ing^ieur. Étranger^ sans fortune y ou le dliargea d^aller «u Sîhérid faire construire^ d'après le plan de la cour, la prison du maréchal Munich 9. cckndamné à y finir ses jjours. Après aToir rempli sa triste commission^ on Fenvoya ingénieur a Frédé-r richsha,m^ en Finlande^ pays non moins désert et non moins pauvre y qui ne vaut guère mieux que la Sibérie* Peudant qu'il y vl* voit solitaire y il apprit qu'il y avoit y à quel<« ques lieues de 14 > un vice^amiral^ Suédoïi comme lm> exilé sur ses terres. H fut le voir^ et en fut ^tres-hien reçu* Cet officier général a voit de la fortuua et une fille unique*^ Il crut ne pouvoir mieux faire que de la donner en mariage à un jeune homme de sa nation y son consolateur. L'ingénieur usa hâen de la fortune. Il commença par renoncer à son état; ila^ retira du service y se fit b&tir uue simple maisom au milieu d'un jardin^ où je nt via en été que des sycomores et des sapins ; mais il avoit éta<^ l>li chex lui le honheur conjugal. Sa femme ^

3l8 HARM05IE»-

déjà sur Fâge^ avoit encore une Jîgure très* intéressante. Elle nous montra avec complaisance y étalés dans une armoire vitrée , tous les présens que son mari lui ayoit faits chaque année ^ au temps de Pâques, suivant l'usage russe : c'étoiebt des • œufs peints de toutes les couleurs. Toute cette famille nous reçut avec la plus grande cordialité.

Il rassembla des amis de dix et douze lieues de distance pour nous tenir compagnie y et le temps que nous fûmes chez lui se passa en )eux^ en bals et en festins. Il sembloit n'avoir bâti sa maison dans cette solitude que pour donner des fêtes. Le salon , situé au milieu , étoit entouré d'un corridor et de quatre chambres dont les cloisons s'enlevoient , ce qui le doubloit , et formoit quatre cabinets destinés au jeu, au café, aux rafratchissemens et au repos. G'étoit un gros homme d'une figure gaie , qui mettoit son bonheur à faire celui de sa femme , de ses filles et de ses amis. Il s'en falloit beaucoup que le maréch^d Munich menât une vie aussi heureuse au milieu de sa garde. Il àyoit été dans une prison dont je vis le dessin encadré dans la chambre de notre philosophe hospitalier. Elle étoit composée de trois pièces, la première pour les soldats de sa garde, la

DÉ'lA VkttKE. 219

deuxième pour leur cuisine y la troisième pour sa chambre à coucher. Il y avoit à quelque distance une palissade de vingt pieds de haut^ qui Tempechoit de voir le ciel. Il y fut envoyé à l'âge de soiiLante ans, noyant à dépenser que cinquante sous par jour, après avoir gouverné l'empire. Il n'en est sorti qu'à l'âge de quatre-vingts ans. Cependant l'amour conjugal le rendit heureux. Sa vertueuse épouse, âgée alors de. cinquante-cinq ans, eut le courage de l'accompagner, et de lui rendre les soins d^une compagne fidèle. Ce grand homme se concilia l'afiection de ses farouches soldats en apprenant les mathématiques à leurs enfans , tandis que sa femme lui apprétoit à manger. Ils passèrent ensemble vingt et un ans dans cet asile, se consolant mutuellement; et à leur retour à Moscou, ils trouvèrent cinquante^ deux enfans de leurs petits-enfans , qui furent au-devant d'eux. Ce • malheureux fut à peine de retour , qu'il fut au moment . d'être renvoyé , par la révolution qui renversa l'empereur \du trône. J'arrivai en Russie immédiatement après cette catastrophe , et ce fut le vieux maréchal , alors gouverneur de Pétersbourg , qui m'y fit avoir du service, sans autre recommandation que celle du malheur. J'ai cité ces exemples , parce que la reconnoissance me les rend iutéressansj

aaO • HAllVOHIES

mais nous en trouverions de plus louchans dans l'histoire de notre reTolution, où des femmes ont accompagné Volontairement leurs maris ^ non-seulement dans la solitude^ Fexil , la prison^ mais à la mort. U me suffira de rappeler ici le touchapt dévouement de la femme de Camille Desmoulins* Son mari alloit mourir, elle s'avança au milieu des bourreaux, et, pour mourir avec lui, fit entendre ce cri de nW le Roi ! qui fut le signal de son supplice.

n y a, selon moi, plus de difficulté i surr monter les maux de la société que ceux de la nature. Je voudrois donc peindre dans un lOt man , • non des amans au milieu des neiges du Nord, obligés de combattre contre des ours on des anthropophages, mais un mari et une femme privés de tout au milieu de l'abondance publique, qui résistent aux calomnies , à la séduction , à la superstition , élèvent leur famille par leurs tra«* vaux, et*qni, heureux Funpar l'autre, ne s'écartent jamais du sentier de la vertu. Ces exemples ne sont pas si rares qu'on le pense ; nous les trouverions quelquefois à notre porte , si nous allions à leur recherche , comme à celle de la fortune. J'ai vu autrefois un pauvre aveugle à la porte de Montlhéri. Il avolt perdu les yeux en sauvant de Fincendie une maison de la ville» Sa vieille femme le menoit et le ra«

DE' lA NAT^E. i^i

fhenoit à la porte de la ville , où il demandoit l'aumône aux passans. Ce vîeiUard ne me pa-^ rat pas avoir moî&s à se plaindre de Fingratitiîde de ses concitoyens^ qne Bélisaire de celle de soft empereur; et je le trouvai aussi respeétable^ avec sa vieille ^eompagne qui lai apportoit à manger^ que le gâbétal grec avec son bel enfant.

On fait faire à nos enfans des cours de géO'^ métrie^ de chimie, de géographie, de botanique , d^istôîre^ pourquoi ne pas leuï en faire £iiretin de Vertu î Au lieu d'ènvcîjycr nos jeunes gens voyager dans la Grèce, ^Egypte , pour en rapporter dès moeurs êlraligésHm Quelque anti-«^ quaille, pourquoi ne pas -^es ieâre voyager dans leur propre pays pour en -iîonnoître 'les moeurs? La déicoù verte de quelque* Socrate qui vît avefc une femme difficile seront plus intéresi^ante qne celle -de 'la 'statue -du Socrate^ d'Athènes. Nous payons des 'professeurs de botanique et de ïOologîe,e1^es savanspour eherchertles^plantes; des végétaus: et des animaux nottveanx, maî^ où sdrit les professeurs payés -pour 'nous ap* prendre à^éttidier les lois de la morale et à nous feare aimer la vertu ? "Est-ce qu'un homme ver-î tnëux, un bon époux, ne sont pas plus précieux et plus Utiles qu'un cactus ou un rhinocéros î Je sais bien que nous payons à^grands frais ud.

Sia BÀRMONIEâ *

savanl^ quand il est étranger , ou qu'il tient chez nous à un parti accrédité. La science sans doute mérite partout un prix ^ mais la vertu n^a-t-elle donc aucune valeur quand elle se trouve parmi nous? Sommes-nous semblables en tout aux Athéniens corrompus , qui en par* loient sans cesse ^ qui persécutoient leurs grands hommes pendant leur vie^ et les hoiioroient «près leur mort?,

. Je ne dirai point aux enfans : Voyez cette famille dans cet hôtel , comme elle est devenue riche ! c'est un effet 4# son mérit;e ; .mais je leur dirai : Voyez ces gens qui habitent cette cabane^ voyez comqie. ils sont. l^e^ureux dans leur, pauvreté! c'est un effet de leur union.. Qu'on ne croie pas. que les enfans soient insensibles a ce spectacle , parce qu'il ne se présente pour eux que dans le lointain. Ne voient-ils. pas de mcme l'amour, de la patrie qu'on cherche à leur .inspirer? n'imitent^ils pas dans leurs jeux les actes les plus graves de la so,ciété ? n'aiment-ils pas à jouer des. rôles de magistrats^ de comnmndans^ de juges?, de voleurs? Ils en imitent les.sdlicitudes dès l'âge le plus tendre; leur sensibilité se dével^oppe de bonne heure : j*ai va des enfans de huit ans pleurer à des. scènes pathétique^. Au défaut d'exemple à leur proposer dans leur voisinage , j'en irai chercher dans les

DB LA VATURE. ^^3

histoires anciennes y et je meublerai leur mémoire^ pour guider^ pour inspirer leur cœur* * On dit en proverbe : C'e^t la bonne femme qui fait le bon mari ; et cela est yrai en géné*raL II y a cela de remarquable dans le carac** tère de la femme y qu'il s'amalgame bien plus aisément que celui de l'homme à des caractères difficiles. Sa foiblesse la dispose dès l'enfEmce â la dissimulation; elle voile ses sentimens pins aisément que l'homme : cette souplesse de caractère n'est point en elle un défaut^ .c'es^ une qualité essentielle qui ajoute à sa beauté. C'est par elle qu'elle est le lien naturel des far milieu y et que la plus vertueuse peut vivïe èp paix avec un homme vicieux y comme il y en a beaucoup d'exemples ; il n'appartient qu'à . la femme de réunir autour, d'elle les esprits Ie&pl«is opposés, et de les mener à sts fins. Armide lexir contre dans le camp de Gçdefroy des gli^rr^^iis qui se disputent entre eux, iet, ce que ne po.uvo^t faire leur général, elle les fait servir tous à aonbut Aussi Jean-*Jacques me disoit un jour qu'Atmidis lui plaisoit davantage que la Didon de Virgile;, parce qu'elle étoit plus femme. Ce n'est pas. s^ coquetterie qui l'intéressoit , mais. ce liant que la nature a mis dans son caractère. En effe^, Homère* l'a donné à la vertueuse Pénélope.; cac &i Armidç sait jféunir beaucoup d'amans ^

Pënélojie siail vivre en paix avM Ub si«ns sOiM maiiqaer à la rertn. fi faut donc apprendre atiK filles k être agréables à tout le monde ^ à ne plaire et s'att«dbeT ^ii'à un seul komme : pour t^la elies doivent se rapprocher de la nature. La î>arure la plus simple est k pl^s favorable à la beaaté. Fénélon , ^ans son Éducation des ^ttês y vent avec raison ^'elles adoptent les Ibrinesdes robes *gi*ecqiies^ ^i dessinent si bien le ùoiqis eft le font paroitre >avec toMes ses grâces Naturelles. Il faut kar Hfpprendre à raêpriscfr *réclat des diattans'^ cotaisie produisant un effet -dur y même dai» 'ks tableaux. Les fleurs s^bar- 4Aonietft bien inieiir& avec^eur visage^ ^e ksdia- ■mams et les perles. Ne pouvant k ffidre beUe^ 'fuTa^faVie rklhe y répondit un fameux peintre à '^llii qui aVdit reprëscMtë Hélkie vêtue d'nne t<iht ttiagnifique, Donneib à une fille k crainte dtes ricdiesses y qui trainem après elles ttint de ^rl<tfptiéin; ne lui inspires que 'le goàt des •bims tMOmû^y^et qu'à la vue des ^aanansdont le vioê 'Sjb >pare y elle {Hiisse dire avec satisfao- ^tion y <:onii&e 'Cefti^ ^partkte : « Ce Bont mes %Qfatts qtÀ seroài mes bijous. »

"Dmmtz^lvÀ suptcrut le goiVt des travaux •domestiques dt de la vie petirée. Ce •ïï'esc pas une vi^ éclatante qui est digne d'estime y mais .une vie siippk y unilormo; constante ; ei cofr*

DB lÀ NATURE. 225

nue deà Di^ux seuls ^ comme dit Marc-Aurèle. J'ai pensé souvent qu'il y auroit peut-être autant de difficulté à ne point faire parler du tout de soi y qu'à remplir la terre de son nom ; la vie de Diogène me paroît y à bien des égards , préférable à celle d'Alexandre. Mais^ quant à la femme y il est certain que sa vertu consiste à n'être pas connue ; car si le devoir du mari est de travailler au bonheur de la société y celui de la femme consiste à ne s'occuper que de celui de sa famille.

Il n'y a qu'une confiance entière dans la Divinité qui puisse maintenir les hommes dans leurs devoirs. Comme la religion influe à la longue sur les femmes y et que la religion de la femme influe à son tour sur les objets du dehors y j'ai voulu montrer dans la nature les agens de la Divinité. Il me semble moins dangereux que des enfans courent risque d'adorer Dieu dans le soleil y que dans une statue ou tel autre ouvrage de la main des hommes/ qui met^ pour ainsi dire^ Dieu à leur discrétion. Ce n'est pas que je blâme aucun culte ; je les révère tous^ surtout le christianisme. Je les regarde comme des langues plus ou moins parfaîtes y qui invoquent la Divinité dans des dialectes différens ^ je les crois nécessaires aux peuples et même aux sages les plus éclairés. 3, i5

Ù7,G HÀKHOlïIES

C'est ùB centre' conmvn de rëunioD , c'est le tien deslienSb Le c«he romain^ par exemple, propose poiif chaque jouF de Fa^n^e }a yîe d'un saint à imiter , et îfl en fait porter le nom aux enfans , sachant hîen que l'exemple mfliia plus que k précepte , et que les lioinaMS à la }on;^ne se patronnent siif knrs nom»: cette pensée est admiraJ^le et peut avoir la plus heureuse inftuence. Combien ces noms et ces exemples^ n'onvils pas engagée de î^mes gens à s< retirer dan^ la solitude y à conâàcret leurs jours à la bienfaisance , persuadés qu'en cela ils meneroîent une vie plus agréable à Dieu et plu» révérée des hommes I Moi-même^ dans mon enfance y nonrrt de ces- lectures y maltraké par Aies ifnaiires ^ je pris un beau matiiï k* réso-* lution de vivre senl dan» les champs ne me confiant qu^en Dieu y persuadé que y eomrme un Paul ermite, Dieu me nomrriroit dans le désert. Je partis donc afvec mon déjeuner pour toute provision ; je véci«s de navets crus et de mures de ronces y fort ciMitent d'entendre le chaait des oiseaux et d'être itbre comme ewx. Je me préparois à passer k nuit an pied d'un arbre , me fiant de ma- nourriture » k Frovidence y lorsqu'elle m'envoya nos un corbeau y mais ma bonne Marie TaU^t^ Ainsi ce sentiment de confmncc en Dieu m'a consolé dans une infi-

DE LÀ WATirtiE. tiay

allé dé positions très^fâcheuses : je ne fus pas nourri par le moyen des oiseatix , mais Dieu se seirit de moyens encore plus merveilleux. Si donc on ofFroil pour cfiémple dès vies intéressantes €t utiles à là soeiétë^ Il û'èst pas dontèni qu'elles n'inspirassétit à t'etifiinéè le désii^ de les imiter: poni'Mla il 6Lttdtoit^u'éIltsfnss0ntéàtiétion'lië^s et «SoMttcrées par les bomtn^s et la religion. G'6St A la péliti^rie à ddHHei^ rinflnence anl vertos «oeiales^ AriÂt(Ké dhi^ la philosophie tnarale ctti étltiéftie dti spéétiUrtite ^ qiii traite du sonveram bien eiâf politiqtté^ qtti s'otètipê du gouvernemem des étals y et en éconofnï^ê , qui parle du gouvernement des familles. II fit marcher la saine polftiqtie avaUt Féconoiniqne^ 2>arce que, nOi»s dk Plmarque, ht famille ne peut être bieil réglée que la république n6 lé soit auparavant. Fbur tfous, nous suivons itii ordre contraire, que nous troyons pltts datrs celui de la nature; car il est certain qu^l y a €u des fatailles avant des répuMiqtres. Pfbus soannes, au resté, du sentiment d*Aristote, et fious tendons au métvé but; car si ttue repu-* 3>lique bien ordonnée rend sembhMts à elle Ic^ femillés qui la composent, les £tnrilles bien oN données, A leur tour, rendent telle la république. C'est au gouvernement à s'en occuper. Quaiit àmoi^ simple particulier, qui aperçois à peine

328 HAKMONIES

les objets qui m'environnent , heureux si je pèus diriger mes soins au bonheur d'une seule fa-*' mille!

Cependant je pense qu'une école fondée sur les harmonies que j'ai développées jusqu'ici^ offriroit déjà en petit l'image d'un état en grand; On admire^ non sans raison , la force du ba« taillon de Pélopidas^ dont les soldats périrent tous ensemble le visage tourné vers l'ennemi : leur courage venoit de leur amitié. Une école formée sur ce principe donneroit aux enfané» la force nécessaire pour résister à tous les maux de la vie , et l'amitié deviendroit le plus sûÈ fondement de l'état.

Nous avons vu les effets charmans que produit dans la société l'harmonie fraternelle et sororale^ laconjugale en produit encore de bien plus touchans : la première n'offre que des consonnances^ mais la seconde y ajoute des contrastés.

On contemple avec plaisir dans un paysage un ruisseau réuni à un autre ruisseau , une vallée à une vallée^ deux arbres et deux animaux de la même espèce groupés ensemble.' Si donc vous mettez deux vrais amis dans cette solitude^ vous ajoutez aux intérêts du site* Mais voulez-vous les redoubler, substituez à ces consonnances fraternelles des contrastes conjugaux; figurez»

DE lA kItûRE. 2ÎX9

VOUS dans les montagnes' de File de Trance, au lever du soleil , lorsque Fombre lutte et s'harmonie avec les rayons de Taurore, une rivière qui s'harmonie avec une montagne qu'elle féconde^ les reflets de l'eau qui répètent les formes des roches ^ et les échos des roches qui répètent les murmures de Teau^ des lianes groupés avec des palmiers , un couple de tourterelles qui font leurs nids^ deux amans dans l'adolescence, un Paul et une Virginie habitant la même cabane et adressant leur prièire au ciel : vous ajoutez certainement à l'intérêt du paysage.

Si l'harmonie conjugale répand tant de charmes dans les ouvrages de la nature^ elle n'en répand pas moins dans la société.

' L'harmonie fraternelle a produit tous les arts utiles^ mais la conjugale ceux qui nous présentent à la fois un mélange d'utilité et d'agrément.

C'est à elle du moins qu'on en doit l'origine. La peinture et la sculpture tracèrent les premiers traits d'après l'ombre d'un amant. Ces deux sœurs rivales étudièrent leurs proportions d'après le corps humain 5 eHes prirent d'abord en lui des idées de symétrie. Dans les pays où les femmes n'avoientplus de pouvoir^ où tout trembloit sous le despotisme des prêtres et des rois, elles représentèrent des colosses bruts ^ des

;23o BARMOKICS

masses dont les jambes et les bfas étoieiit res^ serrés comme des momies ; mais dans le doux pays de la Grèc^^ el}es fîgnrièf epi Thomme et la femme dfiQS toute \^ )>eai|té des proportions : on crut voir respirer Yéans et m^reher Apollon.

}l $'en faut bieq que r«r€hiteeture , cet art

qui a si p^u d'artistes^ ait jfjpiit les mêmes pror

grès : ellf n'emploie gu^re que les harmonies

qui résulteiit de la frftt^nelli? > telles que la

syméurie^ l'accauplem^iit des coloimes^ et des

çonsoi^niULCf s ^mblables. Df s colonnes accou'*

plées produisant sans doute un plus bel effet que

li eljfes étoient isolées : elles ne font qu'un seul

corps de deux corps semblables. Il me semble

qu'on pourroit faire usage, dans nos péristyles^d^

colonnesplns élevées^qui figureroientlespalmiers

mêiés avec leurs fleurs , et des colonnes moins

bautes, semblables aux palmiers femelles, avec

des dattes pendantes à leurs chapiteaux. Cette

harmonie conjugale }eieroit, cerne semble, de

grandes beautés dans notre architecture,- elle

en ôteroit d'abord la monotonie , qui en est le

défaut le plus ordinaire. Les colonnes les plus

bautes étant placées sur les corps avances des

monumens, et les plus petites sur ceux qui

sont en retraite, en étendroient la perspec*^

tive en buteur et en profondeur. Pourquoi ne

disiribueroit*on pas des colonnes de difierena

DE LA VAJVKE. b3i

fiiaizkètres sur un mèm^ pliwi horhomÈSàl , oooune on ep met de différens oxidtes sur le mtème plu yertical^ amsi qu'on le Yoit au Louvre^ doBl elles d^figtirenic la loour? C'est nn grand abus 4e Tart, «quoique a^utorlsé par é£S a^rchi-^ tectes (»mwx u par la plupart de nas monupiens ; oe^ différens étages 4e oolonaes sont çoatre oature ^i seroieni l^taucoup mieux oote à côte qiie ]bouc à bcNcut..OQ me Tok pas dans \ine forêi .les iirbres de dÎTerses e&pèces greffés les uw sur les autres^ aoais ils sûttt pla^s «Mre ^ux sur des [dans difféneos; ce qui y pDOïkiit une Imrfiionie chamuAte. Quieliopes architectes cbercbent en aveugles ces lois sans ^en connoiiTe l£S |>rÎM^pes; ils opposent quelquefois des corps ronds aux carrés^ des parties enfoncées aux py-* ramidal^, des reairantes aux saillantes^ et il en résulpB ordinairemeal qsnelques beaux effets y surtout dans les corps du même genre. C'est ainsi , par exemple, ^u'on voit av:ec plaisir, du milièo de la cour du LouYre , et sous la voÀte de sa pone iiiéridi<male, le dôme des Quatre-*

. Oji peut encore employer diverses beautés çn arciiitedure , d^appès les antres harmonies de la natiir<e : les Chinois en savent là^dessus plos que nous., comme on peut s'en ownvaincr^ 4m» la Lettre de frère Attiret, peintre, qui nous

23 a S-iRM01«IES

a donné une description très-intéressante de Tarchitecture de ses palais.

L'architecture militaire tire de ces mêmes lois harmoniques des moyens redoutables pour la guerre. Autrefois y ces tours qui s'éleyoient aux portes des villes et autour de leur circonférence^ les protégeoient l'une et l'antre d'une harmonie conjugale; mais leur défense nie devint parfaite que lorsqu'aux tours on eut substitué des bastions qui se flanquoient dans toutleurpérimètre : alors ils protégèrent les courtines et en furent également protégés. Les villes parurent imprenables; mais l'attaque à son tour devint supérieure à la défense lorsqu'elle employa les mêmes lois dans un plus grand développement.

Il n'y a point d'art qui ne doive en partie sa force ou ses grâces à l'harmonie conjugale. £lle se fait sentir particulièrement dans les langues y cet art des arts qui les réunit tous et fait communiquer l'homme avec ses semblables. On a observé d'abord que chaque langue a commencé par la musique et la poésie. £n effet y les hommes ont d'abord imité les cris des animaux et les chants des oiseaux qui étoient propres à leur climat : les preuves en sont communes dans les langues des sauvages. Celle des I{ottentots glousse comme les autruches y celle

DE LA VkTXJKt. 233

des Patagons a les sons de la mer qui se brise sur les côtes ; et on peut en trouver encore des traces dans celles des divers peuples civilisés de FEurope. La langue des Anglais est sifilante comme les cris des oiseaux de marine de leur ile y celle des HoUandois est remplie de breck keek; et coasse comme les cris des grenouilles de leurs marais. Les noms des animaux sont tirés de leurs propres cris^ et donnent^ dans tous les dialectes y des harmonies imitatives : comme bœuf ^ boosy loup, lupus. On peut porter ces observations sur les enfans , images des peuples naissans. J'observe dans ma fille ^ qui n'a pas vingt mois y d'abord une affection extrême pour tous les animaux y qui attirent incomparablement plus son attention qu'aucun végétal. Pour les désigner , elle imite les sons qui leur sont propres : il y a plus ^ elle sait à peine prononcer quelques mots^ cependant elle imite lés différens tons de la parole^ haussant et baissant la voix comme dans une conversation. Son langage est proprement un chant ; il est formé de sons sans articulation. Gela posé , j'observe que dans les oiseaux, le mâle a des sons plus pleins, plus vigoureux y plus prolongés, et plus variés que ceux de la femelle passive , qui n'a pour ainsi dire que des refrains. Elle n'emploie, comme dans notre langue^ que des e muets. La femme seule peut imiter

u34 fiillliÛIUBS

tons les 'Chants des oiseaux mâle$ etlemelles ; le» sous des langues se sont donc formés d'abord des sons masculins et leminios , c'est-à«4iire d'an son plein pour désigner le laâJie, auquel on a ajouté un son aifoiblissgnt , ou iifk e muet^ pour désigner la femelle. Aii^^i on dit rossignol et rossignole , loup eu louve » et les sons ont d'à-» bord été exprimés par des voyelles cbatttées# Les voyelles abondent dajis les langues des pejupks naissans ; elles y sont souvent reAon«* blées^ ^t les consonnes y «ont rares et en petit nombre : «'est ee qu'on peut remarquer daaa les vocabulaires des peuples de la mer du Sud* Leur langue ressemble encore en ceU i mile de nos enfans* Qjiiand les langues ont commencé à prendre un caractère et pour ainsi dire i des« siner les mots e» les articulant , alors les eonsonnes s'y sont multipliées^ c'est ee tjiii est sen<* sible dans nos langues européennes , «qui ne sont qne des dialecibes 4e langues. primitiTes. C'est ce ^'on p^eut r^mftrquer surtout dans la langue russe , dérivée dn gfct , laquelle a quarante^ deux lettres dans son alpbabet , dont plusieurs ne sont q«e no^ mêmes eonsonaes différemment prononcées. U y A donc cette différence des langues primitives a«^ dialeeus , qui n'en sont que des dérivée , qw les mots des langues pri-» mitives abondent e» v«y elLes ^ et eeax de» dit»

DE X.4 ViTORE. à35

kc£es en eMâOHnes ; que les premières sont pour ainsi 4i.re chwUes , n'éunt composées qvA de sons^^'^t ]^sec<Hules sont parlées^ étant ar^r ticulées par des cQnso]me&

L^ peuples sauvages , libres^ expriment sans réserrie leui« passions > et las policés les dissimu* leut. ILa m4me harmonie conjugale quia inspiré aux hommes de dianter leurs premières expressions , les a eneore portés à les rimer ; peut-^tr^ pnt^ls aussi trouTé des modèles de la rime dans les cbants des oiseaux tt dans les refrains des feinelles. Quoi qu'il en soit , il est certain qut la musique et la poésie chantée sont de la plus haute autiqnicfi } elles ont été le preinier kn-* gp^ de l'éloquence.

lies anciens ^ qui ne £usoient auaun iisag« de la rime» avoient inventé des vers de diffé-» rentes mesures , comme Thexamètre et le pentamètre , qu'ils employoient d'ordinaire dans les sujets tendres et mélanco^iquas ^ tels que rélégie , les épitaphes ^ Tode ^ etc. ; mais ils en composèrent des strophes de différentes coupes : on en compte , dans la poésie ^grecque et latine ^ de quinze espèces différentes.

L'amour et la guerre en firent également usage y car Mars et Vénus sont en harmonie. Tirtée, Pindare » Horace , s'e}» servirent. pour produire les plus grands effets. Les artistes >

a36 BAAMOIIIES

et surtout les architectes devroient les étudier. J'ai ouï dire au célèbre Blondel y professeur d'architecture y qu'un fameux architecte composoit une corniche sur son violon; mais on pourroit, ce me semble^ composer un péristyle d'après une strophe , ou plutôt d'après iine harmonie de la nature. Je ne saurois me refuser au plaisir d'analyser l'effet touchant que produit l'harmonie conjugale des vers inégaux et croisés de l'ode onzième du troisième livre des Odes d'Horace. Chaque strophe est com* posée de trois vers saphiques^ de onze syllabes^ inventés par Sapho^ et d'un vers adonien , ou de cinq syllabes. Horace prie Mercure de lai rendre Lyde favorable y et le loue d'avoir suspendu par 1$ charme de ses vers les tourmens des Enfers y et surtout ceux des Danaïdes.

• . . . Stetit uma paulùm Sicca , dum grato Danaï pueUas Ckmiine mulces.

Audiat Lyde aceliu , atqae notas Virginum pœnas , et inane lymphao Dolimn fiindo pereuntis imo , Seraquefata,

Quae manent culpas etiam sub Orco.

Impias , ( Dam quid potucre majas ? ) Impie sponsos potuêre duro Perdere Setxo \

DE lA IfàTUHE. %ij

Uttft de mnltû , ia€e naptUU Digna, peijurum fuit in parentem Splendidè mendax , et in omne ^irga Nobilis œvum :

Surge , qa« dixit juveni marito ; Surge , ne longas tihi somnuA , unde Non times , detur : socerum , et ccelectas Falle sorores ;

Qua , Telut nactae ^tukM lean» ^ Singulos , eheu ! lacérant : ego illis Mollior , nec te feriam , neque intra Clanstra tenebo.

Me pater savis oneret catenis , Qudd vîro clemens misero peperci ; Me vel extremos Numidarom in agros OLuse relegei :

I , pedes qad te rapinnt , et anne y Dum favet noz/et Venus ; i , secundo Omine , et nostri memorem sepulcro Sculpe querelam.

tf Lorsque tous adoucissez par le charme de vos yers les % tourmens des fiUes de Danaiis , leur urne s^arréta presque vide . a> Que Lyde apprenne le crime et les peines si connues de ces » vierges cruelles , occupées sans cesse à remplir un tonneau » sans fond d^une onde fugitive ; qu^elle connoisse ces pu- » nitions tardives et ces fautes irréparables qui ne sont jamaii » effacées, même dans les enfers. Les impies ! car quel crime plus » grand pouvoient-elles commettre? les impies osèrent percer » d^un fer cruel le sein de leurs époux! Une seule , digne » du flambeau nuptial , par un mensonge vertueux envers son » père parjure, se couvrit d^une gloire immortelle dans toute » la postérité. Léve-toi , dit-elle à Lyncèse , son jeune époux ; j^ lèTO-toi; de peur qu'un loog sommeil ne- te vienne d^où ta ne

» rattends pas. Trompe ton lMfÉii*pèi« et ifte« a(Btat$ erittineOeff^ » qai, «emblaMes à dm HtfUMRi ifad oat reftoonMdca tniniaus » imbécillefl , hélait Je» éffotg&ok, Fûûot moi, pins ««naiblo 9 qu^elles, je ne veux ni te frapper, ai te ren^fitmer dansccA fa- » nestes lienx. Que mon p^'me charge moi-même d» chaînes » cruelles , parce que , touchée de pitîë , j^ai épargné «a époux » malheureux ; gu^il m^embar^ue sur un vaisseau , et me relègue » aux extrémités de FAirique. Pour toi, fuis oè te conduiront » tes pas et les zéphyrs , tandis que la nuit et Vénus te sont » favorables; fuis sous leWVlMiIftMetaiispiees, et, te rappelant » on jour ma mémoire , grtte itoè mdheors stfrittdn tombeau. »

Ces vers seroient moins toucbans s'ils étoient alexandrins ou de même mesure. Le vers adonien de chaque stropbe exprinàe ramour et la douleur; son à&ctj}û et êon spondée la terminent avec une harmonie touchante , et il renferme pour ainsi dire totif le sens de la stf ophe : Càr^ mine mulces. Serague Jata. Perdere ferro ! Nohilis œifum : Falle sorores : Claustra tenebo. Classe releget : Scalpe (fuerelam. Ces finales tracent Fesquisse de Tode entière.

Le Poème séculaire d'Horace renfermte en-* core de plas grandes beautés conjugales , et il semble fait pour en célébrer Tharmonie. Cest d'abord . la même coupe de strophes f et elles contrastent une k nne^ oti deux à deux t tmm elles étoient chantées alternativement par de jeunes garçons et par de jeunes filles. Ceux-là invoquent d'abord le Soleil ^ celles-ci la Lune; ceux-ci s'élèvent Vers r&mbition pa-

Irîoti^e^ et sôuhaheât qtie ie Dieu du jour ne voie dafus sa course glo^ieiifse t^ien de plu» grand que la tille de Kome ^ celles-là , plus sensibles à l'amour^ prient la Lufie de procurer df heuireat accouchemiend à leurs mères^ et à elles un doux îmarkige } les garçoM ^ d'étendre les bornes de TEmpire romain , le$ filles d'y Verser la cou-' ronne de Cérès« Ceùi-ci rarppettem aux Dteul leur promesse fatale d'étendre TEmpire romain; €elles4à demasideM des mœurs po^r k jeunesse^ du repos pour la TieiHe^sie , de l'abondance y et des enfans pour la patrie. Les garçons célèbrent la terremr des armes romaûne»/ répandue chez les Mèdes , les Scythes et les Indiens festueux ;: les filles le retour àe k ftftf du jour , la pudeur antique^ rabondbaince avec ses cornes qui commencent à reparoteie^

Les jfennes ffllei^ cbantoieM ces strophes alternativement^ une à nnef ^ oui detix à deux : sans doute la imssi^fiie j eorrespowdoit. Ainsi Horace ayoit réuni dans soft Poëme êéculaite tom ce qu'il y a de plus vigoureux et de plu» doux dans Tharmooie conjugale y la valeur guerrière et Famour^ ol>)et du cfaani de ton» les penples^ parce qu'elle est mie des barmoine» fondamentales de la natnore. Aussi voyez-to«is que tous les poètes la prennent pour leurs principaux sujets. Dans l'églogue;^ on parle des^ querelles de bergers ;

340 KAaifONIES

dans YéUgie, on regrette la perte d'une mai'* tresse ; la comédie parle de l'amour des bour-^ geois f la tragédie de celle des héros. Le poëme épique lui-même renferme toutes les harmonies de la nature , mais le nœud en est formé sur rharmonie conjugale. Ce n'est point la fureur d'Achille qui est le sujet de Ylliade, c'est Ménélas qui redemande son épouse enlevée; dans l'O^T^^^ee^c'est Ulysse qui retourne auprès de Pénélope , son épouse. Ce père de la poésie nous a donné les tableaux les plus touchans de l'amour conjugal : dans V Iliade , les principaux traits du caractère d'Hector appartiennent à son amour pour Andromaque.

Virgile a fondé le nœud de son poëme^ qui se termine au mariage d'Énée et de Layinie , sur l'harmonie conjugale. Mais ^ à la vérité^ ce sujet est foiblementtraité, et c'est sans doute pour cela qu'il Youloit brûler YÉnéide. Cependant les amours d'Énée et de Didon prouvent de quoi il étoit capable : il a relevé tous ses ouvrages avec cette harmonie seule. Voyez y dans ses Géorgùfues y Orphée et Eurydice. Notre bon Fénélon lui*même^ dans son Télémaquey offre le même tableau. Son sujet apparent est Famour d'un fils pour sou père \ mais il dénoue sou poëme en donnant à Télémaque en mariage la fille d'Idoménée pour récompense de

DE lA KATmiK. 34 1

sott amonf filial. Un des défauts de la Hen--. riade est de n'être pas liée de cette chaîne ; cq qui fait que le poëme manque d'un but moral , et du plus grand intérêt qui puisse attacher les hommes.

Offrez de bonne heure aux deux sexes des objets innocens et purs pour objets de leur amour. Qu'ils opposent l'influence de ces douces habitudes à celle des passions , et tous les em-. pécherez de se corrompre. Le désir de plaire^ la douce politesse^ l'urbanité ^ l'élégance des mœurs , l'habitude de la constance , et toutes les yertus sociales, naîtront de ces premiers attachemens. Comme tous les arts et toutes les sciences empruntent de grandes beautés de l'harmonie conjugale, la science mbrale en acquerra de sa seule perspective. Celui qui aime un objet vertueux , et qui en est aimé ^ porte le bonheur dans son cœur : il est toujours content des autres , parce qu'il l'est de lui-même. Un sentiment plus fort que celui de l'amitié l'anime dans ses travaux, lui montre «n beau toutes les avenues de la vie , et lui ea fait braver les tempêtes. C'est ainsi que le marin lutte contre les orages , à la vue lointaine de la terre où il doit aborder.

C'est par les premiers feux de l'aqjiotfr i;onjugal que vous allumerez dans un jeqpo 3. 16

9 J9 SAlllIOAIËS

komme ceuft de l'amour de la patrie. Irés&-Totr$ les exdter par le s6it des instramens de gtterre ^ tt lui inspirer le désir d'égorger son semblable ? le rabaisserez ^ vous au -des-» sous de la brute? La couleur ronge faiî entrer les taureaux en fureur , les chiens de chasse s'animent an son d'un cor. «Tai Ttt un Item dont on irritxMt la colère par le simple bruit d'un tambour t après quelques ronleaens , la Toix du roi des animaux se feiisoit entendre ^ et les sotis se snccédoient par intervalles jusqu'à ce que son courroux machinal se fÂt calnuî. Ainsi quand les vents ont soulevé les flots ^ on voit encore les vagues ^ après l'otage^ se succéder les unes aux autres, et se briser y au milieu du calme , sur le rivage» Irei-Voos livrer votre élève aux astuces d'un orateur turbul^it ou insidieux? Le rendreavous semblable à un chien haineux, prêt à se jeter sur tous les passans , et sur son mattre lui-même y lorsqu'on Firrite?

Un homme ne doit jamais laisser ses pouvoirs à la di^sition d'un autre homme : il faut que ce soit la vertu qui l'anime à la défense de la patrie. Et quelle vertu exciterez^rous dans l'adolescent? Sera-ce l'amour de ses parens, qui peut-être le persécutent y ou celui d'une patrie dont les lois l'oppriment y ei dont les intérêts >

DE LA NATt7RE. $t43

ffaâlears , lui sont incônniis ? Mais yoiis parlerei; à sa ràîscm, a son cœur, à toutes sts acuités morales , lorsque vous lui direz -: H faut défendre celle qui doit faire un joiir le l>onlieur de yotre yie. Si vous Tabandoniièz , ses trayaux , sa personne y son âme , ses pen-^ fiées les plus intimes y ne seront bientôt pins à ' Yous. Marchez^ combattez, vivez et mt^oxet pour elle : le ciel , qui Ta faite libre , vous regarde ; il protégera les droits qu41 vous à -donnés. Il* ne faudra point alors d'autre réqui-»sition que celle de l'amour pour armer tonte la jeimessé d'un pays. C'est par ces motifs que des peuples sauvages s'animent à la défense de leurs foyers. Ce fut par eux que Sparte, Aihènes ^ Rome , dans leurs beau^ jours , éxcitoient le courage de leurs babitans ^ etqu'dk 5nb)uguoient les peuples qui ne s'armoiëntqne •par la crainte de leurs maîtres , ou par Tamonr .de l'argent. Mais , fussiei>-vôus iaié- dans une jpatrie livrée aux factions, ; à la cufîdité, aux. superstitions, au brigandage, il vous'seroit encore doux de vous isoler avec l'objet aimé, •de supporter avec lui la .pauvreté, le mépris, 4'ii]^ure, l'oppression, la calomnie; ets!ilvous ^toit défendu de vivre , vous seriez, beureux ^u moins de mourir avec lui.

i, dit Horace ; sous le pôle, avec

des amis ^ et j'y Tiyrai hedrenx. Mettez -mot avec une épouse dans les mêmes régions y peut dire l'amant ^ je les fertiliserai et je les peu plerai. C'est l'amour persécuté et malheureux qui peuple tant de contrées ingrates. L'harmo** nie fraternelle peut . se greffer suc une société florissante; mais la conjugale seule peut s'étendre et se propager au sein de la nature.

Aiqiables enfans^ choisissez dans l'âge de l'innocence y un modèle qui puisse vous guider dans celui des passions; vous qui avez égale* ment à craindre et les sociétés corrompues et les vertueuses, et vous-mêmes , suivez donc la Toute dé la nature, qui ne trompe point. . Vous trouvez dans un objet vertueux toutes les beautés épàrses sur la terre, et toutes les Tèrtus y dont l'origine est dans les cieux. C'est iuî qui vous formera à la fois à l'amour du travail, nu courage, à la constance , à la bonté, à l'humanité, a .la {Niété. Aimez de bonne heure, si vous /voulez aiiner tard. Il ny a d'amours survivant au tombeau , que celles qui sont nées au ber/ceau ; il n y en a de raisonnables que celles qui se forment avec la raison elle^même,^ et d'innocentes que celles qui ont commencé avec l'in-' nocence.:. i >

Mais, à quelque objet que vous vous atta^ chî«z, songez qu'il est passager comme voiis«Uu

DE LA VATURE. ^45

jour viendra où vous n'entendrez plus sa voix ^ où vous passerez devant sa maison , qu'elle n'ha- 2>iteraplus, où vous vous promènerez sous les ombrages où elle ne portera plus ses pas. La mort vous séparera d'elle^ elle vous forcera 4*aller au-delà des mers. En vain vous vous jn* rerez l'un à l'autre .d^étre fidèles , au retour d'un long voyage la mort aura rompu vos sermens* Qui vous consolera sur ia terre si vous ne mettez dès à présent vos espérances dans le ciel? La politique a trouvé que les hommes et les femmes naissent conununément en nombre égal^ elles doivent se réunir dans la patrie céleste comme sur la terre. Que feioit une âme isolée dans le ciel même? Cicéron se flatte d'y voir Lélîus^ Caton y Scipion y et les autres grands hommes : ce sentiment a été commun à tous les sages. Ils ont cherché la solitude sur la terre^ pour fuir les méchans, et la société dans le ciel^ parce >que c'est la réunion des bons. Sans doute les âmes simples qui ont rempli les premiers devoirs de la nature^ s'y réuniront aussi bien que celles qui se sont occupées du sort des em-* pires et des crimes de la politique. C'est encore aux âmes aimantes, à affectionner les êtres qu'elles ont laissés ici-bas ^ et à se réunir à eux dans le cieL Heureux y si y unies un jour Tune

a46 HARMORIES

à l'antre^ la moitié veuve laisse à' l'antre moitié des enfans qui lui rappellent son image!

Nous avons passé en revue toutes les harmonies de notre globe y depuis celles qui unis* sent les objets les plus insensibles^ jusqu à celles qui animent les hommes; nous avons essayé d'esquisser les tableaux râvissans des plantes des montagnes^ de FOcéan, et des animaux qui les parcourent; nous avons vu enfin cet être céleste qui^ jeté au milieu de cette cr^tion magnifique^ s'est rendu maître de tout ce qni Tenvironnoit et a élevé des pensées sublimes jusqu'aux pieds du créateur. Quittons à présent cette terre qu'il habite et contemplons de près les astres qui nous étonnent^ ce ciel^ dernier asile de la vertu et de l'amour, ^immensité se dévoilera â nos yeux^ nous essaierons de deviner^ d'apprécier les douces harmonies des astres^ Nous verrons la main du créateur peupler ces orbes éclatans com^e elle peupla notre monde ^ et en faire peut - être le séjour de l'immortalité ^ comme elle a fait de la terre le séjour de la vie et de la mort.

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