PUISSANCES DE LA NATURE
sua LA TERRE.
Oi ron s'en rapporte aux témoignages des hommes qui sont le plus à portée par leurs travaux d'observer les phases de la lune , et les plus intéressés à en connoitre les effets, on ne peut douter qu'elle n'influe sur toutes les révolutions de l'atmosphère. Les gens de mer et les gens de terre, je veux dire les matelots et les cidtivateurs, attendent toujours quelque changement de temps de la nouvelle et de la pleine lune, et même de son lever et de son coucher. Les matelots disent en proverbe, « que la lune mange les nuages. » J'en ai éprouvé plusieurs fois la vérité, surtout sur la mer, où je n'avois guère à observer que le ciel. ' J'ai vu assez souvent , au coucher du soleil ^
DE lA NATURE* 393
des nuages obscurs , qui annonçoient des orages pour la nuit y se dissiper entièrement au lever de la lune : on voyoit ses rayons les dissoudre sensiblement 3 de sorte qu'au bout d'une beure ou. deux leur douce lumière brilloit sur les flots. Les poètes anciens n^aur oient pas manqué de dire que cétoit Junon , ou plutôt Vénus , qui désarmoit Jupiter et lui enleyoit la foudre. Ils attribuoient à la lune un caractère féminin^ non pour se$ inégalités^ mais principalement pour la douceur; de son influence* Pline dit qu'elle résout et dénoue ce que le soleil assemble. Il affirme positivement , liu. IXy chap. xxxî , que , lorsqu'elle est pleine ^ elle attiédit le froid de la nuit; par ses rayons* Il cite en preuve les poissons crustacés^ comme les cancres et les langoustes^ qui se retirent, dit-il y en hiver sur les plages et les côtes las plus exposées au soleil , parce qu'ils craignent beaucoup le froid ^ et qui se montrent , aa printemps et en automne, principalement quand la lune est pleine , à cause de la chaleur qu'ils en reçoivent. Il est certain que puisqu'elle réfléchit une partie de la lumière du soleil y elle doit renvoyer aussi une partie de sa chaleur. Euripide lui donne le nom de fille du soleil y quoiqu'elle fût regardée en . général comme sa sœur. C'est peut -être dans
3g4 VAUltOKIES
le sens d'Eoripide que Virgile ^ qui donne an soleil le nom de Phœbns ^ donne à la Inné le nom de Phœbé. Les anciens supposoient qne Tfistre du jour étoit traîné sut un char attelé de quatre chevaux ^ sans 4oute pour designer son cours divisé en quatre saisons; mais ils n'en donnoient que deux à la lune. Quelques-uns les imaginoient tout blancs ; d'autres^ plus ingénieux, supposoient que Fim étoit blanc et Fautre Aoir: au reste ^ ilsarmoient également le frère et la soeur d'un arc et d'un carquois. Quand Homère^ au milieu de ses combats meurtriers, parle de la mort naturelle d'un de ses h^ros, il dit que Diane- l'a percé de ses- douces flèches. On voit, par ces allégories et par plusieurs autres, que les Grecs n'ignoroient pas les principale^ influences de la lune , et si leurs eounoissances avoient été aussi étendues en physique que leur goût étoit exquis en poésie^ ils auroient fait présider la lune aux principales harmonies de la nature , en variant sim-* plement ses atours ; mais ils aimèrent mieux distribuer ses différentes fonctions à plusieurs autres divinités. -Ainsi ils mirent l'air sous l'empire de Jnnon, la iner sous celui de Neptune, la terre sous celui de Cybcle.
Ce sont ks harmonies dû soleil et de la lune qui font souffler les vents de nord*est et
DE X.A, HiTURE. SqU
de sud-est^ de chaque côté de Féquateur^ dam la zooe torride qu'ils rafraichiâsent sans cesse ^ parce qu'ils participent du pôle nord et da pôle sud. Ce sont elles qui, dans nôtre hémisphère, rendent le vent d'orient sec , parce qu'il traverse pour venir à nous le continent vaste et élevé de l'Asie. Le vent ôpik>sé du couchant est humide , parce qu'il passe sur l'Océan atlantique , dont il nous apporte les vapeurs. Le vent du midi est chaud, parce qu'il vient de la zone torride , et le vent opposé , du nord , est froid, parce qu il souffle du pôle toujours coU'» vert de glaces par Téloignement de ces astres. De ces quatre vents , le sec et l'humide , le chaud et le froid, se composent toutes les températures de l'atmosphère. Ce qu'il y a d'admirahle , c'est que, quelque irrégnlière que soit en apparence la circonférence du globe , îl n'y a aucun lieu , soit au sein des mers ^ soit au sein des continens, dans le9> zones torride^ tempérée ou glaciale , qui n'éprouve des harmonies seniblables, par des montagnes à glaces et par des méditerraaées, on par lea vents supérieurs et inférieurs ^ ou par dos étea et par des hivers. Elles août les mêmes avec des moyens différent dmi* l'hémisphère opposé au nâtre. Le vent d'orient y est humide , cdnî dlu couchant sec , du nord chaud , et da sii4
396 ïtARMONIES
froid. C'est le soleil et la lune qui dans lenr cours varient les vents pour la température de l'atmosphère, la circulation des eaux, la régénération des minéraux , la végétation des plantes, la respiration des animaux, les na^ vigations des hommes. Ce sont ces astres qui y après avoir établi entre les vents une série d'harmonies physiques , aériennes , acpatiques , terrestres, végétales, animales et humaines, en font naître pour ainsi dire de morales entre eux. Ils leur en donnent de fraternelles et de sororales lorsque le soleil retourne au solstice d'hiver , et la lune à notre solstice d'été ; ils font souffler tous les dérivés du nord et de l'ouest, on ceux de l'ouest et du sud, qui sont en consonnances fraternelles et se tempèrent les uns et les autres. Ils leur en donnent de conjugales lorsque , étant réunis à l'équateur à Féquinoxe du printemps, ils opposent au \ent du nord, qni condense celui du sud qui dilate , et à celui d'orient qui dessèche , celui d'occident qui humecte, et préparent par ces contrastes les amours des êtres organisés. Ils leur en donnent de maternelles, lorsque le soleil , au solstice d'été et la lune à notre solstice d'hiver , font souffler les vents d'est , qui mûrissent les semences et favorisent les générations des animaux. C'est alors que les
DE liA NATURE. SqJ
petits oiseaux sortent de toutes parts de leurs nids , et que les abeilles donnent leurs derniers essaims.
Les vents qui soufflent à ces trois époques devroient s'appeler fraternels , conmgaux et maternels, parce que Tamitié naît des consonnances , Tamour des contrastes^ et la maternité des générations. Mais lorsque le soleil et la lune, près de changer d'hémisphère , se rencontrent à l'équinoxe d'automne , ils groupent les yents en iribus ou en espèces de même genre. C'est alors qu'ils font souffler tous les enfans du nord pour transporter vers le midi les tribus innombrables des hirondelles, des cailles , des ramiers , qui traversent les mers pour s'établir dans des climats plus tempérés. Les astres assemblent les vents en divers genres , ou en nations , lorsqu'il les font sou ffler tour à tour trente-deux rhumbs de notre horizon , et enfin sphériquement lorsqu'ils harmontent les vents de chaque horizon avec ceux de tous les autres horizons du globe, et qu^au bout de l'année ils ont fait circuler toute l'atmosphère d'un pôle à l'autre.
Nous avons vu , dans le cours de cet ouvrage, les harmonies des astres et des êtres animés; mais ces harmonies sont inépuisables. Tous les aniQiaux ont les phases de leur vie réglées sur
39^ fiAAttOiriÊS
celles du soleil et de la lune. A peine Tastns du jour est-il sons Thorizon y que les animaux sont frappés de léthargie^ à Teiception de ceux de la nuit. Lsl veillée de ceux-ci prouve, ainsi que tant d'autres effets de la nature , que le sommeil n est pas un simple résultat mécanique de rabsence du soleil. Les insectes immobiles sont f éfugiés dans le sein des plantes 3 les oiseaux , QÎcbésdansleur feuillage^ se reposent la tête sous leurs ailes ; les troupeaux se couchent à Fabrî des haies ; le chien vigilant qui les garde s'endort auprès deux aprèsavoir tourné plusieurs fois sur lui-même. Toutes les fonctions de rintelligence sont suspendues dans l'absence de Tastro qui en produit les images. Cependant plusieurs êtres ont déjà terminé leur course et leur existence : la mouche éphémère ne voit point deux anrores. Bientôt Tastre des nuits vient rendre une nouvelle vie an monde. Elle a , comme Fastrédes jours, ses plantes, ses insectes, ses oiseaux , ses quadrupèdes ; c'est à sa clarté douteuse que le mirabilis et Farbre triste ouvrent leurs fleurs, que plusieurs espèces de poissons voyagent , que les tortues viennent pondre sur les grèves solitaires , et que Foiseau du printemps , le rossignol , aime à faire retentir de ses chansons les échos des forêts. Cependant les cercles de la vie s'étendent avec ceux des jours.
UE LA NÀTITRE. 3gg
et la lone en forme dîfTérens périodes. Beaucoup d'espèces d'iusectes ne vivent qu'un de ses quartiers 5 d'autres ^ une demi-lunaison; d'au«« tres^ une lunaison ; d'autres parcourent une saison entière et meurent au solstice d'été : le plus grand nombre périt à Téquinoxe d'au** tomne , lorsque le soleil va éclairer un autre hémisphère. C'est alors que la marmotte se cache et s'endort dans le creux des rochers^ pour ne se réveiller qu'à l'équinoxe du printemps : l'année n'est pour elle qu'un jour et qu'une nuit de six mois. Ainsi ^ cet animal^ par ses mœurs^ établit une nouvelle concordance entre les hautes montagnes à glaces qu'il habite et les pôles du inonde. Cependant une foule d'animaux , aux mêmes époques y suspendent leurs travaux dans notre hémisphère. Les abeilles se reposent dans leurs ruches; plusieurs espèces d'oiseaux^ comme les cailles et les hirondelles, suivent le cours du soleil et passent dans l'hémisphère qu'il réchauffe, tandis qu'une multitude d'êtres périssent dans celui qu'il abandonne. Les animaux carnivores se dispersent de toutes parts pour en dévorer les dépouilles. Les renards fourrés. et les ours blancs pénètrent , jusqu'au -sein de la zone glaciale , dans des régions de neiges et de glaces qu'aucun animal vivant ne
4oO RMMOlItES
peut habitei^. Mais les courans de FOcéan dé^ posent encore sur leurs rivages les débris de quantité de corps marins qui viennent des zones tempérées et torrides. Ainsi l'instinct qui porte les renards et les ours blancs sur les côtes maritimes de notre zone glaciale , dans son hirer^ prouve que les courans de FOcéan leurappor* tcnt des nourritures ; ce qui ne pourroit arriver si ces courans ne descendoient du pôle opposé. Gomme la puissance solaire a établi des zones torrides y tempérées et glaciales dans les cieux , et qu'elle les a répétées sur la terre, elle a tracé
' aussi aux planètes des orbites d un mois , de trois mois, de huit mois, de deux ans , de douze ans,
' de trente ans, de quatre-vingt-quatre ans, qu'elle semble répéter sur la terre, dans des "vies végétales et animales de la même durée. Plusieurs espèces d'insectes , tels que les papillons , vivent depuis un mois jusqu'à huit , les hannetons deux ans, ou une année de Mars. Plusieurs oiseaux et quadrupèdes, entre autres les chèvres, vivent douze ans, ou une année de Jupiter ; les chevaux , trente ans , ou une année de Saturne^ les hommes, quatre-vingt-quatre ans ou une année d'Herschell ; d'autres , surtout parmi les poissons, vivent des siècles et semblent avoir leur vie réglée sur celle des comètes.
DE tA 1XkTVJ^t» ^i
Quoi qu'il ea soit^ les animaux qui taeikrent lie vieillesse meurent comme ib sont nés , sam s'en apercevoir. Les derniers degrés de la des-* cente de la vie sont d^une pente aussi douce qiua €eax de la montée. Une vaine ambition ne Jewr en fait point franchir les précipices et les piost Fidèles aux lois qu'ils ont reçues de la nature , ils lui rendent leurs instincts^ devenus inntiks dans des machines usées } ils expirent sans r«it ^nets , sans remords et sans murmura r e^est pont l'ordinaire la nuit , à la clarté de la lune , et anq^ époques de ses diverses phases^ Comme ell^ a su>iié les premiers liens de leur âme à leur naissanee^ dans leum amours et dans leur postérité ^ ' éUét les dencrae encore à leur mort >G'est elle «qui éclaire encore leurs aquelecies de son pàJe fltm-^ beau^ec les oonvre de ses crcpes funèbres, tandis que la terre y lejor mère commune , qui lesattiriC dans son sein , les décore du large feuiilage <df la bardane ou des guirlandes du lierre^ Jif texûfè y. comme un moissonneur^ les aème et le# fauche . génération par génération ; ipaisr A plante et recueille brin à brin y icomme un , '^ksr dinier^ les individus defespecebamaine.. Tous Jes genres d'animaojx forpient entre eux . une .ebaÎAe jde vie et 4e mort en. barmcWe. sidérale ,, dont chaque espèce £iit lun anneau ; màiSf Iç genre humain en campqse.à lui seul. une jsemr 3. . a6
4oa HA&UONIES
Uable , fonnée d'individus qui naissent et meurent à chaque instant.
Cependant que l'homme ne se plaigne point de la courte durée de sa vie : lorsque ses har-^ monies terrestres seront détruites , ses harmo-^ nies célestes subsisteront encore. L'Étemel a attaché à son corps quelques années d'amertnmes et de misère; mais il a donné à son âme une él^mité de joie et de ravissement. Ce n'es^ point un être condamné seulement à ram* per sur ce globe , a en déchirer le sein avec le £er pour soutenir une frêle existence. Sa vie n'est qu'un passage^ mais elle a un butter ce but est sublime. Voyez-le expirant sur son lit de douleur : déjà. il contemple un Dieu prêt k le recevoir. Cet être si foible, si misérable^ auroit-il donc une pensée que n'auroit pas eue* le Créateur de toutes les pensées ? Ce n'est point en vain qu'il a entrevu d'aussi grandes destinées ! Il quitte un monde de ténèbres pour un monde de lumière ; il quitte des iafor-^ tunes y des mourans comme lui , pour un téjour où l'on ne meurt plus. Sa joie sera 4e ne Toir que des heureux. Il sera rassasié de volupté. O transports de l'homme y lorsque , tout douloureux encore des angoisses de la vie, il voit le ciel s'ouvrir devant lui! Ce n'est plus un ^tre de poussière; c'est nn ange^ une di-
DE LA HATVKE* 4^3
'vinité qui s'élance au milieu des soleils ! Il y a un instant qu'il étoit esclave et chargé de fers : maintetiiant le voici maître d'un empire et de l'éternité. Triste et souffrant , il se traînoit pas à pas vers la mort^ et il lui échappe éblouis-» sant de lumière. H habitoit un monde couvert
de cyprès , arrosé de larmes , où tout change , où tout meurt^ où l'on n'aime que pour souf* frir^ où l'on ne se rencontre que pour se quit-ter j où le plaisir même conduit à la mort : maintenant , le voici dans le séjour où tout est étemel. Son âme s'embrase d'un amour qui ne peut finir ^ et^ du haut du ciel, il jette un' regard triomphant VQrs la terre, où l'on pleure, et où il n'est plus.
nie DU NEUVliME ET DERIÏIER LIVRE*
EMPSAEL,