EMPS4EL
Vous pourriez bien avoir raison. Mais la nature fait naître les hommes- en état de guerre^ en leur donnant des intér.êts diiférens; ceux de l'Afrique ne sont point ceux de l'Europe.
BENEZET
N'injuriez pas la nature , mon frère: elle
DE LA MÀTUIIE. SSq
n^a donné aux hommes des intérêts différens> que pour en composer leur intérêt gé-néral. L'industrie de TEurope sert à TAfrique , et les richesses de TAfrique servent à TEurope.
EHPSÂEL.
• Qui donc divise ces deux parties du monde depuis tant de siècles^ et les arme Tune contre Tautre?
BENEZET
C'est l'ambition qui arme par toute la terre les tribus^ les peuples^ les religions.
EMPSAEL.
Cependant chaque homme croit voir la vérité dans son parti.
BENEZET
. La vérité ressemble au mont Atlas , qui offre autant d'aspects qu'il y a de points d'où on le regarde. Les uns n'y voient que des terres labourées j d'autres des forêts ^ d'autres des roches ; ceux qui ne le contemplent que de loin ^ croient y voir im vieillard à tête blanche ^ qui porte le ciel sur ses épaules. L'ambitieux est celui qui veut forcer les autres de ne voir que ce qu'il y voit,- mais le sage, qui
SGù niitMORiss
embrasse tontes les observations > s'en forme sèol une idée juste : il en est de même de la
vérité.
EHPSiiEL.
Ce sont les Européens qui font tous les maux du genre humain; aussi je leur ai juré une guerre éternelle.
BENEZET
Tu fais en vain la guerre aux Européens; tu as en toi*même un ennemi plus redoutable qu'eux , c'est la vengeance.
EHPSAEIm
Comment puis-je la bannir de mon cœur , lorsque les monumens de la tyrannie la rallument au milieu même des déserts ?
BEIfEZET.
Tu peux la bannir , en pensant que ceux qui l'ont exercée comme toi sont morts aujbur* dliui^ et n'ont laissé après eux que des noms odienx anx peuples opprimés. Cette tour, bâtie par César ^ s'appelle la tour du Diable.
EMPSAEL.
Mon nom sera cher à T Afrique^ que j'aurai vengée. .
BESBZET.
n peut venir ici après toi des ennemis des
DE tA NATURE. Sfîl
noirs et de ta mémoire. H est un moyen d'en laisser une • chère à tous les hommes.
Quel est-il?
La yertu»
BEHE^Et.
felffPSAEt.
Elle est victime par toute la terre ^ excepta peut-être en Pensylvapie. ^
BENEZET
Elle triomphe dans le ciel et dans la pos-* térité.Vois ce petit tombeau avec ces couronnes ; P c'est celui d'une femme bienfaisante : il est plus honoré que la tour de César.
ËMPSAEL.
Ce que vous me dites me touche. Mais quel bien pourrois - je faire > entouré d'esclaves blancs? \
BENEZET
Tu peux faire leur bonheur avec Qes plantes ^ comme je compte faire avec elles celui des noirs. Si je détruis par leur culture l'esclavage des Africains en Amérique y tu peux aussi détruire par elles la tyrannie des Européens , en les rendant laborieux. Nous parviendrons tous deux au même but par des chemins différens. 3. 36
Jé . «. '
EMPSAEL.
Les Européens ne travai^eiit que par force.
Mais Tenez avec moi à Maroc ; Tempereur ne
. , tt , ^ *
s'occupe que des arts et de la paix , je vous ferai avoir un emploi à sa cour.
BENEZBT.
Je ne vais que chez les foibles et les malheureux. Je me suis fait des ennemis en Europe en y prenàiit la défense des noirs , je m'en ferois en Afrique en prenant celle des blancs. *
EMPSAEL.
Savez-vous qui je suis?
BENEZET
Mon ami y tu es Empsael y ministre et ^and^ amiral de Maroc : j'ai entendu plus d'une fois le bruit de tes cors de chasse dans les forêts^ et celui de tes canons sii'r le rivage. '
EMPSAEL.
Comment vous appelez-vous ?
BBHBZET.
Antoine Benezet.
EMPSAEL.
Bon Antoine Benezet^ si j'étois libre^ je vou-> droîs passer mes jours comme vous dans la (solitude.
DÉ LA NAlTïnE. 5163
BElf EZET.
Mon frère , je t'indicpierai une solitude plus impénétrable que l'Atlas ^ où tu pourras te retirer qua&d tu voudras.
BXPSAfiL.
Où est-elle?
BENEZBT.
t)ans ton propre cœur^ si tu en chasses les passions.... Adieu : la tour de César est déjà dans Fombre ; voici Ilieure où les lions sortent dé leur retraite y et où je rentre dans la mienne.»
EMPSAEL.
Adieu ^ sage Européen : puissent tous tés compatriotes te TCSsemblGTl (^Empsael reste seul) Ce blanc parcourt la terre pour lé bonheur des noirs ^ et moi, noir, je parcoui's lés mers pour le malheur dcfs blancs. La vertu de cet* homme me semble plus grande que toutes mes victoires. Oui , il a raison i le toùibeaii de Mentia est plus respectable que la tour de César. (^ Il s'en approche.) Mais, que vois-jé parmi ces couronnes ? C'est le collier de Zoraîde ! Je l'ai vu ce matin sur son cou , lors* que je l'ai laissée ensevelie dans un profond sommeil. Elle l'a mis en offrande sur le tom-
564 HAAMOKIES .
beau de Mentia avant de m'implorer poor des malheureux. Zoraîde ! ô toi qui peux tout sur moi y tu cherches contre moi 6ts protections chez les morts ! Foible liane , tu t^attaches à une liane morte y pour résister â la tempête qui t'agite ! Souveraine de mon âme ! ma main^ entourée de ta couleur £stvorite, a souvent triomphé dans les combats. Elle a versé le sang de mes tyrans y elle doit - essuyer tes larmes. Combattons contre la vengeance. Souvent, sur un vaisseau, surmontant le vent et les flots contraires , j'ai , malgré les orages, abordé et vaincu un vaisseau ennemi : luttons contre nos passions. L'aigle marin s'avance contre les vents qui font ployer ses ailes , et s'élève au-dessus de la tempête. Élevonsnous au-dessus de nous-méme. Ruban de ma vertueuse épouse , sois à mon bras comme ces feux célestes qui paroissent au haut des mâts à la fin de Forage, signe du calme des mers et de la sérénité des cieux.
( Pendant quEmpsael regagnait son palais, occupé de ces réflexions, ses deux esclaves infortunés avoient fait de vains efforts pour s^ échapper. Égarés dans les forets, sans guide,, sans appui, ils s^étoient tout à coup retrouvés ai/près de la chaumière de Zoraîde^ A son as-
DE 1\ NATURE. 5Gj
pect , Âlmiri ne put s* empêcher de sentir un mouyement de joie. )
ALMIRI.
Voici la chaumière : ^ mon maître ! vons êtes sauvé.
DOM OZORIO.
Gomment as-tu fait pour retrouver ce chemin?
ALMIRI.
En me guidant sur les étoiles y comme dans mon pays. Voici celle de VLléphantj voilà celle du Colibri.
DOM OZORIO*
• * Mon ami^ nous ne sommes pas ici en sûreté.
Si on nous y trouve^ on nous punira comme
des esclaves fogiiifs y et jpeut-étre comme des
voleurs. Cest le comble de Finfortune de re*
garder sa prison comme un asile^ et de; n'y
potivoir entrer !
ALMIRI.
Monpère^ vous êtes bien fatigué^ asseyez-' vous sur Pherbe.
{Ozorioj conduit par .Almiri j s'asseoit entredeux roches.)
liOyL OZOEIO.
La nuit méme> si favorable aux malheureux.^ nous^est contraire.
5G6 HAAMOniES
▲LMJL&I.
O soleil ! dans ton absence tout estrmoct;. ta es le grand esprit de Funivers.
poM <)zomo.
Il est un autre esprit , mon fils , qui gouTenœ ce monde en tout temps ; c^est Dieu : le soleil est spn plus ]>el ouvrage.
▲LMIRI.
Mais , quand le soleil est couché , tout dort sur la terre.
DOM OZORIO.
Quand Dieu fait coucher le soleil pour nous , il le fait lever pour d^autres pays.
Cûxamenf ! il qe dort jamais?
DOM OBoaio.
Jamais : il tourne toujours antour^de la terre.
LLUiid , à part.
Mon maître a l'esprit malade^.. CoxomsiK le soleil peut-il tourner la nuit autour .dis. la, «terre^ puisqu'on le vpit s% CQuchisr tçu^ .le$ soir^ dans la mer?
noii.oxoiiio..
Mon aiyiijje ne peux .t'^xpliqiju;F ceUt.à présent; je suis malade : la maladie accable Tesprit.
DE LA NATUlir. 5f)7
ALMini.
Mon maître^ reposex-vous^ tâchez de dormir.
DOM OZORIO.
Mon ami, il nV a pas de repos pour moi dans 1 esclavage. L'esclavage renferme tons les maux
r . •» j •••il ■ . ' ■
et prive de tous les biens. Il nous ôte l'usage de la lumière , de l'air , de Teau et de la terre , dont nous ne recueillons les fruits que pour nos tyrans.
ALIURI.
Ne soyez pas inquiet. La nuit^ quand nous serons dans la prison^ je vous procurerai de la lumière en vous -allumant du feu« et l6 iour^ quand nou^ en serons dehors ^ ^e you$ troiivei:ai de l'eau. Je labourerai la terre pour vous et je TOUS chercherai des plantes bonnes à manger.
DOM OZORIO.
Les animaux domestiques^ amis de l'homme par la nature ^ deviennent ses ennemis s'il tombe dans l'esclavage. Ici^ les chiens- des noirs poursuivent les blancs^ sans toi ils m'auroient dévoré.
ALMIRI.
Us font tout le contraire à Saint-Domingiie^ mais puisqu'ils caressent ici les noirs ^ vous
S6A QAAMdlïIES
n'avez rien à craindre. Je voas accompagnerai partout.
noif ozoRio.
En tont temps^ les chiens sont fidèles à leurs amis ; mais dans l'esclavage Fhomme al>andonne les siens : ici , les hommes de la même nature se disputent les plus misérables subsistances. Us se dénoncent 2 ils se trahissent^ ib se persécu*^ tent
ALMIRI.
Je serai toujours votre ami , quoi<pie je sois noir^ et ^ue vous soyez blanc^
DOH OZORIO.
L'esclavage rompt les liens les plus sacrés de la nature ; il sépare les pères même des enûuis.
Je vous serai toujours attaché comme un enfant ; vous m'avez aimé comme un bon père.
DOBff OZORIO.
O mon fils ^ en vain tu cherches i me coi^ soler. Tant de maux réunis me tuent; une fois le corps malade^ tout est perdu. La maladie ôte la mémoire^ le jugement^ la prévoyance^ £m vain Thomme en santé s'appuie sur ses lurmièros et son courage : quand la maladie le
DE ÏA NATURE. 56g'
saisit 9 tontes ses forces rabandonnent. Cest im ennemi qui s'empare de l'intérieur de l'homme y et qui le foule aux pieds avec sa sagesse et sa raison. Connois-tu quelque remède contre une maladie qui< nous accable ?
Oui.
DOM ozomo. Quel est-il?
ALUIRI.
La patience.
nOM OZORIO.
Et quand la vieillesse se joint a la maladie^ quel remède y a-t-il alors?
ALMIRI.
Mon père... il y a la mort.
DOM OZORIO.
Mais^ c'est un malheur épouvantable de mourir sans secours !
ALMUU.
H ne faut pas de secours pour mourir.
llOM OZORIO.
Maïs tu ne crains donc pas la mort?
ALMIRI.
Oh non ! mourir ^ c'est dormir.
570 itAitirôifiEs
0OW o^ôttio.
' Tii croîs donc ^e' tout' £ourrà aVeii toi ?
Non , je retournertii dans mon .pays.
DOW OZORIO.
Qui te la dit ?