‹ Harmonies de la natureChapitre 5 sur 49 · PREMIÈRES IDÉES DES PEUPLES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES IDÉES DES PEUPLES

Je me souyiens qu'étant enfant )e m'étois formé des idées assez singulières du soleil et du ciel. Je les rapporterai icî^ parce que tout sert à l'histoire de l'esprit humain^ et que les premiers systèmes Jes peuples doivent souvent leur origine à des idées d'enfant. Je croyois^ sur le rapport 'de mes yeux^ que le soleil se levoit derrière une montagne et se couchoit dans la mer^ que le ciel étoit une voûte qui alloit en 8'abaissant vers l'îiorizon'^ de sorte que je pensois que, si je parvenois jamais jusque-là^ je serois obligé de marcher courbé; sans quoi, je me casserois la tête contre le firmament. J'entrepris un jour d'atteindre à l'extrémité de la voûte céleste ; après avoir marché une heure y voyant qu'elle étoit toujours à la même distance de moi, j'en conclus qu'il y avoit trop loin: mais je n'en restai pas moins persuadé qu'elle existoit^ et que si je ne parvenois pas à la toucher^ c'est que je n'avois pas d'as^e^

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bonnes jambes. Au reste , je me figurois^ à la Yue des étoiles ^ que le ciel étoit percé d'une infinité de petits trous par où la pluie tomboit sur la terre y comme par un crible ^ et que les étoiles n'étoient que la lumière de Dieu , qui sortoit la nuit par ces petits trous. Cette dernière idée n'étoit pas si enfantine.

Les Grecs si fameux y de qui nous tenons les élémens des sciences, n'avoieût pas des opinions plus saines de la nature. Ils s^imaginèrent d'abord que le soleil étoit né à Délos, une des iles Cyclades, et qu'il alloit tous les soirs se coucher dans là mer. J'estime que les premiers qui eurent cette opinion étoient des Grecs du Péloponèse, et peut-être des Arcadiens, qui en étoient les' habitans les plus anciens , puisqu'ils se vantoient d^étre sortis de la terre du pays ^ ayant que la lune existât. Délos étoit, par rapport à eux, à l'orient, car cette île est une des plus orientales des Cyclades. Comme ils Yoyoient donc le soleil tous les matins se leyer au-dessus de Délos, ils jugèrent qu'il y étoit né, et comme ils le yoyoient chaque soir se coucher dans la mer, ils en conclurent qu'il alloit se reposer dans les bras de Thétis , autre diyinité de leur inyention. Au. reste, ils donnèrent au soleil, pour faire sa route, un char, des cheyaux^ ua arc et des flèches. Ils l'équi-»

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|)^reiit cotûme un de leurs guerriers. Il n'y a que le premier pas qui coûte. Dès qu'il fut reçu que Délos avoit donné naissance au soleil , dieu du jour ^ on en fit> comme de raison ^ la patrie de la lune sa sœur ^ déesse de la niiit; et bientôt chaque ile ou chaque grande monta<(ne fat le lerceau d'un dieu et d'un astre. Vénus étoit aiée à Cythère ^ Mercure en Arcadie^ et Jupiter , le maître des dieux , au mont Ida.

U en étoît de même des autres peuples t clia<^ €un faisoit lever et coucher le soleil dans son pays ^ chacun aussi avoit ses dieux ; on ne sau-^^ roit ctoire combien de désordres dans la mo« raie , et de guerres dans la politique , sont nés de toutes ces théologies et de ces physiques partielles. Il a fallu que lés hommes se soient liés d'abord par le commerce dans toute la terre« Ils observèrent le cours des planètes autour du soleil^ et en conclurent que Tastre du jour ëclairoit d'autres mondes , qu'*il étoit immobile^ et qu'enfin c'étoit la terre qui toumoit autour de lui sur elle-même^ ainsi que les autres planètes qui en reçoivent leur lumière. Les autres jsciences ne se sont perfectionnées de même que par le rassemblement des observations deS liommes. Cette vérité est très-importante ; car SI s^nsuit que la nature ne fait dépendre rin*» telligence des hommes^ comme leur bonheur^ 3. 3

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que de leur union ^ et qu'un enfant ne doit pas être élevé seulement pour son pays^ mais pour le genre humain.

Laissons donc les enfans croire quelque temps ^ s'il le faut^ qu ils peuvent atteindre le soleil à rhorizon à force de marcher^ comme le croyoient quelques peuples de l'antiquité. U est bon même qu'ils se copyainquent de leur ignorance naturelle par leur expérience y afin qu'ils sentent les obligations qu'ils ont aux hommes qui les instruisent et à ceux qui les ont précédés. Par-là vous leur donnerez une conviction de leur foiblesse^ vous les préviendrez contre la présomption du savoir lorsqu'ils en acquerront , parce qu'ils sentiront que^ quoiqu ils en aient, l'usage y l'honneur ne leur en appartient pas , puisqu'ils le tiennent d'autrui. Si chaque doc-* teur étoit obligé de remettre chaque partie de sa science où il l'a prise ^ que lui resterpit-il en propre? Au moins , conservons à nos enfans li^ modestie , cette compagne naturelle de la foiblesse et par -là même de ceux qui ont de grands talens , parce que , voyant plus loin que les autres hommes l'immensité de la nature , il$ sont d'autant plus pénétrés de leur impuissance.

n n'est pas nécessaire, de commencer par rendre les ei^fans astronomes pour leur ap^prendre à connoitre le cours du soleil : ils en

trouveront aisément les points principaux en se tournât vers lui à Theure de midi } ils auront son orient à leur gauche y son couchant à leur droite^ et son nord derrière eux. Son aurore^ son midi^ son couchant et son n,ord Içur donneront une idée du soir et de ses heur^ y de l'année et de ses saisons , de la vie et de ses dijSerens âges^ car un seul jour est une image du cours de la vie.

Glioisîssons ce )Our d^ns V enfance de Vannée, au mois de janvier. Observons le soleil au matin ^ à la naissance de Faurore : sa clarté se fait voir au ciel bien avant qu'il s'y montre luimême y et y produit ce qu'on appelle le crépuscule } c'est l'effet de la réfraction de sa lumière dans l'air condensé par le froid , ou plutôt c'est un effet de la Providence, qui, par cette qualité de l'atmosphère, plus douce en hiver , nous prolonge les bienfaits de la chaleur et de la lumière du soleil à son lever et à son coucher , à proportion de la longueur des nuits. Les jours sont les plus courts de l'année en hiver, mais les crépuscules en sont les plus longs. Quoique le soleil s'y montre d'une grandeur démesurée , il se distingue à peine entre les vapeurs.de l'atmosphère; ses rayons décolorés ne répandent que quelques teintes jaunâtres sur un ciel couleur de plomb et sur des co-

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teaiix tout blancs de frimas. Les ruisseani, glacés et ensevelis sons la neige ^ ne se distin-^ guent plus des prairies^ ou plutôt il n'y a plus ni prairies ni ruisseaux. Une triste uuifonùîté est répandue sur la terre ; tout y présente l'aspect de la mort : les arbres , sans feuilles avec leurs branches hérissées de givre , ressemblent à de grands dhardons ; aucun oiseau ne vient y saluer par ses chants une aurore qui n'annonce que le deuil de la nature : seulement des nuées de corbeaux traversent les airs en croassant^ et mêlent leurs cris funèbres au gémissement des vents qui secouent les arbres des forêts; ils s'approchent des villes^ ils s'étendent comme un manteau noir sur les voiries couvertes de neige ; ils viennent s'y repaître des cadavres des animaux que l'hiver a fait périr : d'autres se répandent le long des plages* Déjà des tourbillons épais de fumée soiteUt des toits de chaume et annoncent le lever du laboureur; le foible roitelet et le timide rougegorge , pressés par la faim , ne craignent pas d'entrer dans son habitation ; ils viennent y solliciter une part des biens que la nature a répandus pendant l'été sur la terre pour tous les animaux y et que l'homme seul a recueillis dans ses greniers.

r/homme^ sans ailes ^ sans plumage > tout

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nu, seroît pins misérable ^HQSrnofi climats^ que le corbeau Carnivore ei. que le fbible roitelet , si la Providence n'ayoit réuni entre ses mains, le feu^ cette âme de la nature. Quel tableau lamentable il présente ! Coipl^ien il est à plaindre celui qu'on a nomma le roi de l'univers ! Qui pourra vanter sa raison qui lui est inutile^ et sou cœur , ses sentimens^ qui lui causent tant de maux? Yoici un animid tout nu que la nature a abandonné aux injures dea élémens , tx auquel elle n'a pas même do^oé de climat particulier pour vivre , qu'elle a posé en équilibre sur deux pieds , et qu'elle fttit naître si imbéciUe , qu'il est obligé d'apprendre à marcher et même à manger ; a qui seul des animaux elle a refusé l'instinct de eonnoitre les végétaus^ soutiens de sa vie ; dans le cœur duquel elle a logé toutes, leurs passions aveugles sans avoir éclairé son cerveau d'une seule de leurs idées innées ; qui ne peut satisfaire ses besoins les plus communs sans lé secours de ses semblables ^ et qui est sans cesse en guerre/ avec eux ; qui les persécute et en est persécuté ; qui les massacre e( en est massacré > et qui y devenu à lui-même son plus dangereux enr nemi , finit souvent par mourir de chagrin et quelquefois par se tuer de désespoir : ' cet animal si miséraUe y c'est l'homme. D'un autre cdté , voici

un êtriî que la naiare a mis par ses jouissances en relation avec ses semblables par toute la terre , et à qui elle a confié le feu , ce premier moteur de l'univers. Il respire dans tous les climats , navigue sui: toutes les mers , Habite par tout le globe ^ tourne à son usage tous les végétaux y et dompte tous les animaux ^ cet être a. reçu de la nature les plus belles formes dans son corps , des affections célestes sur son visage^ le sentiment inné de la Divinité dans son cœur y rîntelligence de ses ouvrages dans son esprit ^ rinstinct de l'infinité y et de l'immortalité dans ses espérances y et par les harmonies de son intelligence y de sa vertu et de sa raison y il s'est rendu le maître de toute la terre et se dirige vers le ciel : cet être sublime, c'est encore l'homme.

II y a des animaux qui vivent environnés de tout l'éclat du soleil y comme l'aigle ; d'autres , comme l'abeille et la fourmi y travaillent dans l'obscurité; les oiseaux de proie semblent avoir les yeux comme des télescopes , tandis que les insectes les ont comme des microscopes. Il est certain que les uns et les autres ne voient pas les objets de la même grandeur; la vue de l'homme y comme ses autres organes y tient un milieu harmonique entre les animaux : mats par

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1b moyen du feu il se procure tons les degrésde lumière et de chaleur dont il a besoin : on peut dire que pour lui seul il n'y a point véritablement de nuit ni d'hiver. '

a n'est pas difficile de concevoir comment l'homme a découvert le feu : la nature l'a mis en évidence dans les incendies des forêts occasionés par le tonnerre 5 dans les fermentations des végétaux, comme nous le voyons dans les fumiers qui s^ échauffent )usqu^ à B'eu&ammer ; dans le feu des volcans^ qui neproviei^tpas de la chute d'uiie pierre sur un amas de soufre ^ comme Fa dit Newton , mais qui doit son origine à la fermentation des rivages des mers imbibés, des ni très et des huiles des animaux^ et des végétaux que leur apportent les courans. La faculté de faire usage du feu est un des caractères essentiels qui distinguent l'homme de la bête ; elle n^appartient qu^à la raison d'un être qui est en consonnance avec la laison de la nature. L'homme le plus sauvage fait usage du feu et sait le produire , tandis que le singe le plus civilisé et le plus frileux n'a pas l'idée même de l'entretenir dans nos maisons , quoiqu'il se plaise auprès du foyer. Le feu est le mobile de la société humaine , comme le soleil est celui de l'univers* Je n'entrerai pas dans le détail infini des arts qui emploient le feu ; mais je crois

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