A LA JEUNESSE FRANÇAISE. 1S
Économistes, comme vous, je conclus à In liberté, et sî j'ébranle quelques-unes de ces prémisses qui attristent vos cœurs généreux, peut-être y verrez-vous un motif de plus pour aimer et servir notre sainte couse.
Socialistes, vous avez foi dans l'association. Je vous adjure de dire, après avoir lu cet écrit, si la société actuelle, moins ses abus et ses entraves, c'est-à-dire sous la condition de la liberté, n'est pas la plus belle, la plus complète, la plus durable, la plus universelle, la plus équitable de toutes les associations.
Égalitaircs, vous n'admettez qu'un principe, la mutualité des services. Que les transactions humaines soient libres, et je dis qu'elles ne sont et ne peuvent être autre chose qu'un échange réciproque de services toujours décroissants en t'ttfewr, toujours croissants en utilité.
Communistes, vous voulez que les hommes, devenus frères, jouissent en commun des biens que la Providence leur a prodigués. Je prétends démontrer que la société actuelle n'a qu'à conquérir la liberté pour réaliser et dépasser vos vœux et vos espérances; car tout y est commun à tous, à la seule condition que chacun se donne la peine de recueillir les dons de Dieu, ce qui est bien naturel, ou restitue librement cette peine à ceux qui la prennent pour lui, ce qui est bien juste.
Chrétiens de toutes les communions, à moins que vous ne soyez les seuls qui mettiez en doute la sagesse divine, manifestée dans la plus magnifique de celle de ses œuvres qu'il nous soit donné de connaître, vous ne trouverez pas une expression dans cet écrit qui heurte votre morale la plus sévère ou vos dogmes les plus mystérieux.
Propriétaires, quelle que sc-H l'étendue de vos possessions, si je prouve que le droit qui vous est aujourd'hui contesté, se borne, comme celui du plus simple manœuvre, à rece-
voir des services contre des services réels, par vous on vos pères positivement rendus, ce droit reposera désormais sur une base inébranlable.
Prolétaires, je me fais fort de démontrer que vous obtenez les fruits du champ que vous ne possédez pas, avec moins d'efforts et de peine que si vous étiez obligés de les faire croître par votre travail direct, que si on vous donnait ce champ à son état primitif et tel qu'il était avant d'avoir été préparé, pnr le travail, à la production.
Capitalistes et ouvriers, je me crois en mesure d'établir celte loi : « A mesure que les capitaux s'accumulent, le prélèvement absolu du capital dans le résultat total de la production augmente , et son prélèvement proportionnel diminue ; le travail voit augmenter sa part relative et à plus forte raison sa part absolue. L'effet inverse se produit quand les capitaux se dissipent » Si cette loi est établie, il en résulte clairement l'harmonie des intérêts entre les travailleurs et ceux qui les emploient.
Disciples de Multhus, philanthropes sincères et calomniés dont le seul tort est de prémunir l'humanité contre une loi fatule, la croyant fatale, j'aurai à vous soumettre une autre loi plus consolante : " Toutes choses égales d'ailleurs, la densité croissante de population équivaut h une facilité croissante de production. » Et s'il en est ainsi, certes, ce ne sera pas vous qui vous affligerez de voir tomber du front de noire science chérie sa couronne d'épines.
* Je rendrai celle toi sensible pnr des chiffres. Soienl Irois époques pendant lesquelles le cnpilal s'utl accru, le Iravnil rchlnnl le mime. Sait la pro.liieiion lololc nox Irois époques, com»,o : 80 — 1O0 - f2u. Le partage se fera ainsi :
Pl ri du M pilai. Plrldu Irinll. Tolul.
Première époque : M 3S HO
DcMiiiéniQ époque: SU 50 100
Troisième époque : Sli 65 130
Bien entendu, ces proportions n'ool d'autre Lut que d'élucider lu pensée.
L' : J IO:"J il 1 :
A LA JEUNESSE FRANÇAISE. 17 Hommes de spoliation, vous qui, de force ou de ruse, nu mépris des lois ou par l'intermédiaire des lois, vous engraissez de la substance des peuples; vous qui vivez des erreurs que vous répandez, de l'ignorance que vous entretenez, des guerres que vous allumez , des entraves que vous imposez aux transactions ; vous qui taxez le travail après l'avoir stérilisé, et lui faites perdre plus de gerbes que vous ne lui arrachez d'épis ; vous qui vous faites payer pour créer des obstacles, afin d'avoir ensuite l'occasion de vous faire payer pour en lever une partie; manifestations vivantes de l'cgoïsme dans son mauvais sens, excroissances parasites de la fausse politique, préparez l'encre corrosive de votre critique; a vous seuls je ne puis faire appel, car ce livre a pour but de vous sacrifier ou plutôt de sacrifier vos prétentions injustes. On a beau aimer la conciliation, il est deux principes qu'on ne saurait concilier : la liberté et la contrainte.
Si les lois providentielles sont harmoniques, c'est quand elles agissent librement, sans quoi elles ne seraient pas harmoniques par elles-mêmes. Lors donc que nous remarquons un défaut d'harmonie dans le monde, il ne peut correspondre qu'à un défaut de liberté, à une justice absente. Oppresseurs , spoliateurs , contempteurs de la justice , vous ne pouvez donc entrer dans l'harmonie universelle puisque c'est vous qui la troublez.
Est-ce dire que ce livre pourra avoir pour effet d'affaiblir le pouvoir, d'ébranler sa stabilité, de diminuer son autorité? J'ai en vue le but directement contraire. Mais entendons-nous.
La science politique consiste à discerner ce qui doit être ou ce qui ne doit pas être dans les attributions de l'État, et, pour faire ce grand départ, il ne faut pas perdre de vue que l'État agit toujours par l'intermédiaire de la force. Il impose tout à la fois et les services qu'il rend et les services
qu'il se fui! payer en rcloup, sous le nom de contributions.
La question revient donc a ceci : Quelles sont les choses nue les hommes ont le droit de s'imposer les uns aux autres par la force? Or, je n'en sais qu'une dans ce eas, c'est la justice. Je n'ai pas le droit de forcer qui que ce soit à être religieux, charitable, instruit, laborieux, mais j'ai le droit de le forcer à être juste ; c'est le cas de légitime défense.
Or, il ne peut exister, dans la collection des individus, aucun droit qui ne préexiste dans les individus eux-mêmes. Si donc l'emploi de la force individuelle n'est justifie que parla légitime défense, il suffit de reconnaître que l'action gouvernementale se manifeste toujours par la force, pour en conclure qu'elle est essentiellement bornée à faire régner l'ordre, la sécurité, la justice.
Toute action gouvernementale en dehors de celte limite est une usurpation de la conscience, de l'intelligence, du travail, en un mot de la liberté humaine.
Cela posé, nous devons nous appliquer sans relâche et sans pitié h dégager des empiétements du pouvoir le domaine entier de l'activité privée. C'est a cette condition seulement que nous aurons conquis la liberté ou le libre jeu des lois harmoniques que Dieu a préparées pour le développement et le progrès de l'humanité.
Le pouvoir sera-t-il pour cela affaibli? Perdra-t-il de sa stabilité parce qu'il aura perdu de son étendue? Aura-t-il moins d'autorité parce qu'il aura moins d'attributions? S'attirera-t-il moins de respects parce qu'il s'attirera moins de plaintes? Sera-t-il davantage le jouet des factions, quand on aura diminué ces budgets énormes et cette influence si convoitée qui sont l'appât des factions? Courra-l-il plus de dangers quand il aura moins de responsabilité?
Il me semble évident, au contraire, que renfermer ta force publique dans sa mission unique, mais essentielle,
A LA JEUNESSE FRANÇAISE, 13 incontestée, bienfaisante, désirée, acceptée <lc tous, c'est lui concilier le respect et le concours universels. Je ne vois plus alors d'où pourraient venir les oppositions systématiques, lesluttcsparlemcntaires,les insurrections des rues, les révolutions, les péripéties, les factions, les illusions, les prêtent ions de tous à gouverner sous toutes les formes, ces systèmes aussi dangereux qu'absurdes qui enseignent au peuple à tout attendre du gouvernement, cette diplomatie compromettante, ces guerres toujours en perspective ou ces paix armées presque aussi funestes , ces taxes écrasantes et impossibles à répartir équitablement, cette immixtion absorbante et si peu naturelle de la politique en toutes eboses, ces grands déplacements factices de capital et de travail , source de frottements inutiles, de fluctuations, de crises et de chômages. Toutes ces causes et mille autres de troubles , d'irritation, de désaffection , de convoitise et de désordre n'auraient plus de raison d'être , et les dépositaires du pouvoir , au lieu de la troubler, concourraient à l'universelle harmonie. Harmonie qui n'exclut pas le mal , mais ne lui laisse que la place de plus en plus restreinte que lui font l'ignorance et la perversité de notre faible nature, que sa mission est de prévenir ou de châtier.
Jeunes gens , dans ce temps où un douloureux scepticisme semble être l'effet et le châtiment de l'anarchie des idées, je m'estimerais heureux si la lecture de ce livre faisait arriver sur vos lèvres , dans l'ordre des idées qu'il agile, ce mot si consolant , ce mot d'une saveur si parfumée, ce mot qui n'est pas seulement un refuge , mais une force , puisqu'on a pu dire de lui qu'il remue les montagnes , ce mot qui ouvre le symbole des chrétiens : Je crois. — « Je crois , non d'une foi soumise et aveugle , car il ne s'agit pas du mystérieux domaine de la révélation, mais d'une foi scientifique et raisonnée , comme il convient à propos des
clioscs laissées aux investigations de l'homme. Je crois que celui qui a arrange le monde matériel n'a pas voulu rester étranger aux arrangements du monde social; je crois qu'il a su combiner et faire mouvoir harmonieusement des agents libres aussi bien que des molécules inertes. Je crois que sa providence éclate au moins autant, si ce n'est plus, dans les lois auxquelles il a soumis les intérêts et les volontés que dans celles qu'il a imposées aux pesanteurs et aux vitesses. — Je crois que tout dans la société est cause de perfectionnement et de progrès , même ce qui la blesse. — Je crois que le mal aboutit au bien et le provoque , tandis que le bien ne peut aboutir au mal , d'où il suit que le bien doit finir par dominer. — Je crois que l'invincible tendance sociale est une approximation constante des hommes vers un commun niveau physique, intellectuel et moral, en même temps qu'une élévation progressive et indéfinie de ce niveau. — Je crois qu'il suffit nu développement graduel et paisible de l'humanité que ses tendances ne soient pas troublées et qu'elles reconquièrent la liberté de leurs mouvements. — Je crois ces choses, non parce que je les désire et qu'elles satisfont mon cœur, mais parce que mon intelligence leur donne un assentiment réfléchi. »
Ah! si jamais vous prononcez celte parole : Je caoïs, vous serci ardents à la propager , et le problème social sera bientôt résolu , car il est , quoi qu'on en dise , facile à résoudre. — Les intérêts sont harmoniques, donc la solution est tout entière dans ce mot : Liberté.
ORGANISATION NATURELLE
ORGANISATION ARTIFICIELLE
Est-il bien certain que le mécanisme social, comme le mécanisme céleste, comme le mécanisme du corps humain, obéisse à des lois générales? Est-il bien certain que ce soit un ensemble harmonieusement organise? Ce qui s'y fuit remorquer surtout, n'est-ce pas l'absence de toute organisation? N'est-ce pas précisément une organisation que recherchent aujourd'hui tous les hommes de cœur et d'avenir, tous les publicistes avancés, tous les pionniers de la pensée? Ne sommes-nous pas une pure juxtaposition d'individus agissant en dehors de lout concert, livrés aux mouvements d'une liberté anarchique? Nos masses innombrables, après avoir recouvré péniblement et l'une après l'autre toutes les libertés, n'atlendcnt-elles pas qu'un grand génie les coordonne dans un ensemble harmonieux? Après avoir détruit, ne faut-il pas fonder?
Si ces questions n'avaient d'autre portée que celle-ci : La société peut-elle se passer de lois écrites, de règles, de mesures répressives? Chaque homme peut-il faire un usage illimité de ses facultés, alors même qu'il porterait atteinte aux libertés d autrui, ou qu'il infligerait un dommage à la
aa HARMOMES ÉCONOMIQUES,
communauté tout entière?En un mot, faut-il voir dans cette maxime : laissez faire, laissez passer, la formule absolue de l'économie politique?
Si, dîs-je. c'était là la question, la solution ne pourrait être douteuse pour personne. Les économistes ne disent pas qu'un homme peut tuer, saccager, incendier, que la société n'a qu'à le laisser faire; ils disent que la résistance sociaic à de tels actes se manifesterait de fait, même en l'absence de tout code; que, par conséquent, cette résistance est une loi générale de l'humanité ; ils disent que les lois civiles ou pénales doivent régulariser et non contrarier l'action de ces lois générales qu'elles supposent. Il y a loin d'une organisation sociale fondée sur les lois générales de l'humanité à une organisation artificielle, imaginée, inventée, qui ne tient aucun compte de ces lots, les nie ou ■les dédaigne, telle enfin que semblent vouloir l'imposer plusieurs écoles modernes.
Car, s'il y a des lois générales qui agissent indépendamment des lois écrites, et dont celles-ci ne doivent que régulariser l'action, il faut étudier ces lois générales; elles peuvent être l'objet d'une science, et l'économie politique existe. Si, au contraire, la société est une invention humaine, si les hommes ne sont que de la matière inerte, auxquels un grand génie, comme dit Rousseau, doit donner le sentiment et la volonté, le mouvement et la vie, alors il n'y a pas d'économie politique; il n'y a qu'un nombre indéfini d'arrangements possibles et contingents, et le sort des nations dépend du fondateur auquel le hasard aura confié leurs destinées.
Pour prouver que la société est soumise à des lois générales, je ne me livrerai pas à de longues dissertations. Je roc bornerai à signaler quelques faits qui, pour être un peu vulgaires, n'en sont pas moins importants.
ORGANISATION NATURELLE. 23 Rousseau a dit : « Il faut beaucoup de philosophie pour observer les faits qui sont trop près de nous, u
Tels sont les phénomènes sociaux au milieu desquels nous vivons el nous mouvons. L'habitude nous a tellement familiarisés avec ces phénomènes, que nous n'y faisons, pour otnsi dire, plus attention, a moins qu'ils n'aient quelque chose de brusque et d'anomal qui les impose à notre observation.
Prenons un homme appartenant à une classe modeste de la société, un menuisier de village, par exemple, et observons tous les services qu'il rend à la société et tous eeux qu'il en reçoit; nous ne tarderons pas à être frappés de l'énorme disproportion apparente.
Cet homme passe sa journée à raboter des planches, à fabriquer des tables et des armoires ; il se plaint de sa condition, et cependant que reçoit-il en réalité de cettesociété, en échange de son travail?
D'abord, tous les jours en se levant, il s'habille et il n'a personnellement fait aucune des nombreuses pièces de son vêlement. Or, pour que ces vêtements, tout simples qu'ils sont, soient ù sa disposition, il faut qu'une énorme quantité de travail, d'industrie, de transports, d'inventions ingénieuses, aient été accomplis. 11 faut que des Américains aient produit du coton, des Indiens de l'indigo, des Français de la laine et du lin, des Brésiliens du cuir; que tous ces matériaux aient été transportés en des villes diverses, qu'ils y aient été ouvrés, filés, tissés, teints, ete,
Ensuite, il déjeune. Pour que le pain qu'il mange lui arrive tous les matins, il faut que des terres aient été défrichées, closes, labourées, fumées, ensemencées; il faut que les récoltes aient été préservées avec soin du pillage; il faut qu'une certaine sécurité ait régné au milieu d'une innombrable multitude; il faut que le froment ait été ré-
collé, broyé, pétri cl préparé; il faut que le fer, l'acier, le bois, la pierre, nient élé convertis par le travail en instruments de travail ; que certains hommes se soient emparés de la force des animaux, d'autres du poids d'une chute d'eau, etc.; toutes choses dont chacune, prise isolément, suppose une masse incalculable de travail mise en jeu nonseulement dans l'espace, mais dans le temps.
Cet homme ne passera pas sa journée sans employer un peu de sucre, un peu d'huile, sans se servir de quelques ustensiles.
Il enverra son fils a l'école, pour y recevoir une instruction qui, quoique bornée, n'en suppose pas moins des recherches, des études antérieures, des connaissances dont l'imagination est effrayée.
Il sort; il trouve une rue pavée et éelairée.
On lui conteste une propriété : il trouvera des avocats pour défendre ses droits, des juges pour l'y maintenir, des officiers de justice pour faire exécuter la sentence; toutes choses qui supposent encore des connaissances acquises, par conséquent des lumières cl des moyens d'existence.
il va à l'église : elle est un monument prodigieux, et le livre qui! y porte est un monument peut-être plus prodigieux encore de l'intelligence humaine. On lui enseigne la morale, on éclaire son esprit, on élève son ûme; et, pour que tout cela se fasse, il faut qu'un autre homme ail pu fréquenter les bibliothèques, les séminaires, puiser à toutes les sources de la tradition humaine; qu'il ait pu vivre sans s'occuper directement des besoins de son corps.
Si notre artisan entreprend un voyage, il trouve que, pour lui épargner du temps et diminuer sa peine, d'autres hommes ont aplani, nivelé le sol, comblé des vallées,
ORGANISAT 10 S NATURELLE.
abaissé des m on tu» nés, joint les rives des fleuves, amoindri tous les frottements, placé des véhicules à roues sur des blocs de grès ou des bandes de fer, dompté les chevaux ou la vapeur, etc.
Il est impossible de ne pas être frappé de la disproportion véritablement incommensurable qui existe entre les satisfactions que cet homme puise dans la société et celles qu'il pourrait se donner s'il était réduit à ses propres forces. J'ose dire que, dans une seule journée, il consomme des choses qu'il ne pourrait produire lui-même dans dix siècles.
Ce qui rend le phénomène plus étrange encore, c'est que tous les autres hommes sont dans le même cas que lui. Chacun de ceux qui composent la société a absorbé des millions de fois plus qu'il n'aurait pu produire; et cependant ils ne se sont rien dérobé mutuellement. Et si l'on regarde les choses de près, on s'aperçoit que ce menuisier a payé en services tous les services qui lui ont été rendus. S'il tenait ses comptes avec une rigoureuse exactitude, on se convaincrait qu'il n'a rien reçu sans le payer ou moyen de sa modeste industrie ; que quiconque a été employé îi son service, dans le temps ou dans l'espace, a reçu ou recevra sa rémunération.
II faut donc que le mécanisme social soit bien ingénieux, bien puissant, puisqu'il conduit à ce singulier résultat, que chaque homme, même celui que le sort a placé dans la condition la plus humble, a plus de satisfactions en un jour qu'il n'en pourrait produire en plusieurs siècles.
Ce n'est pas tout, et ce mécanisme social paraîtra bien plus ingénieux encore, si le lecteur veut bien tourner ses regards sur lui-même.
Je le suppose simple étudiant. Que fait-il à Paris? Comment y vit-il ? On ne peut nier que la société ne mette à sa
disposition des aliments, des vêtements, un logement, des diversions, des livres, des moyens d'instruction, une multitude de choses enfin, dont In production, seulement pour être expliquée, exigerait un temps considérable, à plus forte raison pour être exécutée. Et, en retour de toutes ces choses, qui ont demandé tant de travail, de sueurs, de fatigues, d'efforts physiques ou iutellcctuels, de transports, d'inventions, do transactions, quels services cet étudiant rend-il à la société? Aucun; seulement il se prépare à lui en rendre. Comment donc ces millions d'hommes qui se sont livrés à un travail positif, effectif et productif, lui en ont-ils abandonné les fruits? Voici l'explication : c'est que le père de cet étudiant, qui était avocat, médecin ou négociant, avait rendu autrefois des services (peut-être à la société chinoise), et en avait retiré, non des services immédiats, mais des droits a des services qu'il pourrait réclamer dans le temps, dans le lieu et sous la forme qu'il lui conviendrait. C'est de ces services lointains et passés que la société s'acquitte aujourd'hui; et, chose étonnante! si l'on suivait par la pensée la marche des transactions infinies qui ont dû avoir lieu pour atteindre le résultat, on verrait que chacun a été payé de sa peine ; que ce6 droits ont passé de main en main, tantôt se fractionnant, tantôt se groupant jusqu'à ce que, par la consommation de cet étudiant, tout ait été balancé. N'est-ce pas là un phénomène bien étrange?
On fermerait les yeux h la lumière si l'on refusait de reconnaître que la société no peut présenter des combinaisons si compliquées, dans lesquelles les lois civiles et pénales prennent si peu de part, sans obéir à un mécanisme prodigieusement ingénieux. Ce mécanisme est l'objet qu'étudie V Économie politique.
Une chose encore digne de remarque, c'est que dans ee nombre, vraiment incalculable , de transactions qui ont
ORGANISATION NATURELLE
abouti a faire vivre pendant un jour un étudiant, il n'y en a peut-être pas la millionième partie qui se iioit fuite directement. Les choses dont il a joui aujourd'hui, et qui sont innombrables, son t l'œuvre d'hommes dont un grand nombre a disparu depuis longtemps de la surface de la terre. Et pourtant ils ont été rémunérés comme ils l'entendaient, bien que celui qui profite aujourd'hui du produit de leur travail n'ait rien fait pour eux. Il ne les a pas connus, il ne les connaîtra jamais. Celui qui lit cette page, au moment même où il la lit, a la puissance, quoiqu'il n'en ait peutêtre pas la conscience, de mettre en mouvement des hommes de tous les pays, de toutes les races, et je dirai presque de tous les temps, des blancs, des noirs, des rouges, des jaunes; il fait concourir a ses satisfactions actuelles des générations éteintes, des générations qui ne sont pas nées, et cette puissance extraordinaire, il la doit à ce que son père a rendu autrefois des services à d'autres hommes qui, en apparence, n'ont rien de commun avec ceux dont le travail est mis en oeuvre aujourd'hui. Cependant, il s'est opéré une telle balance, dans le temps et dans l'espace, que chacun a été rétribué et a reçu ce qu'il avait calculé devoir recevoir.
En vérité, tout eela a-t-il pu se faire, des phénomènes aussi extraordinaires ont-ils pu s'accomplir sans qu'il y eût, dans la société, une naturelle et savante organisation qui agit pour ainsi dire à notre insu?
On parle beaucoup de nos jours d'inventer une nouvelle organisation. Est-il bien certain qu'aucun penseur , quelque génie qu'on lui suppose, quelque autorité qu'on lui donne, puisse imaginer et faire prévaloir une organisation supérieure a celle dont je viens d'esquisser quelques résultats?
Que serait-ce, si j'en décrivais aussi les rouages, les ressorts et les mobiles!
ÎB HARMONIES ECONOMIQUES.
Ces rouages sont des hommes, c'est-à-dire des êtres capables d'apprendre, de réfléchir, déraisonner, de se tromper, de se rectifier, et par conséquent d'agir sur l'amélioration ou sur la détérioration du mécanisme lui-même. Ils sont capables de satisfaction et de douleur, et c'est en cela qu'ils sont non-seulement les rouages, mais les ressorts du mécanisme. Ils en sont aussi les mobiles, car le principe d'activité est en eux. Ils sont plus que cela encore, ils en sont l'objet même et le but, puisque c'est en satisfactions et en douleurs individuelles que tout se résout en définitive.
Or on a remarqué, et malheureusement il n'a pas étt! difficile de remarquer que, dans l'action, le développement et même le progrès (par ceux qui l'admettent) de ce puissant mécanisme, bien des rouages étaient inévitablement, fatalement écrasés; que, pour un grand nombre d'êtres humains, la somme des douleurs imméritées surpassait de beaucoup la somme des jouissances.
A cet aspect, beaucoup d'esprits sincères, beaucoup de cœurs généreux ont douté du mécanisme lui-même. Ils t'ont nié, ils ont refusé de l'étudier, ils ont attaqué, souvent avec violence, ceux qui en avaient recherché cl exposé les lois; ils se sont levés contre la nature des choses, et enfin ils ont proposé d'organiser la société sur un plan nouveau où l'injustice, la souffrance et l'erreur ne sauraient trouver place.
A Dieu ne plaise que je m'élève contre des intentions manifestement philanthropiques cl pures ! Mais je déserterais mes convictions, je reculerais devant les injonctions do ma propre conscience, si je ne disais que, selon moi, ces hommes sont dans une fausse voie.
fin premier lieu, ils sont réduits, par la nature même de leur propagande, à la triste nécessité de méconnaître le
ORGANISATION NATURELLE. 39 Lien que la société développe, de nier ses progrès, de lui imputer tous les maux, de les rechercher avec un soin presque avide et de les exagérer outre mesure.
Quand ou croit avoir découvert une organisation sociale différente de celle qui est résultée des naturelles tendances de l'humanité, il faut bien, pour faire accepter son invention, décrire sous les couleurs les plus sombres les résultats de l'organisation qu'on veut abolir. Aussi les publicistes auxquels je fais allusion, après avoir proclamé avec enthousiasme et peut-être exagéré la perfectibilité humaine, tombent dans l'étrange contradiction de dire que la société se détériore de plus en plus. A les entendre, les hommes sont mille fois plus malheureux qu'ils ne relaient dans les temps anciens, sous le régime féodal et sous le joug de l'esclavage; le monde est devenu un enfer. S'il était possible d'évoquer le Paris du dixième siècle, j'ose croire qu'une telle thèse serait insoutenable.
Ensuite, ils sont conduits à condamner le principe même d'action des hommes, je veux dire l'intérêt personnel, puisqu'il n amené un tel état de choses. Remarquons que l'homme est organisé de telle façon qu'il recherche la satisfaction et évite la peine; c'est de là, j'en conviens, que naissent tous les maux sociaux : la guerre, l'esclavage, la spoliation, le monopole, le privilège; mais e'est delà aussi que viennent tous les biens, puisque la satisfaction des besoins et la répugnance pour la douleur sont les mobiles de l'homme. La question est donc de savoir si ce mobile qui, par son universalité, d'individuel devient social, n'est pas en lui-même un principe de progrès.
' En tous cas, les inventeurs d'organisations nouvelles ne s'aperçoivent-ils pas que ce principe, inhérent à la nature même de l'homme, les suivra dans leurs organisations, ot que là il fera bien d'antres ravages que dans notre organi-
sation naturelle, où le? prétentions injustes et l'intérêt de l'un sont au moins contenus par la résistance de tous? Ces publicistes supposent toujours doux choses inadmissibles : la première, que la société telle qu'ils la conçoivent sera dirigée par des hommes infaillible!) et dénués de ce mobile : l'intérêt ; la seconde, que la masse se laissera diriger par ces hommes.
Enfin, les organisateurs no paraissent pas se préoccuper le moins du monde des moyens d'exécution. Comment feront-ils prévaloir leur système? comment décideront-ils tous les hommes à la fois à renoncer à ce mobile qui les fait mouvoir : l'attrait pour les satisfactions, la répugnance pour les douleurs? Il faudra donc, comme disait Rousseau : changer la constitution morale et physique de l'homme?
Pour déterminer tous les hommes à la fois à rejeter comme un vêtement incommode l'ordre soeial actuel dans lequel l'humanité a vécu et s'est développée depuis son origine jusqu'à nos jours, à adopter une organisation d'invention humaine et à devenir les pièces dociles d'un autre mécanisme, il n'y a, ce me semble, que deux moyens : la force, ou l'assentiment universel.
Il faut, ou bien que l'organisateur dispose d'une force capable de vaincre toutes les résistances, de manière à ce que l'humanité ne soit entre ses mains qu'une cire molle qui se laisse pétrir et façonner à sa fantaisie; ou obtenir, par la persuasion, un assentiment si complet, si exclusif, si aveugle même, qu'il rende inutile l'emploi de la force.
Je défie qu'on me cite un troisième moyen de faire triompher, de faire entrer dans la pratique humaine un phalanstère ou toute autre organisation sociale artificielle.
Or, s'il n'y a que ces deux moyens, et si l'on démontre que l'un est aussi impraticable que l'autre, on prouve par cela même que les organisateurs perdent leur temps et leur peine.
Quant à disposer d'une force matérielle qui leur sou-
ORGANISATION NATURELLE. 91 mette tous les rois et tous les peuples de la terre, c'est h quoi ]es rêveurs, tout rêveurs qu'ils sont, n'ont jamais songé, le roi Alphonse avait bien l'orgueil de dire : « Si j'étais entré dans les conseils de Dieu, le monde planétaire serait mieux arrangé. « Mais s'il mettait sa propre sagesse au-dessus de celle du Créateur, il n'avait pas au moins la folie de vouloirlutterde puissance avec Dieu, et l'histoire ne rapporte pas qu'il ait essayé de faire tourner les étoiles selon les lois de son invention. Descartes aussi se contenta de composer un petit monde de dés et de ficelles, sachant bien qu'il n'était pas assez fort pour remuer l'univers. Nous ne connaissons que Xcrcès qui, dans l'enivrement de sa puissance, ait osé dire aux flots : « Vous n'irez pas plus loin. <• Les flots cependant ne reculèrent pas devant Xcrccs ; mais Xercès recula devant les flots, et sans cette humiliante mais sage précaution, il aurait été englouti.
La force manque donc aux organisateurs pour soumettre l'humanité a leurs expérimentations. Quand ils gagneraient à leur cause l'autocrate russe, le sehah de Perse, le kan des Tarlares et tous les chefs des nations qui exercent sur leurs sujets un empire absolu, ils ne parviendraient pas encore a disposer d'une force suffisante pour distribuer les hommes en groupes et séries, et anéantir les lois générales delà propriété, de l'échange, de l'hérédité et de la famille; car même en Russie, même en Perse et en Tartarie, il faut compter plus ou moins avec les hommes. Si l'empereur de Russie s'avisait de vouloir altérer la constitution morale et physique de ses sujets, il est probable qu'il aurait bientôt un successeur, et que ce successeur ne serait pas tenté de poursuivre l'expérience.
Puisque la force est un moyen tout à fait hors de portée de nos nombreux organisateurs, il ne leur reste d'autre ressource que d'obtenir l'assentiment universel.
Il y a pour cela deux moyens : la persuasion et i 'imposture.
La persuasion ! Mais on n'a jamais vu deux intelligences s'accorder parfaitement sur tous les points d'une seule science. Comment donc tous les hommes de langues, de races, de mœurs diverses, répandus sur la surface du globe, la plupart ne sachant pas lire, destinés à mourir sans entendre parler du réformateur, acccptcronl-ils unanimement la science universelle '! De quoi s'agit-il ? De changer le mode de travail, d'échanges, de relations domestiques, civiles, religieuses ; en un mot, d'altérer la constitution physique et morale de l'homme ; et Ton espérerait rallier l'humanité tout entière par la conviction!
Vraiment, la lâche paraît bien ardue.
Quand on vient dire h ses semblables :
<• Depuis cinq mille ans, il y a eu un malentendu entre Dieu et l'humanité ;
* Depuis Adam jusqu'à nous, le genre humain fait fausse route, et pour peu qu'il me croie, je le vais remettre en bon chemin ;
« Dieu voulait que l'humanité marchât différemment, elle ne l'a pas voulu, et voilà pourquoi le mal s'est introduit dans le monde. Qu'elle se retourne tout entière à mn voix pour prendre une direction inverse, et le bonheur universel va luire sur elle, n
Quand, dis-je, on débute oînsi, c'est beaucoup, si l'on est cru de cinq ou six adeptes; de là à être cru d'un milliard d'hommes, il y a loin, bien loin! si loin que la distance est incalculable.
Et puis, songez que le nombre des inventions sociales est aussi illimité que le domaine de l'imagination ; qu'il n'y a pas un publicistc qui, se renfermant pendant quelques heures dans son cabinet, n'en puisse sortir avec un plan
ORGANISATION NATURELLE. 33 d'organisation artificielle à la main; que les inventions de Fourier, Saint-Simon, Owcn, Cabct, Blonc, etc., ne se ressemblent nullement entre elles; qu'il n'y a pas de jour qui n'en voie éclorc d'autres encore ; que, véritablement, l'humanité a quelque peu raison de se recueillir et d'hésiter avant de rejeter l'organisation sociale que Dieu lui a donnée, pour faire entre tant d'inventions sociales un choix définitif et irrévocable. Car qu'arriverait-il si, lorsqu'elle aurait choisi un de ces plans, ils'en présentait un meilleur? Peutelle chaque jour constituer la propriété, la famille, le travail, l'échange sur des bases différentes? Doit-elle s'exposer à changer d'organisation tous les matins?
« Ainsi donc, comme dit Rousseau, le législateur ne pouvant employer ni la force, ni le raisonnement, c'est une nécessité qu'il recoure a une autorité d'un autre ordre qui puisse entraîner sans violence et persuader sans con-
Quelle est cette autorité ? L'imposture. Rousseau n'ose pas articuler le mot, mais, selon son usage invariable en pareil cas, il le place derrière le voile transparent d'une tirade d'éloquence :
« Voila, dit-il, ce qui força de tous les temps les pères des nations de recourir à l'intervention du ciel, et d'honorer les dieux de leur propre sagesse, afin que les peuples soumis aux lois de l'État comme à celles de la nature, et reconnaissant le même pouvoir dans la formation de l'homme et dans celle de la cité, obéissent avec liberté et portassent docilement le joug de la félicite publique. Cette raison sublime, qui l'élève au-dessus de la portée des hommes vulgaires, est celle dont le législateur met les décisions dans la bouche des immortels pour entraîner par l'autorité divine ceux que nepourrait ébranler la prudence humaine. Mais il n'appartient pas à tout hommedefaire parler les dieux, etc.»
Et pour qu'on ne s'y trompe pas, il laisse à Machiavel, en le citant, le soin d'achever sa pensée. Mai non fu alcuno ordinatore di leggi st raordinauie in un popolo che non ricorresse a Dit).
Pourquoi Machiavel conseille-t-il de recourir d Dieu, et Rousseau aux dieux, aux immortels? Je laisse au lecteur de résoudre la question.
Certes, je n'accuse pas les modernes pères des nations d'en venir à ces indignes supercheries. Cependant, il ne faut pas se dissimuler que lorsqu'on se place à leur point de vue, on comprend qu'ils se laissent facilement entraîner par le désir de réussir. Quand un homme sincère et philanthrope est bien convaincu qu'il possède un secret social au moyen duquel tous ses semblables jouiraient dans ce monde d'une félicité sans bornes; quand il voit clairement qu'il ne peut faire prévaloir son idée ni par la force, ni par le raisonnement, et que la supercherie est sa seule ressource, il doit éprouver une bien forte tentation. On sait que les ministres mêmes de la religion qui professe au plus haut degré l'horreur du mensonge n'ont pas toujours reculé devant les fraudes pieuses; et l'on voit, par l'exemple de Rousseau, cet austère écrivain qui a inscrit en tète de tous ses ouvrages cette devise : Vilam impendere vero, que l'orgueilleuse philosophie elle-même peut se laisser séduire à l'attrait de cette maxime bien différente : La fin justifie les moyens. Qu'y aurait-il de surprenant ù ce que les organisateurs modernes songeassent aussi à honorer les dieux de leur propre sagesse, à mettre leurs décisions dans la bouche des immortels, à entraîner sans violence et persuader sans convaincre ?
On sait qu'à l'exemple de Moïse, Fouiicr a fuit précéder son Deuléronome d'une Genèse. Saint-Simon et ses disciples avaient été plus loin dans leurs velléités aposto-
ORGANISATION NATURELLE
lïques. D'autres, plus avisas, se rattachent à la religion la plus étendue, en la modifiant selon leurs vues, sous le nom de néo-christianisme, et il n'y a personne qui ne soit frappé du ton d'afféterie mystique que presque tous les réformateurs modernes introduisent dans leur prédication.
Mais les efforts qui ont été essayés dans ce sens n'ont servi qu'à prouver une chose qui a, il est vrai, son importance : c'est que, de nos jours, n'est pas prophète qui veut. On a heau se proclamer dieu , on n'est cru de personne, ni du public, ni do ses compères, ni de soi-même.
Puisque j'ai parlé de Rousseau, je me permettrai de faire ici quelques réfiexionssurcclorjaîiisatewr, d'à Mont qu'elles serviront à faire comprendre en quoi les organisations artificielles différent de l'organisation naturelle. Cette digression n'est pas d'ailleurs tout à fait intempestive, puisque, depuis quelque temps, on signale le Contrat social comme l'oracle de l'avenir.
Rousseau était convaincu que l'isolement était l'étet de nature de l'homme, et que, par conséquent, la société était d'invention humaine. « L'ordre social, dit-il en débutant, ne vient pas de la nature; il est donc fondé sur des conventions. »
En outre, ce philosophe , quoique aimant avec passion la liberté, avait une triste opinion des hommes. Il les croyait tout à fait incapables de se donner une bonne institution, l'intervention d'un fondateur, d'un législateur, d'un père des nations, était donc indispensable.
« Le peuple soumis aux lois, dit-il, en doit être l'auteur. Il n'appartient qu'a ceux qui s'associent de régler les conditions de la société; mais comment les régleront-ils? Sera-ee d'un commun accord, par une inspiration subite? Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait ce qu'elle veut, parce que rarement elle sait ce qui lui est bon,
cxécutcraït-cllc d'elle-même une entreprise aussi grande, aussi difficile qu'un système de législation?... Les particuliers voient le bien qu'ils rejettent ; le public veut le bien qu'il ne voit pas; tous ont également besoin de guides... Voilà d'où naît la nécessité d'un législateur. »
Ce législateur, on l'a déjà vu, « ne pouvant employer la force ni le raisonnement, c'est une nécessité qu'il recoure à une autorité d'un autre ordre , » c'est-à-dire , en bon français, à la fourberie.
Rien ne peut donner une idée de l'immense hauteur audessus des autres hommes où Rousseau place son législateur :
« Il faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes... Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine... d'altérer la constitution de l'homme pour le renforcer... 11 faut qu'il otcà l'homme ses propres forces pour lui en donner qui lui soient étrangères... Le législateur est, à tous égards, un homme extraordinaire dans l'État...; son emploi est une fonction particulière et supérieure, qui n'a rien de commun avec l'empire humain... S'il est vrai qu'un grand prince est un homme rare, que sera-ce d'un grand législateur ? Le premier n'a qu'à suivre le modèle que l'autre doit lui proposer. Celui-ci est le mécanicien qui invente la machine; eelui-là n'est que l'ouvrier qui la monte et la fait marcher. «
Et qu'est donc l'humanité en tout cela? La vile matière dont la machine est composée.
En vérité, n'est-ce pas là l'orgueil porté jusqu'au délire? Ainsi, les hommes sontles matériaux d'une machine que le prince fait marcher; le législateur en propose le modèle, et le philosophe régente le législateur, se plaçant ainsi à une distance incommensurable du vulgaire, du prince et du lé-
ORGANISATION NATURELLE. 37 gislateur lui-même; il plane sur le genre humain, le meut, le transforme, le pétrit, ou plutôt enseigne aux pères des nations comment il faut s'y prendre.
Cependant le fondateur d'un peuple doit se proposer un but. 11 a de la matière humaine a mettre en œuvre, et il faut bien qu'il l'ordonne à une fin. Comme les hommes sont dépourvus d'initiative et que tout dépend du législateur, celui-ci décidera si un peuple doit être ou commerçant ou agriculteur, ou barbare et ichthyop liage, etc.; mais il est à désirer que le législateur ne se trompe pas et ne fasse pas trop violence à la nature des choses.
Les hommes, en convenant de s'associer, ou plutôt en s'assoi-i.Kit par lu volonté du législateur, on! donc un but très-précis. ■ C'est ainsi, dit Rousseau, que les Hébreux et récemment les Arabes, ont eu pour principal objet la religion ; les Athéniens, les lettres ; Carlhage et Tyr, le commerce; llhodcs, la marine; Sparte, la guerre, et Rome, la vertu. »
Quel sera l'objet qui nous décidera, nous Français, fi sortir de l'isolement ou de l'étaf de nature pour former une société? Ou plutôt (car nous ne sommes que de la matière inerte, les matériaux de la machine), vers quel objet nous dirigera notre grand instituteur?
Dans les idées de Rousseau, ce ne pouvait guère être ni les lettres, ni le commerce, ni la marine. La guerre est un noble but, et la vertu un hut plus noble encore. Cependant, il y en a un très-supérieur. « Ce qui doit être la fin de tout système de législation , c'est la liberté et l'égalité. »
Mais il faut savoir ce que Rousseau entendait par la liberté. Jouir de la liberté, selon lui, ce n'est pas être libre, c'est donner son suffrage, alors même qu'on serait u entraîné sans violence et persuadé sans être convaincu, » car
alors « on obéit avec liberté et l'on porte facilement le joug
do la félicité publique. »
« Chez les Grecs, dit-il, tout ce que le peuple avait à faire, il le faisait par lui-même ; il était sans cesse assemblé sur la place, il habitait un climat doux, il n'était point avide, d»s esclaves faisaient tous ses travaux, sa grande affaire était sa liberté. »
« Le peuple anglais, dit-il ailleurs, croit être libre; il se trompe fort. 11 ne l'est que durant l'élection des membres du parlement; sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien. »
Le peuple doit donc faire par lui-même tout ce qui est service public, s'il veut être libre, car c'est en cela que consiste la liberté. Il doit toujours nommer, toujours être sur la place publique. Malheur à lui s'il songe à travailler pour vivre ; sitôt qu'un seul citoyen s'avise de soigner ses propres affaires, à l'instant (c'est une locution que Rousseau aime beaucoup), tout est perdu.
Mais, certes, la difficulté n'est pas petite. Comment faire? Car enfin, même pour pratiquer la vertu, même pour exercer la liberté, encore faut-il vivre.
On a vu tout à l'heure sous quelle enveloppe oratoire Rousseau avait caché le mot imposture. On va le voir maintenant recourir il un trait d'éloquence pour faire passer la conclusion de tout son livre, l'esclavage.
« Vos durs climats vous donnent des besoins; six mois de l'année la place publique n'est pas tcnable, vos langues sourdes ne peuvent se faire entendre en plein air, et vous craignez bien moins l'esclavage que la misère. «
Vous voyez bien que vous ne pouvez être libres.
» Quoi 1 la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude? Peut-être. »
Si Rousseau s'était arrêté à ce mot affreux, le lecteur
ORGANISATION NATURELLE. 39 eût été révolté. Il fallait recourir aux déclamations imposantes. Rousseau n'y manque pas.
«Tout ce qui n'est point dans la nature (c'est delà société qu'il s'agit) n ses inconvénients, et la société civile plus que tout le reste. Il y a des positions malheureuses où l'on ne peut conserver sa liberté qu'aux dépens de celle d'autrui , et où le citoyen ne peut être parfaitement libre que l'esclave ne soit extrêmement esclave. Pour vous, peuples modernes, vous n'avez point d'esclaves, mais vous l'êtes; vous payez leur liberté de la votre... Vous avez beau vanter cette préférence, j'y trouve plus de lâcheté que d'humanité. »
Je le demande ; cela ne veut-il pas dire : Peuples modernes, vous feriez bien mieux de n'être pas esclaves et d'en avoir?
Que le lecteur veuille bien excuser cette longue digression; j'ai cru qu'elle n'était pas inutile. Depuis quelque temps on nous représente Rousseau et ses disciples de la Convention comme les apôtres de la fraternité humaine. Des hommes pour matériaux, un prince pour mécanicien, un père des nations pour inventeur, un philosophe pardessus tout cela, l'imposture pour moyen, l'esclavage pour résultat, est-ce donc là la fraternité qu'on nous promet?
I! m'n semblé aussi que cette étude du Contrat social était propre à faire voir ce qui caractérise les organisations sociales artificielles. Partir de celte idée que la société est un état contre nature, chercher les combinaisons auxquelles on pourrait soumettre l'humanité ; perdre de vue qu'elle a son mobile en elle-même ; considérer les hommes comme de vils matériaux; aspirer à leur donner le mouvement et la volonté, le sentiment et la vie; se placer ainsi, a une hauteur incommensurable, au-dessus du genre humain, voilà les traits communs h tous les inventeurs d'organisa-
48 HARMONIES tfCONOÏlQUES.
lions sociales. Les inventions diffèrent, les inventeurs se
ressemblent.
Parmi les arrangements nouveaux auxquels les faibles humains sont couviés, il en est un qui se présente en termes qui le rendent digne d'attention. Sa formule est : Association progressive et volontaire.
Mais V économie politique est précisément fondée sur cette donnée, que société n'est autre chose qu'association {ainsi que ces trois mots le disent), association fort imparfaite d'abord, parée que l'homme est imparfait, mais se perfectionnant avec lui, c'est-à-dire progressive. Veut-on parler d'une association plus étroite entre le travail, le capital et le talent, d'où doive résulter pour les membres de la famille humaine plus de bien-être et un bien-être mieux réparti ? A la condition que ces associations soient volontaires; que la force et la contrainte n'interviennent pas; que les associés n'aient pas la prétention de faire supporter les frais de leur établissement par ceux qui refusent d'y entrer, en quoi répugnent-elles à l'économie politique? Est-ce que l'économie politique, comme science, n'est pas tenue d'examiner les formes diverses par lesquelles il plaît aux hommes d'unir leurs forces et de se partager les occupations en vue d'un bien-être plus grand et mieux réparti? Est-ce que le commerce ne nous donne pas fréquemment l'exemple de deux, trois, quatre personnes formant entre elles des associations? Est-ce que le métayage n'est pas une sorte d'association, informe si l'on veut, du capital et du travail? Est-ce que nous n'avons pas vu dans ces derniers temps se produire les compagnies paradions, qui donnent au plus petit capital le pouvoir de prendre part aux plus grandes entreprises ? Est-ce qu'il n'y a pas à la surface du pays quelques fabriques où l'on essaye d'associer tous les cotravaillcurs aux résultats? Est-ce que l'économie politique condamne ces
ORGAS1SATIO\ NATURELLE. 41 essais et les efforts que font les hommes pour tirer un meilleur parti de leurs forées? Est ce qu'elle a affirme 1 quelque part que l'humanité a dit son dernier mot? C'est tout le contraire; et je crois qu'il n'est aucune science qui démontre plus clairement que la société est dans l'enfance.
Mais quelques espérances que l'on conçoive pour l'avenir, quelques idées que l'on se fasse des formes que l'humanité pourra trouver pour le perfectionnement de ses relations et la diffusion du hien-étre, des connaissances et de la moralité, H faut pourtant bien reconnaître que la société est une organisation qui a pour élément un agent intelligent, moral , doué de libre arbitre et perfectible. Si vous en ôtez la liberté, ce n'est plus qu'un triste et grossier mécanisme.
La liberté ! il semble qu'on n'en veuille pas de nos jours. Sur cette terre de France, empire privilégié de la mode, il semble que la liberté ne soit plus de mise. Et moi, je dis : Quiconque repousse In liberté n'a pas foi dans l'humanité. On prétend avoir fait récemment cette désolante découverte que la liberté conduit fatalement au monopole '. Non, cet enchaînement monstrueux, cet accouplement contre nature n'existe pas; il est le fruit imaginaire d'une erreur qui se dissipe bientôt au flambeau de l'économie politique. La liberté engendrer le monopole ! L'oppression naître naturellement de la liberté! Mais, prenons-y garde, affirmer cela, c'est affirmer que les tendances de l'humanité sont radicalement mauvaises, mauvaises en elles-mêmes, mauvaises par nature, mauvaises par essence; c'est affirmer que la pente naturelle de l'homme est vers sa détérioration et l'attrait irrésistible de l'esprit vers l'erreur.
< • M csl avéré (jue nuire régime de libre concurrence, réclamé par une économie politique ignorante ot décrète pour abolir les monopoles, n"nboulil qu'A l'organisation générale des grands monopoles en loutcs brandies. • (Prinripn du socitititiue, par M. Considérant, p. Iï.)
« IIARMOSIES ÉCONOMIQUES.
Mais alors h quoi bon nos écoles, nos études, nos recherches, nos discussions, sinon a nous imprimer une impulsion plus rapide sur ectlc pente fatale, puisque, pour l'humanité, apprendre à choisir, c'est apprendre à se suicider? Et si les tendances de l'humanité sont essentiellement perverses, où donc, pour les changer, les organisateurs chercheront-ils leur point d'appui? D'après les prémisses, ce point d'appui devrait être placé en dehors de l'humanité. Le chercheront-ils en eux-mêmes, dans leur intelligence, dans leur cœur? Mais ils ne sont pas des dieux, encore; ils sont hommes aussi, et par conséquent poussés avec l'humanité toufentière vers le fatal abîme. Invoqueront-ils l'intervention de l'État? Mais l'État est composé d'hommes, et il faudrait prouver que ces hommes forment «ne classe à part, pour qui les lois générales de la société ne sont pas fuites, puisque c'est eux qu'on charge de faire ces lois. Sans celte preuve, la difficulté n'est pas même reculée.
Ne condamnons pas ainsi l'humanité avant d'en avoir étudié les lois, les forces, les énergies, les tendances. Depuis qu'il eut reconnu l'attraction, Newton ne prononçait plus le nom de Dieu sans se découvrir. Autant l'intelligence est au-dessus de la matière, autant le monde social est audessus de celui qu'admirait Newton, car In mécanique céleste obéit ù des lois dont elle n'a pas la conscience. Combien plus de raisons aurons-nous de nous incliner devant la sagesse éternelle à l'aspect de la mécanique sociale, où vit aussi la pensée universelle, mens agitât molem, mais qui présente de plus ce phénomène extraordinaire que chaque atome est un être animé, pensant, doué de celte énergie merveilleuse, de ce principe de toute moralité, -Se toute dignité, de tout progrès, attribut exclusif de l'homme, — la r.intîRTi!!
Quel spectacle profondément affligeant nous offre la France !
Il serait difficile do dire si l'anarchie a passé des idées aux faits ou des faits aux idées, mais il est certain qu'elle a tout envahi.
Le pauvre s'élève contre le riche; le prolétariat contre la propriété; le peuple contre la bourgeoisie; le travail contre le capital; l'agriculture contre l'industrie; la campagne contre la ville; la province contre la capitale; le rcgnicole contre l'étranger.
El les théoriciens surviennent, qui font un système de cet antagonisme. « Il est, disent-ils, le résultat fatal de la nature des choses, c'est-à-dire de la liberté. L'homme t'aime lui-même,, et voilà d'où vient tout le mal; car puisqu'il s'aime, il tend vers son propre bien-être, et il ne le peut trouver ijuc dans le malheur de ses frères. Empêchons donc qu'il n'obéisse à ses tendances, élouffons sa liberté; changeons le cœur humain; substituons un autre mobile à