M IU1UI0NIKS ÉCONOMIQUES
celui que Dieu y a placé ; inventons cl dirigeons une société
artificielle !
Quand on est Ih, une carrière sans limites s'ouvre devant la logique ou l'imagination. Si l'on est doué d'un esprit dialecticien combiné avec une nature chagrine, on s'acharne dans l'analyse du mal ; on le dissèque, on le met au creuset, on lui demande son dernier mot, on remonte h ses causes, on le poursuit dans ses conséquences , et comme , à raison de notre imperfection native, il n'est étranger â rien, il n'est rien qu'on ne dénigre. On ne montre la propriété, la famille, le capital, l'industrie, la concurrence, la liberté, l'intérêt personnel, que par un de leurs aspects, par le côle qui détruit ou qui blesse; on fait pour ainsi dire contenir l'histoire naturelle de l'homme dans la clinique. On jette h Dieu le défi de concilier ce qu'on dit de sa bonté infinie avec l'existence du mal. On souille tout, on dégoûte de tout, on nie tout, et l'on ne laisse pas cependant que d'obtenir un triste et dangereux succès auprès de ces classes que la souffrance n'incline que trop vers le désespoir.
Si, au contraire, on porte un cœur ouvert à la bienveillance, un esprit qui se complaise aux illusions, ons'élnnee vers la région des chimères. On rëvc des Occano, des Atlantide, des Salcnte, des Spensonic, des Icarie, des Utopie, des Phalanstère; on les peuple d'êtres dociles, aimants, dévoués, qui n'ont garde de faire jamais obstacle îi la fantaisie du rêveur. Celui-ci s'installe complaisammcnt dans son rôle de Providence. Il arrange, il dispose, il fait les hommes à son gré ; rien ne l'arrête, jamais il ne rencontre de déceptions ; il ressemble à ce prédicateur romain qui, après avoir transformé son bonnet carré en Rousseau, réfutait chaleureusement le Contrat social, et triomphait d'avoir réduit son adversaire au silence. C'est ainsi que notre réformateur fait briller aux yeux de ceux qui souffrent les séduisants
1IABM0SIES ÉCONOMIQUES. i3 tableaux d'une félicité idéale bien propre à dégoûter des rudes nécessités de la vie réelle.
Cependant, H est rare que l'utopiste s'en tienne h ces innocentes chimères. Dès qu'il veut y entraîner l'humanité, il éprouve qu'elle n'est pas facile à se laisser transformer. Elle résiste, il s'aigrit. Pour la déterminer, il ne lui parle pas seulement du bonheur qu'elle refuse, il lui parle surtout des maux dont il prétend la délivrer. Il ne saurait en faire une peinture trop saisissante. Il s'iinbituc a charger sa palette, à renforcer ses couleurs. Il cherche le mal, dans la société actuelle, avec autant de passion qu'un autre eu mettrait à y découvrir le bien. H ne voit que souffrances, baillons, maigreur, inanition , douleurs , oppression. II s'étonne, il s'irrite de ce que la société n'ait pas un sentiment assez vif de ses misères. Il ne néglige rien pour lui faire perdre son insensibilité, et, après avoir commencé par la bienveillance, lui aussi finit par la misanthropie '.
A Dieu ne plaise que j'accuse ici la sincérité de qui que ce soit. Mais, en vérité, je ne puis m'expliquer que ces publicistes, qui voient un antagonisme radical au fond de l'ordre naturel des sociétés, puissent goûter un instant de calme et de repos. Il me semble que le découragement et le désespoir doivent être leur triste partage. Car, enfin, si la nature s'est trompée en faisant de l'intérêt personnel le grand ressort des soeiélés humaines (et son erreur est évidente, dès qu'il est admis que les intérêts sont fatalement antagoniques}, comment ne s'aperçoivent-! ls pas que le mal est irrémédiable? Ne pouvant recourir qu'à des hommes, hommes nousmêmes, où prendrons- nous notre point d'appui pour
' Notre régime industriel, fnmlt sur lu conçu mince sans garantie cl =;ms (>ri;:irii : :ili(ji], ucl dune (]u'uii enfiT suei:il. uni; vaste, réalisai ion lie tous les tourments et île tous les supplices de l'antique Tciiarc. Il y a une différence pourtant : 1rs victime:.
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changer les tendances de l'humanité? Invo(|ucrons-nous la police, In magistrature, l'État, le législateur? Hais c'est on appeler à des hommes, c'est-à-dire à des êtres sujets ù l'iniirmilé commune. Nous adresserons-nous au suffrage universel? Mais c'est donner le cours le plus libre à l'universelle tendance.
H ne reste donc qu'une ressource h ces puhlicistes. C'est de se donner pour des révélateurs, pour des prophètes, pétris d'un autre limon, puisant leurs inspirations i: d'autres sources que le reste de leurs semblables, et c'est pourquoi, sans doute, on les voit si souvent envelopper leurs systèmes et leurs conseils dans une phraséologie mystique. Mais s'ils sont des envoyés de Dieu, qu'ils prouvent donc leur mission. En définitive, ce qu'ils demandent, c'est la puissance souveraine, c'est le despotisme le plus absolu qui fut jamais. Non-sculcmcnt ils veulent gouverner nos actes, mais ils prétendent altérer jusqu'à l'essence même de nos sentiments. C'est bien le moius qu'ils nous montrent leurs litres. Espèrent-ils que l'humanité les croira sur parole, alors surtout qu'ils ne s'entendent pas entre eux?
Mais avant même d'examiner leurs projets de sociétés artificielles , n'y a-t-il pas une chose dont il faut s'assurer, h savoir, s'ils ne se trompent pas dès le point de départ? Est-il bien certain oun les intérêts soient naturellement antagoniques, qu'une cause irrémédiable d'inégalité se développe fatalcmentdans l'ordre naturel des sociétés humaines, sous l'influence de l'intérêt personnel, et que dès lors Dieu se soit manifestement trompé, quand il a ordonné que l'homme tendrait vers le bien-être?
C'est ce que je me propose de rechercher.
Prenant l'homme tel qu'il a plu à Dieu de le faire, susceptible de prévoyance et d'expérience, perfectible, s'aimant lui-même, c'est incontestable, mais d'une affection
tempérée par le principe sympathique, et, en tous cas contenue, équilibrée par la rencontra d'un sentiment analogue universellement répandu dans le milieu où clic agit, je me demande quel ordre social doit nécessairement résu ter de la combinaison et des libres tendances de ces élé-
Si nous trouvons que ce résultat n'est autre chose qu'une marche progressive vers le bien-être, le perfectionnement et l'égalité; une approximation soutenue de toutes les classes vers un mémo niveau physique, intellectuel et moral, en même temps qu'une constante élévation de ce niveau, l'œuvre de Dieu sera justifiée, et nous apprendrons avec bonheur que l'ordre social n'est pas le seul, dans la création, qui offre l'étonnante et triste lacune de ces lois harmoniques devant lesquelles s'inclinait Newton et qui arrachaient au psalmiste ce cri : Cceli marrant gloriamDei.
Rousseau disait : « Si j'étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu'il faut faire, je le ferais ou je me tairais. »
Je ne suis pas prince, mais la confiance de mes concitoyens m'a fait législateur. Peut-être me diront-ils quo c'est pour moi le temps d'agir et non d'écrire.
Qu'ils me pardonnent; que ce soit la vérité elle-même qui me presse ou que je sois dupe d'une illusion, toujours est-il quo je sens le besoin de concentrer dans un faisceau des idées que je n'ai pu faire accepter jusqu'ici pour les avoir présentées éparses et par lambeaux. Il me semble que j'aperçois, dans le jeu des lois naturelles de la société, de sublimes et consolantes harmonies. Ce que je vois ou crois voir, ne dois-je pas essayer de le montrer à d'autres, afin de rallier ainsi autour d'une pensée do concorde et de fraternité bien des intelligences égarées, bien des cœurs aigris? Si, quand le vaisseau adore de la patrie est battu par la
i» HARMONIES ËCOSOMIQI'ES.
tempête, je parais m'éloiguer <ii»-li|iicfois, pour me reçue îllir, du poste auquel j'ai été appelé, c'est que mes faibles mains sont inutiles à la manœuvre. Est-ce d'ailleurs trahir mon mandat que de réfléchir sur les causes de la tempête elle-même, et m'efforcer d'agir sur ces causes? Et puis, ce que je ne ferais pas aujourd'hui, qui sait s'il me serait donné de le faire demain?
Je commencerai par établir quelques notions économiques. M'aidant des travaux de mes devanciers, je m'efforcerai de résumer la science dans un principe vrai, simple et fécond qu'elle entrevit dès l'origine, dont elle s'est constamment approchée et dont peut-cire le moment est venu de fixer la formule. Ensuite, à la clarté de ce flambeau, j'essayerai de résoudre quelques-uns des problèmes encore controversés, concurrence, machines, commerce extérieur, luxe, capital, rente, etc. Je signalerai quelques-unes des relations, ou plutôt des harmonies de l'économie politique avec les autres sciences morales et sociales, en jetant un coup d'œil sur les graves sujets exprimés par ces mots : intérêt personnel, propriété, communauté, liberté, égalité, responsabilité, solidarité, fraternité, unité. Enfin, j'appellerai l'attention du lecteur sur les obstacles artificiels que rencontre le développement pacifique, régulier et progressif des sociétés humaines. De ces deux idées : lois nalur elles harmoniques, causes artificielles perturbatrices, se déduira la solution du problème social.
Il serait diflicile de ne pas apercevoir le double éeucil qui attend cette entreprise. Au milieu du tourbillon qui nous emporte, si ce livre rstnhslraîl, on ne le lira pas; s'il obtient d'être lu, c'est que les questions n'y seront qu'efllrurrcs. Comment concilier les droits de la science avec les rvi^rnri's ilu lecteur? Pour satisfaire à toutes les conditions de fond et de forme, il faudrait peser chaque mot et étu-
HARMONIES ÉCONOMIQUES. *<> (lier la place qui lui convient. C'est ainsi que le cristal s'élabore goutte à goutte dans le silence et l'obscurité. Silence, obscurité, temps, liberté d'esprit, tout me manque à la fois, et je suis réduit à me confier à la sagacité du public eu invoquant son indulgence.
MESOIMM, EFFORTS , UTUV ACTIONS. -
L'économie politique a pour sujet l'homme.
Mais elle n'embrasse pas l'homme tout entier. Sentiment religieux, tendresse paternelle et maternelle, pieté filiale, amour, amitié, patriotisme, charité, politesse, la morale a tout envahi de ce qui remplit les attrayantes régions de la sympathie. Elle n'a laissé à sa sœur, l'économie politique, que le froid domaine de l'intérêt personnel. C'est ce qu'on oulilie injustement quand ou reproche a cette science de n'avoir pas le charme et l'onction de la morale. Cela se peutil? Contestez-lui le droit d'être, mais ne la forcez pas de se contrefaire. Si lis transactions humaines, qui ont pour objet 1j richesse, »oiit assez vastes, assez compliquées pour donner lieu a une science spéciale, laissons-lui l'allure qui lui convient, et ne la réduisons pas à parler des intérêts dans la langue des sentiments. Je ne crois pas, quant à moi, qu'on lui ait rendu service, dans ces derniers temps, en exigeant d'elle un ton de sentimentalité enthousiaste qui, dans sa bouche, ne peut être que de la déclamation. De quoi s'agit-il? De transactions accomplies entre gens qui ne se connaissent pas, qui ne se doivent rien que la justice, qui dérendent et cherchent à faire prévaloir des