‹ Harmonies poétiques et religieusesChapitre 12 sur 104 · G HARMONIES POÉTIQUES · texte numérisé non relu

G HARMONIES POÉTIQUES

Et sur les vents, les flots ou les feux élancée, De pensée en pensée, Allait se perdre en toi !

Je cherchais à monter, mais tu daignais descendre.

Ah ! ton ouvrage a-t-il besoin De s'élever si haut, de te chercher si loin?

Où n'es-tu pas pour nous entendre?

De ton temple aujourd'hui j'aime l'obscurité; C'est une île de paix sur l'océan du monde,

Un phare d'immortalité Par la mort et par toi seulement habité : On entend de plus loin le flot du temps qui gronde

Sur ce seuil de l'éternité.

Il semble que la voix dans les airs égarée, Par cet espace étroit dans ces murs concentrée ,

A notre âme retentit mieux , Et que les saints échos de la voûte sonore Te portent plus brillant, avant qu'il s'évapore, Le soupir qui te cherche en montant vers les cieux!

Gomme la vague orageuse S'apaise en touchant le bord; Comme la nef voyageuse S'abrite à l'ombre du port; Comme l'errante hirondelle Fuit sous l'aile maternelle L'œil dévorant du vautour, A tes pieds, quand elle arrive,

L'âme errante et fugitive Se recueille en ton amour.

Tu parles, mon cœur écoute; Je soupire, tu m'entends; Ton œil compte goutte à goutte Les larmes que je répands ; Dans un sublime murmure , Je suis , comme la nature , Sans voix sous ta majesté; Mais je sens en ta présence L'heure pleine d'espérance Tomber dans l'éternité!

Qu'importe en quels mots s'exhale Jj'àme devant son auteur?

Est-il une langue égale A l'extase de mon cœur?

Quoi que ma bouche articule, Ce sang pressé qui circule, Ce sein qui respire en toi , Ce cœur qui bat et s'élance, Ces yeux baignés, ce silence, Tout parle, tou-fc prie en moi.

Ainsi les vagues palpitent Au lever du roi du jour; Ainsi les astres gravitent , Muets de crainte et d'amour; Ainsi les flammes s'élancent,

Ainsi les airs se balancent, Ainsi se meuvent les cieux, Ainsi ton tonnerre vole :

Et ta comprends sans parole Leur hymne silencieux !

Ah! Seigneur, comprends-moi de même, Entends ce que je n'ai pas dit !

Le silence est la voix suprême D'un cœur de ta gloire interdit.

C'est toi! c'est moi! je suis! j'adore! Le temps, l'espace s'évapore; J'oublie et l'univers et moi!

Mais cette ivresse de l'extase , Mais ce feu sacré qui m'embrase, Mais ce poids divin qui m'écrase, C'est toi, mon Dieu, c'est encor toi!

Pourquoi vous fermez-vous, maison de la prière? Est-il une heure, ô Dieu! dans la nature entière,

Où Le cœur soit las de prier, Où l'homme, qu'en ces lieux ta bonté daigne attendre, N'ait devant tes autels un parfum à répandre,

Une larme à te confier?

Mais c'en est fait : d'un pas que le respect mesure

Je sors du parvis qui murmure;

Je sors, et ton ombre me suit !

Mon pied silencieux se fait entendre à peine 1

Mon cœur se tait, et mon haleine Sur mes lèvres passe sans bruit.

Jusqu'au retour de l'aurore

Sur mon front je garde encore

La majesté du saint lieu, Et comme, après Sina, de toi l'âme encor pleine, Ton prophète n'osait descendre dans la plaine, Je crains de profaner par la parole humaine Mes sens encor frappés du souffle de mon Dieu!

COMMENTAIRE

J'ai dédié celle-ci à la princesse Borglu se , née La Rochefoucauld, parce que cette charmante femme, qui habitait alors Florence, fut la première personne à qui je lus cette harmonie. Elle avait l'imagination grandiose de l'Italienne et la tendresse religieuse d'une jeune mère qui prie pour ses enfants. Elle comprit ces vers^ et elle les adopta. Elle possède maintenant à Rome ces jardins , ces villas , ces palais , ces galeries admi^ rables qui font de cette famille la famille hospitalière de tous les arts et de tous les étrangers,

Les grands temples de l'Italie et les grandes cathédrales de la France, de l'Angleterre, de l'Allemagne, les grandes mos-^quées même de l'Orient, m'ont toujours attiré sous leurs voûtes, sous leurs dômes, sous leurs coupoles. Je ne m'étonne pas qu'un seul de ces Cdih'ces bien senti, bien analysé, bien

étudié et bien vivifié (Noire-Dame de Paris), ait inspiré à Victor Hugo une véritable épopée monumentale. Élevé sous un autre ciel que lui, les cathédrales gothiques ont moins d'attrait pour moi; j'aime mieux les églises d'Italie, peuplées de tombes , de statues , de tableaux ; véritables musées religieux, où l'on sent à la fois la hauteur, la grandeur et la sérénité lumineuse d'un culte plus moderne. La cathédrale n'est qu'un vaste sépulcre; tout y est sombre, tout y gémit, rien n'y chante; les voûtes sonores des églises d'Italie chantent d'elles-mêmes : ce sont les temples de la résurrection.

J'allais souvent, aux heures brûlantes du milieu du jour, à Florence, errer dans ces belles nefs de San-Spirito, de Santa- Maria-Novetta ou du Duomo; ce furent ces églises qui m'inspirèrent cet hymne. Après les mers, après les Alpes, après les forêts et leurs murmures, ce qui contient le plus de poésie, c'est un temple; car Pâme de l'homme les moule, pour ainsi dire, sur elle-même : ses mystères, ses ténèbres, ses demiclartés, ses illuminations soudaines, ses regrets sur des tombes, ses transfigurations des êtres aimés et divinisés par elle, ses larmes, ses soupirs, ses gémissements, ses extases et ses joies, tout est là. Un temple bien compris, c'est l'abrégé de l'humanité .

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