ABBAYE
A votre auguste aspect notre esprit abattu A respiré la gloire et puisé la vertu.
Humbert, Toi qui des saints mérita la couronne; Amédée et Thomas que la gloire environne; Magnanime Edouard, intrépide guerrier; Pierre, prince superbe et courtois chevalier; Aymon et Philibert, Philippe, Boni face, Aventureux héros d’une sublime race,
Puissent vos noms chéris évoqués à ma voix Nous rappeler encor vos antiques exploits.
Ils dorment sur ces bords, ces princes dont la gloire, D’exploits et de vertus sut enrichir 1 histoire;
Ce puissant souvenir exhumé du passé Comme un géant superbe à ma voix s'est dressé:
D’un pied il atteignait aux rives de Byzance,
L'autre faisait pencher les destins de la France, Tandis que dans les cieux son front resplendissant Cinq fois est couronné des mains du Tout-Puissant.
('.Il AiST SECOM)
La tombe a des leçons où s’instruisent les âses
* rj
Et qui font méditer les héros et les sages:
Que le monde est petit contemplé de ce lieu!
Et E homme, hélas, qu’est-il en présence de Dieu? A coté de la mort qu’est-ce donc que la vie?
Ah! tous ces vains plaisirs dont notre âme est ravie Nous paraissent bien nuis vis-à-vis d’un cercueil!
De nos folles rumeurs c'est l’éternel écueil!
C’est là que tour-à-tour tombent nos espérances;
La mort a le secret de bien des existences .
Mais lorsque de nos jours va pâlir le flambeau,
La foi rouvre une vie au delà du tombeau;
Seule elle vient encor adoucir ce passage,
Où le juste souvent sent fléchir son courage,
Tant 1 inerte matière attachée à ce sol
Frémit de son néant quand l’âme prend son vol;
Ainsi (pie le phénix mystérieux emblème
Qui ne peut pas mourir ou naît de la mort même,
Notre âme s’élevant au moment de la mort,
Comme un esquif perdu rentre au céleste port. Heureux qui peut laisser pour garder sa mémoire I n pieux souvenir de vertus et de gloire!
Heureux, quand l’avenir, juste dans ses arrêts,
Qui n a plus pour les rois des courtisans secrets,
Mais qui pèse à leur (aux leur conduile passée,
Et (pii sait mesurer une étoile éclipsée,
Heureux, quand son amour entoure le tombeau; Quand la idoire a sur lui secoué son flambeau; Heureux , lorsqu’à l’oubli son nom ravit sa proie, Lorsqu à travers les tems il se fraye une voie,
Et qu’après huit-cents ans sur ses restes poudreux Vient rêver le poète et s’animer le preux.
La cendre des héros inspire les grands hommes; Nous venons sur la tombe évoquer leurs fantômes, El nous croyons encor que leur puissante voix Apporte jusqu'à nous des leçons d'autre fois.
Oui, ces murs que la foi, la grandeur, la \ictoire Elevèrent jadis, tel qu’un temple de gloire,
Nous parlent bien plus haut que tous ces monuments Dont un futile orgueil posa les fondements;
Car, la religion imprime à cette enceinte Son auguste splendeur ('I sa majesté sainte.
CH ATS T SEGOM)
Sept-cenls ans ont passé depuis que dans ces lieux Amédée érigea ce monument pieux.
A sa voix s’éleva ce vaste monastère Voilé par des forêts près d'un lac solitaire.
Dans ces àares lointains d iimorance et d’erreurs La discorde agitait ses sanglantes fureurs;
Le peuple gémissant sous un dur esclavage Suivait aveuglement son instinct de carnaqe;
La misère étouffait tout sentiment d’amour,
Et vingt partis vaincus et vainqueurs tour-à-tour, Par d’atroces forfaits signalaient leurs conquêtes: C’était comme ces nuits où grondent les tempêtes, Où le vaisseau perdu qui se sent dériver Jette envain l’ancre au fond sans jamais le trouver; Sur tous les points il sombre, et le vent en furie Soulève en tournoyant la carène qui crie,
Dans ces instans d’angoisse, alors que sur les Ilots La foudre répond seule aux cris des matelots,
Si tout-à-coup, un phare illuminant la plage Fait renaître en leur sein l’espoir et le courage,
Les mariniers voguant vers ce point lumineux Prouvent bientôt le port que demandaient leurs vœux.
L AIÎIJAYF.
Ainsi, dans cette époque agitée et sanglante,
Quand la force écrasait I innocence tremblante; Quand 1 * I lalie en proie aux fureurs des partis Voyait sous vingt tyrans ses fils assujétis;
Quand le schisme, la peste, et le crime et la guerre, Pillaient et désolaient tour-à-tour cette terre;
Quand les sanglants débats de deux partis rivaux Agitaient sur nos tours leurs féroces drapeaux; Quand Frédéric armé contre la Lombardie,
Allumait de Milan le sanglant incendie :
Lorsque chaque village en état érigé Appauvrissait ce sol en lambeaux partagé;
Quand ces partis haineux renfermés dftns leurs villes Secouaient le flambeau des discordes civiles,
Et bornant la patrie à leurs propres remparts N’étaient frères que sous les mêmes étendarts; Quand pour voir triompher leurs causes criminelles, Ils sommaient l'étranger de vider leurs querelles,
CHANT SECOND
Kl trahissant ainsi leur intérêt commun Se créaient vingt pays quand ils n en avaient qu'un Alors, pour échapper aux maux de l’anarchie,
Pour sauver les lambeaux de notre monarchie,
Le vertueux Clermont par le ciel inspiré,
\ int chercher pour Humbert cet asile sacré.
Aux plus saintes vertus instruisant sa jeunesse,
Il lui participa les fruits de sa sagesse,
Et pour le bien public lui prêtant son appui,
Aussi grand que Suger. il régna comme lui;
Quand servant de soutien au trône qui chancelle,
Il sut le rafermir sur sa base immortelle.
Du fond de son couvent il veillait sur l’état;
Moine et législateur, diplomate et soldai,
Dans ces teins désastreux que le crime environne Il sut par la vertu conserver la couronne;
Aussi le jeune Humbert docile à ses avis S’éloignait à regret de ces sacrés parvis.
Dans ces teins qu’agitaient les discordes civiles La paix n’habitait pins que ces pieux asiles,
Où la foi rassemblant les élus du Seigneur Tressait pour la vertu quelques jours de bonheur. Dans le fond des couvents la paix et l'innocence Comme le feu sacré cultivaient la science;
C’est là que* «lu Seigneur on consens les lois,
Et que l'on recueillit les récits d'autre fois;
Sciences et beaux-arts, histoire et poésie,
Exhalaient sous ces murs un parfum d’ambroisie;
Lès moines conservant ce dépôt précieux
Ont transmis jusqu’à nous ces legs de nos ayeux.
Ce son! eux dont les soins sauvèrent du naufrage Ces manuscrits épars, monuments d’un autre âge,
El qui pour rechercher la parole de Dieu Nous conservaient Homère et le poète Hébreu;
El de tant de débris ramassant les vestiges.
De la science antique ont gardé les prodiges: Honneur, gloire à leurs noms, le genre humain \ieilli Ne doit pas replonger leurs bienfaits dans l’oubli:
Il doit se rappeler qu’aux jours de son enfance Ils hâtaient les progrès de son intelligence;
Que les serfs attachés au joug avilissant,
Hommes stigmatisés par un sceau flétrissant,
Ne trouvaient de pitié, de secours, de justice,
Qu eu cherchant d’un couvent l’ombre sainte et propice.
CHAKT SECOND
Haule-Conibe bientôt \il sous ses murs pieux S’augmenter des élus le nombre glorieux:
Les uns vouant leurs jours à l’austère abstinance Du sévère Bernard admiraient l’éloquence;
Les autres de Basile imitant les vertus Imposaient un cilice à leurs sens combattus;
INuit et jour prosternés aux pieds de la croix sainte, De leurs hymnes sacrés ils remplissaient l'enceinte, Leurs chants volaient à Dieu, leurs angéliques voix Imploraient le Seigneur pour l’àme de nos rois. Fidèles gardiens de nos tombes royales,
Ils baignaient de leurs pleurs les pierres sépulcrales; Et les siècles passaient, sans que dans ce saint lieu L’ombre d’un monde impur voilât le nom de Dieu. Les vertus et la foi, les sciences, la gloire De l’antique Haute-Combe, ont crayonné l’histoire; Des saints et des savants, deux papes révérés Sont sortis à leur tour de ces murs vénérés.
1, ABBAYE
Jusqu’au siècle dernier l’auguste sanctuaire Vil le tenis l'honorer d’un culte héréditaire,
El chaque âge en passant lui payer tour-à-lour En hommage éclatant de respect et d'amour.
Mais le siècle en mourant pousse un cri de colère, Et le monde envahi sous le flot populaire Craque sur ses appuis comme ces monuments Dont un feu souterrain mine les fondements.
Crise (pii lil vibrer la terre palpitante,
Et semblait révéler à l’esprit agité Que l'homme avait passé l’hémisphère brûlante D’une autre humanité.
Epoque où l’univers en travail d’une idée,
Des débris du passé prépare un avenir;
Où du sam» des martyrs la terre fécondée l'ail un culte d un souvenir.
CHANT SECOND
Époque convulsive, où la pensée humaine,
Pour une ère nouvelle acquiert de nouveaux sens; Où cédant au besoin qui l’agite et l’entraine Elle rompt ses freins impuissants.
Époque où de scs sens la fièvre dévorante L’emporte loin du but où tendaient tous ses pas; Volcan dévastateur dont la lave bouillante Vomit le deuil et le trépas.
Ainsi, quand des soleils a pâli la lumière ,
Sur leurs axes rouillés s’ils arrêtent leurs cours, Dieu jette une comète à travers leur carrière Qui vient changer l'ordre des jours:
Secouant dans les airs sa crinière enflammée
Elle embrase la terre et déplace les mers;
Choc, qui rend aux soleils leur voie accoutumée Et repeuple les cieux déserts.
Mais lorsque la terreur commandait le carnage,
Quand l’autel s’écroulait sous le crime et l’outrage;
Quand jusqu'à la vertu, tout devenait suspect;
Quand pour la tombe même on n’eut plus de respect; Quand l’homme du Très-Haut osa nier l’empire,
Et que le genre humain eut un jour de délire;
Alors 11 1 1 lâche essaim d'avides forcenés.
Osèrent insulter aux tombeaux profanés.
Et brisant sous leurs pieds les pierres sépulcrales. Ils foulaient et broyaient tant de cendres royales; Portant à Saint-Denis leurs forfaits inouis lis traînaient sur le sol Henry Quatre et Louis,
Et profanaient ainsi les pl us saintes reliques: Ossements glorieux, dépouilles héroïques!
Mânes de tant de rois! O restes immortels! Chassés de vos tombeaux vous aurez des autels!
Mais l’anarchie échevelée Se précipite sur ce bord Et jette dans cette vallée Le deuil, h épouvante et la mort.
Dans sa fureur inassouvie Elle porte une main impie Sur le temple de l’Éternel; Envain pour défendre la tombe Le lév ite outragé succombe Sur les pieds sanglants de I autel.