‹ Haute-CombeChapitre 11 sur 32 · CH A VI SECOND · texte numérisé non relu

CH A VI SECOND

Envain pour conserver ces monuments de gloire, L’Ange des souvenirs qui préside à l'histoire Se dressait menaçant sur le bord des tombeaux, Et d’un glaive effrayait ces Attilas nouveaux.

Rien de leur fureur insensée Ne pouvait arrêter les flots:

Ainsi d’une mer courroucée Dieu déchaîne les grandes eaux;

Il les laisse dans sa colère Envahir et couvrir la terre Jusqu’au terme qu'il a marqué;

Mais à ce point quand l’onde arrive Le reflux les foule à la rive L’élan à sa force a manqué.

Ainsi Dieu leur permit pour les punir ensuite,

De triompher un jour dans leur œuvre maudite; Il laissa devant eux s’enfuir l’ange éploré Et son sainl tabernacle à leurs mains fut livré.

Déjà les tombes sont ouvertes,

Et les ossements dispersés;

Ils errent dans les nefs désertes En poussant des cris insensés;

L ABBAYE

Ils pillent, renversent et brisent,

L’œuvre des teins ils la détruisent,

La voûte tombe sous leurs coups;

Pour hâter sa chute sonore Par la flamme ils s’aident encore,

Tant de détruire ils sont jaloux.

Seigneur ils ont brûlé ton divin sanctuaire,

Ils se sont partagés tes chastes vêtements,

Ils ont brisé des morts la pierre séculaire,

Ils ont détruits leurs monuments;

Ils ont pour s’emparer d’une sainte dépouille,

Des filles de nos rois soulevé le linceul! .

Ah! le glaive des preux enchaîné par la rouille Ne pouvait-il brandir tout seul? .

De ces nobles héros couchés sur leurs armures,

Un seul ne pouvait-il se lever devant eux?

Ah! j'ai cru que le vent dans ses rauques murmures Roulait des accents belliqueux!!

Oui, l’ombre (PAmédée a frémi de colère,

Tandis que partageant les fruits de leur butin,

Ces lâches forcénés, peut-être, sur sa pierre Préparaient un impur festin.

CIIA1ST SECOND

Sur l'autel écroulé le mur pend en ruines;

La flamme a dévoré les gothiques arceaux;

Et les vases sacrés, les images divines Sur le sol traînent en lambeaux.

La mort a vu ravir son secret à la tombe;

Et les os outragés privés de leur cercueil, Arrachés aux caveaux de l’antique Haute-Combe Sont jetés hors du divin seuil.

0 murs sacrés! chastes chapelles,

Où venaient prier nosayeux!

Cloîtres poudreux, hautes tourelles, Restes nobles et glorieux;

O débris chers à la patrie!

De l'antique chevalerie

Vous seuls rappelez les beaux jours!

0 murs voilés par le mystère!

Où gémit souvent la prière El soupirèrent les amours.

L ABBAYE

Arceaux tombés, voûtes foulées,

Où riiirondelle fait sou nid;

Blanches colonnes écroulées Sur vos chapilaux de granit;

Noirs débris qu’embrasse le lierre;

Haut clocher du vieux monastère,

Où vit un magique passé;

Mur ébréché par le tonnerre,

L’aigle à son tour suspend son aire Près de ton dôme renversé.

O restes! ô débris! vieux témoins de nos gloires! O lombes de nos rois! Vous qui de nos victoires Gardiez les fastes merveilleux!

O mânes révérés, ô pieuses reliques!

Un ange a protégé vos cendres héroïques Par un pouvoir miraculeux.

CHANT SECOND

Lorsque le voyageur errant sur ces collines,

Viendra s'agenouiller, pensif, sur ces ruines, Contemplant à ses pictls ces marbres mutilés,

Ces chapiteaux rompus, ces autels écroulés,

Ces débris immortels, lambeaux de notre histoire Tout palpitans encor et d’honneur et de gloire;

Il se demandera, plein d’un regret pieux,

Où dorment de nos rois les restes glorieux:

« Où sont, s'écrira-t-il, vos cendres révérées?

« Ah! loin d’ici peut-être, elles sont ignorées ;

« Quel tombeau vous renferme, ô restes immortels?

« Où vous jeta la main qui brisa nos autels?

« Maisj’en crois le Seigneur dont le bras vous protège,

« Non, il n’a pas permis ce dernier sacrilège,

« Et pendant que mon cœur ici vous cherche cuvai n. « Tranquilles vous dormez à l’ombre de sa main.

Oui, tandis que le crime osait fouiller la tombe,

On vil dit-on planer sur les murs d Haute-Combe L \nge éclatant de l’avenir.

T, ABBAYE

Il disputait au feu ces dépouilles sacrées,

El non loin de ces lieux, de ses mains inspirées Il courut les ensevelir.

Il couvrit ce dépôt d’un amas de ruines Qu'il défendit encor par un buisson d’épines Qui le cachait à tous les yeux;

El prêt à regagner les voûtes éternelles,

Trois fois sur cette tombe il étendit les ailes Avant de s’envoler aux cieux.

« O Seigneur, disait-il, voire volonté sainte « Doit un jour rétablir cette pieuse enceinte « Par les soins d’un grand roi;

« De son règne éclatant je vois poindre l’aurore,

« Et ses brillants destins <pie lui même il ignore « Se sont déroulés devant moi.

« Oui, bientôt il viendra, (ils pieux, sur ces rives « Rappeler à sa voix ces ombres fugitives «Errantes sur ces bords en deuil.

« Relevant les autels brisés par la tempête « Après quinze ans d'exil déjà sa main s'apprête « A rendre la paix au cercueil.

CHANT SECOND

« Epargnant à ce sol la honte d'un outrage,

« Vous conduirez, Seigneur, ce merveilleux ouvrage « En veillant sur ces ossements;

« Car vous ne voulez pas qu’outrageant leur mémoire « On laisse dans l’oubli leurs vertus et leur gloire ,

« Et qu’ils dorment sans monuments? .

Et l’Ange s’inclinant à ces mots vers la terre Voulût par un baiser consacrer cette pierre;

De ses longs yeux d’azur s’échappèrent des pleurs

Le sol aride et nu poussa soudain des fleurs .

En parfum virginal, une saveur divine En elles trahissaient leur céleste orisrine:

Ah! sans doute Félix à leur chaste beauté Devinera qu’un ange ici s’est arrêté.

UN DU CHANT SECOND

CHANT TROISIÈME

LES OMBRES

Mais on dit que le soir lorsque s’étend la brume ; Quand du lac irrité mugit la blanche écume; Lorsque la voix des flots et le bruit des torrents Semblent hurler au fond des gouffres dévorants; Quand l'aigle seul planant sur le bord de l’abyme Jette à ces noirs débris un cri fier et sublime; Quand les ifs ébranlés tremblent comme un roseau; Quand l’avalanche gronde et roule au fond de l’eau Quand un épais brouillard rasant ces froids rivages, Siffle à travers les creux de ces rochers sauvages;

LES OMBRES

Quand l'ouragan errant dans les airs agités,

Fouette ces monts neigeux de ses flots irrités, Gigantesques débris qu'ébranlent les tempêtes Et dont la foudre seule ose ébrécher les têtes;

Quand tous les éléments se disputant les airs Se livrent un combat au milieu des déserts;

On voit, dit-on, passer des formes indécises, Dessinant dans les cieux de grandes on dires grises; On entend retentir des armures d’airain El la cloche qu’ébranle une invisible main Dans les airs effrayés jette des cris d’alarmes,

Un rauque son se mêle au cliquetis des armes: N’a-t-on pas entendu les mânes des héros Entrechoquer entr’eux la pierre des tombeaux? Quels cris se sont unis aux accents du tonnerre ? Sous des pas surhumains a tressailli la terre!

Sur ce bloc de granit, immense piédestal,

Se dresse en menaçant un spectre colossal;

De sa puissante main il agite une lance:

Qui jeta ce bruit sourd? Guerre, guerre, vengeance D'où naissent ces clameurs, ce bruit tumultueux

Se mêlant au fracas des vents impétueux?

Quand les cieux irrités se vêtissent d’orages L'ombre du comte \ krt passe sur les nuages,

CHANT TROISIEME

El, frappant sons son pied le sol retentissant,

Il jette un cri d’alarme à l’écho frémissant;

Et soudain l’on entend comme un frôlement d'ailes, Et l’on voit s’élancer les ombres immortelles ,

Qui toutes l’entourant, réveil miraculeux,

Semblent ressusciter un âge fabuleux ;

On entend des soupirs, des menaces, des larmes,

Et le chant de la mort s’unit au bruit des armes; Dans l’ombre on voit briller des fers, des boucliers, Et la croix sur le sein errent des chevaliers;

On les voit s’agiter au milieu des ténèbres;

Ils parlent, et leur voix a des accents funèbres,

Des sons rauques et durs que repoussent les vents ; Car la voix des tombeaux fait du mal aux vivants.

LES OMBRES

« Mais guerre, a dit Humbert, guerre à la horde impie « Qui chassa du cercueil notre cendre assoupie;

« Guerre à ces forcenés qui vinrent sur ce bord « Outrager I Eternel et profaner la mort;

« Non, le jour n'est pas loin, le Seigneur dans sa grâce « Relève la splendeur de notre antique race,

« Et déjà de nos fils les descendants pieux « Illustrent dans la paix leur règne glorieux.

« Bientôt nous pourrons voir ces princes magnanimes,

« Et nous applaudirons à leurs vertus sublimes ;

« Heureux à leur aspect, oui, du fond du cercueil « Nos cœurs seront émus et d’amour et d’orgueil.

« Et toi, Charles Félix, toi dont l ame héroïque « Forte dans le malheur et d’une trempe antique « Ne sut jamais fléchir que devant le devoir ;

« O mon fils! oui, c’est toi, déjà je crois te voir,

« Qui rendras le repos à nos cendres troublées!

« Ta main relevera nos chastes mausolées,

CHANT TROISIÈME

« Et l’auguste Christine, ange échappé des deux,

« Viendra s’associer à ce devoir pieux;

«Christine, noble reine, 6 ma fille chérie!...

Ici la voix d’HuMRERT paraissait attendrie .

«Soutien de l’orphelin, espoir des malheureux,

« Le pauvre a son appui dans ton cœur généreux;

« Dieu d’un souffle plus pur sembla créer ton âme,

« Car la reine dans toi n’eflaee pas la femme;

« Tes grandeurs ne sont rien auprès île tes vertus... Mais le souffle des vents, un murmure confus

Ont emporté les sons de la voix prophétique .

Entendez-vous frémir le clairon héroïque?

Voyez vous se lever ces mânes belliqueux?

Quel est cet étendai t qu’ils agitent entr’eux?

Sur la pourpre la croix en blanc émail s’argente; Le vent fait ondoyer sa forme voltigeante,

Il passe et disparait, et la bise du nord Mêle ses sifflements aux soupirs de la mort.

Sur les pas d’AMÉnÉE, oui, ces ombres légères S’assemblent connue on voit ces vapeurs passagères Que la lune revêt d’un éclat gracieux,

Suivre ses pas errants dans l’abvme des deux.

LI S OMBRES

« Étendart glorieux, quand nia main te déploie,

« A-t-il dit, que fais-tu pour venger la Savoie?

« Hélas pour l'affranchir où sont mes vieux guerriers, « Mes fidèles vassaux, mes braves chevaliers,

«Héros <pii sur mes pas vîntes sauver Bysance:

« Nous opposant envain une noble défense « Nous avions déjà vu tomber Gallipoli.

« Que vos noms à jamais soient ravis à l'oubli:

« O généreux Seyssel, ù fidèle La Chambre!

« Grandson, de mes états le plus illustre membre!

« Yiry, Gerbaix, Villette, intrépides héros « Que la gloire entraînait sous mes hardis drapeaux; « Qui bravant les dangers, prouviez à la patrie « L’éclatante valeur d’une race aguerrie;

« Les descendants d’Omar frappés de nos hauts faits « Interdits et confus sollicitaient la paix;

CH AIN T TROISIÈME

« Tandis que sur leurs bords enchaînant la victoire «Nous vinnnes Auiurat pâlir devant ma gloire.

« Mais poursuivant encor le Bulgare effrayé,

« Franchissant le sentier que sa fuite a frayé,

« Nous prenons en courant Lassile et Mésambrie;

« Là d'un peuple insolent châtiant la furie « Je lave dans son sang l'affront de l’Empereur;

« Des peuples d'Orient dissipant la terreur,

« Je rends Paléologue au trône de l’empire;

« De là, dictant des lois au fourbe Strastimire,

«Je le force à ployer sous mon bras indompté;

« Mais du perfide envain l’orgueil s’est révolté,

« II fléchit devant moi, se soumet et doit rendre « Les nombreuses cités qu'il avait osé prendre.

« El quoi, ne suis-je plus l’arbitre du destin?

« C’est peu d’avoir sauvé les murs de Constantin,

« La puissante Venise et la superbe Gênes « Déposent à mes pieds leurs querelle et leurs haines « Et juge impartial de ces reines des flots « Je prononce, et Venise a lâché Ténédos.

« O rivages riants, o belle Parthénope,

« Qu’un long réseau de pourpre et d’azur enveloppe! « Déjà tes champs féconds sont couverts de soldats;

« A la danse, aux plaisirs, succèdent les combats;

LES OMBRES

« Ton sol qu'a dévasté In guerre et l’incendie « Exhale un souffle impur, brûlante épidémie,

« Qui, d’un miasme infect empoisonne ce bord ,

« Et nos seins altérés ont respiré la mort.

Mais aux pieds du héros un jeune homme s’élance, Embrasse ses genoux, et les presse en silence,

Et sur sa large main laissant tomber des pleurs

« Mon père! ô noble objet d’amour et de douleurs!

« Sur ces bords qu'illustrait ton courage sublime « llél as, de tes vertus tu devins la victime,

« Craignant d’abandonner tes fidèles soldats « Dans un camp infecté tu trouves le trépas!

« Oh! rare dévoùment! ô généreux courage!

« Mon père! ah dans quel deuil tu laissas mon jeune âge ! Et les mânes émus de tristesse et d’amour Sur leurs seins frémissants se pressaient tour-à-tour. « Mon fils, dit Amédée, ah pour combler ma joie «Répond? ton règne a-t-il illustré la Savoie? —

«J’ai sur la loi, mon père, établi ma grandeur;

« Un peuple heureux et fier du trône est la splendeur;

« Envain dans leurs fureurs, quelques voisins hostiles « Me soufflaient le poison des discordes civiles,

« J’écrasai leur puissance et je donnai la paix « A v ingt peuples divers conquis par mes bienfaits:

CHANT TROISIÈME

« La docte Venlimille et la riante IN i ce « De deux partis rivaux subissaient l'injustice, « Et lasses de porter un pouvoir incertain « Heureuses sous mes lois bénirent le destin.

Mais dans l'ombre qu’éclaire un rayon faible et pâle Un mâne a déployé sa taille colossale,

Le sol tremble sous lui comme sous un géant ,

Sa voix semble pouvoir animer le néant Tant il parait marqué d'une empreinte divine;

Sa barbe en blancs anneaux roule sur sa poitrine; Les héros ont cru voir le vainqueur d’Ottoman:

« Oui, ce bras de terreur glaça le Musulman,

«Dit-il, quand je chassai les infâmes cohortes,

« Qui de Rhodes la sainte, environnaient les portes,

« Je parus et ma voix dispersa ces brigants,

« Je foulai sous mes pieds leurs drapeaux arrogants;

LES OMBRES

«Souvenir éternel d’une sainte entreprise « \ oyez en lettres d’or celle noble devise « Entourant de ses nœuds la croix des chevaliers!

« Hélas, où sont ces tems, où mes braves guerriers « Succombaient pour chasser le croissant infidèle; «Des chevaliers chrétiens épousant la querelle,

« Les peuples et les rois se hâtaient d’accourir ;

« Nous ne formions qu’un vœu: savoir vaincre ou mouri « Alors on n’aurait pas dans un lâche silence « Vu piller nos tombeaux sans venger notre offense! «Ah! ces temps ne sont plus, et le p uple oublieux « Outrage jusqu’au nom que portaient ses ayeux.

« Mais le jour n'est pas loin, où sur notre mémoire « Resplendira 1 éclat d’une nouvelle gloire! —

Quel est donc ce guerrier? Sa main porte des fers, Souvenirs douloureux des maux qu’il a soufferts: Sous les drapeaux Hongrois entraîné par son zèle Chrétien il \oul pouvoir combattre l’infidèle;

CHANT TROISIEME

Du cruel Bajazet repoussant les soldais.

Il porte dans leurs rangs le deuil et le trépas. Inutiles exploits que trompe la victoire!

Les preux de Sigismond tombent, mais avec gloire! Et le croissant vainqueur près de Nicopolis À traîné dans la fange et la croix et les lis;

El Romont n’écoutant que sou bouillant courage S’élance le premier au devant du carnage,

D’un désastre éclatant héroïque débris

Sur un monceau de morts mourant il est surpris,

Et le héros chargé des fers de l’esclavage Voit abreuver ses jours et de honte et d’outrage. Pendant sept ans entiers le cruel Bajazet Veut au Dieu des Chrétiens opposer Mahomet;

A force de tourmens croyant dompter son àme 11 veut l'épouvanter par le fer et la flamme; D'autres fois descendant à l'appas des plaisirs Il voudrait par de l'or exciter ses désirs.

Enfin las d’éprouver son superbe courage,

Tel qu'un tigre brûlant d'une impuissante rage,

Ne pouvant sur sa proie étendre sa fureur,

Bondit soudain, frappé d'une intime terreur,

Tel Bajazet lâcha l’héroïque victime!

Oh! des guerriers chrétiens, modèle magnanime!

LES OMBRES

Romonl vois tour-à-lour ces mânes valeureux Imprimer un baiser sur les fers généreux!

Là, le jeune Edouard chevalier intrépide

Dont le cœur généreux prit l’honneur seul pour guide,

L’Angleterre, la France et le Suisse indompté

De son brillant courage admiraient la fierté.

Là, Pierre, qu’on aimait à nommer Charlemagne;

Et le vaillant Thomas appui de l’Allemagne,

Quand la guerre civile agitant nos ramparts De deux partis rivaux levait les étendarts ;

Là, le pieux Aymon dont la docte sagesse D’un état appauvri répara la détresse;

Dédaignant des combats les plaisirs onéreux Il mit sa seule gloire à faire des heureux:

II fonda des couvents, créa la cour suprême Où le pauvre venait se défendre lui-même;

11 raffermit les lois, ouvrit des hôpitaux,

Et créa le premier les états généraux.

Puis ce noble prélat dont les vertus sublimes Etonnaient d’Albion les peuples magnanimes;

Le bâton pastoral orne ses chastes mains;

Sur son front resplendit la couronne des sainls;

Planant bien au dessus des grandeurs de la terre, ilmnhlr il voulut remplir un humble minislère,

MONTICNEUl

CHAXT TROISIÈME

Et fuyant de la cour les charmes enivrants Il consuma ses jours près du lit des mourants. Là, le pieux Humbert, sans s’éloigner du trône 11 sût aussi des saints mériter la couronne.

O princes bienheureux! ù mânes immortels ,

Vos noms ont fait fumer l’encens sur nos autels!

Mais quel est cet essaim de beautés virginales?

Un rayon triste et doux tombe sur leurs fronts pâles La lune les revêt d’un jour mystérieux;

Posant leurs blanches mains sur leurs seins gracieux Elles semblent fixer les plis de leurs longs voiles; Chastes sœurs seriez-vous les anges des étoiles? Voyez-vous sous vos pieds glisser dans un ciel pur Ces n lobes éclalans de lumière et d'azur?

Vous laissez-vous porter par les brises errantes? Parfois vous couvrez-vous de vapeurs odorantes? Est-ce vous dont la voix au son mélodieux Prête scs frais soupirs au soir harmonieux?

LES OMBRES

Est-ce vous qui donnez aux vagues frémissantes Leurs doux élancements, étreintes caressantes? Dans les boutons naissants renfermez vous les fleur Sous vos doigts délicats broyez-vous les couleurs Qui nuancent d'iris l’écharpe transparente?

Donnez vous aux parfums leur saveur enivrante? Couvrant l’astre des nuits d’un voile nébuleux Mesurez vous l'éclat de ses timides feux?

Enchaînez vous l’ormeau par les souples lianes?

Le jour passe à travers de vos corps diaphanes, Fantômes gracieux, peuple jeune et charmant,

La mort n’a pu ternir en vous le sentiment;

Il brille sur vos fronts comme ces fraîches roses Au souffle du matin nouvellement écloses;

Vos pas aériens ont effleuré les flots,

Vous passez sans troubler la surface des eaux;

Et de vos pieds légers rasant ces pics sauvages, Fleurs du ciel vous venez embaumer ces rivages; Près des tombeaux foulés vous arrêtez vos pas:

« lis sont là, dites vous, ne les éveillons pas!

« Chaque nuit nous venons par nos plaintes timides « Consoler vos débris, ô mânes intrépides!

« Vous qui fûtes jadis par les nœuds les plus doux «Nos frères ou nos fils, nos pères, nos époux!

CHANT TROISIÈME

« N'entendez vous donc plus la voix qui vous appelle? « Oh renaissez encor à cet accent fidèle!

« Chaque nuit sur ce sol nous effeuillons des fleurs « Et couvrons vos cercueils de baisers et de pleurs!

« Venez, depuis ce jour où nos cendres troublées « Virent des forcenés briser nos mausolées,

« Esprits chastes et purs nous planons dans les cieux « Et nous mêlons nos chants aux chœurs harmonieux, « A cet hymne incessant de la nature entière « Qui vers le Créateur élève sa prière;

« Oh venez, et nos chants dans un concert d’amour

«Vont louer l’Eternel jusqu’au lever du jour.

Et les hymnes sacrés éclataient dans l’espace;

Oui, vous mêliez vos vœux pour votre auguste race, O Germaine, Marie, et toi charmante Agnès,

Cécile, noble objet d’amour et de regrets;

Odile, Marguerite et toi belle Mathilde ,

El la douce Faidide et la touchante Gilde,

LES OMBRES

Yolande, Sibille et la pieuse Alix,

Blanche! — Mais vers quels bords s’envole Beatrix? Elle entendit la voix du héros qu elle adore,

Elle appelle, revient, écoute, appelle encore,

Va de la plaine aux monts, retourne aux bords des flots, Et toujours elle croit entendre des sanglots;

N'a-t-elle pas saisi dans les brises errantes Le dernier souffle ami de deux lèvres mourantes?

Oh! c’est lui! c'est Thomas, et son sein frémissant Qu’agite cette voix se trouble à cet accent;

Elle fuit et revient, va du lac à la plage,

Suit des sentiers neigeux l’escarpement sauvage,

Ainsi qu’un alcyon qui rase un noir écueil Elle erre en gémissant sur celte rive en deuil,

Puis tout-à-coup aux vents livrant sa douce plainte,

En proie au noir chagrin dont son âme est atteinte, Comme un léger soupir qui trouble les échos Sa voix ainsi s’exhale à travers ses sanglots:

« Reviens, car triste et désolée « Je ne puis vivre où lu n’es pas; « Mon âme au ciel même exilée « S’enfuit pour voler sur tes pas;

CHANT TROISIÈME

« Il me faut l’air que lu respires,

« Mes yeux ne cherchent que tes yeux,

« Et je brille quand tu me mires « Comme une étoile dans les cieux.

« Mais il vient de passer sous cet épais feuillage,

« Soyez béni mon Dieu qui comblez mon espoir,

« C’est lui, lui! mais il fuit léger comme un nuage « Lui, qu’attendant toujours, je n’espérais plus voir.

« Reviens, c’est moi, moi qui t’appelle!

« Ne reconnais tu plus ma voix?

« Ma plainte amoureuse et fidèle « Meurt ainsi qu'un chant dans les bois ;

« J’appelle, j’écoute et je pleure,

« Hélas, tu ne me réponds pas,

« La brise qui passe et m’effleure « Me semble le bruit de tes pas.

« Mais il vient, je le vois, c’est lui! de ma paupière, « Vite essuyons les pleurs; qu’un sourire oublié « Revienne m’embellir pour que je lui sois chère,

« Et qu’il m’aime d’amour et non pas de pitié.

LES OMBRES

« Mais il s’avance, il glisse, il passe,

« Je viens d’entendre ses sanglots ;

« Du lac il touche la surface,

« Connue un cygne il rase les flots.

« C’est lui ! lui! qui m’a tant aimée !

« Je le vois qui me tend les bras !

« Il me semble qu’il m’a nommée .

« Ce ne peut être que Thomas !

Car son regard vers moi s’est levé doux et tendr Mon cœur le reconnaît et me crie: Il est là!

Oh! dis-moi vite un mot que je puisse t’entendre Un seul, ah par pitié! qui dise: Me voilà!!

Et Béatrix vers lui s’élance palpitante .

Mais déjà s’est enfuit le préstige trompeur ; Toujours le vain espoir qui leurre son attente, Passe et s’évanouit ainsi qu’une vapeur.

CHANT TROISIÈME

Hélas, tandis qu’envain, gémissante, elle appelle, Thomas que trompe aussi celte image infidèle Croit entendre à son tour une mourante voix Qui le nomme en pleurant errante dans les bois : Serait-ce Béatrix? une forme adorée Dans le vague lointain indécise, éplorée,

Se montre et puis s’enfuit, ce fantôme trompeur Serait-ce Béatrix? non, c’est une vapeur,

C’est un nuage blanc qui brille et s’évapore,

Il passe et disparait, revient et fuit encore,

Et Thomas abusé poursuit toujours hélas.

Ce prestige enchanteur qui fuit devant ses pas. Mais ce suave accord plein de mélancolie,

Imitant les soupirs des harpes d’Eolie,

Douce plainte d’amour, harmonieux sanglots. Serait-ce Béatrix? non, c'est le bruit des flots, C'est le lac assoupi dont l’onde frémissante Emprunte pour gémir une voix caressante;

Le vent court empreigné de suaves odeurs, Serait-ce Béatrix? oh non ce sont les fleurs

LES OMBRES — CHATsT TROISIEME

Qui versent dans les airs les parfums de leurs urnes, Odorantes moissons des zéphires nocturnes.

Mais le ciel a souri comme un regard d’amour, Serait-ce Beatrix? Non, c’est déjà le jour Qui d’un éclat douteux lutte avec les ténèbres,

Déjà l’on n’entend plus ces craquements funèbres, Que l’esprit de la nuit laisse fuir des tombeaux;

Les étoiles au ciel ainsi que des flambeaux S’éteignent tout-à-coup, à peine un reflet pâle Colore l’horizon d’une teinte d’opale;

Le lac calme soudain ses munissantes eaux;

Tout redevient encor harmonie et repos,

Et les épaix brouillards qui couvraient ces rivages,

Se fondant en vapeurs, s’amassant en orages, Emportent dans leur vol l’étrange vision Que du soleil levant dissipe un chaud rayon;

A l’éclat de ses feux déjà les mânes sombres Palissant par dégrés s’effacent dans les ombres;

Le vent a balayé ces corps mystérieux.

Et comme un vapeur qui se perd dans les deux,

Qui s’éclipse, s’éteint, se fond et s’évapore,

Ils se sont dissipés quand l'œil les cherche encore.

MX nu CH AXT TROISIEME

CHANT QUATRIÈME

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