‹ Haute-CombeChapitre 12 sur 32 · L’INAUGURATION · texte numérisé non relu

L’INAUGURATION

Mais les tems approchaient où la Savoie en deuil Verrait de tant de rois relever le cercueil;

Dieu pour récompenser ces fidèles provinces Gardait à son amour le plus pieux des princes;

Déjà les étrangers avaient fui de nos bords;

Nos rois étaient rendus à nos justes transports,

Et sous leurs douces lois notre heureuse patrie Voyait fleurir les arts et naître l'industrie;

Le commerce animait nos opulents remparts,

De nombreux monuments brillaient de toutes parts

Par les soins de nos rois chaque ville embellie Voyait à sa splendeur applaudir l'Italie .

Déjà Charles Félix visite ses états:

Vers ces bords révérés Dieu guide enfin ses pas;

Et fils pieux il vient, sur le sol d’Haute-Combe, Tandis qu’autour de lui tout s’écroule et succombe,

A ses nobles ayeux rendre leurs monuments;

L’ange qui conserva leurs chastes ossements,

Dans le cœur de Félix a mis cette pensée:

Dieu bénit le respect pour la gloire passée,

Oui, tout grand sentiment met l’homme à la hauteur Qu’il avait en sortant des mains du Créateur.

Culte de la vertu, viens, reçois mon hommage,

Pour le purifier sois l’âme de notre âge,

Et que sur tes autels, l’homme régénéré Brille tes parfums seuls comme le feu sacré.

Cil ATS T QUATRIÈME

Chaque siècle en mourant, ainsi qu'une relique, Transmet à l’avenir quelque fait héroïque;

Souvenir éclatant des plus mâles vertus Dont à travers les tems nous marchons revêtus; Chaque siècle nous dit un nom ou deux, qu’il jette A travers les flots morts de la foule muette:

Où parfois il nous lègue un des mots solennels Qui dressaient ou brisaient tour-à-tour ses autels. Héritage incompris d’erreurs ou de croyances,

De vices, de vertus, d’abus ou de sciences,

Dont nous ne pouvons plus bien distinguer le nom: Chaque siècle en passant dépose son limon.

L'or primitif souillé par la rouille des âges Fut souvent blasphémé par la bouche des sages, Qui l'ayant méconnu sous ces déhors fangeux Ainsi qu'un vil caillou le rejetait loin d’eux.

Mais quand la vérité compagne de la gloire D'un reflet éclatant illumine l’histoire;

l’inauguration

Quand d'un culte pieux nous pouvons honorer Ces touchantes vertus qu’il est doux d'admirer; Lorsque le doute même étranger à notre âme,

]\ a jamais de son vent fait vaciller la flamme Que le respect portait comme on porte un flambeau; Lorsqu’un grand souvenir nous désigne un tombeau, Et que nous sommes surs que nos justes hommages Ne font que s’acquitter de la dette des âges;

Ah! qu’il est doux alors d’apporter quelques fleurs Sur ces restes chéris, objets de nos douleurs!

Ainsi, Charles Félix, ù héros magnanimes,

En payant un tribut à vos vertus sublimes,

Se grandissait aux yeux de la postérité;

L’hommage de son âge est enfin acquitté;

C'est lui qui s’élançant le premier dans la lice Est venu réparer une grande injustice,

Et rendant à la mort la gloire et le repos,

Rétablit sur ces bords le culte des tombeaux.

Cil AM QUATRIÈME

Des premiers feux du jour l’horison se colore ,

D’un long reflet pourpré déjà le ciel se dore,

Un brouillard vaporeux de son voile incertain Semble encor disputer l’aube au riant matin;

Et les vagues parfums que la nature exhale Répandent dans ces lieux leur fraîcheur virginale; Tout n’est qu’enchantement, harmonie et concerts; Une brise embaumée a parfumé les airs;

L’eau court en murmurant sur les fleurs qu’elle arrose, Le glacier se colore au tact d’un rayon rose;

Un vent léger frémit sur la cime des bois,

On dirait qu’on entend passer de douces voix;

Le cytise s’enlace aux vagues chèvrefeuilles,

Un zéphir caressant frissonne dans les feuilles;

Tout semble respirer le bonheur et l’amour;

Le ciel pur et serein nous promet un beau jour.

Le murmure des flots à la bise s’allie,

Par le soleil levant la nature embellie

l’inauguration

Semble s'orner encor par de nouveaux attraits,

Les bois se sont parés d’un feuillage plus frais,

Et le lac diapré d'un essaim de gondoles Balance mollement leurs longues banderoles;

Des chants ont retenti dans l’air vierge des cieux,

Et la rame a frappé les Ilots harmonieux;

Ces bords hier encor tristes et solitaires,

Animés par des jeux, par des danses légères,

Offrent d’un peuple ému le spectacle joyeux.

Mais quel est cet esquif que suivent tous les yeux Et qu’entoure d’amour tout un peuple fidèle?

Que les vents te soient doux, chère et frêle nacelle! Puisses-tu sans danger atteindre vers nos bords;

Elle approche! . . et le peuple éclate en longs transports C’est Félix, c’est Félix, il vient sur ce rivage Recueillir les débris des gloires d'un autre âge,

Et son grand cœur guidé par un devoir pieux Vient rendre leurs cercueils aux os de ses aveux.

CHANT QUATRIEME

Il s’avance, il débarque, et son âme attendrie Cherche les monuments d’une race chérie:

« Quoi! le fer du barbare a brisé vos tombeaux?

« Et je ne trouve plus que d'informes lambeaux!

« La flamme a dévoré cette abbaye antique!

« Quelques murs ébréchés, l’arceau d'un vieux portique. . . « Quoi, c’est là ce qu’il reste! et de ces monuments « L’homme impie osa donc raser les fondements?

« Quoi, mes nobles ayeux exilés de leur tombe « Erreraient sans abri sous les murs d’Haute-Combe?. . .

« Quoi, les brillants Ames et les pieux Àymons,

« Verraient sur leurs tombeaux l’oubli rayer leurs noms?

« Honorer la vertu c’est la rendre féconde,

« Leurs pas ont sur ce sol une empreinte profonde;

« El laisser effacer ces restes glorieux,

« Désapprendre à nos fils le nom de nos ayeux,

« C’est vouloir étouffer la vertu dans son germe,

« C’est montrer que l’oubli de la gloire est le terme;

Ih

«Éteindre le passé, c’est tuer l’avenir,

« Car l’héroïsme en tout naît d’un grand souvenir; «Le culte des tombeaux est l’âme de la gloire,

« Les cercueils sont autant de jalons pour l’histoire;

« Les briser? c'est nier les témoins éclatans « Avérant nos exploits à travers tous les teins,

« C'est insulter son âme et descendre soi-même « De ce trône éternel, où par l'Etre suprême « L’homme fut appelé dès le premier des jours:

« Oui, c'est tarir le fleuve au milieu de son cours,

« C'est abdiquer son sceptre et laisser la puissance,

« C’est comme un vil fardeau regarder Y existence,

« C’est éteindre à jamais les vertus et la foi,

«C'est blasphémer au ciel par un hardi: pourquoi? « C’est mettre un désespoir dans toutes les misères, « C’est briser de nos sens tous les freins salutaires,

« C’est tuer ce que Dieu lit pour être immortel,

« Et saper à la fois et le trône et l'autel.

CHAiNT QUATRIEME

Mânes de mes ayeux! ù vous ombres sacrées,

Qui depuis quarante ans, sur ces bords éplorées Vîtes des forcenés troubler votre repos;

Oui, je viens sur ce sol relever vos tombeaux,

Les chants interrompus reprendront leurs prières ,

Sur l’autel nuit et jour brûleront cent lumières,

Et l’abbaye encor cachera dans son sein Des serviteurs du Christ un angélique essaim.

La paix redescendra sur vos tombes royales,

Et bientôt à genoux sur ces augustes dalles,

Des femmes, des vieillards, des enfants, des guerriers, Viendront tresser des fleurs et jeter des lauriers!

Mais où reposez-vous, o pieuses reliques,

Hélas, où cacha-t-on vos restes héroïques?...

Et Félix vers le ciel levait ses yeux en pleurs

On dit, qu’il vit alors glisser parmi des fleurs

Un ange qui du doigt semblait montrer la terre

N’a-t-il pas d’un baiser désigné cette pierre?

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