L INAUGURATION
Céleste messager prêt à prendre son vol Ne s’est-il pas trois fois incliné sur le sol ?
Félix a tressailli, car soudain il devine Qu'il vient lui révéler une "race divine,
Et tombant à genoux sur ce sol vénéré Que d'un baiser de paix un ange a consacré,
Félix tout palpitant d'une sainte espérance En implorant du ciel l'éternelle assistance,
A d'un bloc de granit soulevé les débris,
El soudain, ô merveille! à ses regards surpris S’offrent de ses aveux les dépouilles si chères!
Oui, les voilà, couchés dans leurs urnes de pierres, Ils dorment ces héros, et leur glaive indompté Comme un fidèle ami repose à leur coté.
Quoi, malgré les fureurs de ces hordes sauvages Ces nobles ossements semblent exempts d'outrages? Ah! pour nous conserver ces restes précieux Il ne fallait rien moins qu’un miracle des cieux!
CHANT QUATRIÈME
A la voix de Félix la jeune basilique Surgit des vieux débris de l'abbaye antique,
On dirait, que servant un bras miraculeux Les ouvriers émus, comme aux tems fabuleux , D'elles mêmes voyaient s’élever les murailles;
Ils vont des monts voisins déchirer les entrailles, Le marbre et le granit que recelaient leurs flancs, Se dressent en piliers, montent en arcs-boutants, Se taillent en frontons, se courbent en ogives, S’arrondissent en arcs et courent en solives,
Et formant de la nef les gothiques arceaux Creusent la sombre voûte en moresques berceaux; Pendent en modillons, en flèches se découpent, Brillent en bas reliefs, en rosaces se groupent, S'allongent en vitraux d'où fuit ce pâle jour,
Que cherche la tristesse et que rêve I amour.
De cinabre et d’azur les guirlandes fleuries Entrelacent dans l’or de nobles armoiries:
l'inauguration
Forment de longs rubans et courent en festons,
Qui des arcs anguleux décorent les frontons;
Là, le marbre imitant la légère dentelle
Court en nœuds transparents de chapelle en chapelle,
Et d’un travail exquis déployant le trésor,
Orne ses blanches fleurs de larges feuilles d’or,
Et là, sous le pinceau les toiles animées Représentent encor à nos âmes charmées Ces chefs-d’œuvre divins que le doux Raphaël Pour enchanter la terre alla puiser au ciel.
Les lampes qui versaient un jour mélancolique Eclairaient faiblement la vaste basilique;
Des piliers soutenaient d innombrables faisceaux Qui montaient vers le cintre en gothiques arceaux; La nef que divisait un double rang d’arcades Allongeait tristement ses hautes colonnades;
Sur les autels bridaient de lugubres flambeaux;
On voyait, hors du chœur, s’élever des tombeaux,
CH AM’ QUATRIEME
Qui retraçaient un art à peine en son enfance;
Là, chaque guerrier dort, couché près de sa lance, Les glaives se mêlant aux images de deuil Rappellent les combats même sur le cercueil;
Tous ces preux étendus sous cette voûte obscure Sont encor revêtus de leur pesante armure,
Leur pose, a je ne sais, quelle mâle fierté Que semble accroître encor leur immobilité;
Ils joignent leurs deux mains sur leur large poitrine; Près du glaive indompté brille la croix divine,
On sent qu’une prière est leur dernier adieu,
Et leur froide effigie adore encor leur Dieu;
Leurs simulacres froids sur leurs tombes antiques Ont encor conservés leurs vêtemens gothiques, D’airain et de granit leurs traits mâles sculptés Tels qu'ils étaient jadis nous sont représentés.