‹ Haute-CombeChapitre 17 sur 32 · L INAUGURATION · texte numérisé non relu

L INAUGURATION

Fantôme de la mort, s’attachant à nos pas,

Oui, tu vins l’avertir de son prochain trépas,

Et sans doute, étendant sur lui tes ailes sombres, Couvert d un blanc linceul tu «lissais dans les ombres!

Félix a tressailli, mais son sublime cœur Ne se laissa jamais dompter par la douleur;

Triste , mais résigné, vers ce Dieu qui l’appelle,

Sans oser exprimer un seul regret rébelle,

Il élève son âme et murmure tout bas.

« Non, je ne me plains point de mon prochain trépas ;

« Quatre printemps, hélas, c’est tout ce qui me reste,

« Et j’irai ceindre aux cieux la couronne céleste;

« Mais permettez, Seigneur, qu’ainsi qu’un lils pieux « Je vienne reposer auprès de mes ayeux;

« Oui, sous ces murs sacrés s’élèvera ma tombe; «L’ange du jugement planant sur Haute-Combe « Viendra me réveiller près de ces monuments « Qui de tant de héros tardent les ossements;

« Mais , à vos lois, Seigneur, quand soumis je m’incline « Aux dépens de mes jours, ah! protégez Christine,

« Et que tous les instants que vous me retranchez,

« À ses jours, s’il se peut, soient encor attachés;

« Qu’elle puisse jouir d’un bonheur sans mélange,

« Car vous m’avez donné, Seigneur, en elle un ange!

« Oh laissez-Ià long teins briller par ses vertus,

« Et parfois sur la terre oubliez vos élus!

« Et toi, peuple chéri, dont je me sens le père,

« L’Eternel te promet un avenir prospère;

« Par ses rares vertus mon jeune Successeur « T’assure un avenir de gloire et de bonheur;

« Soyez béni, mon Dieu, vous dont la main chérie « Gardait dans ses bienfaits Albert à la patrie;

« Tranquille sur le sort de mes heureux états,

« J’entrevois sans pâlir l’instant de mon trépas!

« Et toi, noble Christine, ô viens, que ma paupièr « Puisse te voir encor à mon heure dernière,

« Que ma mourante main presse la tienne encor « Et que dans un baiser mon âme ait son essor!...

FIN DU CHANT QUATRIEME

LA MORT

Avril se parfumait de ses fleurs les plus belles,

Les champs avaient repris leurs parures nouvelles, Les arbres se couvraient de leurs boutons naissants, Et du joyeux printemps les zéphirs caressants Eveillaient le plaisir dans toute la nature;

Les ondes en courant ont un plus doux murmure;

La voix du jeune oiseau vers le déclin du jour IN’inspire-t-elIe pas de longs rêves d’amour?

On dirait que ses chants dans leur molle cadence Imitent les soupirs d’un amoureux silence,

Et l’écho frémissant qui répond à sa voix De tendresse et d’accords semble remplir les bois.

La \ ie à coups pressés bouillonne en chaque artères, L'air est plein de parfums et d’étranges mystères;

Par un charme inconnu l’on se sent oppresser Et de values désirs viennent vous caresser;

Tout porte le bonheur dans nos âmes émues:

Le lever du soleil rosant au loin les nues,

L’air vierge du matin, et les soupirs du soir,

Lorqu'aux bords des torrents, rêveur, on vient s’asseoir Les frais enchantements des aubes indécises,

Les poétiques voix qui pleurent dans les brises;

Les papillons pourprés tissus de moire et d’or,

L’abeille sur les fleurs butinant son trésor,

Les lauriers sur les flots penchant leurs têtes roses .

Le zéphir balançant les guirlandes de roses,

Où, Bulbul gémissant sa suave chanson En concert odorant change le vert buisson.

Tout inonde d’amour l’âme émue et ravie;

On sent avec orgueil le besoin de la vie,

Et nos cœurs oublieux de nos soucis pesants Pour le bonheur encor retrouvent des accents.

Mais d’où vient qu’aujourd’hui nul ne sent cette ivresse? Hélas, d’où vient que l'homme en proie à la tristesse

r.IlATsT CINQUIEME

Courbe un front abattu sous le poids des douleurs? Plus de chants, plus d’amour, mais ledeuil et les pleurs! La voix d’un peuple entier n'est qu’une plainte amère \ travers ses sanglots s’échappe une prière,

Et tous les cœurs émus tremblants d’un pale effroi Ne peuvent que crier: Mon Dieu, sauve le roi!!!...

Vers ces bords renommés (pie l'Eridan arrose, Turin aux pieds des monts mollement se repose: La Doire lui versant le tribut de ses eaux Se divise, et le ceint de transparents réseaux; Sous les arcs de ses ponts, les ondes frémissantes Dans de larges canaux coulent obéissantes ;

De somptueux palais décorent ses ramparts;

Leur aspect symétrique étonne les regards;

On dirait que la ville un jour s'est élancée Du seul enfantement d’une même pensée.

De riches monuments s’élèvent dans son sein.

Des merveilles des arts éblouissant essaim;

La cité que traverse un double râng d’arcades Couronne de balcons ses blanches colonnades;

Ses riches muséums, ses jardins embaumés,

Ses élégants bazars par le luxe animés;

Le palais de ses rois, qui dans son sein étale Aux regards éblouis sa pompe orientale,

L’or, la nacre et l’ivoire ornent ses hauts lambris Où l’opale en feu jette une ondoyante iris;

La main des deux Vacca créa ces arabesques; Beaumont et Biscarra par de brillantes fresques Animèrent ces murs vivants sous leurs pinceaux; Le marbre et le eranit revêtent les arceaux,

Et les arts réunis consacrèrent leurs veilles A peupler ce palais d’étonnantes merveilles.

Mais d’où vient (pie ce soir tout est morne et désert ? Dans le lointain à peine un pas craintif se perd :

La salle du festin n’attend plus de convives .

Quand tout-à-coup le bruit de quelques \oi\ plaintive

CHANT CINQUIÈME

De ces vastes salons a troublé le repos:

N'ai-je pas entendu des pleurs et des sanglots?

Par un même malheur la foule est consternée;

Sur tous les fronts se peint une angoisse obstinée;

On se parle tout bas, dans ce commun danger,

On se cherche, et chacun craint de s’interroger; Quelques mots isolés montent par intervalles,

Qu’on se redit tout bas jusqu’aux dernières salles: «Comment est-il? — Hélas, il reste peu d’espoir! —

« Et quoi, Dieu pourrait-il nous le ravir? — ce soir « Nous espérions encor, mais lui calme et tranquille « A l’aspect de sa tin d’aucun penser fragile « Ne venait profaner ces suprêmes instants,

« Et nous désignant l’heure, il disait: je t’attends « Oh mort! de mon esprit viens délier les ailes,

« Laisse-moi m’élever aux voûtes éternelles;

«Viens, mon heure s’approche, et celle du bonheur « Sonne déjà pour moi dans le sein du Seigneur. —

« Il disait, et nos pleurs troublaient sa sainte extase,

« Et son âme déjà qu'un feu divin embrase,

« Semble se dégager des liens d'ici bas;

« Vers son Dieu qui l'appelle, il tend parfois les bras,

« Il le nomme, et l’on sent qu’un mystère suprême « S’accomplit sous nos yeux entre l'homme et Dieu même.

LA MORT

« Seigneur, d’un peuple entier n’entends-tu pas la voix?

« Prends nos jours pour sauver ceux du meilleur des rois! . . El tous les assistants à genoux sur la pierre Comme un cri déchirant élèvent leur prière;

Aux pieds de I Eternel confondant leurs douleurs,

Ils lui nomment Félix et répandent des pleurs .

Quand sur ses gonts d’airain roule la large porte,

Sur le seuil apparaît une nombreuse escorte:

Tous les grands de l’état, un cierge dans la main, Emus d’une douleur qu’ils cacheraient envain, S’avancent deux à deux et la tête baissée Comme écrasés du poids de leur propre pensée;

Des guerriers se mêlant à leurs rangs attristés Auprès des magistrats marchaient à leurs cotés;

Les prêtres précédaient les pas des blancs lévites;

Les encensoirs fumaient entre leurs mains bénites; Puis derrière eux venaient les évêques pieux,

Ils priaient, et leurs chants volaient au haut des deux Car pour franchir d'un bond les voûtes éternelles,

V la prière Dieu mit lui même des ailes.

Puis tout-à-coup leurs voix paraissaient s assoupir . Leurs lèvres n’avaient plus que l 'élan d un soupir;

Ils murmuraient tout bas ces divines paroles Des actes de la foi. mystérieux svmboles.

CHANT CINQUIEME

Devant le Saint des saints ployant un humble front, Ils marchaient recueillis dans un respect profond; Les anges répondant tout bas à leur cantique,

De leurs ailes d’azur voilaient le viatique.

Sous un dais de velours l’archevêque à pas lents Tenait le saint ciboire entre ses doigts tremblants; Dans un profond respect sa tète appesantie, S’incline en se courbant devant la sainte hostie;

Lt pliant sous le poids de tant de majesté Il sent mieux son néant devant l’éternité;

11 prie et s’humilie, et sa voix angélique Voudrait ravir aux cieux un accent prophétique Pour rassurer le peuple, et dissiper l’effroi Qui nous a fait trembler pour les destins du roi !

Une vive clarté se répand dans la chambre,

L’air s’embaume des Ilots de la myrrhe et de l ainbr Sur la large croisée aux gothiques vitraux La moire et le velours tombent en longs rideaux;

LA MORT

Sur trois gradins de marbre une estrade dorée Entoure un vaste lit à la voûte azurée,

Des emblèmes guerriers et l'écusson royal Soutiennent les parois de ce dais triomphal ;

Sous ses plis ondoyants Félix sublime et calme De ses nobles vertus semble attendre la palme;

Son front n'a pas pâli dans ce dernier instant,

11 sent venir la mort, et paisible il l’attend;

Il sourit, et ses yeux cherchent encor la reine, Christine! elle voudrait lui dérober sa peine,

Mais ses traits sont couverts d'une affreuse pâleur; On dirait, à la voir, l'ange de la douleur,

Et morne, en contemplant ce prince qu’elle adore, Quand nul n’espère plus, seule elle espère encore; Envain elle voudrait chauffer par un baiser Cette main qu’elle sent dans ses mains se glacer. Près du funeste lit où planent tant d’alarmes,

Albert est à genoux tout inondé de larmes:

« Seigneur, dit-il tout bas, ayez pitié de nous ! »

Mais quel bruit retentit? — à genoux, à genoux,

A genoux!... dans la chambre entre le saint cortège

Silence! un seul accent serait un sacrilège .

E archevêque a béni les nombreux assistants;

Vers l’autel révéré s’avançant à pas lents,

CHANT CINQUIÈME

11 entonne ces chants et cette hymne de vie,

Par la foi dans le ciel aux chérubins ravie;

Chaque divin verset coupé par nos sanglots,

De nos pleurs chaque fois voyait grossir les Ilots: Félix seul répondait d'une voix sûre et ferme, Comme le journalier qui voit finir son terme,

Et qui rentre joyeux le soir à la maison,

Sûr d’y trouver le fruit d’une riche moisson.

Dans le vase sacré de l’humble Eucharistie L’archevêque en tremblant puise la sainte hostie, Et penché sur le lit de son Prince expirant Appelle le pardon sur le chrétien mourant :

La splendeur de sa foi semble éclairer la chambre , Puis du chrême divin humectant chaque membre, Il répand à longs flots la grâce du Seigneur;

Jésus Christ par sa voix bénit son serviteur,

Et la main du prélat promenant la clémence Rend à ce corps souillé sa première innocence; L’âme, prête à briser son étroite prison,

Sent que la main d’un Dieu lui rouvre I’horison.

LA MORT

Oli! redoutable et saint mystère Qu’un Dieu seul pouvait accomplir, C’est lorsque nous quittons la terre Qu’à nos yeux tu viens resplendir.

Si les vérités dévoilées A nos paupières consolées Apparaissaient avant le teins :

Pour hâter ce bonheur suprême Oui, nous dévancerions nous même L’heure de nos derniers instants.

Si Dieu, d’un voile impénétrable A voulu couvrir ses décrets,

C’est que l'homme, être périssable,

Est trop frêle pour ses secrets;

Car du fardeau de sa pensée,

Notre âme serait affaissée Comme du poids de l’univers;

Notre esprit ne peut le comprendre, Pas plus (pie ma main ne peut prendre Et contenir les vastes mers .

CHANT CINQUIÈME

Dieu borna notre in tel licence:

Nos efforts ne franchiront pas Ce but, dont la toute-puissance Crut devoir entraver nos pas.

Jamais nos regards téméraires Ne sonderont dans ces mystères Dont s’enveloppe l 'Eternel;

Et qu’es-tu vain esprit des hommes?

Un argile pétri d’atomes Qui rêve qu’il est immortel!

Non, de ces vérités divines Nous n’atteignons pas la hauteur;

La terre est un champ de ruines;

La vie est au seul Créateur;

Nous, la mort est dans notre germe, De nos pas la tombe est le terme, Nous ne naissons que pour mourir; Notre vie en lambeaux s’envole, Chaque soupir, chaque parole Sèche le flot qui va tarir.

LA MORT

Mais Dieu marqua nos fronts d’une empreinte divine; Oui, l’homme se souvient de sa sainte origine;

Hôte exilé du ciel,

11 naît en regrettant sa céleste demeure,

Et comme un fds proscrit, dans ses rêves il pleure Le foyer paternel.

Car quelque chose en nous que l’on ne peut comprend Plus haut que la raison, se fait pourtant entendre,

Et nous dit d’espérer.

Non, Dieu n’anima point de l’éternelle essence Le merveilleux flambeau de notre intelligence Pour qu’il put s'altérer.

Non, la grandeur de Dieu ne peut être éclipsée,

Lui, qui lit l’univers avec de la pensée;

Immortel créateur !

Lui, qui d’un souffle seul a su puiser la vie, Voudrait-il que son œuvre, à lui, fut asservie Sous le tems destructeur?

L'œuvre de l’homme seul est faible et périssable ,

Mais l’ouvraee de Dieu doit être inaltérable

Comme sa volonté.

CHANT CINQUIEME

Quoi! c’est pour le néant qu’il eut créé le monde? Et la destruction suivrait ta main féconde,

Roi de l’éternité?

De l’inerte néant as-tu tiré la terre,

Pour la briser ainsi qu’une coupe de verre Que l'on broie en morceaux?

Non, quand on peut créer, on ne saurait détruire, Et tu ne pouvais pas, Toi, Seigneur, nous produire Pour nous rendre au chaos!

Non, non, ce doute seul outrage ta puissance,

Si le faible regard de mon intelligence Ne peut te concevoir;

J’adore et je me lais, et j’attends en silence, Jusqu’à ce que la mort, heure de délivrance, Couronne mon espoir.

LA MORT

Mais Félix, lentement s'est dressé sur sa couche:

Un sourire de paix flotte encor sur sa bouche ; Tournant autour de lui des regards attendris,

Comme quelqu’un qui voit son bonheur en débris,

Il contemple Christine, et, malgré son courage,

Il sent de pleurs amers se baigner son visage;

Mais voulant lui cacher l’excès de sa douleur,

Ferme, et sans démentir un instant son grand cœur, Il saisit cette main, qui depuis vingt années \ de constantes fleurs semé ses destinées :

« Ob Christine, dit-il. mon bon ange ici bas!

« Dieu m'appelle vers lui, ne murmurons donc pas;

« Mais bénissons plutôt la sainte Providence « Qui sut par vos vertus charmer mon existence.

« Oui, de tous les bienfaits, Christine est le plus grand « Et tous vos autres dons, Seigneur, je vous les rend « Sans y jeter encor un seul regard d’envie;

« Mais pour elle, ô mon Dieu, je regrette la \ie!

CHANT CINQUIÈME

« Ses vertus me comblaient de joie et de respect.

« Fier d’entendre louer en tous lieux son aspect,

« Chaque matin, Seigneur, ma voix reconnaissante,

« D’une sainte ferveur émue et frémissante,

« Allait vous apporter un hommage pieux;

« Laissez long-tems encor cet ange loin des cieux !

« Assez d’infortunés ont besoin de Christine ;

« Confiez à ses soin la mission divine,

« Que la mort aujord’hui m’empêche d achever;

« À mou peuple affligé daignez la conserver;

« Puisse des malheureux la nombreuse famille,

« Long-tems de Saint-Louis bénir l’Auguste Fille!...»

Et pressant sur son sein la Reine tout en pleurs -

« Oh Christine, dit-il, modérez vos douleurs,

« Vivez, résignez-vous, que la foi vous soutienne...»

Puis appelant Albert, en lui montrant la Reine:

« Soyez son fils, dit-il, quand je ne serai plus,

« Qu’elle croye au bonheur, grâces à vos vertus;

« Tranquille sur le sort de mes peuples fidèles,

« Je les remets, Albert, dans vos mains paternelles;

« L’ange de 1 avenir dans ce dernier instant « Mc révèle, oh mon fils, votre rèi>ne éclatant:

« Mon œuvre par vos soins est encor agrandie;

Le sceptre dans nos tems \eut une main hardie;

LA. MORT

« Mais plus heureux que moi, vous pouvez, ù mon (ils « D’un code lumineux doter votre pays;

« Dans le sein des cachots s’étend votre clémence;

« V ous ouvrez des abris à la timide enfance;

« Dans votre charité le pauvre a son trésor,

« Les arts à votre voix prennent un noble essor:

« Mais les moulant, Albert, d’après votre pensée,

« Ils rappellent encor notre gloire passée:

« Oui, le bronze se fond en pieux monuments:

« L'un du grand Philibert contient les ossements,

« El sa tombe debout au seuil du Saint-Suaire,

« Comme un soldat du Christ garde le sanctuaire;

« L'autre au juste Amédée érige un souvenir.

« Mais pour édifier les siècles à venir,

« Oh! mon fils, oui, c’est peu d’honorer notre gloire!

« Planant bien au-dessus des grandeurs de l histoire,

« C’est la palme des Saints que vous allez au ciel « Pour vos nobles aveux ravir à l'Eternel ».

Ma is la voix de Félix qui lentement se traîne N’a que de rauques sons que l'on distingue à peine; Albert est incliné près du lit du mourant,

Qui semble le chercher d'un regard expirant,

Quand, tout-à-coup, sur lui posant sa main royale:

« A genoux,» a-t-il dit: jusqu’au fond de la salle

CHANT CINQUIÈME

Les assistants émus se sont prosternés tous :

« Que l’esprit du Seigneur, ô Prince, soit sur vous!

« Albert, je vous bénis au nom de Dieu le père,

« Le Seigneur vous revêt d’un saeré caractère :

« La couronne parfois est un fardeau pesant,

« Mais Dieu vous soutiendra, si le sol est glissant.

« Régnez selon ses lois, ainsi que nos ancêtres « Dans l’art de gouverner qu’ils soient toujours vos maîtres. « Que vos jeunes enfants que formèrent vos soins,

« De vos états aussi connaissent les besoins;

« Qu’ils prennent vos vertus, ô Prince, pour modèles!

« Croissez, jeunes aiglons, à l’ombre de ses ailes;

« Perpétuez un nom, qui depuis huit-cents ans,

« Pur et chargé de gloire a traversé les tems . »

Et la voix du mourant retentissait vibrante,

Et sur leurs jeunes fronts passait sa main errante;

Il murmurait des mots, prophétiques accents,

Langage sur-humain, étranger à nos sens;

Lumineux entretien de notre âme immortelle,

Alors que l’esprit saint apparaît devant elle,

Et que des deux ouverts contemplant la grandeur Elle voudrait pouvoir révéler sa splendeur;

Mais pour ce qu’elle sent, il lui manque un langage;

Nos sons grossiers n’ont plus des mots à son usage;

IA MORT

Envahi elle voudrait retrouver des accents,

Elle s’évanouit en efforts impuissants;

Et tandis qu’attentifs nous cherchons sa pensée, Sa prière éternelle au ciel est commencée.

ni

Tel qu’un frisson glacé, le tintement du glas A passé dans les airs, criant: hélas, hélas,

Hélas! Félix est mort, Félix est mort! la foule Muette de stupeur, triste et morne s’écoule,

Le peuple consterné n’a plus que des sanglots: Sourde et vaste rumeur, pareille au bruit des flots, Lorsque de l’ouragan l’orageuse rafale Déroule avec fracas la vague colossale;

Et que ces bruits confus que l’on ne peut saisir,

De 1 univers ému semblent un long soupir.

On n’entend que des cris, des sanglots et des larmes, Car du même malheur chacun sent les alarmes; Hélas! il s’est éteint, et la patrie en deuil,

D’amour et de regrets entoure son cercueil.

CHANT CINQUIÈME

C'esl alors qu’on n’esl plus, que sur la fraîche tombe Le jugement de Dieu par le peuple retombe; Précédant l'avenir, ce juge impartial,

L’opinion nous cite à son froid tribunal;

Son œil explorateur fouille notre existence ,

El ramène nos jours sur sa juste balance Pour voir si nos vertus feront pencher le poids; Pesant également les pauvres et les rois,

Elle jette à chacun sa part de renommée,

Et juge sans appel la cendre inanimée;

Sa main sans pitié met à nud tout souvenir Qui se voit face-à-face avec son avenir.

L’opinion, colosse aux mille voix errantes Dont il faut mériter les faveurs enivrantes;

Invisible et réel, imprimant le respect,

Et changeant chaque jour et de forme et d’aspect; Dont on n’égare point l’arrêt inexorable,

Planant sur nous ainsi qu’un glaive inévitable ;

On le trouve partout, et l’on ne le voit pas,

Il nous suit comme l’ombre attachée à nos pas,

Et de ses mille voix jugeant notre conduite A sa juste valeur il l’apprécie ensuite;

Fantôme dont la main allume le flambeau Que la gloire à son tour pose sur le tombeau.

LA MORT

4 peine (le Félix sonnait l'heure dernière.

Que d’un regard ému sondant sa vie entière,

La gloire avec orgueil n’y vit que des vertus :

Oui, pour mieux consoler nos esprits abattus,

Elle exaltait cette âme à la trempe stoïque ,

Et que le ciel moula dans une forme antique;

Oui, pour mieux le louer montaient toutes nos voix; Souffles légers, pareils aux brises de nos bois,

Elles passaient, passaient, errantes dans la foule; Leurs clameurs grossissaient, humaine et vaste houle; Et les anges du ciel, attentifs à nos pleurs, Préparaient pour Félix leurs couronnes de fleurs;

On entendait courir dans la foule attendrie Ces solennel regrets, arrêt de la patrie,

Expression du cœur que lui seul peut dicter,

Que l’on n’achète pas et qu’il faut mériter;

On entendait passer comme de longues plaintes, Rappelant tour-à-tour ses vertus les plus saintes.

CH ATS T CINQUIEME

« Fils pieux et soumis, bon frère, tendre époux,

« 11 régnait avec gloire et son règne fut doux;

« Le Piémont sous ses lois acquit un nouveau lustre, « Le pays s'anoblit quand le prince est illustre;

« Les bienfaits de Félix brillent de toutes parts; «Voyez ces monuments décorants nos ramparts;

« Là, retraçant encor les beaux jours de la Grèce,

« Déployant à nos yeux sa forme enchanteresse,

« Un Panthéon chrétien s’élève dans nos murs;

« Contemplez ces contours harmonieux et purs?

« Ici, ce pont géant à la coupe élancée,

« Sublime enfantement d’une grande pensée;

« De vastes hôpitaux et d’élégants palais « Que le soleil levant dore de ses reflets;

« Des routes parcourant le sol de la patrie,

« Et versant les bienfaits d’une riche industrie.

« Mais c’est peu de songer à nos moindres besoins,

« La gloire et les beaux arts ont réclamé ses soins :

« A la voix de Félix s’ouvrent des galeries,

« Il va chercher encor à leurs sources taries

LA MORT

« Les restes immortels de ce siècle divin « Qui créa Michel-Ange et Raphaël d’Urbin;

« INos bords sont illustrés des œuvres du génie,

« Et, pour nous enrichir, la Grèce et l’Ausonie « Fournissent tour-à-tour leurs débris glorieux .

« Mais sa vaste pensée a franchi d’autres cieux:

« Elle arrête son vol vers ces rives lointaines « Qui de l’esprit humain couvaient les phénomènes; « Vers ces bords où Memphis dans l’ombre enseveli « Dort depuis cinq-mille ans dans un linceul d’oubli « Là, sa puissante v>ix qu’un grand penser anime, « Evoque du passé le colosse sublime;

« Et pour ravir au teins ses secrets éternels,

« Elle arrache à ce sol ces débris immortels;

« Ces larges monuments, ces cadavres de pierre « Qui semblaient avoir pris racine sur la terre;

« Ces mystérieux sphinx des âges révolus « Gardant encor ce mot que nous ne saurons plus;

« Ces demi-dieux rongés par l’onde du déluge;

« Ces rois cyclopéens dans leur robe déjugé,

« Immobiles et froids connue l’éternité,

« Souvenir inconnu par le teins respecté;

« Poème de granit sculpté par la victoire,

« Dont nous ne pouvons plus analyser Ehistoire;

CHANT CINQUIEME

« Alphabet incompris, chiffres mystérieux « Qui peut-être parliez le langage des Dieux;

« Le tems en balayant nos races éphémères « A plongé dans l’oubli vos sacrés caractères;

« Nous ne comprenons plus vos feuillets de granit,

« Notre sens primitif lentement se ternit;

« L’esprit du genre humain à chaque siècle s’use,

« Et sou flot se tarit alors qu’on en abuse;

« Aussi l’homme aujourd’hui de doutes garrotté « Gomme un lion captif qui rugit tourmenté,

« Pour soulever d’un bond l’infini qui lui pèse « Dans sa soif de savoir, besoin que rien n’appaise,

« Va fouiller dans vos lianes pour retrouver encor « De ces tems éloignés quelque dernier trésor;

« Muet, en remuant vos pierres colossales,

« De ces âges lointains archives sépulcrales,

« Il cherche à deviner quel peuple de géants « A taillé ces grands monts aux abîmes béants;

« Monuments sur-humains, où, pour servir de voiles, « Ils clouaient à la voûte un firmament d’étoiles,

« El si la main d’un Dieu sur le roc incrusta « Ce zodiaque mort où le tems s’arrêta.

Page 1