FIN I)U CHANT CINQUIEME
CHANT SIXIÈME
Jt
Mais tandis que la foule exhale ainsi scs plaintes , Que ces larmes du cœur, qui ne sont jamais feintes, S’échappent à son nom de nos yeux attendris;
Que son peuple le pleure, ainsi (pie pleure un (ils Lorsque morne et glacé dans son pâle suaire Il vient envelopper les restes de son père;
Tandis que nos regrets montent au haut des deux, N’a-t-on pas vu passer un ange radieux?
Il arrête son vol vers celte Basilique,
De deux princes pieux souvenir héroïque;
SUPEKGA
Lorsque par son génie Eugène subjuga Nos puissants ennemis aux pieds de Superga.
Il est nuit : sur l’autel la lampe sépulcrale Verse l’errant reflet d’une lumière pâle;
Aucun bruit n’a troublé ces murs religieux,
La grandeur et la mort semblent remplir ces lieux; Des emblèmes de deuil, le sceptre, la couronne Ornent de vains tombeaux des parures du trône!!
Sous la voûte s’élève un vaste monument :
C'est de gloire et d’airain qu’on broya son ciment;
Là repose Victor, ce Prince magnanime,
Que d’augustes malheurs surent rendre sublime;
La victoire éplorée embrasse son cercueil :
Car son char triomphant heurta contre un écueil.
Sous le sombre caveau de hautes colonnades Jettent dans tous les sens leur double rangs d’arcades, Et divisent ainsi les nombreux souterrains Où dans leurs froids linceuls dorment nos Souverains. Tel qu’un épais brouillard enveloppant nos plaines , L’air pesant de ces lieux a d’humides haleines;
On dirait que le vent roule un faible soupir,
Qui pleure lentement avant de s’assoupir,
Et de sanglots errants gémissant dans l’enceinte Semble entourer nos rois d’une éternelle plainte;
CHANT SIXIÈME
Tout-à-coup ont vibré d’étranges sifflements,
Et le sol a tremblé du choc des éléments;
Dans les airs a passé le frisson de la tombe,
On entend le bruit sourd d’une pierre qui tombe; El l’ange de la mort glissant sous ces arceaux,
En les touchant de l'aile, entrouvre les tombeaux.
« Levez-vous, mânes héroïques,
« Secouez vos froids monuments;
« Déjà sous ces tombes antiques « Ont tressailli vos ossements;
« Dans votre royale demeure « D’un roi sonne la dernière heure; « Accourez pour le voir encor;
« Et que ses dernières pensées « Dans vos bras se trouvent bercées « Quand l’âme prendra son essor.
SUPERGA
« Levez-vous, que vos grandes ombres «Entourent le funèbre lit;
« La nuit étend ses voiles sombres,
« La lune à l’horison pâlit;
« C'est l'heure où, pour un grand mystère, « Le ciel rend les morts à la terre;
« Nobles mânes, éveillez-vous;
« Sortez de vos tombes ouvertes,
« Et que sous ces voûtes désertes « Un ange seul prie â genoux.
Et les mânes émus, sortant de leurs tombeaux,
Se dressaient lentement sous ces vastes caveaux.
« Levez-vous, ombres valeureuses,
« Venez honorer ses vertus;
« Sur ses dépouilles glorieuses « Ah! courbez vos fronts abattus;
« L’un des plus grands de votre race « Au monde vide de sa place « Il laisse un puissant souvenir.
« Son âme généreuse et calme « Des vertus a conquis la palme « Dans le plus lointain avenir.
CHA1NT SIXIÈME
Et les mânes émus, sortant de leurs tombeaux, Se dressaient lentement sous ces vastes caveaux.
« Nobles héros, rois intrépides,
« Venez contempler sa valeur;
« Gravez sur vos fastes splendides « Son courage dans le malheur;
« Sa fermeté que rien n'altère « Quand, tel qu’un ange tutélaire,
« Veillant sur le Sarde attristé,
« Il vit l’impure épidémie « Qu’apportait l'armée ennemie « Parcourir ce sol infecté.
« Soutien de ces peuples fidèles,
« 11 refusa de les quitter;
« Tel un aigle quand sous ses ailes « Ses petits viennent s’abriter;
« A la foudre livrant sa tête,
« Seul il affronte la tempête,
« De la pluie il brave les flots;
« Autour du nid gronde l’orasre,
« Mais à couverts sous son plumage « Les aiglons dorment en repos.
ni
SUPERGA
Et les mânes émus, sortant de leurs tombeaux, Se dressaient lentement sous ces vastes caveaux.
« Les vaines pompes de la terre « N’avaient point d’attraits à ses yeux:
« De lui même juge sévère,
« 11 plaça son but dans les cieux;
« Et chaque mot, chaque pensée « Etaient une flèche élancée « Qui volait jusqu’au Créateur;
« Car chaque phase de sa vie « D’un acte pieux fut suivie,
« Toujours digne d’un si grand cœur.
Et les mânes émus, sortant de leurs tombeaux, Se dressaient lentement sous ces vastes caveaux.
« Soit que refusant la couronne « A son frère il l’offrit encor;
« Trois fois il voulut sur le trône « Par ses vœux rappeler Victor:
« Aussi grand roi que noble frère, « Lorsqu’il vit l’avenir prospère
CHAIVT SIXIÈME
« Et l’horison calme et serein,
« Du sceptre il voulut se démettre;
« Mais Dieu ne pouvait pas permettre « Qu’il exécuta ce dessein.
« Non, car la sainte Providence « Le gardait au peuple affligé;
« Déjà rayonne sa clémence,
« En pardonnant il s’est vengé;
« Son règne illustre la patrie,
« Et les beaux arts et l’industrie « Enrichissent ce sol fécond;
« Le peuple l’honore et l’admire;
« Aux transports que son nom inspire « C’est par des bienfaits qu’il répond.
Et les mânes émus, sortant de leurs tombeaux, Se dressaient lentement sous ces vastes caveaux.
« Levez-vous, car sa noble cendre « Va reposer sur l’autre bord;
« Et dans la tombe il veut descendre « Sans troubler la paix de la mort;
SUPERGA
« Déjà vers l’Abbaye antique « Où dort une race héroïque « On prépare son monument;
« Il part, et vos ombres sacrées « Sur ces dépouilles révérées « Ne pleureront point tristement.
Et les mânes émus, sortant de leurs tombeaux. Se sont dressés soudain sous ces vastes caveaux.
ni
Les voilà, les voilà, tels que les peints l’histoire; Leurs fantômes guerriers droits sur leurs monument Resplendissant encor de l’éclat de leur gloire,
Ont de lumineux vêtements;
A les voir, on dirait, ces vapeurs passagères Que le souffle des nuits balance dans les cieux, Quand la lune rêvet leurs formes mensongères D’un jour pâle et mystérieux.
CHANT SIXIÈME
fî2o
Transparents, aeriens, ils s’agitent dans l’ombre;
On dirait qu’on les voit passer dans un miroir,
Ils échappent aux sens, à travers la nuit sombre L'œil ne fait que les entrevoir;
Leurs pas glissent légers comme un frôlement d’aile, Qu’on devine plutôt qu’on n’en entend le son,
Dont la vibration froide et surnaturelle
Dans les airs court comme un frisson.
Le sifflement du vent a d’humides bouffées,
Comme doit être l’air qu’exhale le tombeau;
El des murmures sourds, des plaintes étouffées Gémissent dans le noir caveau.
Les voilà, les voilà ces ombres immortelles,
Sur qui, depuis cent ans, pésait un lourd sommeil; Le cri de nos douleurs aux voûtes éternelles Est allé hâter leur réveil.
Les voilà : le premier que la gloire environne Est Chaule Emmanuel, vainqueur à Guastalla; Son génie indompté, dont l’Europe s’étonne, Aux champs d’honneur se signala.
SUPERGA
Bien ne put arrêter sa carrière éclatante,
Plus grand que ses revers, il bravait le destin, Et sublime, il forçait la fortune inconstante A subir son joug à Bellin.
Sur les monts de l'Assiète, aux rives de Plaisance, La victoire étonnée embrassa ses drapeaux;
Et quand la paix riante amena l'abondance,
Il sut illustrer son repos.
Législateur profond, il vint par des lois sages Sur ses peuples émus répandre le bonheur;
Et ces fiers monuments débout sur nos rivages Attestent encor sa grandeur.
Lcà, Victor, la couronne orne son front auguste,
Il fut, après son fils, le plus grand de nos rois;
Et la gloire pour lui ne se montra que juste Quand elle reconnut ses droits.
Il s’avance appu)é sur le glaive dEuGÈNE ; L’ombre du fier Micca semble errer autour d’eux; La victoire en chantant a d’un rameau de chêne Décoré leurs fronts belliqueux.
CHANT SIXIÈME
Et leur cri de triomphe, électrique pensée, Même au ile-là des mers trouve un écho joyeux , Quand Païenne à nos lois un instant enlacée, Bénissait son sort glorieux;
Quand l'aigle de Savoie étreignait dans sa serre La riante Sicile, ainsi qu’un alcyon,
Ou quand son vol altier fondit sur cette terre, Nid d’une grande nation.
Mais le noble Amédée, encor voilé d’alarmes,
A de son blanc linceul secoué les longs plis ;
Et ses yeux desséchés retrouvant d’autres larmes Semblent chercher son dernier tils:
« Félix, dit-il tout bas, viens à la voix d’un père « Du récit de ta gloire effacer mes malheurs....» Et ses pieds chancelants vont heurter une pierre Humide encore de nos pleurs .
Victor Emmanuel, à cette voix chérie Au fond de son cercueil a tressailli soudain, Il reconnaît son père, il se lève et s’écrie En pressant son auguste main:
SUPER G A
« Ali! si j abandonnai ton sceptre héréditaire,
« Ce n’est point <pie mon cœur ait fléchi sous ce poic « Mais en le remettant à mon vertueux frère « J’ai cru du ciel suivre les lois.
« Qui fut plus que Félix digne de la couronne!
« Tant de mâles vertus me remplissaient d orgueil; « Oui, j’ai voulu l’asseoir moi même sur le trône « Avant de descendre au cercueil.
« Envain il me pressait d’y remonter encore,
« J’ai voulu de ses lois admirer les bienfaits;
« D’un paisible avenir j'ai pu bénir l’aurore « Auprès des heureux qu'il a faits.
« Sur ses restes chéris allons pleurer ensemble:
« Dieu de nos jours éteints rallume le flambeau;
« Pour le revoir encor, la main qui nous rassemble « Vient nous arracher au tombeau;
« Hâtons nous, profitons de ces heures furtives,
« Rentrant dans notre nuit au lever du soleil;
« Nous ne le verrions plus, car nos âmes plaintives « Retomberont dans leur sommeil. »
CIIAN'I' SI AIT. M K
Soudain on entendit un craquement sauvage Comme ces rauques sons précurseurs d’un orage; Dans le noir souterrain roule un bruit ténébreux, Et tel qu’un tourbillon qui dans son vol poudreux Emporte en tournoyant les feuilles détachées,
Et va sur d’autres bords les jeter desséchées;
Tel un vent sur-humain parcourt le froid caveau, Et semblant balayer la poudre du tombeau,
Dans son vol aérien il soulève les mânes,
En les enveloppant de vapeurs diaphanes;
Où va-t-il les poser? leur essaim radieux A-t-il pris son essor pour s’envoler aux cieux?
Les prêtres qui veillaient dans la funèbre chambre.
En mêlant à leurs chants des flots de myrrhe cl d'ambre, Ont cru voir tout-à-coup un rayon lumineux,
Qui tel qu’un feu divin circulait autour d eux;
Envain, pour concevoir l’étonnante merveille,
Ils voulaient s’approcher de la flamme vermeille,
SUPERGA
Elle disparaissait et s’approchait soudain Chaque fois que vers elle ils étendaient la main;
Puis elle revenait, auréole flottante,
Ceindre leurs fronts pieux d’une écharpe éclatante; Alors, comme Moïse, ils sentirent leur cœur Se troubler dans leur sein, à la voix du Seigneur,
Et tremblants de respect et le front sur la poudre, Comme un homme qu’aurait soudain frappé la foudre, L'extase les ravit dans ce vanne sommeil Dont un ange pourrait seul hâter le réveil; Léthargique repos, ivresse sur-humaine,
Dont on n’explique pas l'étonnant phénomène.
Mais autour de la couche où dort Charles Félix, Bûcher d’où s’envola le radieux phénix;
Apparaissent alors des ombres colossales,
Sous leurs étranges pas ont retenti les dalles :
Toutes elles venaient près du funèbre lit Aux douteuses clartés <1 un flambeau qui pâlit Contempler ce roi mort, couché sur son armure;
Alors on entendit comme un plaintif murmure.
Et les mânes émus tour-à-tour se penchaient Vers ce lit sépulcral où leurs pleurs s’épanchaient.
CHANT SIXIÈME
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« Dors en paix, Prince magnanime,
« Car tu fus grand et valeureux;
« Oui, d’un triomphe légitime « A joui ton cœur généreux.
« Que la terre te soit légère!
« Aucune pompe mensongère « Ne nous sert plus dans l'avenir,
« Mais nos vertus seules nous restent, « Et les œuvres qui les attestent « Protègent notre souvenir.
« Adieu, j’ai voulu voir ta dépouille mortelle,
« Les vœux d’un peuple entier m’avaient appris ton nom « Ta gloire a couronné d'une palme nouvelle « Mon vieux drapeau de Mombaldon.
« Dors en paix, murmure une autre ombre,
« Car lu fus bon, juste et pieux.
Sl'PElU.
« Lorasre dans nue nuit sombre
« Plongeait les droits religieux;
« L’impie avait pillé le temple;
« Il fallait qu’un brillant exemple « Ramenât les cœurs égarés;
« Tu parus, et Rome surprise « Vit les soins enrichir l'Eglise « Et proclamer ses droits sacrés.
Adieu, j'ai voulu voir ta dépouille mortelle, Je joignis la tiare à la pourpre des rois;
Ta gloire a couronné d’une palme nouvelle « L’étendard de la Sainte-Croix.
« Dors en paix, ô Prince héroïque, Répète à son tour un guerrier, Empreint d’un éclat homérique Et le front couvert d’un laurier;
« Dors en paix, car, vaillant et sage,
« Tu sus au plus noble courage « Lnir de solides talents;
« Ton règne a retracé ma gloire,
« Et parfois l’ange de l’histoire « M’a redit tes exploits brillants.
CHANT SIXIEME
« Adieu, j’ai voulu voir ta dépouille mortelle;
« Ton nom, tel que le mien, jette un éclat lointain; « Ta gloire a couronné d’une palme nouvelle « Mon vieux drapeau de Saint-Quentin.
« Dors en paix, dit une ombre altière, En se penchant vers le cercueil;
« Dors en paix, âme tendre et fière « Qui jamais ne connut l’orgueil;
« Appaisant les guerres civiles,
« Régnant sur tes peuples tranquilles, « Comme un père sur ses enfants;
« Dans la vertu tu mis ta gloire,
« Et tes bienfaits vont dans l’histoire « Escorter tes pas triomphants.
« Adieu, j’ai voulu voir ta dépouille mortelle,
« Je graverai ton nom sur un feuillet d’airain; Ta gloire a couronné d’une palme nouvelle « Mon noble étendard de Turin.
« Dors en paix, âme juste et chère, Dit un vieillard baigné de pleurs;
SUPERGA
« Dors en paix, c’est la main d'un père « Qui sur ton lit sème des fleurs;
« Oui, mon fils, je viens sur tes restes « Honorer tes vertus modestes;
« Le Prince n est rien à mes yeux;
« C'est le fils, le fils que je pleure,
« Lui, que jusqu à ma dernière heure « Je vis toujours tendre et pieux.
« Adieu, j’ai voulu voir ta dépouille mortelle,
« L'éclat de tes splendeurs grandit la nation;
« Ta gloire a couronné d’une palme nouvelle , « Mon étendard de l'Anthion.
« Dors en paix, dit encor une ombre Dont les sanglots brisaient la voix;
<( Dors en paix, déjà la nuit sombre « S’évanouit sous ces parois;
« Hélas! quelques instants encore,
« Et mon ombre qui s’évapore,
« Félix, te fuira sans retour;
« Reconnaîs-tu ton triste frère?
« Et pour moi, ta voix douce et chère, « IN’a-t-elle plus un mot d’amour? .
CHANT SIXIÈME