‹ Haute-CombeChapitre 19 sur 32 · I OD · texte numérisé non relu

I OD

« Adieu, j’ai voulu voir ta dépouille mortelle,

« Ta gloire a sur mon front reflété son rayon,

« Quand ta main couronna d’une palme nouvelle « Mon vieil étendard de Hayon.»

Et les mânes émus, glissant dans les ténèbres, Eveillent sous leurs pas des craquements funèbres; Tour-à-tour on voyait près du lit sépulcral Apparaître et passer un spectre colossal;

Les uns jetaient des fleurs, d'autres versaient des larmes, L’un brandissait un fer. l’autre montrait des armes, Tandis que sur leurs seins posant leurs chastes mains, Ceux-ci pressaient la croix qui sauva les humains; Près du grand Philibert sont les deux Amédées;

Et Ciiarle Emmanuel, héros de cent coudées!

Victor! et tous ces rois de gloire revêtus,

Dont la postérité révère les vertus;

Tour-à-tour ils passaient, et leur funèbre plainte De lugubres sanglots semblait remplir l’enceinte; Jusqu’à l’heure où le jour, dardant un chaud rayon . Emporta pour jamais l’étrange vision.

El N DU CHANT SIXIEME

CHANT SEPTIÈME

LES FUNÉRAILLES

Tel, qu’un roi couronné des crêpes du veuvage, Le soleil se levait voilé par un nuage;

Ses rayons affaiblis mouraient sur l’herbe en fleur Que l’aube virginale avait mouillé de pleurs.

Dans les murs de Turin, la foule consternée A sa morne douleur toujours abandonnée,

Du palais de Félix inondait les parvis,

Son nom seul s’échappait de nos seins attendris; Pour la dernière fois le peuple le contemple!

Mais déjà le cortège en priant sort du temple,

LES FUNÉRAILLES

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La cloche clans les cieux balance tristement De nos derniers adieux le sourd gémissement;

Et Félix, escorté par un peuple lidèle Rejoint de ses ayeux la terre paternelle;

Hélas, à notre amour ses restes sont ravis, Lui-même d’Haute-Combe a choisi les parvis.

Près des nobles héros d’une race héroïque,

Dans un lit de granit sa dépouille stoïque Va chercher ce repos, que la mort seule, hélas, Aux esprits généreux peut donner ici-bas,

Car la tombe est le terme où finit leur misère. Mais quels sons a jeté la trompette guerrière ?

On dirait un long cri de tristesse et de deuil !

De F église funèbre est sorti le cercueil;

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Deux cents prêtres vêtus de leurs longues étoles , Murmurent sourdement nos mystiques symboles; Sur un char triomphal le cadavre porté Par les grands de l’état s’achemine escorté.

Les peuples éplorés couraient sur son passage; Partout de nos regrets il recevait l’hommage;

Les soldats attendris s’élancaient pour le voir Et laissaient éclater leur morne désespoir.

Sur la route, parfois, de blanches jeunes filles, Interprètes touchants de leurs pauvres familles,

CHANT SEPTIÈME

Timides, s’avancaient vers les chars sépulcrals,

Et détachant des fleurs de leurs fronts virginals, Elles les effeuillaient humides de leurs larmes Sur ce triste cercueil, objet de tant d’alarmes. D’autres fois des enfants abandonnant leurs jeux, Le sein gros de soupirs et le front soucieux, Accourraient tout émus vers la pompe funèbre : Quoi! c’est là, disaient-ils, ce monarque célèbre Que nos pères citaient pour le meilleur des rois! Des sanglots étouffaient soudain leurs jeunes voix; Oui, partout en passant un concert de louanges Sortait pour le bénir de la bouche des anges.

Et d'aussi loin que l’œil pouvait l’apercevoir Le clergé sur la route allait le recevoir;

En longs habits de deuil s’avançaient les lévites, La croix d’or scintillait entre leurs mains bénites; Les airs se parfumaient des vapeurs de l’encens, La douleur et la foi remplissaient leurs accents;

Et chaque soir, l’escorte attristée et pieuse Déposait sur l’autel sa charge glorieuse;

Les prêtres à genoux entouraient le cercueil;

La foule, de l'église envahissait le seuil;

Et tandis que la nuit versait au loin ses ombres, La prière veillait sous ces arcades sombres;

LES FUNÉRAILLES

Le peuple et le clergé confondant leurs douleurs Sur le corps de Félix venaient mêler leurs pleurs; Jusqu’au lever du jour leurs voix retentissantes Exhalaient sous ces murs leurs plaintes gémissantes; Mais aux premiers rayons que dardait le soleil.

La marche reprenait son lugubre appareil; Long-tems le peuple ému la suivait en silence, Tandis que dans les airs la cloche se balance,

Et <[iie, ses sons plaintifs prolongés dans les bois Du deuil universel semblent être la voix.

Pendant cinq jours entiers marche le noir cortège, Quand il touche à ce mont couronné par la neige. Des arrêtes du globe, ossement colossal Que dompta Bonaparte et franchit Annibal.

Là, Gharle Emmanuel, héros cher à 1‘ histoire,

A chargé le granit d'éterniser sa gloire;

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CHANT SEPTIÈME

On le vit, le premier, par d’immortels travaux Dans le roe étonné creuser de noirs caveaux,

Et suspendre à ses flancs la route hasardée Dont personne avant lui n’osait avoir l’idée.

Mais le convoi franchit ce passage orageux,

Où gronde incessament un tourbillon neigeux; Sommets jetés dans l’air comme un cap de tempêtes El dont la foudre seule ose effleurer les têtes.

Déjà les pas errants du cortège attendri De la Savoie en deuil foulent le sol chéri.

Salut, noble pays des vaillants Allobroges,

Peuple dont les vertus n’ont pas besoin d’éloges! Salut: quand de Félix parut le noir cercueil,

Ton sol sembla pousser un long accent de deuil! Pendant cinq jours encor l’escorte voyageuse, Ainsi qu’on voit flotter une nue orageuse,

Traîne de bords en bords son aspect attristé; Parfois son chant plaintif par l’écho répété A travers ces grands monts, ces vallons solitaires Donnait à la douleur de nouveaux caractères;

On eut dit que les monts, les fleuves et les bois Pour le pleurer aussi se créaient une voix;

El le pâle brouillard qui couvrait la nature Prêtait un sombre deuil à ce plaintif murmure;

LES FUNERAILLES

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Les prêtres clans leurs chants imploraient l’Éternel, Et les lils belliqueux du lier Guillaume-Tell,

Les fidèles guerriers de l’Helvétie antique Mêlaient leurs mâles voix à ce pieux cantique.

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Le char est entouré par de nombreux soldats : Mais aux rives d’un lac déjà touchent leurs pas; Leurs seins ont respiré l’air plus frais des rafales; Entendez-vous mugir les vagues colossales?

Sur un lit de granit, rocailleux, inégal,

Le lac étend au loin sa nappe de cristal,

Et ses flots écumeux d’une onde tourmentée Dressent en bouillonnant la surface agitée.

Ses bords sont entourés de verdoyants coteaux, Où dominent encor de gothiques châteaux,

De leurs fronts crénélés où l’aigle a mis son aire Pendent en longs festons et la vigne et le lierre; Mutilés, mais debout, leurs débris glorieux Viennent nous attester nos robustes ayeux;

CHANT SEPTIÈME

Apparaissez encor, ô guerriers intrépides.

Dont les noms sont inscrits sur nos fastes splendides O Gerbaix, Châtillon, de Chalans et Seyssel,

Vous qui brilliez jadis d’un éclat immortel.

Mais quels sont ces rochers dont la noire ceinture Enferme dans son sein cette onde fraîche et pure? Poétique bassin où se mirent les cieux,

Qui reçut de Bourget le nom mélodieux;

Beau lac, oh! que de fois, sur tes paisibles rives As-tu vu folâtrer les nymphes fugitives?

A cette heure rêveuse et pleine de langueur Où le besoin d’aimer vient agiter le cœur; Mélancoliques bords dont la vague tristesse Charge l’air de parfums, de désirs, de tendresse; Plus loin l’on voit ces monts qui cachent aux regards Leurs pics audacieux, couronnés de brouillards;

Ces glaciers éternels, ces vieux piliers du monde, Enfantés les premiers par cette voix féconde Qui pour créér, nommait chaque objet à son tour, Car tout l’univers n’est qu’un miracle d’amour.

Mais plus loin est Chana , du lac l’onde argentée Dans le sein d’un canal fuit plus précipitée,

Et courant se mêler au Rhône impétueux,

Gronde et laisse échapper ses Ilots tumultueux.

LES FUNERAILLES

Ce canal, si j’en crois les chroniques antiques, (Toujours les vieux récits naïfs et poétiques Cachent la vérité, blanche perle (les mers,

Que la fange recouvre au fond des Ilots amers. )

Si j’en crois ces récits que le soir le vieux pâtre Redit à ses enfants assis au tour de l’âtre,

Ce canal qui du lac au Rhône unit les eaux,

Ne fut point par le tems creusé dans ces coteaux;

Non, la main du Seigneur de cette œuvre est absente,

II n’avait point prescrit à l'onde obéissante De se frayer ce lit aux détours sinueux,

Offrant à l’œil rêveur ces bords voluptueux;

Non, l’amour seul, dit-on, enfanta ces prodiges:

Hélas, où n’a-t-il point laissé quelques vestiges?

Quel est le coin du globe, où l’amour n'ait passé?

Tout meurt, le sentiment seul n'est point effacé;

Tout meurt, et dans nos cœurs nous retrouvons des larmes, Chaque fois que l’amour nous dépeint ses alarmes :

Qui ne rêve à Léandre aux bords de l'Hélespont?

Qui ne pleure avec Paul, quand droite sur le pont Virginie étendant vers lui sa main mourante,

Vole un premier baiser à sa lèvre expirante.

Oui! toujours dans nos cœurs l’amour est entendu, Jamais son dernier cri dans les airs n’est perdu!

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