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Gus élans, ces soupirs, qui d'un poids douloureux Accablent ici-bas le cœur des malheureux.
En priant, nous sentons qu’une sainte espérance,
De l’huile des parfums calme notre souffrance:
0 prière! ô miracle et d’amour et de foi!
Un peuple entier venait t’exhaler pour son Roi :
Ce sont d’abord ces chants, dont la douce harmonie Berce les maux cruels de l’heure d’agonie;
De pardon et d’espoir ces sublimes accords,
Que la douleur trouva sur la couche des morts;
Puis, ces accents plaintifs que le cœur qui nous pleure, Murmure en gémissant à notre dernière heure: Suprême adieu du cœur qui s’élève attristé Sur le seuil de la tombe et de l’éternité.
« Seigneur, de nos courtes années « Le ternie est marqué par ta main;
« Nos jours comme les fleurs fanées,
« Qui jonchent le bord du chemin,
« N’auront pas eu de lendemain;
« Et déjà nos mornes journées « Sous ta faux tombant moissonnées,
« Iront mêler nos destinées « A la cendre <1 11 genre humain.
LA TOMBE
« Seigneur, un peuple éteint dort sous les pas des hommes, « Ce sol que nous foulons, autre fois fut vivant;
« De la cendre des morts l’air se peuple d’atomes,
« C’est d’ossements humains qu’est la poudre du vent.
« Sur le sol la croûte des aims « A superposé ses sillons,
« Attestant ses nouveaux passages « Par diverses formations.
« Couche par couche nous voyons « Les cataclismes de la terre ;
« On voit que chaque nouvelle ère « A labouré notre hémisphère « Au soc des révolutions.
« Dieu tient le bout sacré de cette chaîne immense:
« Ces anneaux réunis composent l’univers;
« Où finit un mystère, un autre recommence,
« Dieu n’a pas dit le mot de ses secrets divers.
« Car, l'homme jeté sur la terre,
« Vient pour accomplir une loi,
« Faible instrument d’un grand mystère,
« Dont il demande h* pourquoi !
CHANT HUITIÈME
«Seigneur, il passe devant Toi,
« Tout surpris, et de vivre et d’être,
« De mourir, de sentir, de naître,
« De penser et parfois, peut-être,
« D'écouter une voix en soi.
« Pourquoi-donc suis-je né? se dit-il, et mon âme,
« Quels lieux habitait-elle avant de m’animer?
« Où vais-je, hélas, Seigneur! est-ce d’un jet de flamme, « Que l’esprit créateur prit soin de me former?
« Oui, j’en crois ta bonté divine,
« Qui seule ne nous trompe pas,
« L’homme, ainsi qu’une algue marine,
« Ne prend point racine ici-bas:
« C’est au ciel que tendent nos pas;
«La mort comme un vent sur la urêve,
«D’un souffle en passant nous enlève,
« Notre existence ne s’achève « Qu’en ayant franchi le trépas.
LA TOMBE
El ces chants lour-à-lour aux notes inspirées Sous la voûta élevaient leurs prières sacrées, Quand l’archevêque ému, balançant l’encensoir,
En traversant l’ésdise à l’autel vient s’asseoir:
ÇJ
Alors a commencé ce divin sacrifice,
Où Jésus, s’immolant encor dans le calice,
Rachète les humains par son sang baptisés;
Du céleste pardon nos fronts sont arrosés,
El le Christ triomphant sur ce nouveau calvaire, Chaque jour sur l’autel régénère la terre.
Le mystère divin va bientôt s’accomplir,
La voûte de l 'église a semblé tressaillir;
Et tombant à genoux la foule consternée,
Et le front sur le marbre humblement prosternée, Frappe de coups préssés son sein retentissant, D’où s’échappe tout bas un soupir gémissant; Quand dans le vase d'or, puisant la Sainte Hostie, L’archevêque a béni la foule anéantie Dans le muet transport d’un saint ravissement. Dans 1 église on n’entend aucun frémissement,
Si ce n’est le bruit sourd de la voix des lévites, Qui murmurent entr’eux les paroles bénites;
Sur l’autel redoutable où resplendit un Dieu,
Un ange en se voilant de ses ailes de feu,
CHANT HUITIÈME
Accourt le dérober à nos regards profanes;
Mais la foi soulevant ces voiles diaphanes Aperçoit le Sauveur, se dressant sur l’autel ,
Tel qu’au jour, où debout sur ce globe mortel,
Le Christ environné d’éclair et de tonnerre,
Viendra dans sa splendeur juger toute la terre,
Qui, craquant sous ses pieds et les flancs en tr’ouverts, Flottera dans l’éther comme un mort sur les mers, Quand les astres émus, refoulant leur carrière,
À leurs soleils éteints demandant la lumière,
Iront, comme ces chars qui heurtent leurs essieux, L’un à l'autre étonnés, se briser dans les cieux.
Au reflet des flambeaux qui fait trembler les ombres, S’avance lentement traversant les nefs sombres Le cortège attristé qui doit rendre au cercueil Ce prince, objet naguère et d’amour et d’orgueil; Aux pieds du catafalque, alors on voit ensemble Ces prêtres, ces guerriers, que la douleur rassemble,
LA TOMBE
Et le corps (le Félix soutenu dans leurs bras, Semble encor triompher des horreurs du trépas. Couché sur un drapeau, noble linceul de gloire,
On dirait qu'il repose après une victoire;
Des palmes, des lauriers, des couronnes, des fleurs, Inondent son cercueil humide de nos pleurs.
Déjà le noir caveau rouvre ses flancs de pierre,
Où dans un lit de plomb on va sceller la bière. Pour désigner la place où dort Charles Félix,
Non, il n’est pas besoin de bronze, ni d’onix,
Un feuillet de granit portant ce nom sublime, Révèle à l’avenir ce prince magnanime.
Autour de son cercueil, debout, tous les guerriers Entourent de leurs rangs les nobles chevaliers Où domine le chef des gardes Allobroges,
Soldat, dont la valeur n’a pas besoin d’éloges,
Tant son nom illustré par vingt combats divers Atteste sa splendeur sur la terre et les mers:
Ses cheveux argentés, ainsi qu’une couronne, Ornent son vaste front où la bonté rayonne,
Et ses regards rêveurs de ses larmes mouillés, Contemplent près de lui nos preux agenouillés.
II veut parler : sa voix tremble dans sa poitrine ; Vers le corps de Félix tristement il s’incline,
CHANT HUITIÈME
Et grave, en se tournant ému vers les soldats:
« Louons-le, leur dit-il, mais ne le pleurons pas!
« Rappelant les beaux jours de la Grèce et de Rome « Au nom de la patrie honorons un grand homme,
« De nos derniers regrets entourons son tombeau ;
« La gloire pour linceul lui donne ce drapeau
Et prenant l’étendard d'une main frémissante,
« Sur ce tombeau sacré la patrie est présente;
«Au nom du noble Albert, oui ton armée en deuil « Du drapeau de Savoie a paré ton cercueil ;
« Interprète pieux de la douleur commune « Oui, je viens déplorer une grande infortune;
« Et ma voix évoquant ton noble souvenir,
« De ton rèffne éclatant instruira l'avenir;
« O Toi, de tes sujets le modèle et le père!
«Sur nous, du haut des deux, abaisse ta paupière,
« Et vois le jeune Albert par ses grandes vertus,
« Ranimer le bonheur dans nos cœurs abattus; «Entends ces cris d'amour saluant son passage!
« Vois son siècle, enrichit d’un code juste et sage,
« Mettre son nom au rang des rois législateurs!...
En seul cri s’éleva soudain de tous les cœurs,
Et le grand nom d’ Albert volant de voûte en voûte Montait avec l’encens au Dieu qui nous écoute;
LA TOMBE
Le guerrier attendri, qu’interrompaient ses pleurs, Suspendit son récit au milieu des clameurs;
Puis, posant l’étendard sur la royale tombe:
« Flotte toujours ainsi sous les murs d’Haute-Combe, « Comme un linceul sacré, que la fidélité « Sur le meilleur des rois en pleurant a jeté. »
Et soudain on entend retentir dans la foule De flatteuses rumeurs, bruit qui s’élève et roule, Et le nom de Félix éveillant les échos,
Vole de bouche en bouche au milieu des sanglots.
Silence, le guerrier que la foule contemple D’un accent solennel ébranle au loin le temple; Sur le marbre funèbre appuyé tristement,
Il baigne de ses pleurs ce noble monument:
— «Peuple, dit-il enfin, et vous fidèle armée,
Qui sembliez partager sa vaste renommée,
Vous, qui d’un règne auguste intrépides soutiens, Auriez donnés vos jours pour prolonger les siens;
CHANT HUITIEME
Qui mêlez à mes pleurs vos regrets et vos larmes,
A le louer encor, vous qui trouvez des charmes, Venez sur son cercueil célébrer ses vertus,
Et consoler ainsi vos esprits abattus.
Pour les cœurs vertueux la douleur est un culte,
Et l'impie effrayé seul à la mort insulte.
Qui n'a pas entendu celte voix du tombeau,
Guide que la vertu porte comme un flambeau;
Qui n’a pas entendu sur le cercueil d’un père Connue un cri solennel s’exhaler de la terre;
Et qui n’a pas cru voir un spectre respecté Entre le monde et nous mettre l’éternité?
Accourez sur ces bords vains sectateurs du monde, Opposez vos plaisirs à cette paix profonde,
Que le juste, oublieux d’un monde suborneur, Goûte au sein des vertus, à l'ombre du Seigneur. Vos plaisirs, ai-je dit, vos pompes mensongères, Comme un souffle trompeur, vides et passagères, Ont-elles mérité qu’on leur prête ce nom?
Pour nommer vos plaisirs vous n’avez pas un son! Un son, qui dans vos cœurs puisse peindre la chose Comme en nommant la fleur on croit voir une rose, Car vos plaisirs toujours compagnons du remord, Dans leurs seins infectés ont un germe de mort;
LA TOMBE
Vos plaisirs, qui vivant d’un trafic mercenaire
Entraînent sur leurs pas la honte et la misère;
Vos plaisirs, qui du pauvre ont calculé la faim,
Et lui jettent le vice en échange de pain.
Vos plaisirs, qui rongeant l’humanité souffrante,
Impriment sur vos fronts leur lèpre dévorante.
Vos plaisirs, dont le juste a rougi de courroux !
Ah! dans le dernier jour ils tomberont sur vous!
Et l’œil à découvert voyant à nu votre âme,
Dans toute cette horreur qui rend le vice infâme,
Détournera soudain un resrard de désrout,
Comme on fait en passant près d’un immonde égout. La colère, la haine et la froide avarice;
L’ambition qui vit de fraude et d’injustice;
Le parjure effronté; l’envie à l’œil hagard,
Qui dans son propre sein enfonce son poignard ;
Des lâches voluptés l’assemblage adultère;
Toutes ces pâles sœurs des crimes de la terre ;
Et l’hypocrite abject qui marche revêtu Des déhors empruntés d’une fausse vertu,
Qui, d’un masque pieux cache ses impostures,
Et se vautre à loisir en d’infâmes souillures.
Ah! ces vices hideux que l’œil épouvanté Voit ainsi (pie des vers ronger l'humanité,
CHANT HUITIÈME
Qui, du corps social dévorant le cadavre,
L’auront bientôt réduit, ô penser qui nie navre!
A l’état dégoûtant d’un squelette épuisé,
Que la \ie a laissé tel qu’un habit usé.
Si l’on doit s’indigner contre cet âge infâme;
Si de ses nœuds impurs il faut dégager l ame;
Si l’on doit aux humains déchus de leur splendeur Rappeler leur première et divine grandeur ;
C’est lorsque du tombeau la majesté tonnante Semble nous écraser de sa voix fulminante;
C’est, quand d’un pied tremblant rasant l’éternité Dont la mort a déjà pris l'immobilité,
Nous touchons à ce seuil où vient finir la vie:
Ah! la voix de l’esprit doit éclater ravie,
Et secouant son aile et son lâche sommeil S’en remonter à Dieu, comme l’aigle au soleil. Oui, devant ce cercueil dont la chaste dépouille De nos vices jamais n’a ressenti la rouille,
LA TOMBE
Devant ta vie entière, ô Félix! m’entends-lu ,
Rappeler aux humains l’amour de la vertu?
Prélats, peuple, guerriers, vous qu'une douleur juste Groupe autour du tombeau de ce Monarque Auguste; Qui prêtant à ma voix un touchant intérêt,
A mon récit ému, mêlerez un regret;
Non, je ne prétends pas résumer sa carrière,
Non, d’une seule fleur je veux orner sa pierre.
Sa gloire et ses bienfaits sont par des traits vainqueurs Près de son nom chéri gravés dans tous les cœurs;
Je ne vous dirai point, cette bonté divine Qui fesaît adorer et Félix et Christine:
Christine! à ce doux nom, mon cœur respectueux Dépose à ses genoux l'hommage de nos vœux;
Reine, dont le grand cœur sous un voile angélique Sut opposer au sort un courage héroïque;
Epouse, hile et sœur, de ses devoirs pieux Elle a toujours donné l’exemple glorieux;
Fille de Saint-Louis, à cette lige illustre
Ses touchantes vertus prêtent un nouveau lustre;
Nulle Reine jamais de soins plus généreux,
Ici-bas n'adoucit le sort des malheureux.
CH AM HUITIÈME
Les paisibles vertus que la paix fait éclore,
La gloire et la splendeur dont un prince s'honore,
Ne feront point, soldats, l'objet de mon discours;
Vous, guerriers valeureux, élevés loin des cours,
Mais, qui du bruit des camps, l ame en tout tems nourrit Respira pour vertu l’amour de la patrie;
Vous qui ne croyez pas que l’on puisse obtenir D’autres titres de gloire aux yeux de l’avenir,
Que ceux que la vaillance arrache à la victoire;
Sur un feuillet d’airain, vous, qui gravez l’histoire, Venez, du plus récent de nos brillants exploits, Retrouver quelques traits conservés par ma voix.
Vers les bords Africains, voyez, ivres de joie,
Flotter sur Tripoli l’étendard de Savoie.
Moi-même, obscur guerrier de ce fait éclatant,
Je \ieus toi faire ici le récit palpitant.
Déjà vous l<* savez, un amas de corsaires Osaient nous imposer des tribus annuaires;
Souverains odieux de l’empire des mers,
Ils infectaient les flots de leurs crimes divers; L’Europe vit souvent leur insolent courage Sur ses bords désolés apporter l’esclavage.
Par le meurtre et le vol ces brigands précédés,
Et par des flots de sang sans remords inondés;
Des vices les plus bas, des plus horribles crimes,
Dans les Chrétiens tremblants choisissaient leurs \ iclime Et leur repaire impur, tel qu’un nid de vautours,
Tout déboutant de sam? hissait d'alTreuses tours Sur les sables brûlans de l’antique Lybie;
C’est-là que se cachait cette race hardie,
Et qu’à travers les teins un grand peuple avili,
Non loin, où fut Carthage, éleva Tripoli.
Cil AVI HUITIEME
Là, d'un insolent Dey sanguinaires ilotes,
Ces traîtres s’élancaient pour dévaster nos côtes; Déjà de tant d’audace irrités maintes fois,
D’un juste châtiment les menaçaient nos Rois; Mais, pour ne pas léser notre riche industrie Dont le commerce actif enrichit la patrie,
Félix à ces brigants octroyant un traité,
Pour que notre étendard vole au loin respecté, Permet, que d’un consul la puissante présence Maintienne notre honneur et notre indépendance. Mais ces vils renégats, parjures à leur foi,
Dans son représentant ont insulté le Roi.
Félix tout frémissant d’orgueil et de colère,
Refuse de plier un sceptre tributaire :
« Qui? moi dit-il, j’irai devant ces vils brigants,
« Qui par notre faiblesse osent être arrogants,
« Abaisser de mon nom l'éclat héréditaire?
« Non, sur ce peuple impur doit tomber mon tonnerre « El la mer, que couvraient ces barbares abjects « Roulera dans ses Ilots leurs cadavres infects.
LA TOMBE
Il dit: la flamme ardente Tord le fer et l’acier,
Sous la lime mordante Brille le bouclier.
L’épée étincellante,
Les glaives et les dards,
La dague scintillante,
Les casques, les poignards, S’entassent et se mêlent Sous les pieds des soldats,
Et sur le sol ruisselent Ces foudres des combats.
Aux armes! levez-vous, déjà l’escadre est prête, La voile des vaisseaux palpite sous le vent; Partez, et sur ces bords, ainsi que la tempête, Faites pleuvoir la mort, la boule et la défaite, Allez saisir votre conquête A travers l'abîme mouvant.