‹ Haute-CombeChapitre 23 sur 32 · OA · texte numérisé non relu

OA

Mais tandis qu'au hasard s’égare ma pensée,

La barque sur les flots déjà s’est élancée; Quelques légers marins que je suis aussitôt,

Vers ce sol révéré font voler leur canot;

Déjà nous saluons cet antique rivage

Tout palpitant encor du grand nom de Carthage!

Pour secouer enfin ton linceul triomphal,

O Carthage! faut-il le glaive d’Annibal?

Sors à ma voix de ta poussière!

Deux mille ans de repos pèsent sur ton sommeil: Le fier Auguste envain pour hâter ton réveil T’abrita sous son aigle altière.

Mais ardente africaine, à la voix d'un romain La vie a refusé de germer dans ton sein, Frémissant d'une vieille haine;

l.\ TRAVERSEE

Kl fidèle à Ion deuil, de la robe en lambeaux,

Tu le couvris le front aux pieds de tes tombeaux, Sans oublier que tu fus Reine.

Au rang d’esclave, non, tu ne descendras pas:

Du trône, où tu siégeais, lu passes au trépas,

Mais sans déposer la couronne.

Veuve de tes splendeurs, tu gardes ton grand nom Aussi, l’oubli n’a pas souillé de son limon Le sol où ton grand nom rayonne.

A travers tes débris à mes pieds confondus, Lorsque l’œil cherche en va in dans tes sites perdus Un vestige qui les désigne,

De grands souvenirs seuls habitent dans ces lieux; îYest-il plus sur ces bords d’échos mélodieux,

Qui répètent les chants du Cygne?

\ irgile a par ses vers éternisé ces bords,

Et c’est ici, qu’en proie à d amoureux transports, Didon expirait dans les flammes;

Tandis que sur les flots son époux inconstant Rè>ant à ses destins, vers I»* sol qui l’attend Fesail hâter h* \ol des rames.

Cil AÎS T NEUVIEME

Du palais île Diilon les restes mutilés Enfoncent dans le sol leurs marbres écroulés Que le vent du désert essuie,

Et sourds au nom d’Enée ils ne tressaillent plus;

Les lions viennent seuls sous ces débris confus

Pour s’abriter contre la pluie! .

Le bûcher de Didon est détruit sans retour,

Et cependant, ses pleurs exhalés par l’amour S’élèvent encor de sa cendre.

Les cités ont passé, les empires détruits Sont retombés encor dans le calme des nuits;

Ilion gît près du Scamandre.

Babylone est tombée, et vers ses bords déserts, Sur ses débris fangeux, croissent les roseaux verts A la place de ses cent portes.

Dans le sable, Memphis se couche enseveli;

Et Ninive, Balbek, Palmyre sous l’oubli Etendent leurs dépouilles mortes.

Paris, Londre et Moscou passeront à leur tour.

Et leurs bords inconnus seront foulés un jour Par des peuples encor à naître.

LA TRAVERSÉE

De nos froids ossements des races germeront;

Sur ce sol dépeuplé des villes fleuriront,

Qui sur nous rêveront peut-être.

Disputant sur ton nom, tous ces hommes d'alors,

V iendront chercher la place, ô Paris, où tu dors , Comme nous cherchons Babylone!

Emportant un débris de tes restes pieux,

Ils croiront posséder un fragment glorieux De ton arc ou de ta colonne.

L’œuvre de l'homme meurt, en lui rien d'éternel,

Si ce n’est son esprit, ce reflet immortel Auquel Dieu prêta la parole,

Ce vent de la pensée agite l'avenir;

La voix de siècle en siècle apporte un souvenir ,

À travers les teins elle vole.

Quand la muse a passé, le sol est consacré;

Non, jamais par l'oubli son nom n’est altéré,

De l'homme il brave les outrasses.

Un nom seul, quelquefois, vit plus qu’un peuple entier

La vertu, le génie et le courage altier

Sont les monuments de leurs àses.

CHANT NEUVIEME

Aussi ces bords déserts , à mes yeux éblouis Rappellent Annibal, Virgile et Saint-Louis,

Noble trinité du génie ;

Et la lyre, et le glaive et le sceptre des rois,

Pour l'immortaliser s’élèvent à la fois De cette terre rajeunie.

Terre! les matelots qui s’élancent soudain,

Ont foulé sous leurs pas le rivage Africain; Pensifs, nous avançons sur la plage déserte:

Par d’informes débris au loin elle est couverte; Quelques rares palmiers croissent seuls sur ce sol, Colonnes du désert, dont le vert parassol Jette sur le terrain une ombre désirée Empreignant de fraîcheur celte terre altérée;

Un acqueduc brisé, quelques blocs de granit,

Où l’aigle met son aire et l’autruche son nid,

LA TRAVERSEE

Jonchent le sol ardent de leurs pesants décombres; Le terrain mat contraste avec leurs teintes sombres. La plaine est devant nous, sablonneux océan Où passe le Simoun gigantesque ouragan;

Et c'est ici pourtant, sur ces plaines arides,

Que campaient les croisés, ces chrétiens intrépides! Là: le grand Saint-Louis eut son lit sépulcral ,

A la place peut-être où mourut Asdrubal.

Mais au nom de Louis, nos braves militaires S’inclinent sur le sol, leurs ferventes prières Font retentir au loin les échos des déserts :

Tel le bruit du canon éclate au sein des mers; L’Angélique vieillard que l’Escadre révère,

Ce serviteur du Christ, de nos âmes le père,

Notre pasteur enfin , guidé par nos soldats Sur ces bords vénérés vient de porter ses pas:

«Mes fils, dit-il, ce jour, célèbre dans l’histoire « Du pieux Saint-Louis consacre la mémoire;

« Août touche vers sa fin, et l'Eglise aujourd’hui «Du plus juste des Rois intercède l’appui.

« Puisque la main de Dieu nous guide vers la plage « Où Louis a fini son saint pélérinage,

« Pour sa fille chérie implorons l’Etérnel:

« Aux lieux où lut sa tombe, élevons un autel;

CHANT NEUVIEME

«Tel fut le noble vœu que m'exprima Christine:»

« Intercédez du ciel la clémence divine,

« Me dit-elle en partant, pour ces Turcs malheureux, « Sur lesquels pèse, hélas, un despotisme affreux;

« Asservis à leur culte impie et fanatique,

« Us osent insulter à la foi catholique;

« Ah! priez l’Eternel de dessiller leurs yeux,

« Que la voix de Jésus les appelle des cieux,

« Et Mahomet tombant la face contre terre,

« A l'instant se broira comme un morceau de verre.

Il dit, un cippc antique a tenu lieu d'autel,

Nous écoutons émus le rite solennel;

Mais lorsque du Crédo les divines paroles Expliquent à nos sens les mystiques symboles,

Le prêtre s'est tourné vers tous les assistants:

« Du haut des cieux, dit-il, o Dieu! lu nous entends, « Jette un regard d’amour vers cette triste terre;

« Prend pitié de les (ils privés de la lumière;

LA TRAVERSEE

« Aveugles à tou jour, sourds à ta sainte voix,

« Egarés dans la nuit, ignorants de tes lois,

« Ils sont pourtant tes iils, pitié de leur misère, « Pitié, pitié pour eux, ouvre tes bras de Père;

« Appelle-les enfin au banquet éternel;

« Et que pour eux ton sang coule sur cet autel. « Bénis nos étendards, protège nos cohortes;

« Et comme à Jéricho fais écrouler les portes « Du sanctuaire impur, où le Turc odieux « De forfaits inouis épouvante les cieux.

«Et toi, noble Louis, ombre chaste et sacrée!

« Sur cette rive en deuil par ta mort illustrée,

« Tandis que nos soldats à ton grand souvenir « Méditent des exploits dignes de l’avenir;

« Fais descendre sur nous celte céleste flamme,

« Qui pour l’amour du bien électrise notre âme;

« Fais triompher par nous l’étendard de la croix « Bénis nos sentimens pour le meilleur des rois; « Conserve à notre amour la pieuse Christine,

« Chaste lys, noble fleur d’une tige divine.

« Vois auprès de Félix son jeune successeur,

« Dont les vertus, un jour, feront notre bonheur « Protège-Ie toujours à l’ombre de tes ailes,

«Et veille sur Albert des voûtes éternelles.

CHANT NEUVIÈME

Soudain l’on entendit des cris tumultueux Passer connue le bruit d’un vent impétueux. De nos vaillants soldats les cohortes légères

Explorent sous leurs pas ces rives étrangères,

Us foulent les débris, exhument chaque bloc,

Sol vierge que n’a pas osé souiller le soc,

Car la mort seule, hélas, a le droit de paraître,

Sur un grand peuple éteint qui du monde était maître Ils errent au hasard sur ces vastes lambeaux,

Sous leurs pieds ont craqué les pierres des tombeaux Curieux d’observer cette rive inconnue,

Pleine des souvenirs dont mon âme est émue,

J’errais et déchiffrais en passant ces débris,

Montrant encor Carthage à nos regards surpris;

Je m avance, et je vois sous un mur en ruines,

Que couvrent du nopal les noueuses épines,

TA TRAVERSÉE

À l’ombre de la voûte, une paisible enfant,

Elle dort, à l'abri de cet air étouffant Que le soleil d’Afrique exhale sur ces rives;

Mais déjà le bruit sourd de nos voix fugitives Trouble de son sommeil la paisible candeur,

Un sursaut la réveille, et belle de frayeur,

Elle tourne autour d'elle un regard plein de larmes Je m’élance aussitôt pour calmer ses alarmes,

Mais pâle de terreur et muette d’effroi,

Comme un timide faon elle fuit loin de moi;

Notre digne pasteur apparaît, à sa vue.

Elle court sur son sein se jeter éperdue:

« Pitié de moi, dit-elle, en tombant à genoux,

« Je suis chrétienne aussi, « Mon enfant levez-vous, Lui dit l’homme du Christ, oh pauvre jeune fille,

« Comment vous trouvez-vous seule ici sans famille? »

« Hier, dit-elle en pleurs, notre léger vaisseau « Prit terre sur ces bords pour y puiser de l’eau;

« Tout-à-coup des soldats, dont le costume étrange « Offrent de nos habits un bizarre mélange,

« Sortent de ces vieux murs en poussant de longs cris; «Mon père et nos marins, à leur aspect surpris, «Voudraient fuir, mais envain. les glaives étincellent « De longs fleuves de sang autour de moi ruissellent;

«Rendez-vous, rendez-vous, ce cri plein de terreur, « De mon père et des siens augmente la fureur;

« Ils n'ont que des cailloux pour aider leur courage,

« Quand mon père me dit: Fuis, évite leur rage;

« J’obéis, jusqu’ici je dérobe mes pas;

« Ces farouches brigants ne m’aperçoivent pas;

« A travers ces débris je me fraye un passage,

« Et n’osant respirer derrière ce feuillage,

« Je parviens à trouver sous le pan de ce mur,

«Loin de tous les regards, un abri calme et sur.

« Long-tems le bruit lointain de leur lutte acharnée,

« Fit frissonner d'effroi mon âme consternée;

« Puis, j'entendis des cris qui semblaient s’éloigner,

« Des plaintes, que des coups semblaient accompagner « Puis, un silence affreux s’étendit sur la plaine;

« Muette, dans mon sein retenant mon haleine,

« Je n'osai soulever un timide regard;

« J’écoutai pour saisir un accent au hasard;

« Aucun bruit ne venait pour calmer mon angoisse:

« Pas le seul frôlement d’une feuille qu’on froisse,

« Rien, rien autour de moi (pie silence et que mort! «Enfin, pour me lever je fis un faible effort,

« J’écoutai, rien encor; je me lève tremblante,

« J’essaye en hésilant ma marche chancellanfe.

LA TRAVERSEE

« Rien, je n’aperçois rien; j'appelle doucement:

« Mon père! aucune voix, pas un gémissement;

« Mon père! dis-je encor de terreur éperdue;

« Mon-père! Sur la mer où s’égarait ma vue « J’aperçus le vaisseau qui fuyait loin de moi!

«Ah! pouvez-vous, hélas! vous peindre mon effroi!

« J’appelai, mais envain, je courai sur la plage,

« De mes cris insensés remplissant le rivage « J’appelai, j’appelai, je lui tendais les bras,

«Mon père!! Ah! sur les flots il ne m’entendit pas! !

« Dans le lointain pourtant le vaisseau qui s’envole « N’a plus de nos couleurs le glorieux symbole;

« Au drapeau Sarde, hélas! succède le croissant .

Des sanglots s’échappaient de son sein frémissant, Lorsque le chef ému: — « Quelle est votre patrie?

« Pauvre enfant, lui dit-il, d’une voix attendrie , —

« Cagliari ; nous allions vers de lointains pays,

« Lorsqu’hier dans ces lieux nous fûmes envahis;

« J’errai long-tems en pleurs sur la déserte rive,

« La nuit vint, j’avais faim, désolée et craintive,

« En tombant à genoux je me mis à prier;

«Quand je me relevai, là, sous ce haut palmier,

« J aperçus quelques fruits. — Toujours la Providence, « Dit le Pasteur ému, veille sur l'innocence;

CTI ATS T NEUVIÈME

« Poursuivez , mon enfant: — Sous ces murs écroulés « Le sommeil me surprit, et je me réveillais « Au moment où les sons d’une voix inconnue,

« Ont porté la frayeur dans mon âme éperdue;

« Pardonnez, mais l’aspect d’un étranger pour moi,

« Ne fut dans cet instant qu’un sentiment d’effroi. »

Le Pasteur un moment réfléchit en silence,

Puis se tournant vers nous: « la Sainte Providence « Nous donne cette enfant; acceptez-la pour sœur,

« Que dans chacun de vous elle ait un défenseur.»

De longs et doux transports accueillent sa prière: «Oui, dans chacun de nous elle retrouve un père!!» Et l’équipage entier emporte triomphant Jusqu’aux bords du vaisseau le vieillard et l’enfant.

LA TRAVERSÉE

Fraîche rose des mers, sa beauté virginale S’épanouit à peine à l’aube matinale;

La candide jeunesse orne son front charmant, L’innocence se peint dans son regard aimant,

Ses noirs cheveux livrés au vent qui les dénoue, Flottent négligemment sur son front, sur la joue, Et ses doigts délicats découvrent tour-à-tour De ses traits enfantins le suave contour;

Onze printems à peine ont lui joyeux pour elle, Sa paisible candeur la rend encor plus belle; Soldats et matelots tous en elle ont cru voir Une apparition de l'ange de l’espoir;

Quelques mots échappés à son âme attristée, l)e l'aspect du combat toujours épouvantée,

Nous ont fait deviner (pie ces vils assassins Sont des pirates Turcs; sanguinaires essaims,

Qui portent sur les mers la mort et le pillage, Entraînant après eux la honte el l'esclavage.

CHANT NEUVIÈME

L’espoir d’exterminer ces farouches brigants,

De fouler sous nos pieds leurs drapeaux arrogants, Enflamme nos soldats, et leur voix aguerrie Fait voler sur les flots l’hymne de la patrie; «Gloire, gloire à Félix; lui seul ose tenter « D'abattre un peuple impur qui vient nous insulter, « Et pour venger la croix qui lui sert de risée,

« 11 la change en épée et sur lui l’a brisée;

« Volons pour seconder les vœux de son grand cœur; « Ornons d’autres lauriers son étendard vainqueur;

« Suivons le vol altier de l’aigle de Savoie,

« Elle semble déjà nous désigner sa proie;

« Que nos noms à jamais soient ravis à l’oubli, «Qu'on dise en nous voyant: 11 fut à Tripoli.

FIN DU CHANT NEUVIEME

CHANT DIXIÈME

TRIPOLI

( Suite du récit )

Sur un rocher battu par la vague écumeuse, Où finit du désert la plaine sablonneuse,

Tripoli sort des flots connue un nid de vautours Dressant à l'horison ses menaçantes tours Il tourne vers le nord sa face crénellée,

Et connue un noir géant domine la vallée;

La mer en bondissant hurle sur ces rochers Où se brise parfois la barque des nochers,

Et ses flots mugissants d’une écume irritée Semblent orner les caps de leur frange argentée

TRIPOLI

Notre escadre à plein bord s’avance sous le vent; Nous traçons un sillon sur l’abîme mouvant,

Et devant Tripoli la flotte inattendue En forme d’arc brisé soudain s est étendue; C’était l’heure où la nuit brunit les vastes cieux. Rien ne troublait encor les airs silencieux; Quelques feux isolés brillaient par intervalles;

Et des hauts minarets les formes colossales Dessinaient dans l’azur leur dôme éblouissant,

Où, sur sa flèche d’or, scintillait le croissant;

Ces formes, ces aspects, ces masses indécises Que de loin on voyait comme des vapeurs grises, Cet étrange spectacle à nos regards offert,

Nous révélaient assez ces peuples du désert,

Fils aînés de la terre, et les premiers, sans doute, Que l’esprit du progrès a lancé sur sa route. Orient, Orient, berceau du genre humain,

Terre où Dieu plaça l’homme au sortir de sa main Des germes éternels couvant le phénomène Tu mûris les trésors de la pensée humaine;

Oui, toute vérité prit naissance à ton sol.

Et de là, sur la terre, elle étendit son vol ;

Sur les flancs sont écrits les annales du monde;

De ton sein en labeur F oeuvre toujours féconde

CH AIN T DIXIEME

Eu triomphant du tems éclaira l'univers.

Toi seul, tu sais le nom de tes peuples divers;

Oh! laisse-moi fouiller tes entrailles de mère,

Où la création a caché son mystère;

Peut-être pourrons nous Jettre-à-lettre épeler Ce mot (pie notre esprit 11e sait plus rassembler, Tant l'homme ramoindri dans sa décrépitude Des secrets éternels a perdu l’habitude;

Tant nos races d’un jour craignent d’interroger Ce globe, où l'homme, hélas, n’est plus qu’un étranger!

Mais au lever du jour, sur un canot agile,

Des messagers de paix descendent dans la ville; Nous débarquons : soudain, au devant de nos pas, Nous voyons se presser de farouches soldats,

Dans leurs regards ardents d’où jaillit la colère Brillent les sombres feux d’un éclair sanguinaire;

TRIPOLI

Mais tranquilles et fiers, l'olivier dans la main,

Du palais du Pacha nous prenons le chemin ;

Déjà devant nos pas ces tribus accourues,

Ainsi qu'un fleuve humain ont inondé les rues;

Des vieillards, des soldats, des enfants demi-nus,

Le Bédouin vagabond des déserts inconnus;

Le Juif, qui, sur son front porte le caractère D'un grand peuple déchu, premier roi de la terre; Le Janissaire impur, les cadis insolents ,

Les Agas appuyés sur leurs sabres sanglants ;

Les superbes Emirs aux flottantes pelisses ;

Les Scheiks indépendants couverts de cicatrices;

Le rénégal honteux qui sur son front maudit Sent en signes de feu la croix qui resplendit!

Tous ces hommes divers, qui de courroux palpitent, Jusqu’au palais du Dey soudain se précipitent; Tandis que Sivori, d'un regard calme et fier. Contient ceux qui voudraient déjà nous défier.

CIIANT DIXIEME

Dans le fond d’un harem que parfume la rose,

Sur des coussins moïlleux le vieux Pacha repose; Une claire fontaine aux transparentes eaux Sous la voûte d’albâtre étend ses frais ruisseaux, Son murmure aussi doux qu’une voix qui soupire S’unit aux doux accords que laisse fuir la lyre. Sur les lambris de jaspe, une arabesque d’or De gerbes de rubis épenche le trésor ,

Et la brise des mers, ouvrant la jalousie Soulève en voltigeant les longs rideaux d’Asie. Trente esclaves debout, à leur maître indolent Offrent le frais sorbet et le café brûlant,

Ou couronnent de fleurs l’odorante corbeille Qu’embaument l’ananas cl la grappe vermeille; Tandis que vingt beautés, dont les pas gracieux S’unissent aux accords d’un luth harmonieux,

TRIPOLI

Soulèvent en dansant leurs lonars voiles de yaze.

Leur sein est agité d’une brûlante extase,

Et le Dey, contemplant leurs légers mouvements,

Du haut de son divan leur sourit par moments. Tout-à-coup les éclats d'une rumeur subite Viennent lui révéler notre étrange visite:

Il se lève, et quittant la salle du festin,

II paraît devant nous dédaigneux et hautain,

Sur sa lèvre a passé cet arrogant sourire Qu’à l’orgueil satisfait la suffisance inspire:

«Et bien, dit-il, Félix, a-t-il enfin plié?

« Courbe-t-il devant moi son sceptre humilié?

« Malgré ses Dieux jaloux l’Europe est mon esclave,

« Elle tombe à mes pieds alors que je la brave;

«Et ses timides rois me livrant leur trésor,

« Pour acheter la paix viennent me gorger d’or.

« De l’or, je veux de l’or! — C’est du fer que j’apporte, Lui répond Sivori, qu’un noble orgueil transporte. — « Téméraire Chrétien, ce glaive est toujours prompt « A venger dans le sang l'ombre du moindre affront;

« Tremble que d’un mot seul... pour fléchir ma colère,

« Courbe au nom de ton roi le genou sur la terre,

«Et que l’or de Félix ruisselant à mes pies « Le fasse encor compter parmi mes alliés. —

Cil AIN T DIXIEME

Il dit, et Sivori devant tant d’arrogance,

Ne peut plus opposer un coupable silence ;

«Qui? Félix, répond-il. s’abaisser devant toi!

« Osas-tu le penser? . . . Non, et déjà mon Roi « Au fond de ton harem a lancé son tonnerre,

« Et ce n’est plus la paix qu'il t’offre, mais la guerre. — Et soudain s’élançant de ces murs hasardeux,

A travers les clameurs des esclaves hideux,

Jusqu’au bord des vaisseaux il se fraye un passage.

Là, nous électrisant de son mâle courage:

« Compagnons, a-t-il dit, vers ce peuple maudit « Comme un signal de mort ce glaive resplendit;

« Laissons venir la nuit, au milieu des ténèbres « Allumons l’incendie à ces voûtes funèbres;

« Que le Dey réveillé dans son impur sérail,

« Aperçoive le feu, sanglant épouvantail,

« Qui, de ses mille bras étreignant sa conquête,

« Dresse sur son palais sa bouillonnante crête,

« Et portant jusqu’à lui le ravage et la mort « Dans son sein déloyal allume le remord. »

TRIPOLI

L’orage pour gronder n’attend qu’une étincelle;

Le canon va lancer le boulet qu’il recèle.

Et la mort s’exhalant de ses ardents naseaux,

Pour atteindre son but va sillonner les eaux.

Les bombes sur le pont osent se montrer seules, Déjà d’un œil perçant nous dirigeons leurs gueules; Tous les autres apprêts, entassés sous le pont,

Se hâtent au milieu d’un silence profond;

La résine, la poix, la torche incendiaire.

Nous promettent aussi leur prompt auxiliaire ;

Le bitume enflammé bouillonne sous la main Qui le verse à longs flots dans des vases d’airain;

Et nos hardis soldats sans demander leur nombre, Dans leurs vœux belliqueux dévancent la nuit sombre. À peine le soleil abandonnait les cieux,

Que le Triton prenant son vol audacieux

CHANT DIXIÈME

Longe dans son essor les côtes de la ville;

Bientôt, tout près de lui, la Néréide agile Promène sur les flots les apprêts de la mort :

Dans Tripoli pourtant tout repose, tout dort;

Tant l’orgueilleux Pacha bravant notre vengeance A poussé le mépris jusqu’à la négligence;

Mais l’heure va sonner d’effacer cet affront, Soldats et matelots s’assemblent sur le pont:

« Compagnons, dit le chef, sur la ville endormie,

« Comme un drapeau sanglant, arborons l’incendie, « Que le Dey réveillé par le son de nos voix,

« Reconnaisse Félix à nos hardis exploits. »

Soudain quelques canots à la course rapide, Recélant dans leurs flancs le canon homicide,

Vers les bords africains ont pris un prompt essor, Tandis que nos vaisseaux se tournant à tribord, Lancent vers Tripoli leur bruyante mitraille ;

Les boulets ont bondi de muraille en muraille,

Et d’un cercle de feu décrivant le contour, Brisent en s'abîmant le sommet d’une tour,

Leurs débris enflammés par un bruit formidable En éclatant dans l'air retombent sur le sable,

Et les blocs de granit détachés des remparts Sous cette pluie en feu tombent de toute parts;

TRIPOLI

Le Dey s’est réveillé par un cri d’épouvante,

Des reflets des boulets la lumière mouvante Guide ses pas errants vers les points attaqués :

Déjà vers nos vaisseaux ses canons sont braqués, Dix mille combattans accourus sur la plage,

De leurs cris forcenés ébranlent le rivage:

CJ

On dirait un troupeau de chakals affamés;

Les canons ont vomi leurs gréions enflammés,

Mais nos légers vaisseaux, ainsi qu’une couleuvre, Glissent, en déployant une habile manœuvre Qui leur fait éviter ces feux mourants dans l'air; Nous tournons en lâchant l’obus, rapide éclair,

Qui s’élance en sifflant, tombe, bondit, retombe, Et creuse dans les rangs une sanglante tombe ; Tandis que les boulets se croisant tour-à-tour, Dépassent nos vaisseaux, et vont frapper la tour Où le Dey, rassemblant ses plus vaillantes troupes, Les excite à tirer d’en haut sur nos chaloupes Qui, glissant sous ce feu trop près pour les frapper Par leur audace même ont sû leur échapper.

CHANT DIX] CME

Le combat cependant s'anime davantage ;

Chaque navire a fait un assaut de courage ;

Mais Sivori, voulant tromper les ennemis (Toujours le stratagème à la guerre est permis), Imprime à nos vaisseaux une marche contraire:

Nous courons menacer la plage solitaire

Qui, non loin du combat, s’étend paisible encor;

A peine vers ce bord prenons nous notre essor,

Que l’ennemi s’élance, et recouvre la plaine,

Où s'ouvre du combat une nouvelle arène,

Car, le Dey croit déjcà que pour mieux l’attaquer Vers ce point isolé nous allons débarquer;

Tandis que vers ces lieux s’agitent tous les Maures, Que la voix du canon, aux longs éclats sonores, Couvre au loin tous les bruits, que ce ruban de feu, Que le boulet qui court trace dans un ciel bleu, Eclairant le point seul que décrit son orbite;

Tandis que vers ces bords chacun court et s’agite,

TRIPOLI

Et qu'aulour du Pacha le peuple est réuni,

Que de ses combattants le port est dégarni,

Le brave Mameli s’élance dans la darse,

Rappelant près de lui sa faible escorte éparse,

Suivi de huit esquifs, il vole sur les eaux,

De la flotte ennemie il touche les vaisseaux,

Et brandissant soudain la torche incendiaire Il ente dans leurs lianes la flamme meurtrière :

Le feu brille aussitôt, il court comme un serpent Déroulant après lui les plis d'un corps rampant,

La résine s’embrase, et ses flammes liquides De bleuâtres clartés teiernent les Ilots livides;

Mameli triomphant s’éloigne de ce lieu;

Les Maures sont surpris dans un linceul de feu:

Quelques uns, éperdus, se jettent dans l’abîme,

D’autres, au feu livrant une lutte sublime,

Arrachent de leurs mains les sabords enflammés,

Mais d’une lave ardente à demi consumés,

Les flancs noirs des vaisseaux s’ouvrent comme un cratère, Et leur masse a tremblé comme tremble la terre,

Quand un vent souterrain imprime au globe ému, L’étrange branlement d’un fluide inconnu.

Du haut des mâts brisés la flamme tourbillonne,

La fumée à longs flots rase l'eau qui bouillonne,

CHANT DIXIÈME

Et de tous les cotés pleut un horrible amas,

De voilures, d’agrès, de cadavres, de mâts;

De timons fracassés, de poupes, de carènes,

Mêlés aux flots, roulant en d’immenses arènes,

El ces lugubres feux se reflétant dans l’eau, Etendent sur les mers comme un sanglant réseau ; D’une sombre clarté l’horison se colore,

La flamme en mugissant s’élève et monte encore.

Et comme une hydre immense étend ses mille bras, Dont l’étreinte de feu vole de mâts en mâts.

A ces vives clartés <pie répand l’incendie Succède une ombre épaisse, et sur l’onde attiédie, INos esquifs ont glissé, semblables dans leur vol Au rapide alcyon, quand il rase le sol;

Nos valeureux marins, qu’un succès encourage, Osent seuls, sans secours, aborder au rivage;

Sous le feu des canons, qui partout les poursuit,

Ils avancent toujours protégés par la nuit ;

TRIPOLI

'i àO

Mameli (|iii les guide a frayé leur passage;

11 oppose le calme à l'impuissante rage,

Dont les Tripolitains poursuivent nos soldats;

Vers l’antique arsenal se dirigent nos pas,

Et la flamme attestant soudain notre présence,

Eclate en pétillant et jusqu’aux toits s’élance;

D’un panache de feu couronnant les créneaux,

Elle s’étend ainsi que d’immenses anneaux,

Elle court, se déroule, et s’élève, et flamboie,

Le monument entier bientôt devient sa proie;

Le peuple épouvanté, sous ces murs embrasés Accourt tumultueux; déjà des fers brisés En tordant leurs longs bras, se fondent sur la braise L'arsenal n’offre plus qu’une vaste fournaise Où brûlent entassés des dagues, des fusils,

Des poignards, des canons, des boulets, des outils, Tous ces apprêts de mort qu’éveille un cri de guerre La voûte en s’abîmant a fait trembler la terre ;

Mais prompts à nous sauver de ces rives eu deuil,

Sur nos légers canots que cachait un écueil,

Nous fendons aussitôt les vagues frémissantes, Eclairés par l’éclat des flammes mugissantes,

Nous voguons vers l’escadre, et sifflant sur nos pas, Les boulets ennemis ne nous atteignent pas.

CH AK T DIXIEME

Ah! l’ange de Félix, dans ce moment suprême, Pour mieux nous protéger descendit du ciel même! Sans doute, il nous voila de ses ailes d’azur,

Et vint nous dérober aux yeux d’un peuple impur! Malgré tant de dangers nous atteignons la flotte;

On dit, qu’on vit alors le céleste pilote;

Il pressait sur son sein l’étendard de la croix,

Et s’enfuit en nommant le plus aimé îles rois!! Etait-ce un ange, ou bien un séduisant mensonge? Un prestige idéal, créé par un doux songe?

Mais. Mameli, s’élance auprès de Sivori :

«C’est ainsi qu’on combat pour un Prince chéri ! —

« Bien, lui répond le chef, soldats, votre courage « À nos fastes ajoute une brillante page,

« Et Félix, satisfait de vos hardis exploits,

« Vient vous féliciter d’avance par ma voix. — »

TRIPOLI

Mais l’escadre s’éloigne, el dans sa marche habile Sans redouter ses feux menace encor la ville;

Nos vaisseaux réunis ont jeté l’ancre au fond; Toujours enveloppés d'un silence profond,

Aux lointaines lueurs du mourant incendie,

Ils ont effectué leur démarche hardie;

Déjà des officiers s’assemble le conseil;

Assis sur des canons, sans aucun appareil,

Ils di •essent le récit d’une nuit de victoire;

El combinant entr’eux un lendemain de gloire, Ils discutent long-tems les différents avis;

Les uns sont rejetés, d’autres seront suiv is ; Déployant les secrets d’une habile tactique,

L’un, savant ingénieur et profond politique, Nous montre lour-à-tour les intérêts divers One nos récents succès au Piémont ont offerts;

CHANT DIXIÈME

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Un autre ne voyant que la gloire brillante,

Brandit avec orgueil l’épée étincellante ;

Ceux-ci veulent l’assaut, ceux-là. moins exaltés,

Une paix glorieuse, et rêvent aux traités;

Mais Sivori se lève, et sa mâle éloquence Commande le respect et prescrit le silence;

11 leur a révélé ses plans du lendemain,

Tout-à-coup vers la terre il étendit la main:

Oui, le soleil levant nous verra pleins de joie Planter sur ces remparts l’étendard de Savoie!

Tandis qu’à cet espoir s’enflamment tous nos preux Qui partagent déjà son projet généreux,

Un tableau plus touchant s’offrait au fond de cale ; Près des soldats, martyrs d’une nuit triomphale,

Le pieux aumônier a dirigé ses pas:

Par ses soins paternels arrachés au trépas,

Les blessés ont béni sa tendresse empressée;

A chacun des besoins a prévu sa pensée:

Dans son flottant hamac le malade étendu D’un vêtement plus chaud est déjà revêtu ;

Chaque plaie est sondée, une onde tiède et pure A calmé les ardeurs dont s’aisrrit la blessure:

Un lin blanc, étanchant les Ilots d’un sang vermeil , D'un baume bienfaisant comprime l'appareil ;

TRIPOLI

Puis sa main aux blessés présentant un breuvage,

A leurs corps affaiblis a rendu le courage ;

Il a pour chacun d’eux des paroles d’amour,

Il console, soulage et bénit tour-à-tour.

Mais quel est près de lui cette enfant jeune et belle, Qui se plait à l’aider dans son généreux zèle?

Son regard est voilé d'un nuage de pleurs,

Et tremblante, elle accourt pour calmer nos douleurs ; Douce apparition, tel dans un rêve étrange,

Notre esprit enchanté croit entrevoir un ange; Suave et chaste enfant, au souris gracieux,

Dont le regard rêveur nous révèle les deux.

Vers le lit des blessés, pieuse, elle s'incline.

Et partout un sourire accueille l’orpheline,

Car, depuis le moment qu’au rivage africain Nous l'avons rencontrée expirante de faim, L’équipage charmé, la chérit, la révère,

Auprès de l’aumonier, qui lui tient lieu de père, Nous la voyons toujours, comme ces Séraphins Auxquels Dieu confia la garde de ses Saints ;

El maintenant sa main par la pitié tremblante Soulève le blessé sur sa couche brûlante,

Ou portant à sa lèvre un breuvage attiédi,

Vient ranimer son corps languissant et raidi,

CHANT DIXIÈME

Elle baigne son front, inonde son visage,

Et par sa douce voix l’appelle et l’encourage, Et les blessés émus, oubliant leurs douleurs, La bénissent tout bas en répandant des pleurs.

Le soleil se levait, et déjà de la côte

S’avancent trois esquifs qui ceinglent vers la Hotte,

Le drapeau d’Albion voltige sur leurs mats;

Nous lançons un canot au-devant de leurs pas,

Et Sivori, debout, sur la poupe immobile,

Dirige du régard l’équipage docile;

Mais déjà ces bateaux s’approchent , et vers eux Une échelle flottante a déployé ses nœuds;

Sur ce pont aérien qui dans l’air se balance Le noble Warington sur le vaisseau s’élance, Prêtant au Dey vaincu l’appui du nom Anglais Il vient près du vainqueur solliciter la paix:

TRIPOLI

« L'honneur du nom Chrétien est vengé, l'infidèle « Devant vous par ma voix courbe son front rebelle • « Humilié, confus, il souscrit à l’instant « Les clauses du traité (pie de vous il attend,

« Et, libres de choisir ou la paix ou la guerre,

« Voulez-vous pour arbitre accepter I Angleterre ? »

Il dit, et Sivori vers son noble allié Tend une main loyale en gage d’amitié.

« Les grands peuples toujours s’entendent; la Savoie « A la juste Albion se conlie avec joie,

« Remettant notre honneur à votre loyauté « Nous déposons pour vous un glaive redouté.

« Félix à votre voix abdique sa colère « Et j'accepte en son nom une paix salutaire,

« Mais le Dey doit subir les bases du traité,

« Qu’un pouvoir glorieux à mon bras a dicté.

« Tel est le dernier mot que ma bouche prononce,

« El dans ce parchemin il lira ma réponse. »

W arington qui l’admire a saisi le rouleau,

Et s’élançant soudain dans son léser bateau

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Vers les bords Africains hâtant le vol des rames, Ainsi qu'un alcyon, il joue avec les lames:

Nous le regardions fuir sur les Ilots écumeux. Tripoli dégagé de ses voiles brumeux

CHANT DIXIEME

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Aux premiers feux du jour se montrait sur la rive; Des serbes de clartés, d'une ombre fugitive Chassaient les vains brouillards, et les hauts minarets Etalaient au soleil leurs longs croissants dorés ;

Déjà nous distinguions sur les plages voisines Des restes du combat les fumantes ruines:

Ces superbes ramparts dont les murs crénelés Gardaient sur leurs flancs noirs la trace des boulets, D'une nuit sans sommeil déplorables vestiges!

Sur ce sol où la gloire entassa ses prodiges, Erraient quelques enfants et des femmes en deuil Qui pleuraient tristement, et suivaient un cercueil! Mais déjà nos regards sur la plaine liquide Ont vu de Warington la nacelle rapide Qui retourne vers nous, suivi par dix canots;

11 s’entoure à nos yeux d’une cour sur les flots,

Un hourra solennel monte de leurs chaloupes ;

Au son des instruments nos valeureuses troupes Sur deux rangs ont formé leurs bataillons pressés, Tandis que les drapeaux sur les mâts sont hissés, Et, que le feu bruyant des foudres de la guerre Tonne pour saluer le Consul d’Angleterre.

TRIPOLI

Des Maures ont suivi le brillant Warington,

Tristes et consternés, la honte sur le front ,

Ils viennent, pour le Dey, <jui vers nous les envoie Accepter le traité que Félix leur octroie ; Warington a remis cet écrit important,

Maures et Piémontais le lisent à l’instant,

Et F Anglais promenant un œil fier et tranquille Adresse ce discours à la foule immobile:

« Les Maures ont plié; ce peuple indépendant « Qu’on 11e pouvait fléchir dans son courroux ardent, « Dans une seule nuit a pressenti qu'un Maître,

« Un jour, sur ses débris, s’élèverait, peut-être,

« Et prompt à repousser l’avenir incertain,

« C’est dans la paix qu’il veut abriter son destin ;

« Il l’implore, et Félix sans hésiter la donne,

« Car, pour lui, la clémence est l’attribut du trône;

« Mais jaloux, toute fois, du soin de son honneur,

« 11 veut sur les vaincus commander en seigneur,

CHANT DIXIEME

« Le Traité qu’il accorde, accepté sans entraves,

« A déjà fait tomber les chaînes des esclaves;

« A votre voix déjà se brisent les verroux:

« Bientôt vous les verrez accourir devant vous « Ces malheureux captifs, qui, courbés sous des chaînes, « N'osaient plus espérer de voir finir leurs peines;

« Sous un ciel libre et pur leur cœur a palpité,

« Car il est parfumé l’air de la liberté!!!

« Mais de l’humanité la voix auguste et chère,

« De graves intérêts, ne vint point vous distraire;

« Sans redouter encor ces féroces Tribus « Vos rois sont désormais affranchis de tributs;

« El superbes rivaux des Anglais et des Gaules,

« Libres, ils déploiront leurs glorieux symboles;

« Vos vaisseaux à l’abri de leurs fiers pavillons « Opposeront vos arts à l’or des nations:

« Un commerce opulent enrichit la patrie ;

« La base des splendeurs n’est que dans l’industrie;

« Un peuple libre et lier qu'enrichit le travail « Du grand navire humain saisit le gouvernail.

« C'est l’esprit du progrès qui bât le pas de charge ;

« Oui, devant l’avenir l’horison est plus large,

« La paix aux nations a frayé le chemin,

« Et nous marchons au luit en nous donnant la main.

TllIPOLI

« Félix, l'un des premiers, secoua cette crainte « Dont au nom Musulman l'Europe était atteinte;

« Aussi le Dey confus, fléchissant sous son bras,

« Subit sans murmurer la chance des combats,

« Et bientôt nous verrons sa citadelle antique « Arracher de son front le croissant prophétique;

« Et l'Aigle de Savoie étreignant ces remparts,

« Un instant, déploira son vol à nos regards,

« Puis, aux sons belliqueux de nos bruyants tonneri « Laissant tomber soudain le pardon de ses serres. « 11 fendra l'air ému de son vol audacieux « Et sublime, en poussant un accent glorieux,

« 11 ira vers ces bords, où serpente la Doire,

« A Félix satisfait annoncer la victoire ! »

CHANT DIXIÈME

11 dit: et tous les chefs ont signé ce traité,

Gage assuré de paix et de prospérité ;

Les captifs aussitôt entrent, se précipitent,

D’espoir et de bonheur leurs seins émus palpitent, Délivrés de leurs fers ils tombent à nos piés,

La joie a ranimé leurs fronts humiliés;

La dignité de l’homme a ranobli l’esclave,

De la honte, leur cœur qui ne sent plus l’entrave A retrouvé ses tiers et premiers battements: L’homme ne s’agrandit que par ses sentiments.

Oui, toujours le reflet d’une grande pensée,

Connue un miroir où l’âme est soudain retracée, Imprime sur nos fronts un éclat radieux;

A l'aspect des captifs des pleurs mouillent nos yeux; Leur profonde misère a déchiré nos âmes;

Leurs corps sont lacérés de traitements infâmes; Quelques hideux haillons couvrent leur nudité,

La faim maigrit leurs corps de besoin agité .

tkipoli

Mais saisissant nos mains ils les baignent de larmes; Libres!! à ce seul mot oubliant leurs alarmes,

Ils retrouvent encor des accents de bonheur!

Leurs voix à l'unisson bénissaient le Seisrneur,

Ils priaient pour Félix, et la foule attendrie Implorait avec eux et Jésus et Marie;

Lorsqu’un cri s’éleva du rang des matelots,

Et l’orpheline en pleurs, qu’étoufTaient ses sanglots, Sur le sein d’un captif s’élance palpitante :

« Mon père!!» et retombant à ses pieds haletante,

La jeune et frêle enfant sans regards et sans voix Semble fermer les yeux pour la dernière fois. Tandis que le vieillard sur son sein la soulève,

Dan s ses bras paternels, il la presse, il l’enlève:

« Oh mon enfant, dit-il, mon enfant est-ce toi ?

« Est-ce un rêve trompeur? ma tille, répond-moi!

« Ouvre tes yeux si beaux, et que ta voix si chère « Fasse bondir mon cœur en me disant: Mon père!

« Parle-moi, mon enfant! oh! ne fais pas ainsi,

« Rouvre, rouvre tes yeux et dis-moi, me voici !....» Et ses pleurs inondaient ce doux et frais visage,

De ses voiles, sa main doucement la dégage,

Et couvrant de baisers ce beau front chaste et pur:

« Oh mon enfant . dit-il. ouvre tes veux d’azur!

CHANT DIXIEME

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« Ma fille!...» Et relevant sa paupière fermée Sa fille sur son cœur doucement ranimée,

L'entoure de ses bras, puis saisissant sa main Auprès de l’aumonier le ramène soudain :

« Bénissez mon sauveur, ô mon père, dit-elle;

« Dieu fit veiller sur moi sa bonté paternelle;

« C’est lui qui me trouvant seule sur son chemin,

« Ainsi que son enfant, m’a prise par la main;

« Sa pitié me tint lieu d’amis et de famille !

« O mon père, venez, il sauva votre fille!»

Et tombant à genoux, l’enfant et le vieillard Levaient ver le Prélat leur humide regard ;

Ils joignaient leurs deux mains, leurs larmes, leur silence, Avaient du sentiment la muette éloquence,

Et l'équipage entier, ému de leurs transports,

D'un bourra solennel ébranle an loin les bords.

TRIPOLI

Le canon a grondé; de joyeuses fanfares Ont déjà signalé notre approche aux barbares ; L’escadre s’est rangée en pompeux appareil ,

Le Dey s’est avancé suivi de son conseil ;

Sivori triomphant vient de toucher la terre

Qui, soumise à nos lois par les droits de la guerre,

Doit subir un instant le pouvoir Savoyard :

Sa main a sur le fort planté notre étendard ,

Et tandis que le vent l’agite et le déploie,

Le canon a vingt fois salué la Savoie,

Et notre aigle, debout sur ces murs crénelés, Imprime un bec vengeur à leurs fronts violés;

Oui, vingt fois le canon proclamant notre gloire À fait pâlir le Dey devant notre victoire,

Tandis que nos soldats, ivres de leur exploits, Saluaient par leurs cris le drapeau de nos rois. Sivori satisfait a regagné la flotte ;

La voile est détendue, et la main du pilote

CHANT DIXIÈME

Imprime à nos vaisseaux le signal du départ;

Tripoli semble fuir comme un léger brouillard.

Et les flots sillonnés sous notre proue agile Entrouvraient sous nos pas leur surface immobile ; En vent frais nous poussait vers le brillant nord-est, L’Afrique loin de nous se perdait à l’ouest,

Et, sur la plaine mer notre escadre flottante Tendait au doux zéphir sa voile palpitante;

Déjà Palerme et Naple ont fui devant nos yeux,

Et la Sardaigne envain montre un front radieux. Nous voguons, et bientôt sur la rive lointaine Nous avons vu blanchir les murailles de Gène ;

Nous entrons triomphants dans son port spacieux; Au devant de nos pas, son peuple industrieux S’élance, et ses clameurs proclament notre gloire! Ces cris ont à Félix annoncé la victoire ,

Et Sivori volant aux genoux de son roi :

« J’ai triomphé par vous, vous combattiez en moi,

« O b mon Prince ! dit-il; à vos ordres fidèle « Mon bras a su ravir une palme nouvelle;

« Dans une seule nuit les Maures ont plié.

« Sire, ils ont imploré votre auguste pitié.

« Et je leur octroyai celle paix salutaire « Que venait en leur nom demander I Angleterre. »

TRIPOLI

0 Félix, redirai-je ici tous les bienfaits Dont Tu récompensas nos rapides succès?

Dirai-je ta bonté dévançant nos prières,

Comprenant dans tes dons nos familles entières,

Toi dont l’âme élevée appréciait si bien Le généreux élan d’un cœur de citoyen,

Toi, qui, fier d’inspirer un dévoùment sublime, Imprimait à nos cœurs un essor magnanime? Dirai-je tes discours dont les propos flatteurs,

Plus que tous les bienfaits, électrisaient nos cœurs! Dirai-je tes vertus?... Ab! ce mot me rappelle,

Que là, devant mes yeux, ta dépouille mortelle Sourde aux regrets mondains, ne l’est pas à nos pleurs, Car la mort n’entend plus que la voix des douleurs; La plainte seule, hélas! peut traverser la tombe! Nos sanglots s’élevant sous les murs d’Haute-Combe S’envolent seuls encor au séjour éternel,

Qu’ils aillent t’apporter nos regrets dans le ciel,

Et que la voix du peuple à ton âme attendrie Apprenne par ses pleurs le deuil de la patrie.

Chaut X

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