LA MUSIQUE INSTRUMENTALE
Haydn est chez lui dans la musique instrumentale. C'est là que, délivré de la contrainte des textes, il peut donner cours à cette abondance de pensée, qu'à propos de sa musique religieuse il comparait lui-même au jet qui s'échappe d'un réservoir débordant. Certes, l'eau vive qui se fraye un lit, bruissante et bondissante, à travers bois, parmi les pierres moussues, abreuvant les écureuils et les oiseaux, et jouant à cache-cache avec les rayons de soleil, sous l'ombre dentelée des fougères, n'est pas plus fraîche et plus reposante au voyageur redescendu des cimes, que n'est la musique de Haydn au musicien longuement retenu prés des œuvres souveraines de l'art ancien et moderne. La petitesse du cadre, faite pour étonner d'abord et dont quelques passants sourient, enveloppe les moindres choses d'une atmosphère d'intimité où s'exerce le charme d'un langage très simple. On y cède volontiers, et il faut arriver au temps de l'analyse et de la réflexion pour sentir combien
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est erronée Timpression première, d'un art insouciant, enfantin, spontané : Haydn chante naïvement et du fond de son cœur ; il compose sciemment, avec toute son intelligence.
Que Ton essaie de démonter les rouages de sa composition instrumentale. On les trouvera peu nombreux et quoique, au cours des années, tirant profit de l'expérience d'autrui, il ait su les faire jouer avec plus d'adresse et de sécurité, leurs modifications ne sont pas si profondes, qu'elles les rendent méconnaissables. Rarement pourrait-on remarquer une si constante unité, une progression si paisible, dans le développement d'une carrière d'artiste. Au lieu de réclamer des délimitations, des partages en stades distincts ou en genres opposés, la production instrumentale de Haydn pourrait être regardée comme un tout dont il est, à la rigueur, possible de généraliser la définition, sans presque avoir égard à la chronologie des numéros qui la composent.
Si Ton en croit Michel Kelly, l'auteur de la Création mettait au-dessus de tout l'invention mélodique. Le propos que le chanteur anglais lui attribue dans ses Réminiscences est à' \xngY2Jià intérêt pour l'étude de son style. « C'est Vair^ aurait dit Haydn, qui fait le charme de la musique, et c^est aussi ce qu'il est le plus difB-
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cile de produire. La patience et l'étude suffisent pour assembler des sons agréables, mais l'invention d'une belle mélodie est le fait du génie. La vérité est qu'une belle mélodie n'a besoin ni d'ornements, ni d'accompagnement, pour plaire; afin desavoir si elle est réellement belle, il faut la chanter sans accompagnement. »
La constitution de la mélodie, chez Haydn, a donc ajuste titre retenu l'attention des musicologues, et si certaines hypothèses auxquelles cette recherche a donné lieu ont en réalité dépassé le but, c'est que, aux mobiles de pure érudition, étaient venus se joindre d'autres intérêts capables d'entacher l'enquête de quelque partialité. Le patriotisme local « particulariste » ou « séparatiste », qui se manifeste de nos jours dans les provinces disparates de Tempire austrohongrois, a voulu revendiquer Haydn comme un représentant des races slaves, et Ta hardiment déclaré « un compositeur croate ». Le point d'appui de cette affirmation a été choisi par un folk-loriste, M. le D' Kuhac, dans des rapprochements tentés entre un assez grand nombre de thèmes ou de fragments de thèmes de Haydn, empruntés surtout aux œuvres les plus connues de sa maturité, et autant de parcelles mélodiques provenant de ballades, de cantiques, de chansons et d'airs de danses popu-
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laires, nouvellement recueillis d'après des renseignements oraux dans les districts delà Basse- Autriche où subsistent plus ou moins nettement des éléments ethnogéniques d'origine slave. Les analogies thématiques remarquées par le D''Kuhac lui ont paru révéler des emprunts directs faits par Haydn au répertoire national des chanteurs et des ménétriers croates, et il les a interprétés comme les signes visibles de germes ataviques slaves*. Pour expliquer comment ces ressemblances n'existent que dans des compositions d'une date tardive, il suppose que le séjour de Haydn adolescent à Vienne et les influences subies pendant sa jeunesse avaient dû momentanément eff'acer chez lui les souvenirs natifs, beaucoup plus tard ravivés, sur les bords du Neusiedler See, parle voisinage de populations issues de la même souche.
La thèse de M. le D"^ Kuhac a été adoptée avec empressement par un musicologue anglais, M. W.-H. Hadow, qui s'en est fait le principal propagateur^ Pour y souscrire, nous demande-
I . Haydn serait le descendant d'immigrants croates iixés cent cinquante à deux cents ans avant sa naissance tout autour de Rohrau ; son nom représenterait une altération de la forme normale Hajden, et celui de sa mère devrait s'écrire Kolàr au lieu de KoUer. Pour soutenir ces suppositions, on fait état d'une signature où il est arrivé au maître d'introduire dans son nom un e, Giuseppe Hayden,
a. M. Hadow Ta admise d'emblée comme prouvée, et l'a
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rions que Ton mît sous nos yeux des documents écrits d'une date plus ancienne, ou quelques indices au moins qui soient antérieurs à Tépoque de Haydn. Car, pourquoi les termes de la proposition ne seraient-ils pas renversés ? Pourquoi, au temps qu'il habitait Eisenstadt ou Esterhaz, faisant jour et nuit résonner sa musique dans les châteaux et les jardins de son prince, pourquoi ses airs à lui, ou des débris au moins de ses propres mélodies, ne se seraient-ils pas envolés par les fenêtres ouvertes, et infiltrés dans la mémoire, d'abord, du personnel chargé de les interpréter ou obligé de les entendre, puis, de là, dans celle du petit peuple clairsemé de la campagne environnante ? Les mésaventures des trop confiants folk-loristes auxquels il est arrivé d'admettre dans des recueils prétendus populaires, des airs et des chansons tout bonnement descendus des théâtres ou des faubourgs jusqu'aux villages, sont faites pour commander une excessive prudence. Ce que l'on prend quelquefois
adoptée sans réserve, dans son petit volume intitulé Haydn, a Croatian composer , dans le volume de V Oxford history of music qu'il a rédigé et qui traite de la « période viennoise », et dans sa revision de l'article Haydn, pour la nouvelle édition du Dictionary of music , de Grove. — M. H. Conrat, de Londres, a adopté les mêmes vues dans un article de Die Musik, en 1905. On trouvera dans la liste des v( ouvrages à consulter », à la fin de ce volume, les titres complets de toutes ces publications.
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pour un arbuste sauvage est un drageon repoussé sur les racines traçantes d'un grand arbre qui étend au loin, sous terre, une ramure invisible.
L'esprit curieux d'investigation, l'émulation piquante, qui poussaient les contrapuntistes des anciennes écoles à travailler sur un « chant donné », à se reprendre ouvertement les uns aux autres des thèmes, populaires ou artistiques, et à faire montre de toute leur science, de toute leur subtilité, en les traitant différemment, avaient disparu des habitudes musicales. Lorsque Haydn choisissait, pour ses andantes de sonates, de quatuors, de symphonies, la forme « variations », c'était de son propre fonds qu'il tirait le motif nécessaire.
A peine semble-t-il quelquefois qu'une intention spéciale Tait conduit à chercher au dehors un point d'appui. C.-F. Pohl a fait voir que la « romance » célèbre d'une des symphonies composées pour Paris, la symphonie dite « La Reine de France », reposait sur une ariette française, « La gentille et jeune Lisette ». Faut-il supposer une relation entre l'adoption de cette mélodie et le titre imposé par Haydn ou par ses éditeurs, à cette symphonie ? Etait-ce là une a romance favorite » de la souveraine qu'il avait connue, archiduchesse? L'origine du petit morceau français serait à rechercher. Toujours est-il que sa
simplicité plaisait à Haydn, car il s'en servit de nouveau, ou s'en souvint, en écrivant un concerto pour la lira^ et plus tard encore, Tallegretto d'une de ses symphonies de Londres, celle appelée « militaire ». Ces retours à des idées précédentes étaient rares chez lui* ; plus rares encore, les emprunts à d'autres compositeurs. Une ressemblance bornée à de très brefs fragments thématiques pourrait faire supposer, dans Fandante de sa symphonie la Poule, de fugitives allusions à la célèbre pièce de clavecin de Rameau, qui porte le même titre :