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Inspire-moi des chants de deuil , ô MeJpotnène , à qui le Dieu ton père a donné une voix mélodieuse et la lyre.
De retour dans la capitale de l’Autriche, je dois vous apprendre, mon cher ami, que Haydn , ou plutôt son fantôme , vient de s’évanouir. Il a disparu de ce monde, mais il vit dans notre
mémoire et dans ses œuvres. Son âme s’est plongée dans l’inépuisable source de la divine harmonie , après avoir joui de l’heureux et rare privilège de nous en faire savourer quelques gouttes, pendant qu’il était au milieu de nous. Mais sa mort, si douloureuse pour ceux qui connaissent et aiment la belle musique , fut accompagnée d’une circonstance bien honorable pour lui , et dont le cœur de tout homme honnête et sensible doit se sentir touché. Je ne fais que vous l’indiquer ici , mais vous n’aurez pas de peine à la reconnaître dans le court et fidèle récit de ses derniers jours.
Je vous ai dit que sa santé avait déjà bien décliné, avant qu’il entrât dans sa soixante-dixhuitième année, qui fut la dernière de sa vie. Néammoins, des intervalles lucides venaient de temps en temps le ranimer ; alors se réveillaient en lui quelques étincelles de son ancienne chaleur, et une idée fugitive traversait son esprit. Il se traînait au piano , mais à peine ses doigts y avaient-ils eflleuré les touches , qu’aussitôt ses maudits vertiges se déclaraient , et il lui fallait retourner tristement à sou fauteuil , où son chapelet devenait son unique consolation.
La guerre était recommencée entre l’Autriche et la France. Lorsque se répandit le bruit des premières défaites des Autrichiens, près de Ratis-
bonne , Haydn , tout dévoué à sa patrie , devint agité, impatient, mélancolique. A tout moment il demandait des nouvelles. Ce sentiment avait rendu à ses fibres une tension passagère ; il semblait presque avoir rajeuni. Dépenser aussi rapidement le peu de forces vitales qui lui restaient, c’était, par une raison toute physique, hâter le moment de sa mort. — « Cette malheureuse guerre me tue » — disait-il souvent à son domestique et à sa fidèle servante. Puis retrouvant un peu d’activité, il se dirigeait vers son piano, et là, le visage tout enflammé, et les larmes dans les yeux, il chantait, à plusieurs reprises avec ce filet de voix qu’il avait encore , son chant favori : — « Que Dieu sauve François ! » —
Le 10 de mai les Français arrivèrent devant les lignes de Vienne. Quatre obus tombèrent dans les environs de la maison de Haydn. Ses deux serviteurs accourent, tout épouvantés et hors d’haleine. A la vue d’un tel effroi, le bon vieillard s’élève au-dessus de lui-même, audessus des années et de sa douleur , et avec une expression pleine de noblesse : — « Qu’avez-vous à craindre? dit-il. Où est Haydn , là, il ne peut
arriver aucun malheur. Tranquillisez-vous »
A peine ces paroles furent-elles échappées de ses lèvres qu’un tremblement convulsif s’empara de toute sa personne. Il fallut le porter au lit. Le
lendemain, se trouvant assez bien, il se leva. Il put même, plusieurs fois dans le jour, distraire sa douleur par son chant favori, ce chant qui était celui du cygne mourant. Dans la journée du 26 , les forces lui manquèrent. Cependant il voulut qu’on le portât à son piano, et donnant à sa voix toute la force dont il était capable , il chanta par trois fois, sans s’interrompre : — « Que Dieu sauve François. » — Epuisé par cet effort , il tombe dans un espèce d’assoupissement. On le met dans son lit , et le médecin le trouve dans cet état de marasme , propre à la vieillesse, qui ne laisse plus ni espoir, ni ressource dans les remèdes. Il recouvre pourtant ses sens , et jusqu’à sa mort, il conserve toute sa connaissance. Enfin ce fut le 3i mai, dans la matinée, que Haydn expira, après avoir vécu soixante-dix-sept ans et deux mois.
Je ne dois point passer sous silence que, son excellente élève , mademoiselle de Kulzbec, offrit au bon vieillard, dans cette dernière maladie, de le faire transporter en ville dans sa maison , où il trouverait plus de commodités , et des soins plus empressés. Mais il ne put se résoudre à se détacher de sa retraite chérie , et d’ailleurs il était si faible que le médecin n'osa l’engager à se faire transporter.
Dans toute autre circonstance la mort de
Haydn aurait fait sensation à Vienne ; mais dans un tel moment, si vous en exceptez les pauvres, à peine fut-elle connue à la distance de mille pas. On lui fit dans son église de Gumpendorf des funérailles modestes , mais convenables , et le lendemain il fut porté dans le cimetière commun. Ce fut une généreuse pensée du prince Esterhazy , son ancien patron, que celle de le faire transporter dans un lieu plus digne du grand homme, et d’élever un monument à ses cendres. Déjà S. A. a donné des ordres à cet égard. Quelques semaines après sa mort on célébra un service dans l’église des Ecossais. Une société d’amateurs y exécuta une messe de requiem à plusieurs chœurs , dont l’auteur était un grand admirateur d e Haydn, Mozart, qui l’avait précédé dans la tombe. On vit à cette pieuse cérémonie plusieurs personnages distingués de l’armée française, et les plus hauts seigneurs de la ville. De semblables honneurs lui furent encore rendus dans d’autres villes d’Allemagne, et particulièrement à Breslaw (i).
Pendant toute sa vie, Haydn fut extrêmement religieux. On peut même dire , sans crainte , que son génie tira de cet attachement à la religion plus de force et de développement. Et
(i) Voir p;igc* 3GJ.
en effet comme elle est la seule vraie, n’est-elle pas aussi la seule qui remplisse l'homme de sa propre dignité, en lui apprenant qu’il est formé à l’image de Dieu lui-môme? Toutes ses partitions portaient en tête ces mots : In nomine Domini (Au nom du Seigneur), ou bien ces autres : Soli Deo gloria (Gloire à Dieu seulj, et elles étaient terminées par ceux-ci : Laus Deo (Dieu soit loué). II avait une telle confiance dans les secours du ciel , d’où il reconnaissait qu’émanait tout talent, que lorsque, dans le travail de la composition, il sentait sa verve se tarir, ou qu’il ne savait comment se tirer de quelque grave difficulté , il laissait le piano, prenait son chapelet, et se mettait à le réciter, en se promenant dans l’appartement. Ce véritable chrétien avouait qu’il n’avait jamais employé inutilement ce moyen , et qu’aussitôt les idées et toutes ses ressources revenaient en foule s’offrir à lui. — « Quand j’écrivais la Création, me disait-il, je me sentais si pénétré de senlimens religieux, qu’avant de me mettre à l’ouvrage je priais avec ferveur le Très-Haut. Je lui demandais la grâce de conduire ce travail à sa fin pour son honneur et pour sa gloire, et de donner à ma musique le pouvoir de réveiller dans un auditoire cette vive reconnaissance et cette profonde vénération que nous devons au dispensateur de tous biens. » —
C’est à cette religion pure et efficace qu’il faut attribuer toutes les qualités morales, dont fut orné cet homme respectable. C’est à elle qu’il dut d’être modeste et bon , sans envie contre ses rivaux, plein d’attachement pour ses parenç, pour sa patrie , pour ses maîtres ; c’est à elle qu’il dut et sa charité envers les pauvres, et sa pureté de mœurs, conservée intacte avec un cœur tendre et une imagination de feu. En un mot, par la religion , Haydn fut dans le dix-huitième siècle un véritable honnête homme , en même temps qu’un grand génie.
Toute la fortune de Haydn , jusqu’au moment où il entreprit le voyage d’Angleterre, consistait en deux mille florins. Ses parens étaient pauvres; il les aimait, et il leur donna des secours pendant toute sa vie. Dans ses dernières années , tout en ne se laissant manquer' de rien, il mettait toute son attention à ne pas faire inutilement la plus mince dépense, et il disait avec bonhomie : — « J’économise pour mes pauvres parens. » — Toute sa succession d’ailleurs ne dépassa pas cinquante mille florins en papier , en y comprenant la valeur de sa maison. 11 en laissa douze cents à ses deux anciens et fidèles serviteurs. Le voilà donc ce riche Haydn , cet avare Haydn de Reichard! Mais que n’imprime-t-on pas , quand avant tout il faut remplir des pages , sans se
donner la peine de la réflexion , sans s’assurer de la vérité de ce que l’on écrit?
Mais Reichard n’est pas le seul qui ail publié des fables sur cet éminent compositeur. En général, il n’y a que deux hommes qui aient écrit sur lui avec impartialité; d’abord Zeltern dans les diflérens examens de ses oeuvres. Profondeur, goût sûr, pénétration, philosophie, telles sont les qualités qui distinguent les jugemens de cet écrivain. Haydn lui-même n’aurait pu mieux apprécier ses propres ouvrages , s’il eût été aussi habile écrivain qu’il était grand compositeur. L’autre est l’auteur de la vie de Haydn, qui parut à Leipsick, peu de temps après la mort de notre maestro , et dont je vous ai dit un mot dans une de mes lettres. A part quelques points, nous sommes toujours d’accord, parce que tous les deux nous avons puisé â la même source ; si ce n’est toutefois que , outre les confidences de Haydn lui-même , j’ai pris une foule de renseignemens auprès de ses collègues, de ses amis, et de ses contemporains.
L’héritier de Haydn fut un maréchal-ferrant.
Ses livres et ses papiers furent achetés à l'encan , par le prince Esterhazy. Le prince Lichtenstein voulut avoir le vieux perroquet de notre maestm. On racontait de cet oiseau des merveilles, lorsqu’il était moins vieux; on assurait qu’il chantait, qu’il
parlait plusieurs langues, on voulait enfin qu’il lut le digne élève de son patron. Le fait estqu’aujourd’hui son unique mérite est dans l’heureuse destinée, qui l’a lait passer des mains du premier symphoniste du monde dans celles de l'un des seigneurs les plus distingués, en même temps que l’un des plus vaillans guerriers de l’Autriche. Rien de divertissant comme l’air surpris et émerveillé du maréchal héritier, lorsqu’il vit payer quatorze cents florins ce vieil oiseau, lui qui l’aurait volontiers changé pour un chapon de Styrie. Celte scène amusa beaucoup tous ceux qui se trouvaient à l’encan.
Parmi les dépouilles du défunt , il y avait une belle chatouille , qu’il avait reçue en cadeau de la princesse Esterhazr. Sur son couvercle était peinte en miniature la touchante scène de l’Université, dont je vous ai déjà entretenu. La princesse tint à la ravoir, et en effet elle ne devait pas passer en d’autres mains.
Je ne sais par qui fut achetée la montre de Haydn ; mais elle était aussi fort précieuse. 11 l’avait reçue de l’amiral Nelson, lorsque ce grand marin, en passant à Vienne , alla lui faire une visite. Il demanda au compositeur une des plumes dont il s’était servi, et lui laissa sa montre en échange. Ainsi cette heureuse petite machine , après avoir indiqué l’heure des plus terribles jeux
de Mars, était destinée à marquer les dernières heures si calmes et si innocentes du modeste enfant de la muse de l’harmonie.
Un jour en plaisantant, Haydn s’était fait luimême celte courte épitaphe : — V eni , scripsi, vixi. (Je suis venu , j’ai écrit , j’ai vécu). — Mais si l’on voulait y ajouter tous les titres dont il était revêtu, l’inscription deviendrait bien plus longue , et elle en aurait bien plus de dignité. Les voici tous.
Joseph Haydn , Bourgeois de Vienne, Maître de chapelle de S. A. le prince Esterhazy , Docteur en musique de P Université cC Oxford, Membre de V Académie des Sciences de Stockolm, de celle éP Amsterdam , Associé correspondant de P Institut national de France , Membre honoraire de la Société des Enfans d'Apollon de Paris , Associé de la Société philarmonique de Modène et de Lubiana , Assesseur perpétuel de la Société des Veuves de Vienne.
Quand Cherubini vint à Vienne, il demanda à Haydn la permission de lui donner le nom de père, reconnaissant par là que c’était à lui plus qu’à tout autre qu’il était redevable
Del bello stile che yli ha fatto onore ,
du beau style qui a fait sa gloire. Haydn y con-
sentit, mais à une condition, c’était que lui de son côté l’appellerait son fils. Il lui fit don de l’original d’une de ses symphonies. Haydn ne laissa pas d’autres fils. Cependant ne furent-ils pas aussi ses enfans, à la manière de Cherubini , et Pleyel qui fut réellement son élève , et Neukomm et IV eigl? IVcigl , il est vrai, doit être regardé plutôt comme disciple de Salieri que de Haydn, puisqu’il fréquenta plus l’école du premier que du second , comme le prouvent du reste ses productions théâtrales. Toutefois par sa Passion de N. S. il a fait voir qu’il a en partie hérité de la science de la musique instrumentale et de l’imagination de Haydn , auxquelles il sait mêler un chant et un coloris vraiment tragique, plein de justesse, et digne de Salieri.
Adieu.