‹ HebbelChapitre 104 sur 425 · Cf. T., 1364 et Bartels · texte numérisé non relu

Cf. T., 1364 et Bartels

2. NL 351 (1851). — 3. T., 1772. —t4} Cf supra, 155.1 "5 MBw.,. D, 239% cf. Bw., I, 89; T., 1747 et supra, 177 et n. 9, 180 et suiv. On sait que la conception du surhomme est esquissée déjà dans Gœthe. Elle est un des thèmes essentiels de Faust où il y a non seulement la chose, mais le mot (scène de l'Erdgeist; cf. la pièce Zueignung, v. 61). Les scrupules de Faust indiquent aussi le correctif; il souffre d’être un Unmensch (Wald und Hôühle), son ambition n'est pas de sortir de l'humanité, mais d’en être le représentant le plus haut; il est moins déçu dans ses velléités de « Gottähnlichkeit » que sincère dans son ardent désir de porter en lui toutes les joies et toutes les douleurs de la terre et de l’homme (scène de l’Erdgeist; scène du pacte; Wald und Hôhle). En cela Hebbel nous parait moins précurseur de Nietzsche que disciple de Gœthe.

Allemagne » marque déjà les antagonismes qui devaient amener leur séparation définitive.

Les tendances de la « Jeune Allemagne » lui étaient antipathiques au plus haut point. Sa nature était trop sérieuse et trop réfléchie pour se laisser entrainer à une effervescence, même généreuse, que la frivolité et la phrase dépréciaient trop visiblement. « L'intéressant » ne l’intéressa pas!. Aux yeux de Hebbel, cette subordinaüon de l’art aux buts et aux visées de la politique sociale paraissait une prostitution et toutes les agitations de la « Jeune Allemagne », une de ces crises éphémères qui, selon l'expression de Jean Paul, « souillent l'éternité ». La frivolité, le mercantilisme de ces écrivains hommes d’affaires ne pouvaient que répugner à un poète qui, nous l’avons vu, se faisait de l’art une si haute idée?. Comment se ‘serait-il accommodé des habiletés et des souplesses de ces plumitifs qui, parce que la censure sévissait, visant les pamphlets et les courts articles, n'étaient point embarrassés pour délayer en gros volumes ce qui aurait pu tenir en quelques lignes? Comment concilier ces complaisances avec le titre de génial dont les Jeunes Allemands des deux sexes étaient férusÿ? Ces œuvres incohérentes et prétentieuses auxquelles manquait complètement même le charme de la « Nuit » romantique, étaient non seulement vides de poésie, mais le contraire de la poésie. Où trouver du lyrisme, même chez Gutzkow et Laube? Hebbel redoute par-dessus tout que Campe « soumette ses poésies à l'appréciation de Gutzkow, qui n'est même pas capable de reconnaître en Uhland un grand poète‘ ». Et lorsque ses craintes se sont réalisées et que Gutzkow lui a adressé une appréciation fort élogieuse, accompagnée d'offres non négligeables de Campe, Hebbel ne l’en récuse pas moins comme juge : « Si l’on excepte les rares poètes qui produisent eux-mêmes, en fait d'œuvres lyriques, quelque chose de sérieux, l'Allemagne actuelle ne possède point cinq personnes en état d’avoir un Jugement sur ces produits si délicats de l’âme; tous se préoccupent du « quoi » et pensent devoir se déclarer satisfaits, si on leur offre une bonne pelote bien pleine de pensées; personne ne s'occupe du « comment », qui est la question essentielle. Je doute fort que Gutzkow lui-même soit capable d'apprécier une poésie, du moins ses jugements et ceux de son confrère Laube sur Uhland sont-ils superticiels et sans valeur; à mon égard pourtant, il semble qu'il ait de la bonne volonté, et s’il se fait mon champion, j'aurai beaucoup gagné, auprès du public5. » Voilà bien son point de vue : Gutzkow peut lui être utile, lui faire de la réclame, il pourrait de même lui nuire; c'est un homme à ménager, mais il n’est pas compétent. Et il n’apprécie pas davantage les nouvelles et les drames de la « Jeune Allemagne » qu'il ne lui reconnait le don lyriquef. Toutes ces œuvres manquent de vie organique, de forme et de tenue : pas d'air pur dans la mêlée des polémiques, aucun souci de composition,

1. Cf. Werner, 87. — 2. Cf, supra, 181 et W., X, 396; lettre de Gœthe à Zelter du 6 juin 1825. — 8. T., 1556. — 4. Bw., I, 261. — 5. Bw., I, 283 (27 avril 1838). — 6. Cf. R. M. Werner, op. cit., 88, 90.

aucun effort de style : dédaigneux de la langue limpide et nette de Lessing autant que de sa dialectique sobre et forte, les Jeunes Allemands recherchent l'effet, cultivent le paradoxe, la pointe et les métaphores précieuses. Rien de cela n’en impose à Hebbel : «on oublie le plus souvent, écrit-il dans son journal à l'adresse de Gutzkow, que les images et les signes ne contiennent rien de nécessaire ni d'essentiel! », et dans une lettre du 12 décembre 1835 : « je n’envie point les beautés siylistiques des sieurs Mundi et Laube, mais bien celles de Lessing? ».

Leur éthique ne lui déplaïsait pas moins que leur esthétique : L'émancipation de la femme et la réhabilitation de la chair étaient alors à la mode en Allemagne comme en France*. La Zucinde de Friedrich Schlegel commentée et justifiée par les lettres intimes de Schleiermacher et les théories romantiques sur l’androgyne, la Wally de Gutzkow, la Madonna de Mundt, les Reisenovellen de Laube ne sont que les principaux monuments d’une campagne féministe acharnée. Ici encore, nous voyons Hebbel nager contre le courant : « Je crois, écrit-il, que ce serait pour moi le moyen d’arriver au suicide que de penser une bonne fois pendant une heure à la façon de Gutzkow et de Wienbarg à l'émancipation du mariage ». Il est d'avis que la femme ne revendique que des priviléges, redoute « l'émancipation de la boue» et raille dans un même aphorisme les amoureux romantiques et Jeunes Allemands. « Les anciens ne connaissaient que le jour et la nuit ; nous ne connaissons que le demi-jour. L'amour romantique entre deux personnes de sexe différent qui aboutit à l’incarnation de l'idéal, mais non à la naissance d’un enfant, nous le voyons pulluler partout. L'ombre a plus de valeur pour nous que l’objet même et nous nous contentons de pressentir, sans nous soucier beaucoup de savoir’. » Et, à la même époque, il s'évertue à définir sa conception à lui de la femme : « La femme et la moralité sont l’une à l’autre dans le même rapport que de nos jours, hélas ! les femmes et l'immoralité. Il faut du reste les excuser, car elles ont été émancipées par la société, alors que c'est le mari qui aurait dù le faire. C’est là qu'est la racine de tout le mal. A la femme convient le cercle le plus borné, le plus étroit. L'unive rs se condense pour elle en une goutteleite. Elle est la baguette magique qui révèle à l’homme les trésors de la terre. Elle seule po urrait se passer du ciel, s’il n’y en avait pas un, car pour elle il n'est qu'une tradition, aucune femme n'aurait pu l'inventer. » Elle est donc déjà aux yeux de Hebbel la gardienne de la tradition de par la volonté de la nature, le ballast nécessaire à l'homme idéaliste‘.

Politiques, sociales, littéraires, philosophiques, toutes les tendances de « la Jeune Allemagne » répugnent à Hebbel; il n’hésitera

ANDRE; Bw., I, 370; cf. l'opinion de Gutzkow sur Hebbel : Dionysius Longinus oder über den ästhetischen Schswulst in der neueren deutschen Litteratur (1878), en réponse à Kuh : cf. I, 227-231 ; 312-360, — 3. Cf. les théories d’'Enfantin et de Bourgeois; la Zélia de George Sand. — 4. ., 593, 627, 1142. —5, T, 1166; cf TL, 2804 let Bw., Il, 104 2 60 Br 171072 DUR

point à les dénoncer et à les combattre. Au début, il semble entretenir tout au moins avec Gutzkow des relations amicales et lui accorder une attention spéciale‘. Nous ne le voyons cependant Jamais solliciter l'appui de l’influent publiciste, mais accueillir au contraire avec méfiance toutes ses avances, garder jalousement son indépendance et finalement rompre avec lui. Le 14 août 1838, il est déjà fixé : « Nos voies sont différentes, c'est un fait, et de franches relations entre lui et moi sont impossibles... Il s’agit de mon existence; tant que ces individus régneront, il n’y a point possibilité pour moi de réussir, je crois leur être supérieur en force poétique, les égaler comme polémiste et la bonne cause est pour moi, le mécontentement que provoquent les pitoyables demi-talents est plus général en Allemagne que ne le laissent soupçonner les journaux, qu'ils dominent et rédigent pour la plupart eux-mêmes : pourquoi ne tenterais-je pas la lutte? Je suis déjà en train de composer les articles appropriés et vais me mettre en campagne surtout contre l’arrogant Laube*, » Ce détachement, ce mépris deviennent de jour en jour plus marqués : Hebbel se considérait alors avant tout comme un poète lyrique et, en conséquence, ne se chargeait pas « d'apporter cinq volumes de vers à chaque foire“ ». Nous trouvons dans une autre lettre un passage, il ne se peut plus net, au sujet des rapports de Hebbel et des Jeunes Allemands : « Dans l'intervalle, se développa en Allemagne ce qu’on appelle la littérature moderne, avec ses tendances mensongères et présomptueuses. Elle me fut odieuse dès le début, elle le devint de plus en plus, et je pris le parti de la combattre et de fonder dans ce but à Hambourg un nouveau journal. Je repoussai, en conséquence, sans hésiter, plusieurs avances amicales qui me vinrent de ce parti auquel j'étais connu et laissai sans réponse, l'été dernier encore, une très aimable lettre que m'écrivait Gutzkow. Il s'agissait de prendre franchement position”. » Voici comment il le fait: « me Joindre à Gutzkow, serait me subordonner à lui; la fierté la plus légitime me le défend absolumentf ». Enfin, peu de jours après son départ de Munich, il se montre dans son journal encore plus catégorique et hautain; il ne croit point à la cordialité de l'accueil de Gutzkow : « Chez tous ces gens, il n’y a point de vérité, aussi n’y croient-ils pas. Ils me dégoûtent”. » En vain il essaiera de réagir contre; ce sentiment et de ménager l’impresario littéraire, le mépris est insurmontable$. Quant à Wienbarg, Hebbel consacre un article à louer son ouvrage de critique et lui sait gré d’avoir hautement apprécié Uhland comme poète lyrique et dramatique”. Mais si des raisons de convenance envers le Telegraph où parut l’article et sa sympathie pour Uhland l'avaient cette fois entrainé à l’indulgence,

1. Bw., I, 361, 379, 402, 405. — 2. Cf. Bw., I, 287 et 288; Tibal, 344-352. — 3. Bw., I, 293. — 4. Bw., I, 314, 336. — 5. Bw., I, 349 (25 octobre 1838). — 6. Bw., I, 368 (12 décembre 1838). — 7. T., 1560; cf. 1925 ; cf. un passage de la lettre à Charlotte Rousseau du 3 octobre 1840 (N. Hebbeldok., 28). — 8. Bw., II, 3, 13, 14, 23, 2%, 29, 39, 37, 79, 89, 93, 110, 158, etc. — 9. W., X, 365 et suiv. Die Dramatiker der Jetztzeit von Ludolph Wienbarg; erstes Heït, Altona bei Karl Aue, 1839.

nous ne trouvons dans le journal intime de Munich à propos de Wienbarg qu'une allusion hostile à ses théories féministes”, et, dans sa correspondance, il le qualifie de « moineau? ».

Nous savons déjà de Laube que Hebbel lui avait voué dès le début une inimitié particulière®. Il est bien forcé d'admettre son importance comme impresario dirigeant et surtout payant, mais il se considère moralement comme au-dessus de son arbitrage* : incapable, non moins que Gutzkow, de reconnaître la grandeur d'Uhland, Hebbel le met au même niveau que lui comme juge littéraire®. [1 lui reproche en outre de représenter des caractères auxquels manque l'unité organique et individuelle et qui ne sont que des schèmes généraux développés au gré d’un Destin ex machina. « Le poète s’est emparé du sujet le plus noble, mais il ne domine point la forme éternelle. »

Mais Henri Heine? Celui-là, au moins, ne trouvera-t-il point grâce devant Hebbel? Comme nous pouvions nous y attendre, sa personne lui déplaît. « Henri Heine n'a rien fourni à l’almanach, sauf son visage, et il aurait bien pu le garder’. » Mais que va-t-il dire de son art, de son œuvre? Nous savons qu'il a lu de bonne heure les Reisebilder et il y fait allusion dans son journal de Munich*,. L'âme même du lyrisme de Heïne, son ironie, ne lui paraît qu'insolence et frivolité; mais il ne peut se défendre de voir en lui un représentant de la « naïveté » gœthéenne et un champion de l'inconscient poétique. Cela ne l'empêche point, en mai 1838, de porter sur lui le jugement le plus sévère: « La manière de Heine, surtout sa récente manière, est le produit dé l'impuissance et du mensonge. Comme ses états d'âme chaotiques ne se peuvent résoudre en un clair et limpide sentiment, ou bien parce qu'il ne possède point le courage et la force d'attendre cette transformation de l’évolution intérieure indispensable, il jette le brandon du bel esprit au beau milieu d’un monde encore en voie de devenir et le laisse flamber vainement et en pure perte. Mais cette transfiguration aux lueurs du bûcher ne saurait être permise que lorsqu'un phénix s'en envole; or il n'y a point de phénix en Heine, et rien ne reste que poussière et cendre dont se joue le vent!!. » C’est à peine s'il fait, en passant, une allusion au charme musical de quelques lieds ”?. Peu après, Hebbel s’amende à l'égard de Heine dans un article publié dans le Telegraph sur le Buch der Lieder®; il y reconnaît que Heine est un vrai poète allemand, un poète de bon aloi, que dans son lyrisme la sensibilité est la source vive de poésie et que la réflexion, qui y exerce ses droits sous forme de « Witz », n'intervient que pour faire le départ nécessaire entre les éléments individuels, personnels et l’arrière-fond général et abstrait du symbo-

1. T., 593. — 2. Bw., L, 91; cf. Kub, 1, 337-339. — 3. Bw., I, 293; T., 4550; ci supra, 18540Bw 1020275; By. 1, 284; cf. D 040 Vet/941-2Bw., I, 266, 267. — 6. T., 960: cf. Kuh, I, 339-342; Hebbel ne jugeait pas mieux Th, Mundt:2cf, I 155%etKub LS D TN Bw IMTO NE RNTe 416; cf. supra ÉD Br A OP O0 MONTS GSM 1000 Moi rar 1404, 1644, — 13. W., X, 415 et suiv.; cf. Kuh, I, 323-327.

lysme. S'il caractérise encore son humour presque dans les mêmes termes que dans le journal et le trouve négatif par rapport à la conception sérieuse et tragique qu'il en a lui-même, il se fait du moins le champion de la vérité poétique du Puch der Lieder, n’admet pas le distinguo factice d’après lequel il y aurait une vérité de surface, une vérité formelle, abstraction faite du fond de l'inspiration, montre très bien que les deux sont inséparables et se conditionnent réciproquement, fait l'éloge des « beaux et profonds chants des bois et de lä mer » et demande qu'on comprenne Heine dans son individualité, organiquement, au lieu de le dénigrer pour des détails qui déplaisent, Ces considérations, qui font de cet article comme le centre des théories lyriques de Hebbel à cette époque, ne l’empêchent cependant pas de constater que le succès de Heine est moins dû à ses qualités intrinsèques de grâce et de pensée libre qu’à sa licencieuse métrique et à certains instincts vulgaires que sa poésie satisfait.

Le seul représentant de la « Jeune Allemagne » qui soit d’abord vraiment sympathique à Hebbel, c'est Ludwig Bôrne. Déjà à Hambourg, il avait pris note de ses remarques sur la comédie.et de ses idées sur le libéralisme! ; il le lit assidûment à Heidelberg et, détail significatif, associe son nom à celui de Jean Paul?. C’est, en effet, comme « introduction à Jean Paul » que Bürne va l’intéresser pendant toute la période de Munich. L'expression est de lui. Il cite ces deux auteurs toujours d’une seule haleine‘. La mort de Bürne l’émeut douloureusement, en février 1837, et Hebbel lui consacre un enthousiaste éloge funèbre où il oppose son sérieux à la frivolité de Heineÿ.:Dans la suite, il se détournera de lui dans la mesure où il se lassera de Jean Paul'.

Nous voyons avec quel soin jaloux Hebbel défend son indépendance. Que va-t-il en faire? A quelle école va-t-il trouver ses maîtres véritables? Ne fera-t-il parti d'aucun groupe ? Se détachera-t-il aussi des premiers guides que nous l’avons vu suivre?

Ses sympathies sont plus disséminées que ses antipathies et moins absolues, accompagnées de réserves, toujours marquées au coin de son caractère d’isolé, ombrageux et agressif. On a l'impression que cet affamé ne saurait se contenter de visions objectives, mais qu'il assimile et, selon sa formule, « cherche à avaler le monde pour avaler tous les gâteaux qu'il contient? ». [l sait, selon une autre de ses formules, « rejeter pour ne pas perdre » et se décide même, quand il le faut, à jouer le tout pour le tout, abandonnant par

ANT d7ret4137;tcf. 139, 140, 147,160! 02. TT. 552.1— 3; Bw, T, 133. — LeBw.. 1,137:

5. Bw., [, 174. Notons toutefois une réserve : Bôürne est pour lui « un de ces hommes auxquels on est forcé de donner toujours raison dans l’ensemble, jamais dans les détails ». (Bw., I, 210.) 9

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