LV. NIII, 389; T., 2646, 2647; Bw., JIT
veillait à ce que le travail soit « pratique » et, la nuit, à réduire au minimum la dépense de lumière’. Friedrich devait s’ingénier à de petits négoces d'enfant pour se procurer de la chandelle; une fois assuré que son père était endormi, il commençait à lire et continuait parfois jusqu'au matin. Comme Harding? s'offrait à lui apprendre le dessin gracieusement, le père fit encore opposition : c'était dutemps gaspillé. Friedrich montrait cependant un goût très vif pour cet art et disait lui-même que les objets qui l’entouraient dès sa plus tendre enfance vivaient au fond de sa mémoire avec tous leurs détails.
Mais, d'autre part, nous l'avons vu, sa vieintéricure était intense. Son imagination d'enfant travaillait sur le problème de la résurrection. Il y réfléchit tant que cela le conduisit de la foi au doute; car l'élément logique prédominait jusque dans les images les plus extravagantes de sa fantaisie. Il connut tout jeune des tourments métaphysiques cruels et souffrit à propos de l’idée de Néant°. Sa dialectique fut de tout temps scrupuleuse, impitoyable de conséquence. Son journal nous raconte avec force détails que le Nouveau Testament, qui le touchait jusqu'aux larmes, cessa un jour de l'émouvoir; il en conclut que son cœur s’était endurci et, pour ne pas s’exposer à ce qu’il considérait comme un sacrilège, s’interdit lui-même sa lecture préférée‘.
Ce même sérieux passionné se retrouve jusque dans ses distractions. Acteur ou directeur d’un petit théâtre d'amateurs comme les enfants savent en organiser, il était tout feu, tout flamme, et prenait un ton si solennel qu'il en devenait incompréhensible ou même insupportable à ses auditeurs; mais cela ne le décourageait point : ses héros étaient Wulf Isebrant, Napoléon et Struensee.
Ces goûts de Friedrich, son amour précoce pour la lecture, la méditation et l’art n'étaient point de nature à plaire au vieux Hebbel. Il fit tout son possible pour faire de son fils un journalier comme lui. Il l’'amena même de force au chantier et l'enfant le suivit avec la maie et la truelle, mais un gros livre sortait d’une de ses poches, et le soir il avait répandu autant de mortier sur ses habits que sur les murs’. Aussi le père le traitait-il de propre à rien et lui préférait-il son frère Johann qui pouvait pendant des heures regarder le cordonnier tirer l’alène et passer le ligneul. Friedrich commença ensuite à gagner de temps en temps quelque menue monnaie en faisant le saute-ruisseau. Mais, en dépit des elforts de la mère, le père s'obstinait à ambitionner pour lui le rôle de valet de ferme et parlait sans cesse de l'envoyer aux champs. Le même jour qui le fit orphelin le délivraf.
Le 18 novembre 1827, son père mourut. La veuve dut, faute d'argent, payer le cercueil en abandonnant sa provision de pommes de terre. À elle seule incombait maintenant le souci du présent et
1. W., VIT, 38948; 39178, — 2, W., VIII, 389: cf. Kuhb, [L, 49-50: T., 2646, et N. Hebbeldok., 14. — 3. W., NIIT, 395. Cf. supra 15 et note 2. — 4. T., 983; Kub, I, 51. — 5, Kuh, [, 53, 54, — 6. Cf. lier Nationen unter einem Dache (W., V,288et suiv.); cf. Bw., NII, 1
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de l'avenir et bravement elle se mit à l'œuvre, redoubla d'activité, ne répugnant à aucune besogne, se faisant lessiveuse et domestique. Friedrich renonça alors aux courses, trop peu lucratives, et, grâce à la recommandation de Dethlefsen, put entrer chez un certain Mohr, conseiller de fabrique, préposé à la paroisse de Wesselburen'.
Mohr était le fonctionnaire le plus important du lieu, moitié bureaucrate, moitié hobereau, mais avant tout infatué de sa personne. Juriste ordinaire, mais désireux de passer pour gentilhomme, fl était envers ses subordonnés capricieux jusqu'à l’extravagance, énergique jusqu’à la brutalité et dédaigneux jusqu’au cynisme. A la tête des autorités politiques et judiciaires de tout le district, il touchait un traitement annuel de 13200 marks d'empire, appointements considérables pour l’époque, et son autorité en était encore
accrue aux yeux de ses administrés. Le gros des affaires était expédié par ses clercs qu’il rémunérait à peine,
Friedrich entra chez lui d'abord comme commis. Il était chargé des courses, faisait de la copie etentre temps était mis à la disposition de la maîtresse de maison. En échange de ces services il recevait nourriture, logement et habits, linge de corps excepté. Au demeurant, sa situation s'était améliorée, même au point de vue matériel. Sans doute il couchait avec le cocher dans une sorte d’armoire ménagée sous l'escalier; mais il-était mieux nourri qu'à la maison où le régime se composait uniquement et invariablement de pain, de pommes de terre et de café et, s’il recevait de la garderobe de son maître une redingote d’une ampleur comique, il avait pour la première fois une casquette. Mais c’est surtout au point de vue du savoir-vivre qu'il allait gagner. Le préposé était le seigneur du village; et il en imposait tellement à Friedrich, qu'il le prit pour modèle et se mit à imiter Jusqu'à ses tics?.
Enfin, en dépit de ses originalités et de ses brusqueries, Mohr avait des qualités pratiques : la probité, l'exactitude et l'amour de l’ordre et de la régularité poussé jusqu’au pédantisme*. Le jeune Hebbel en fit son profit. Son maître, outre qu'il lui conseilla l'étude de l’histoire et de la géographie, lui ouvrit sa bibliothèque, bien plus riche et variée que celles que Friedrich pouvait avoir vues jusque-là. Les lectures de l’autodidacte devinrent considérables; il y trouva de quoi combler bien des lacunes, et, entre autres ouvrages, une sorte de petite encyclopédie qu’il feuilletait assidûment‘, Son intelligence et ses progrès avaient amené son maître à lui assigner un rôle de plus en plus important, si bien qu'il finit par lui confier de véritables fonctions juridiques; l'adolescent fut
1. Cf. Kuh, I : Zn der Kirchspielvogtei, 77 et suiv.; la reproduction photographique de la Xirchspielvoglei se trouve dans Bornstein, I, en tête des Gedichte de Wesselburen.
2. Kuh, I, 84, 85, 120. — 3. W., VINS, 395; cf. Franke, 55; N. Hebbeldok., 9, 13,14, 16.
&. W., VII, 44 (Abderiten de Wieland), 55 (Allusions à Hamann). Kub, I, 84, Bw., I, 18, 21, 26; VII, 196 et note. 1
ainsi initié de bonne heure à toutes sortes de réalités pratiques : à quinze ans il délivrait des passeports et des bons de logement, procédait à des interrogatoires, dressait des procès-verbaux, assistait à des enchères et à des licitations, parfois même à des scènes d’un réalisme grossier et violent, faisait à la même époque de petits voyages officiels au cours desquels il se frottait à une société toute différente de celle des vagabonds, des mendiants et des malandrins'. Toutes ces impressions agirent fortement sur sa sensibilité précoce et sur son, esprit curieux et inquiet; elles hâtèrent et même forcèrent sa maturité et achevèrent de lui imprimer cef caractère d'obstination réfléchie, mais un peu sombre, et ce besoin de « conscience » illimitée qui étaient déjà ses deux traits dominanfs.
Donc son horizon s’élargit, ses facultés s’enrichirent, ses aspirations grandirent : le cercle matériel seul restait rigide. Mobr n’augmentait que ses exigences, non le salaire. Il estimait assez la compétencé du jeune homme pour lui confier la tâche d’un secrétaire, mais il trouvait tout naturel, la journée finie, de laisser Hebbel prendre son repas avec les domestiques et partager la couche du cocher, même lorsque ce dernier fut atteint d’une maladie contagieuse et repoussante ?.
Aussi les joies du jeune clerc n'étaient-elles pas pures; au fond de son âme s'amassait l’amertume et cette sorte de désespoir douloureusement comprimé particulier aux natures pour qui la résignation et le découragement sont également impossibles ÿ.
Son meilleur ami était un gros terre-neuve. Il avait aussi beaucoup de joyeux et fidèles camarades : KI. Groth, N. Barbeck, C. F. Mundt, G. Wacker, Th. Hedde, pour ne citer que les plus connus. Friedrich était le boute-en-train, il y avait en lui un besoin de diriger, de dominer et de s’assimiler en quelque sorte les personnalités les plus diverses pour enrichir la sienne propre‘. « Il dissertait sur tous les sujets possibles, témoigne Reiff, et cela dans les termes les plus coulants, les plus adroits, jamais embarrassé, sans jamais se reprendre; on pouvait mettre sur le tapis tout ce qu’on voulait, il était toujours prêt à la réplique. Il excellait à présenter les événements les plus simples sous le plus beau jour du monde. Sa conversation était par-dessus tout intéressante, comme je n’en avais jamais rencontré jusque-là. Et quand il se mélait de chanter, une poignée de notes n'était pas pour l'embarrasser 5. »
Les amis faisaient des excursions aux alentours et des promenades sous les tilleuls de la place de l’église; quand venaient les beaux soirs et que les gens s’asseyaient devant leur porte, le jeune Friedrich savait les tenir une grande partie de la nuit sous le charme de sa satire déjà malicieuse et d’une verve intarissable. Il créa dans le hameau une sorte de petit cercle où tous les jeunes gens se réunissaient pour causer, jouer et danser et organisa des soirées de
LAW VIII, 390, 395. — 2. W., VIII, 397 165, — 8, T., 141, 464, 1053 1265; Bw:, 1,.85,.224"— 4 MKub, 1 75, 86-89. #5, Kub, I, 88.
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lecture. Ce fut une véritable réforme des mœurs de Wesselburen. Nous savons déjà que le jeune Hebbel aimait aussi à imiter les comédiens ambulants et, toutes les fois qu'il le pouvait, donnait libre cours à son goût pour le théâtre en organisant de petites représentations enfantines. Son biographe nous décrit avec humour le jeune . Hebbel directeur de troupe et mauvais comédien.
IL était joueur, mais conservait jusque dans ses jeux quelque chose d’exalté et de violent?. Nous avons sommairement étudié ce tempérament impressionnable et nerveux et, si le fragment autobiographique analysé plus haut nous révèle que Friedrich devint « passionnément amoureux » à l’âge de quatre ans, il faut voir là autre chose qu'une boutade fantaisiste du poète puisque le journal
. et la correspondance rappellent plusieurs fois et à de longs inter-
valles ces premières amours?
Mais la petite Emilie Voss ne régna pas seule dans le cœur de
l’enfant et de l’adolescent. Sa sœur Doris “ lui inspira aussi beau-
coup de tendresse et, nous le verrons bientôt, de gracieux vers. Certains de ses enthousiasmes juvéniles furent moins poétiques et plus troubles. Il semble bien que l'éveil précoce de son ardente sensualité l’ait entraîné de bonne heure : il s'occupe des jolies filles de la petite ville et rêve aux belles filles de la grande ÿ, il s'intéresse aux servantes facilement abordables et s’entretient de paradis plus accessibles encore ‘.
Etrange amalgame de spontanéité et de réflexion, d’élan, de besoin expansif et de sauvagerie, de susceptibilité ombrageuse et combative, tel nous apparaît, dès son enfance, le caractère de notre poète. « Je puis, écrira-t-il plus tard, en pleine conscience de sa nature profonde, je puis me passer du commerce de tous les hommes, mais je ne puis me fermer à aucun de ceux avec qui J'ai des relations. »?
Mais sa prédilection est très vive pour les pures vierges au front candide et aux limpides regards : en même temps qu Emilie et Doris Voss, deux autres sœurs, Louise et Gretchen Carstensÿ, émeuvent sa fantaisie et son âme inquiètes, et le beau matin de printemps où il rencontra la charmante Hedwig Schulz° ne lui fit pas oublier son amitié pour Wiebken Elvers ?. Nous retrouverons tous ces noms de jeunes filles en étudiant les poésies lyriques.
1, Kub, 1,97, 98: cf. W., VILI, 392% el suiv. — 2. Kuh, T, 91 et suiv. 3. T., 252061 et suiv., 286748 et suiv.; Bw., I, 78, 116, 187, 311; IV, DOS V, 316-317. C’est par lapsus que l'éditeur critique ajoute dans son Register :
T., 5184 : La petite Emilie dont il est question à cet endroit du journal s’ap-
pelait Emilie L. Cf. W., VIII, 398 et note. Cf. Kuh, I, 92, 114; I, 172.
Kahn 00 LITE MCE ON ENTIIT, 3888,
5. W., VIII, 394120 : « das schône Mädchen in der kleinen Stadt (In der grossen, Veilchen, Lilien, Alles zugleich) ».