Cf. supra, 205 et n. 12, et Zincke
2. P. 223-225; VI, 189 et suiv., Heidelberg, 24 maï 1836 (la pièce fut, d’après Kub, 1, 164, composée dans la cathédrale de Spire), cf. Morgenblatt, 25 mai 1838, avec le sous-titre Jugendbild, cf. Bw., I, 304 et note; 321 : « Bubensonntag ist vielleicht das Beste, was ich jemals gemacht habe »; 401: « die lyrische Poesie soll das menschliche Gemüth im Tiefsten erschliessen, sie soll seine dunkelsten Zustände durch himmelklare Melodien lôsen, sie soll es durch sich selbst berauschen und erquicken. Dies thun Gœthe und Uhland; dies that zuweilen (in Bubensonntag vor allen) auch ich, etc... » Cf. T., 1329 : « Wenn ich Gedichte, wie Bubensonntag, Lelztes Glas (cf. supra, 274 et n. 4) u. 8. w. betrachte, so kann ich garnicht umhin, mich für einen Dichter zu halten; ich würde sie, auch wenn sie ein Anderer gemacht hätte, für sehr schôn halten. »
3. T., 175, 223, 224, 1329; W., VIIE, 102-103 et 404, cf. supra, 18 et note CE cf. Kuh, I, 43-46. Sur Hebbel, enfant de chœur, cf. encore N. Hebbeldok., 10 et 189. — 4, Cf. supra, 7 et 14, — 5. Cf. VIII, 397.
Wenn ich einst, ein kleiner Bube, Sonntags früh’ im Bette lag, Und die helle Kirchenglocke All das Schweïgen unterbrach:
O wie schlüpft ich dann so hurtig Aus dem Bett ins Kleid hinein,
Und wie gern liess ich das Frühstück, Um zuerst bei Gott zu sein.
C’est à Uhland qu'est emprunté le modèle du quatrain trochaïque, nous l'avons vu déjà à propos de Ritter Fortunat\; mais, à part peutêtre une réminiscence de la sandelnde Glocke de Gœthe ?, l'inspiration est entièrement originale; l’église qui est ici décrite, avec ses tombeaux disposés tout autour d’elle, est celle de Wesselburen?, et c'est bien l'enfant que nous avons rencontré dans des Kindes Weihe * qui se présente ici :
Ein Gesangbuch unterm Arme, Eh’ ich’s Lesen noch verstand.
Le cœur plein d'émotion pieuse, il s’en allait seul, suivi de son petit chien (que nous reitrouverons dans un autre poème de son enfance Ÿ) et se glissait le premier dans l’église encore déserte pour y être en tête-à-tête avec Dieu; il espérait fermement qu'il lui apparaîtrait un jour ou l’autre et se levait à cinq heures tous les dimanches pour surveiller du regard les alentours du clocher et le cimetière; et lorsqu'un coup de cloche ébranlait les airs, l’attente lui faisait battre le cœur, mais ses yeux se fermaient d'angoisse : Und dies Zittern, dies Erbangen, Und mein kalter Todesschweiss,
Dass der Herr vorbeigewandell, Galt mir alles für Beweis.
Still und träumend dann zu Hause Schlich ich mich in süsser Qual,
Und mein klopfend Herz gelobte Sich mehr Muth für’s nächste Mal.
Uhland loua ce morceau, où la sensibilité de l'enfant est saisie sur le vif et dont il goûtait sans doute la fraicheur et la simplicité, qualités qu'il appréciait entre toutes.
Faut-il également voir dans la pièce auf eine UnbekannteT une poésie de circonstance? Il se peut qu'un événement réel en ait fourni le point de départ et, dans ce cas, aucun renseignement ne nous est parvenu sur l'héroïne, dont le poète ignore, il nous le confesse lui-même, jusqu'au nom. Il est non moins possible qu'il faille voir ici une allégorie dans le.genre de das Mädchen aus der Fremde de Schiller. Mais ce n’est point Schiller que rappelle la forme de ces strophes, c'est bien plutôt la fameuse Zueignung gœthéenne qu'elles évoquent :
1. CF. supra, 122. — 2. Cf. v. 8, et 39 et suiv. (Anmerkungen, 273). — 3. Cf. v. 17 et 32, et supra, 11 et note 5; cf. ein frühes Liebesleben, v..98 et 106 (VIL, 203). — 4. Cf. supra, 111. — 5. Cf. supra, 17 et note 5.
6. Cf. Bamber%, 1, 140, Zincke, 129, et Oskar Walzel (Deutsche Rundschau, mars 1913, p.437). — 7. P. 72; VI, 206; Heidelberg, 23 avril 1836,
Die Dimmerung war längst hereingebrochen, Ich hatt dich nie geseh'n, du tratst heran, Da hat dein Mund manch mildes Wort gesprochen In heil’gem Ernst, der dir mein Herz gewann.
Still, wie du nahtest, hast du dich erhoben Und sanft uns allen gute Nacht gesagt, Dein Bild war tief von .Finsternis umwoben, Nach deinem Namen hab’ ich nicht gefragt.
On a noté des différences superficielles dans le schème des rimes et, au point de vue de l'emploi des césures, un progrès évident par rapport à Gott über der Welt, également écrit en vers iambiques à cinq temps forts !. Nous aurons à revenir sur les différences profondes, qui nous paraissent résider dans la mélodie et la résonance. Quant au fond, l’inconnue présentée, le poète se hâte de poser le problème : cette inconnue, ses yeux ne la reconnaîtront plus, si un jour elle passe près de lui et si des étrangers prononcent son nom, ce nom lui dirait-il quelque chose, puisqu'il l'ignore? Und dennoch wirst du ewig in mir leben, Gleich wie ein Ton lebt in der stillen Luft
Und kann ich Form dir und Gestalt nicht geben, So reisst auch keine Form dich in die Gruft?.
Mais comment interpréter la strophe finale?
Das Leben hat geheimnisvolle Stunden,
D'rin thut, selbst herrschend, die Natur sich kund; Da bluten wir und fühlen keine Wunden,
Da freu'n wir uns und freu’n uns ohre Grund.
Vielleicht wird dann zu flüchtigstem Vereine
Verwandtes dem Verwandten 3 nah’ gerückt, Vielleicht, ich schaudre, jauchze oder weine,
Ists dein Empfinden, welches mich durchzückt!
Faut-il admettre que Hebbel a voulu ici donner une forme poétique à ses théories esthétiques les plus chères, telles que l’aphorisme dithyrambique du journal à propos d'Uhland et l'essai sur Kürner et Kleist ‘? Le poème serait alors un pendant à Ærleuchtung®, au Credo panthéistique s’ajouterait l’article de l'identité de la Nature et de la Poésie, là, « in unermesslich liefen Stunden », ici, dans les « geheimmisvolle Stunden »? Telle est l'hypothèse de Zincke 5. La majorité des critiques estime que Hebbel suggère seulement un curieux problème psychique et fait allusion à cette télépathie mystérieuse qui semble unir entre eux les individus et rendre leurs joies et leurs souffrances obscurément solidaires 7.
D'autres pièces de Heidelberg, le poète les a rangées ou (s’il s’agit du recueil complémentaire) les eût rangées lui-même sous la rubrique Vermischte Gedichte. C’est d'abord Tündelei, assez insignifiante, parue en 1842 sous le ütre de Æntstehen und Vergehen : le
1. Cf. Müller, 5, et supra, 256 et suiv. — 2. Cf. Scheunert, D. j. H., 42. — 8. Cf. die Seele, NIT, 125, v. 5, et supra, 139. — 4. Cf. supra, 79 et 168. — 5. Cf. supra, 259. — 6. Op. cit., 7, 129 et 130, 149, 159; ailleurs (p. 135-141) Zincke s’efforce de réfuter les théories de Neumann au sujet de l'influence de Schelling sur cette pièce.
7. Cf. Müller, 4, Tibal 137; Scheunert, D, 7. H., 106, 214, 215 et notes. — 8.P.193; VI, 211; Heidelberg, 3 mai 1836; cf. T., 3858, et Moloch, NV, 253 19° 20,
poète se regarde dans les yeux de la bien-aimée, mais une larme vient voiler son visage : So dir im Auge wundersam Sah’ ich mich selbst entsteh’n,
Und, als die stille Thräne kam, Noch schôüner mich vergeh’n.
+ Les quatre strophes intitulées das griechische Mädchen!, sont intéressantes surtout comme témoignage de l’imitation de Gœthe. Les lieder gœthéens Wahrer Genuss et Brautnacht ont fourni le rythme et les motifs analogues; la lecture de l’Achilleïs sur la terrasse du château de Heidelberg a pu suggérer à Hebbel l'idée de les transposer en Grèce? : un jeune champion, au retour des jeux, regarde une jeune fille qui croit voir passer un dieu et songe au sort de Sémélé* et de Daphné et quand vient pour elle l'heure du berger, elle se donne entièrement au bel éphèbe ‘.
Und nun, umfangen und umfangend 5, Umbraus’t von einer neuen Welt, Gedenkst, erbangend, doch verlangend Du sein, dess Arm den Donner hält; Wie wilde Blitze glüh’n die Küsse 6, Du wogst und wallst, als wärst’ du Schaum, ï Und dann besiegeln die Genüsse Der Brautnacht güttlich deinen Traum.
utres pièces de Heidelberg sont toutes épigrammatiques. Une Les autres pièces de Heïdelb t tout tiq U i-douzaine est contenu satirique. En voici une qui fait d’une demi-do e est de cont tirique. E qui fait d’ pierre deux coups et rappelle les Æinfälle de Wesselburen, visant le pasteur Meyn 7.
Mystisch 8. (e Geh du zur Kirche, fromm Gemüth Und sei kein Kind der Finsternis, Und wenn dich Gott, der Herr, nicht sieht, So sicht der Pfarr dich ganz gewiss.
Voilà pour la religion courante. La justice moderne n’est pas mieux servie, dans neues Recht® : les chats-fourrés seraient aussi malfaisants qu'arbitraires si le bras de Thémis n'était étiolé et sans vigueur. Les états d'âme sincères, le repentir par exemple, sont ceux qui ne sauraient se traduire en paroles. C'est l’épigramme Reue que, pour sa forme irrégulière, Patzak ! compare à des « Knittelverse » ainsi que la sentence :
1. P. 145; VII, 137; Heidelberg, 30 mai 1836. — 2. Müller, 6; T., 152; Bw., 1, 59 (26 mai 1836). — 3. Cf. T., 5859. — 4. Notons l’expression : Und brachtest stumm dein Selbst ihm dar, Es ins Unendliche zu steigern, Wie sonst ein Opfer am Altar.
Cf. Stammbuchblatt (VIX, 141) et der Mensch (VII, 109, v. 50); supra 227 et 251. 5. Cf. Gæœthe : Garymed, v. 29 : « umfangend umfangen ». — 6. Cf. Scheunert, D. j. H. : das Gewitter als Naturvorgang, 158, 159 et n. 1. — 7. Cf. supra, 75. — 8. P. 64; VII, 137, Heidelberg, 24 mai 1836. A 9. VII, 138; T., 163, Heidelberg, 4 juin 1836; Werner indique à l’Inhaltsverzeichnis de W. VII: le 14 juin et aux Anmerkungen (17) le 4 juillet. Il s'agit, évidemment, de 2 fautes d'impression. Cf. encore Patzak, 7, n. 1. 10. VII, 138: T., 210, Heidelberg, début de juillet, 1836; Patzak, 7, n. 1. — 11. Op. cit, 63.
Die Sucht ein grosser Mann zu werden, Macht manchen zum kleinsten Mann auf Erden.
C'est une idée analogue, sous une forme encore plus irrégulière, qu'exprime la suivante :
Das Licht beleuchtet jedes Ding, Allein nicht jedes hat sich zu bedanken ?.
Hebbel n'aime, ni les amis de l'ombre, ni les hypocrites et il leur décoche deux flèches acérées ?; voici la dernière, de forme parfaite *:
Ei, wie die wunderlichen Knaben Sich doch possirlieh jetzt geberden :
Sie wollen Münzwardeine werden, Weil sie noch nicht gestohlen haben!
La même année 1836 voit naître encore huit poésies et deux épigrammes qui toutes sont ou peuvent être groupées, soit dans le cycle que Hebbel intitule, dans son édition de 1857 : dem Schmerz sein Recht®, soit autour de lui. Ce sont d’abord les cinq premiers Lebensmomente$ du recueil de 1842; puis les pièces Mahnung?, Gruss der Zukunft$ et Erquickung *; enfin les deux épigrammes : mir ward das Wort gegeben !° et nicht darf der Staub noch klagen". Ces cinq numéros ne figurent dans aucun des deux cycles, mais se rattachent, comme nous le verrons, à celui de la douleur. Afin de traiter ce dernier dans son ensemble, nous anticiperons d’abord le sixième et dernier Lebensmoment !?, composé à Hambourg le 21 septembre 1841, puis les deux poésies qui suivaient immédiatement
1. VIT, 139, entre le 18 et le 28 juillet 1836: cf. T., 245 et Bw., I, 78 ; Patzak, 63. — 2. VII, 139 entre le 18 et le 28 juillet 1836; cf. T., 251.
3. Stets geht das Sich Verkriechen schief; NI, 139, Heidelberg, début de juillet 1836; cf. T., 216, et ei wie die wunderlichen Knaben, VIL, 139, Heidelberg, entre le 18 et le 28 juillet 1836; cf. T., 243; pour ces aphorismes, cf. encore Patzak, 7 et n. 1 et 68-69.
L Cf. Patzak, 69. — 5; VI, 287-994,
: 6. Ce sont : 1° Jetzé ist die Nacht gekommen (p. 196-198); les 4 premières strophes rejetées en 1857 (Armerkungen, 300), les trois autres reprises au cycle dem Schmerz sein Recht (VI, 289); l'ensemble composé le 22 juin 1836 à Heidelberg; 2° Schlufen, Schlafen, nichts als Schlafen, p. 199, VI, 290, Munich, 20 novembre 1836; 3° Was ist die Welt, p. 200; Heidelberg, 1836; rejeté à la Nachlese sous la rubrique : Lebensmomente, 1 (NIL, 142); 4° Was aillst du, Sonnenschein, p. 202. Heidelberg, 1836, rejeté à la N'achlese sous la rubrique : Lebensmomente, 2 (VIX, 143); 5° Und musst du denn., p. 203; Heidelberg, 1836; repris au cycle dem Schmerz sein Recht (NI, 292). Pour les dates, cf. encore Bornstein, Il, 368.
1. P. 12, sous le titre de Vorbereitung; NI, 236; Heidelberg, 1836. Zincke (129) suppose que la pièce a été composée de juin à août.
8. P. 39; VII, 134. Heidelberg, 13 mai 1836, recopice le 2 avril pour la Cornneles MMS NCtIEUpra 2, ne MON P MM EU 58 Heidelberg, 20 juillet 1836.
10. VIT, 144; Heidelberg, 3 septembre 1836; T., 342. — 11. VII, 143, T., 2798 (in Heidelberg geschrieben). — 12. Unergründlicher Schmerz, p. 204, repris au cycle : Dem Schmerz sein Recht (NI, 293).
dans le recueil de 1842 le cycle Lebensmomente : du hasi kein Herz! composée à Hambourg le 24 juillet 1841 et Gebet für den Genius? composée à Hambourg en 1840. Vinrent s'ajouter encore au cycle dem Schmerz sein Recht, par ordre chronologique, les pièces : Menschenfreude * (Munich, 5 janvier 1837), Ermutigung * (Hambourg, 1° mai 1839), ainsi que deux poésies que nous anticipons sur un recueil ultérieur afin, toujours, de respecter l’unité du cycle : im tiefsten Schmerz® (Paris, 16 janvier 1844) et letstes, Gebet® (Paris, 24 janvier 1844), enfin le finale composé à Vienne en 1856 : den bängsten Traum begleitetT.
La question chronologique ainsi mise au point, c'est dans leur ordre définitif et en tenant compte de tous les remaniements que nous allons passer en revue les quatorze numéros du cycle dem Schmerz sein Recht et nous n'aurons plus qu'à leur ajouter les cinq pièces de Heidelberg qui s’y rapportent et que, pour cette raison, nous venons de réserver.
Le cycle Lebensmomente de 1842 était précédé du « motto » suivant, qui pourrait ouvrir celui de 1857:
Wolken, längst hinabgezogen, Steigt noch einmal wieder auf,
Aber lichter Regenbogen, . Drücke du dein Bild daraufs.
Suivait le morceau Jetzt ist die Nacht gekommen dont Hebbel rejeta les quatre premières strophes, sans doute parce que l’introspection ? y avait été poussée trop loin et que n'avait pas été aperçu ce reflet d'arc-en-ciel, la note de mélancolie douce et apaisante, atténuant la fière mais sombre désespérance de la plainte et le caractère trop personnel de la confidence :
Ich will nicht lange fragen :
Warum, als ich begann,
Mir Licht und Luft versagen ?
Umsonst nur fragt’ ich an.
Stolz aber darf ich sprechen :
Versagte Gott mir’s nicht,
So konnt? ich Manches brechen,
‘: Was jetzt mich selber bricht 10,
1. P. 206, repris au cycle dem Schmerz sein Recht (VI, 291) sans titre : Gott weiss, wie tief der Mecresgrund. ;
2, P. 207; repris au cycle (VI, 287) sans titre : Zwiger, der du in Tiefen wolinest.
3. P. 30; repris au cycle (VI, 291) sans titre : Es grüsst dich wohl ein Augenblick. — 4, P. 67; repris au cycle (VI, 292), sans titre : Geht stumm an dir vorbei die Welt. -
5. Neue Gedichte von Friedrich Hebbel, Leipzig, Weber, 1848; p. 54 et suiv., repris au cycle (VI, 289), sans titre : A/le Wunden hôren auf, zu bluten.
6. Recueil de 1845, p. 56 et suiv., repris au cycle (VI, 291), sans titre : Natur, du kannst mich nicht vernichten. — 7. NI, 294, —S8 . P. 196; Anmerkungen, 300.
9. Jetzt will ich mich versenken Tief in mein eigenes Herz Zugleich mit Ehrfurcht lenken Die Blicke himmelwärts p. 196; Anmerkungen, 301.
10. Cf. supra, 29, n. 4, 150 et.n. 3, 153, 154 et n. 1; cf. Kuh, I, 183-184;
Ce que Hebhbel ne cesse de noter, au fur et à mesure de ses épreuves, c'est le caractère positif de la douleur. On trouve dans son journal et sa correspondance de Munich et de Hambourg, pendant la plus sombre époque de sa vie, toute une série d’aphorismes qui ne font guère qu'exprimer la philosophie du vers célèbre de Musset : « L'homme est un apprenti, la douleur est son maître »; le bonheur, par contre, lui paraît la consolation des médiocres *. Et sans parler de maints échos moins directs, épars dans ses premières poésies, n'avons-nous pas relevé déjà des déclarations identiques et explicites’? Nous sommes donc préparé à suivre notre « Grübler * » dans son cycle de méditations sur le même sujet.
C'est un événement de sa vie, c’est la naissance du fils qu'Elise lui donna à Hambourg, en pleine misère *, qui lui inspira le poème Ewiger, der Du in Tiefen wohnest. Nous nous rappelons ses plaintes d'alors, les mêmes que viennent de formuler poétiquement les strophes précédentes *. Hebbel souhaite que, si cet enfant hérite de son génie, il n’hérite pas en même temps de la destinée qui lui en a rendu si pénible l'exercice. Tout le morceau n’est qu’une prière prononcée sous l’obsession d’un souci unique que le poète voudrait écarter. Il s'adresse à l'Eternel qui habite les profondeurs insondablesf et, après une longue invocation de sept vers, s'arrête comme pour reprendre haleine. Mais le même mètre poursuit aussitôt et exprime sans interruption un dilemme dont le premier terme compte dix-neuf vers; c'est lui que le poète a à cœur d’exposer et qui est la véritable effusion :
Träumt vielleicht in einer niedern Hütte Irgendwo ein Kind, in dessen Seele
Jene Kraft des schôpferischen Bildens,
Die du, auf dein hôchstes Recht verzichtend,
Lyrik und Lyrtiker, 563-564 : die Revision; Scheunert, 1). 7. 1, 59, n. 2; 67 et n. 1; 72 et 151) commente ces strophes et surtout les beaux vers de la désespérance :
Doch nur vergebens ranke Ich mich empor, es sprengt Von oben kein Gedanke Den Ring, der mich beengt.
1. Cf. T., 575; Bw., I, 141 (7 janvier 1837) : « Wir sind immer so klein, als unser Glück, aber auch so gross, als unser Schmerz. » Cf. T., 1538 (8 avril 1839) : « Kraft ist Ersatz für Glück, darum hat sie keins » (cf. supra, 159, n. 6); T., 2171 (23 octobre 1840) : « als Gott wegen einer Masse Menschen, die aus sich selbst nichts machen kônnen, in Verlegenheit war, da schuf er das Glück »; et encore T., 766, 1004, 1407, 1429, 1811, 1906, 1915 et Bw., I, 351 (25 octobre 1838) : « der Zweifel, ja die Verzweiflung ist ein bessrer Beweis des Talents, als der Muth; es ist viel zu hoffen, wenn der Mensch selbst Nichts hofft »; et 353 (14 novembre 1838) : « Der Schmerz ist der grüsste Wohlthäter, ja der wabre Schôpfer des Menschen. Freilich ist er dies nur dann, wenn man, nachdem man 1hn in’s Innerste eindringen liess, ihn männlich bekämpft. »,
2. Cf. Heinrich von Zütphen (NI, 47; supra, 74), die Perle (VU, 53; supra, 85); Schmerz ist der Durst nach Wonnen (NII, 155; supra, 249 et n. 4).
3. Cf. T., 169, 219, 283 et supra, 163-166 et 283, n. 9. — 4, Cf. supra, 159 et n. 8; Kuh, I, 309 et suiv. Engelhard, 24, 25. — 5, Cf. supra, 153 et 154.
6. Et qui a le monopole d’inspirer les pensées, cf. v. 3 et Scheunert, D. j. H1., 84, n. 2. Ù
Deinen Menschen liehest, heimlich schlummert, Und der Jüngling, der dies Kind geworden, Schlägt, von Armuth hart bedrängt und Rohheit, Einst ein Auge, das vor starren Thränen
Deine Sterne längst nicht mehr gesehen,
Auf zu dir und stammelt ohne Worte :
Luft, mein Vater, dass ich nicht ersticke,
Eh’ ich für mein Leben dich bezahlte !.….
Arrêtons, bien qu'il s’en faille encore de sept vers que cette phrase intentionnellement interminable ne soit terminée et rappelons la pensée constante de Hebbel : « ne pas mourir avant d'avoir donné ses fruits »!. Que Dieu donc donne à l'enfant un noble guide, heureux de servir un être prédestiné et de lui dégager la source obstruée ?! Ou, si cette prière ne peut être exaucée (et c’est la seconde alternative), qu’il laisse le génie, capable, s’il pouvait se manifester, d'animer et de rajeunir un monde, prisonnier au cœur du jeune homme : il le consumera alors lentement *?.
UÜnd dann mag er mit dem All sich mischen,
Bis, verstärkt in langer Ruhepause,
Ihn die eig’ne Schwere wieder ablôs’t
Und ihm neu das Thor zum Dasein aufsprengt #.
On voit ici combien la métaphysique de Hebbel est à base essentiellement sentimentale. C’est, après l'élan individualiste, la confiance mystique en une sorte de retour éternel des êtres, indéfiniment renouvelés au sein de l’univers. La prière est finie et gravement, lentement, l'âme se replie sur elle-même et se recueille.
Suivent, dans le cycle, les trois dernières sitrophes du premier des Zebensmomente :
Liegt einer schwer gefangen In ôder Kerkernacht, So tüdt’ er das Verlangen Nach Freibeit, wenn’s erwacht.
Wenn auch sein ernstes Streben Zuletzt das Ziel erringt, Wer giebt ihm Muih und Leben Zurück, die es verschlingt ?
Ce dernier quatrain n'est-il pas véritablement prophétique de la destinée de Hebbel, et n’annonce-t-il pas, au milieu de sa carrière, au moment de sa pire détresse, le mélancolique épilogue qu'il devait prononcer lui-même, alors que tous les succès le couronnaient, mais terrassé par la maladie et à un mois de sa mort‘? Mieux vaut pour le prisonnier, continue le poème, ne jamais sortir
1, Cf. supra, 152 et n. 4; 157. — 2. Cf. v. 24 : « Wie ein Wand’rer die verstopfte Quelle » et supra, 53)
3. Ces vers rappellent la métaphore de l’'épanchement des laves et du feu intérieur employée par Hebbel pour se caractériser lui-même; cf. supra, 153 et n, 6.
4. Cf. Faust, 1 : « Vermesse dich, die Pforten aufzureissen » (monologue après l'entretien avec Wagner). Cf. supra, 255 : Proteus, v. 16.
5. Le finale (v. 37-39) peut faire songer à celui du Sänger de Gœthe.
6. Kuh, I, 521 : « Das ist Menschenlos, sagte er, bald fehlt uns der Wein, bald fehlt uns der Becher ».
de son cachot, que de découvrir que c’est le seul endroit où il puisse trainer son existence, Mais voici la contre-partie sereine, le reflet d'arc-en-ciel sur le nuage sombre, le souhait de sagesse humaniste :
Wie der Gedank’ auch brenne, s Doch wünsch’ ich, menschlich-mild, Dass Keiner sich erkenne In diesem dunklen Bild.
Die eig’ne Qual wird’'s dämpfen, Wean ihr es nimmer wisst, Welch Leben diess mein Kämpfen Um eine Grabschrift ist?2. $ Toujours plus ferme et plus vaillante, l'âme noble arrive par l'expérience de la douleur à la suprême bonté : après avoir souhaité la mort, puis s'être raidie dans une résignation hautaine, elle détourne sa pensée d'elle-même et la reporte sur ceux qui n'ont pas encore accompli leur course et à qui elle souhaite un sort meilleur; enfin s'épanouissant encore, elle étend sa bienveillance des enfants à l'humanité tout entière et trouve dans cette abnégation souveraine la plus profonde des consolations. Et puis l'oubli vient, le baume que le temps apporte :
Alle Wunden hôren auf, zu bluten, Alle Schmerzen hôren auf, zu brennen.
Hebbel écrit ces vers le 16 janvier 1844, après une crise que nous aurons à étudier et il ajoute, retombant aussitôt dans le désespoir et s’y abimant*, qu'ensuite l'homme se retrouve comme vide de lui-même :
Selbst des Abgrunds Tiefe ist vergessen, Und ihm ist, als hätt’ er nichts verloren, Aber auch, als hätt’ er nichts besessen.
Et la « dissertation rimée * » s'achève en deux strophes! La loi suprême du monde veut l'harmonie même dans la destruction; c’est en eurythmie, comme il s’est épanoui, qu’un être doit aussi passer et mourir. Tous ses éléments se mettent à l’unisson de ceux sur lesquels la mort s’est insidieusement posée et ainsi il peut paraître florissant alors que la vie s’est complètement retirée de lui. Hebbel s'évertue ici à mettre en vers les formules de l'esthétique de Gæthe :
1e. 2041et 0657
Bis ihm zuletzt sein Kerker Als seine Welt erscheint et Faust, I :
Weh! steck ich in dem Kerker noch ?
Das ist deine Welt! das heisst eine Welt.
Cf. Zincke, 175, 2. Cf. T., 156, Heidelberg, 4 juin 1836 et supra, 149, 150 et n. 3: cf. Zincke 158, 171, 174. é 3. Pour les métaphores, cf. Scheunert, D. ;. H., 63; elles sontici, au point de vue poétique, particulièrement malheureuses ; seule, celle de la fin est réussie :
Ist ein Mensch der Nessel gleich, die schnôüde Wuchert über seinem eig nen Grabe.
k. Tibal,:693.et n.7.
Harmonie, Gleichmass!, et c’est encore à lui qu'il emprunte l'idée de la souffrance « brisant sa propre mesure ? ».
Arrivé à l'apogée de la courbe de douleur, l'homme ne cherche plus que le sommeil, le bon sommeil d'oubli et de repos total, exempt de rêve. C’est le deuxième des Zebensmomente, la quatrième pièce du cycle, une strophe unique que Mürike appela « une trouvaille magnifique pour un compositeur ? » :
Schlafen, Schlafen, nichts als Schlafen !
Kein Erwachen, keinen Traum !
Jener Wehen, die mich trafen, Leisestes Erinnern kaum, Dass ich, wenn des Lebens Fülle Niederklingt in meine Rub, Nur noch tiefer mich verhülle, Fester zu die Augen thu'!
Comme on sent bien que c’est l'hypocondrie de Hebbel qui s’exprime ici! De là. cette extraordinaire résonance. [l nous dit luimême que cette poésie émane « du plus profond de son âme; elle respire la volupté que nous goûtons à nos plus belles hèures et dans nos pires angoisses » ; peu de temps après cette déclaration, il reparle de la pièce comme d’une de ses meilleures f.
Le sommeil, la mort, le silence, telle est la trinité mystique qui sera la tour d'ivoire du poète méconnu. C’est ce qu'exprime la pièce intitulée, dans le recueil de 1842, du hast kein Herz* :
Gott weiss, wie tief der Meeresgrund, Gott weiss, wie tief die Wunde ist, Auf ewig schliess ich drum den Mund,
Ich werde dadurch nicht gesund, Dass, die sie schlug, sie auch ermisst.
Mais à l'explosion de ressentimentf et de « Weltschmerz' » qu'exprime ce morceau, succède une affirmation consolante. A l'instar de Rousseau, Hebbel oppose ici à la société humaine, discordante, mauvaise, méprisable, la grande harmonie de la nature. C'est la poésie qui porte dans le recueil de 1848 le titre de letztes Gebet :
Natur, du kannst mich nicht vernichten, Weil es dich selbst vernichten heisst,
Du kannst auf kein Atom verzichten, Das einmal mit im Weltall kreist.
Nous retrouvons ici un nouvel écho du Vermächtnis$ de Gœthe et il y faut chercher la source de cette reprise de l'hypothèse du « retour éternel » au quatrain suivant :