CHAPITRE II
Le poète fut tout aussi précoce que le rêveur et l’amoureux. E. Kuh mentionne une pièce que Hebbel écrivit à l'âge de seize ans pour un de ses amis, Johannsen, à l'occasion de la fête de Neuenkirchen, et le biographe ajoute que le billet joint au poétique cadeau établit que le jeune Friedrich était déjà connu pour son habileté et son empressement à confectionner des vers pour qui lui en demandait?. « Depuis ma plus tendre enfance, écrit-il dans la lettre à Uhland que nous avons mentionnée plus haut, une force invincible m'a poussé à mettre en vers et en rimes toutes mes pensées, tous mes sentiments et mes rêves *. » Il rima des vers à un âge où il n’était même pas capable de les écrire. Il savait à peine l’alphabet que sa mère lui faisait lire la prière du soir et nous savons avec quel sérieux il s’acquittait de cette grave fonction. Il comprenait à peine les paroles que déjà sa fantaisie leur prêtait une forme poétique et leur faisait traduire ses premières émotions ‘. Il aimait à se rappeler plus tard certaines de ces premières productions dont les héros étaient : un porc abattu, un lapin décédé, Bonaparte, la théière 5,
Der Theetopf erfunden Zum Theegebrauch
In manningen Stunden Dampft daraus ein Rauch 6.
1. Nous ferons, sauf avis contraire, toutes les citations d’après l'édition critique de KR. M. Werner (vol. VI et VII). Toutes les pièces que nous allons étudier dans ce chapitre ne nous ont été transmises que par les manuscrits du poète ou des périodiques. Pour certaines nous ne connaissons pas la date de naissance précise, mais seulement celle de la publication; pour d’autres, au contraire, nous sommes très exactement fixé.
2. Kuh, I, 88: cf. Bw., IL, 18; V, 42 et suiv. — 3. Lettre du 9 juillet 1832 (Bw., VILLE, 3); cf. supra p. 25 et suiv, — 4. Cf. supra p. 13; W., VIII, 104. — 5. Kuh, I, 34, 35, 52; cf. W., VII, 391, 393, 395; Bw., VII, 287. — 6, W., VIIS, 388.
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Nous trouvons dans ce quairain, composé à l’âge de quatre ans, un
. mot bas allemand (« manningen » pour « manchen ») qui nous rap-
pelle que Hebbel parlait dans son enfance le dialecte dithmarse, et si couramment qu'il ne se rendit pas compte lui-même de l’époque où il commença à parler le haut allemand.
En revanche, il n’oublia jamais l’heure solennelle où il prit conscience pour la première fois de sa prédestination. Jusqu'à sa quatorzième année, Hebbel nous confesse n'avoir eu aucun pressentiment de sa vocation poétique. Elle lui fut révélée soudainement à l’occasion d’une lecture qui devint dans sa vie une date mémorable : « Je devais lire à ma mère, dans un recueil religieux, la prière du soir qui d'habitude se terminait par un cantique. C’est ainsi que je lus un soir le cantique de Paul Gerhardt, où se trouvent les beaux Vers :
‘ Die goldnen Sternlein prangen Am blauen Himmelssaal.
Ce cantique, mais surtout ces vers m'impressionnèrent fortement; au grand étonnement de ma mère, je les répétai bien dix fois avec la plus vive émotion. C’est qu'alors l'esprit de la Nature se penchait avec sa baguette magique au-dessus de ma jeune âme, les veines de métal éclatèrent et elle sortit de sa torpeur ?. » ; Les fragments autobiographiques ? nous apprennent que, pendant les longues veillées de Noël, le père de Hebbel aimait à chanter avec ses enfants des chorals ou d’autres chansons. Ce sont là, sans doute, les premières productions poétiques que Hebbel connut.
Nous allons le voir s’essayer d’abord à traduire poétiquement les
émotions qui naissent en lui à l'église pendant le sermon ou les cantiques : Dieu, le Démon, le Ciel et l'Enfer, la mort et la résurrection, la vertu et le péché vont remplir ses pièces d’adolescent.
Il mit de bonne heure la poésie au-dessus de tout et son biographe nous raconte qu'entendant un jour son ami Hedde jouer une valse au piano, le jeune Hebbel s’écria pathétiquement : « Certes, ton art est grand, mais le mien est plus grand encore‘! »
Faisant leur part au travail et à la patience, mais bien éloigné de considérer son art comme un métier, il y voyait plutôt une sorte de révélation, dont le poète, sous la pression d'une nécessité intérieure, se fait l'interprète : « Si ton poème, écrira-t-il bientôt, est pour toi autre chose qu'aux autres leur : Hélas! et leur Oh!, c'est
2, T., 134, Hambourg, 1° janvier 1836; cf. Bw., V, 43; et encore W:, VIII, 323, 394, 395; et Kuh, op. cit, 1, 50. La biographie établit, à ce propos, un curieux rapprochement avec le jeune Bürger. Cf. Engelhard, op. cif., p.8 : das Güttliche in der Einzelerscheinung war es, was ihn — selbstverständlich ohne dass er damals schon ein Bewusstsein davon gehabt hätte — in die schünen Schauern seiner Tiefen hinabzwang; es war jenes unbestimmte Gefühl, wie es Shakespeare bestimmt und klar beschreibt : « und dieses Leben .… findet in Bäüumen Zungen, Schrift im Bach, Stimmen im Stein und Glück in jedem Ding » (As you like üt, 1, 1).