COPENHAGUE
Nous avons interrompu, pour nous occuper de l'esthétique et des poésies de Hebbel, sa biographie et, comme il est indispensable d'envisager chaque étape de sa vie avant l'étude de la période correspondante de son lyrisme, reprenons-en le fil à la fin de l’année 1842, au moment où Hebbel repart de Hambourg, sans but bien défini, se demandant si, au cas où il l’obtiendrait, il serait capable d' occuper honorablement la chaire de professeur d'esthétique, vacante à Kiel, désirant ardemment, mais sans l’ espérer, une bourse de voyage, attendant surtout du déplacement même, du changement de milieu, la transformation d’une situation vitale qui ne lui paraissait guère pouvoir empirer !.
Après quelques heures de séjour à Kiel, il s embarque pour Copenhague, où il arrive le 14 novembre à midi?. L'impression
. d’arrivée est mauvaise. Pour faire bonne figure, mais x contre-cœur, Hebbel descend à l'hôtel d'Angleterre; il sent anxieusement grossir la note, trouve les Danois guindés, trop polis, préférerait de bons diables de rustres #. Mais bientôt ces nuages se dissipent : il loue un petit appartement chez une brave veuve qui, loin de spéculer à ses dépens, fait tout pour lui procurer au meilleur compte le plus
1. Cf. supra, 165, 166 et T., 2607. — 2. Cf. T., 2617; Bw., II, 128, et Kubh, IL, 3-5. — 3. Bw., LI, 129-132.
de bien-être possible. Aussitôt il se met en campagne et, muni de ses lettres de recommandation, commence ses visites. :
Comme au jour où, venant de Wesselburen, il arrivait pour la première fois à Hambourg, il en est, aujourd’hui encore, réduit à faire appel à la charité des riches et des puissants; mais ce qui, à présent, le soutient et adoucit son ironie, c'est qu'il peut se réclamer de ses œuvres : il est l’auteur de Judith, de Genoveva et des Gedichte. Après quelques contre-temps qui irritent sa susceptibilité déjà frémissante, le conseiller Dankwart lui fait l'accueil le plus courtois et le célèbre poète danois Oehlenschläger lui devient tout de suite le plus dévoué et le plus précieux des guides *.
Mais chez les « grands dignitaires » il se sent mal à l'aise; tant qu'il ne s’agit que de voir en tête à tête le conseiller de justice Lowson, le comte Molike et le conseiller de la cour de Levetzow, il s’en tire passablement; mais un jour, la comtesse l'invite à diner, il lui faut figurer au milieu d’une société nombreuse et brillante, faire des révérences, dire des gentillesses, observer l'étiquette et il se rend cruellement compte de son manque de bonnes manières, de l'importance autant que de la futilité des conventions mondaines. Rentré dans son humble logis, il s’'abandonne à ses regrets d'hypocondriaque en attendant qu'un peu d'argent lui permette de com-
bler les lacunes de son éducation. Le comte Moltke, d’abord interdit.
par ses gaucheries et qu’il craint un instant de s'être aliéné, finit cependant par l’apprécier et le protège en dépit de sa méfiance ?.
Le 13 décembre, Hebbel est introduit devant Christian VIII. Il a fait au préalable présenter ses œuvres à ce souverain ami des arts et, d'autre part, peu soucieux de particularisme (et pour cause), il compte précisément sur la tension entre le Danemark et les duchés : ne fournira-t-il pas au roi l’occasion de se concilier ses sujets rebelles par sa munificence envers l’un d’entre eux ? Sans aucun trouble, mais non sans raideur, il se présente donc à la cour et raconte ensuite cette entrevue à Elise « avec la fidélité de saint Luc l'Evangéliste ». Le poste de professeur d'esthétique est pris; quant à celui de « chargé de cours privés », Hebbel ne peut obtenir que de vagues indications. Il s'attendait du reste à cet échec et se console de l’impression qu'il croit avoir produite sur le roi en se disant qu’ «en tout cas il vaut mieux avoir été » quelque chose d’anguleux qu'un rien sans angles‘. Et il décide de prolonger jusqu’à la fin de l'hiver son séjour à Copenhagueï.
L'année 1842 s'achève dans la misère et la désespérance, Malgré des économies, des privations de toutes sortes, il n'arrive pas à équilibrer son humble budget‘, et quand il fait le bilan de ses affections, c'est pour constater le même déficit : qu'a-t-il laissé derrière
1. T., 2623, 2626, 2634; Bw., Il, 133, 140-145; Kuh, II, 14-20; R. M. Werner,
monographie, 180, 2. Bw., I, 134, 139, 146-148, 150-151, 159, 174, 186-187, 204, 212-213; sur l’hypocondrie de Hebbel, voir encore Kubh, IL, 5-6 et Tibal, 498, 503 et 505. 3. Kub, II, 10-12; cf. Gutzkows ausgew. Werke, éd. Houben, XII, 213, L. Bw., [1, 151-157. — 5. Cf. Bw., IT, 138 et 162-16%. — 6, T., 2622, 2623, 2695, 2629: Bw., II, 162, 175-176.
lui à Hambourg? pas d'amour : Emma Schrôder n'était « qu’une âme commune »; et pour un ami fidèle, Schütze, un autre suspect, Janens, qui l’a poussé à l’hypocondrie la plus néfaste’. La foi en lui-même, qui jusqu'ici le soutenait dans les pires épreuves, semble maintenant l’abandonner tout à fait; les années qui autrefois lui paraissaient désolées, il les considère à présent comme des périodes d’abondance : « je tombe toujours plus bas, jusqu'à ce que la terre me prenne en pitié et m'engloutisse. N'étaient l'enfant et Elise, peu m'importerait *. » Les deux liens du passé qui le retiennent encore sont deux traites pressantes sur l'avenir. Que deviendra son fils Max *? et que ne doit-il pas à la mère, à son bon ange des mauvais jours ? A distance, l'amour de Hebbel pour Elise s’exalte; il l’idéalise jusqu’à voir dans ses lettres quotidiennes des productions éminemment poétiques et lui envoie lui-même ses pensées et l'exposé sincère des moindres événements de sa vie, de tous les mouvements de son cœur. Et la conclusion est toujours : où trouver du pain pour Elise, pour Max et pour lui ÿ. Son leitmotiv demeure la comparaison de sa destinée à celle de Gœthef; il ne demande pas au ciel de le placer au nombre des grands privilégiés, mais seulement de lui concéder tout juste assez d'indépendance et d’argent pour avoir la liberté de ses mouvements, voyager, et n'être pas contraint d'inféoder son art aux nécessités matérielles, car il se sent incapable de produire à la Bauernfeld ou à la Birch-Pfeiffer?.
D'’aucuns exalteront cette irréductible volonté d'indépendance, le sacrifice que fait Hebbel de ce qu'on pourrait appeler son « moi inférieur » à son « moi supérieur », son renoncement conscient à une existence normale et normalement perfectible et, non seulement au confort et au bien-être, mais à la stabilité, à la sécurité, son acceptation réelle et non verbale du joug en dépit de toutes les plaintes que sa pesanteur explique. Des critiques plus sévères estimeront que Hebbel est pour beaucoup l'auteur responsable et entêté de sa propre et persistante infortune, puisqu'il repousse, en somme, le lot commun à l’immense majorité des mortels en n’acceptant pas d’abord de gagner son pain ‘avant de songer à s'assurer le luxe suprême : vivre à sa guise, réaliser l'harmonie et presque l'identité entre l'effort et la jouissance, le travail et le loisir, assimiler de la beauté et en créer. D’autres enfin remarqueront que, pour une nature comme celle de Hebbel, il y avait désaccord et antinomie entre les exigences de la vie quotidienne et celles de sa vocation d'artiste, qu'il ne lui était pas loisible de les concilier, mais qu'il lui fallait « opter », que s’il eût subi la tyrannie d’une
1. Bw., IL, 165, 166, 172, 180, 222, 242, 260..— 2. T., 2622.
3. Quelques jours avant le départ de Hebbel, il avait été baptisé à Wandsbeck, les lois de Hambourg ne permettant pas qu’un enfant naturel portât le nom de son père. T., 2607-2608; cf. encore T., 2621; Bw., II, 201, 220, 229, 245, 246. $
4, T., 2446, 2455, 2459, 2545; Bw., Il, 138, 151, 166, 168, 170, 179, 197, 207, 211-212, 231-236, 240-241, 245, 252-253, 255, 262; Kuh, II, 13.
5. T., 2461. — 6. CÉ. T., 2464; cf. supra, 12, n. 5. — 7. T., 2444, 2465, 2491, — 8. Cf. supra, 176, 208. :
profession lourde et absorbante, sa liberté d'artiste en eût été peut-être ruinée et à tout le moins diminuée, et qu'il se rendit suffisamment compte que le prix de son autonomie comme poète était l’asservissement de l’homme. Il faut reconnaître, dans tous les cas, que ce qu'a d’exceptionnel et de tragique toute la première moitié de la carrière de Hebbel dérive pour une bonne part de son refus de se plier aux conditions ordinaires de toute vie bien équilibrée. Gœthe n'allait-il pas jusqu’à proclamer la toute-puissance régulatrice d’une activité définie et même exigeante? Mais gardons-nous d'oublier que la distance des appréciations est ici celle des situations acquises, que Gæœthe et Hebbel sont, sous ce rapport, aux antipodes : l’un redoute pour l’artisie les conséquences d'une indépendance trop grande, sent le besoin d’un frein; l’autre se voit en quelque sorte à l'avance pris dans l’inexorable engrenage de la vie bourgeoise et craint qu'elle ne l’engloutisse en totalité, s'il fait tant que se laisser aller aux premières concessions. Le problème des rapports de la culture du moi et de l'activité sociale offre trop de complexité pour que le point de vue le plus sage ne soit pas d'essayer avant tout de définir le plus fidèlement possible celui du poète lui-même.
Ce fut pour Hebbel à Copenhague une heureuse surprise d'apprendre que sa réputation l'y avait précédé. Il y trouva, sans compter Evers, qu'il connaissait déjà, et qui du reste ne lui plaisait guère, de nouveaux compagnons : Ludwig Môller, Christian Winther, Eduard Duller, Peter Holst !. En juillet, Uhland se trouvant de passage à Hambourg, Hebbel lui rendit visite et fut très satisfait de cette rencontre : « Il fut très cordial et très affectueux comme si nous étions de vieux amis et non pas raide et froid comme on le trouve le plus souvent et comme je le trouvai en effet en 1836 ? ». En septembre, il vit Mme Crelinger, la jugea femme d'intelligence très ferme comme Amalia Schoppe et espéra avoir produit sur elle une bonne impression. Des témoignages d’admiration lui parvinrent Jusque de Strasbourg. Les étudiants danois l’invitèrent à fréquenter leur association, lui demandèrent des conférences et mirent à sa disposition tous les livres qu'il voulut *; il trouvait à la bibliothèque royale les anciens, à | « Athenäum » les nouveaux ouvrages. Mais s'il fréquentait les deux assidûment, c'était aussi pour réaliser des économies de chauffage 5. S'il lui était loisible de penser abondamment au trésor des livres, il n’arrivait pas à délier les cordons de la bourse de son libraire. C’est l’époque où Campe lui parut l’homme d'affaire rapace, intraitable f. Rentré dans sa chambre, Hebbel jouait, comme par le passé, le rôle du grand seigneur famélique : alors qu'on le croyait riche”, il lésina si bien qu'il finit par tomber malade: atteint de rhuma-
1, T.,2625; Bw., II, 157-158, 167, 215, 220, 298, 271, 279; Kuh, Il, 31. Pour la correspondance avec Eduard Duller, voir Bamberg, I, 405-406; Bw., II, 270, 836; VI, 160 et T.; 2708 et 3231. ;
2. T., 2575.— 3. T., 2583. — 4. Bw., Il, 191, 205, 218; 263. — 5. Bw., Il,-165, 171, 205. — 6. T., 2545, 2574; cf. supra, 225, — 7. T., 2629.
tisme et l'estomac délabré, il dut garder la chambre tout l'hiver, manquant même de linge, donner au pharmacien et au médecin tout l'argent si péniblement mis de côté et se payer des bains coûteux qui restèrent sans effet. Le jour, l'ennui le dévore; la nuit, ce sont de longues heures de douloureuse insomnie. Il se reproche cruellement d’être toujours une lourde charge pour Elise et d'épuiser, quoi qu'il fasse, les ressources d’une faible femme, pauvre comme lui . La misère encore, les demandes incessantes d'argent de son frère Johann, l'obligent à le tenir à l'écart de sa vie, quelque inquiétude qu'il ait à son sujet ?. Il appelle en vain le printemps, crie « l'abominable malédiction d’être pauvre? ». Ainsi se vérifiait pour lui la légitimité de son cri d’amertune en conclusion de son bilan de la période précédente : « les morts ne sont plus malades * ».
Son hôtesse le soigna avec un touchant dévouement et toutes ses connaissances de Copenhague lui restèrent dévouées jusqu’au bout5, Oehlenschläger surtout se montra d’une bonté inlassable. C'est à lui que Hebbel dut la plus grande partie des profits qu'il retira de son séjour en Danemark; dès son arrivée, il l'avait invité régulièrement à sa table et, malgré la différence de rang et d'âge que Hebbel observait avec d’autant plus de scrupules que son noble ami en faisait bon marché, ils se voyaient presque quotidiennement, échangeant des propos littéraires et faisant des plans d'avenir 6. Oehlenschläger le présenta à Thorwaldsen et à Andersen. Si ce dernier n'eut point le don de plaire à Hebbel, le grand seulpteur sut lui inspirer une vénération profonde. Hebbel visita son atelier et constata quelles affinités de destinée et d'esthétique existaient entre eux deux; Thorwaldsen, l’apologiste de la santé et de la force, fut le guide qui révéla à Hebbel sa passion du beau et lui fit comprendre en outre que « le besoin le plus profond de sa nature était celui de vénérer et d'admirer” », son influence vint ainsi corroborer définitivement, en les illustrant d'une empreinte magistrale, les grands enseignements gœthéens. Hebbel sentit quelle reconnaissance il devait à Oechlenschläger de l'avoir mis en rapport avec un tel artiste, mais le poète danois l’obligea bien autrement encore; sa bonté pour Hebbel s’acerut tous les jours :
- A. T., 2455, 2545, 2693, 2641, 2655, 2670; Bw., IX, 149, 175, 220-230, 233, 235,