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concernant. Îl en envoie un à Elise, signé Sigmund Engländer, du nom de celui qui deviendra son plus fidèle compagnon de Vienne! et ajoute : « J'espère que ces détails te feront plus plaisir que si j'étais arrivé moi-même, le corps et l'âme brisés: car tu dois sentir que la vie d’autrefois est impossible à présent et que mon existence doit, ou bien s'élever, ou bien — prendre fin... Toutes mes pensées appartiennent maintenant à l’action; de toutes les nostalgies, je ne connais plus que celle d'agir, et rien ne saurait être un devoir pour moi de ce qui y fait obstacle, car cela m'anéantit, moi et toutes mes forces?. »
Et de fait, cette lettre ne signifie pas la résection impie et dangereuse d’un lien vital, mais bien la rupture nécessaire du câble qui paralysait son essor. « Jamais encore, écrit-il quelques jours après, je ne m'étais senti comme ici, porté et soulevé par l’élément cosmique. » Le public le fête; les libraires font, à vendre ses œuvres, des affaires d’or. 11 se sent dans une atmosphère « d'amour et de bienveillance ». Ses voyages lui ont appris à fréquenter les hommes, et leur commerce lui est devenu un besoin*?. « Dieu soit loué, l’homme vaut, en moi, encore plus que l'artiste. » [l croit avoir triomphé définitivement de sa timidité et de sa gaucherie et se glorifie de faire des connaissances par douzaines. Il déclare : « Il faut qu’il en soit ainsi : à une âme lyrique, comme Uhland, peuvent convenir le silence et le repliement sur soi-même, mais un poète dramatique doit, dans sa personne aussi, rappeler un généralissime ». La jeunesse voit en lui « le roi de la littérature, etles gens âgés, à tout le moins le prince héritier », Tous les périodiques ne s'occupent que de lui et le comte Dietrichstein défraie maïntenant les conversations pour l'avoir ignoré‘! Dans une soirée donnée par une société littéraire « Concordia » en l'honneur du poète Egon Ebert, la jeunesse porte à Hebbel un toast fougueux. Là-dessus, Bauernfeld se lève et déclare qu’il n’a demandé la parole que pour en faire autant. Otto Prechtler, Castelli, d’autres partisans se présentent. Leur porte-parole fut Sigmund Engländer qui, dans le Oesterreichisches Morgenblatt de Vogl, nomma Hebbel « le talent dramatique le plus considérable des temps présents », regrettant
- seulement que, pareil en cela à Grabbe ou à Büchner, il ne joignit pas à l'énergie et à la force la beauté. Hebbel eut avec lui de nombreux et interminables entretiens esthétiques et cette amitié dura jusqu’en 1848, pour refleurir encore quelques années plus tard*.
Les frères Zerboni ne se lassent point, s’estimant trop honorés de pouvoir subvenir à tous ses besoins, « équipage et amusement
‘compris ». Le célèbre orientaliste Hammer-Purgstall tient à se le faire présenter et Hebbel a en Frankl un nouvel et fidèle ami :
1. Hebbel-Kalender für 1905 (173-197). — 2. Bw., II, 294-295. — 3. Bw., IL, 296, 328-329. — 4. Bw., III, 297, 333.
5. Bw., III, 294, 301 ; cf. Werner, 252 et suiv. Kuh, II, 195-199. Sur Engländer pendant cette période, cf. les lettres d'Engländer à Hebhbel (Bamberg, Il, 171- 175) et celles de Hebbel à Engländer (Bw., IV, 55, 79; Bamberg, II, 174).
6. Bw., ILJ, 301-302; cf. L. À. Frankl, zur Biographie Friedrich Hebbels, voir
bibliographie).
Chacune des lettres de cette époque consigne avec une complai-
sance au moins naïve toutes ces conquêtes et tous ces succès : il est invité chez le banquier Biedermann, chez le régisseur Lüwe, le prince Schwarzenberg, à l'ambassade du Danemark; il y rencontre la comtesse Baudissin. Chez Campe va paraître un livre sur lui et dans la Revue des deux Mondes un grand article, etc., etc.'.
Le monde du théâtre aussi lui fait fête : le premier chambellan de
l'empereur d'Autriche, ce même comte Dietrichstein, l’intendant
qui l'avait ignoré, regrette de n'avoir pu lui rendre la première
visite. Contre la censure, Deinhardtstein défend Maria Magdalene et Halm Genoveva. Les acteurs sont pour lui : Anschütz s'intéresse vivement à la tragédie bourgeoise, Lôwe brüle de tenir le rôle d'Holopherne, Christine Enghaus celui de Judith, et même la Rettich, sa rivale, et qui, à cause seulement de cette rivalité, s'oppose à la représentation de la pièce, est en excellents termes avec l’auteur *. Hebbel n'avait-il pas raison d'écrire : « J’ai été retenu à Vienne par un miracle °? » | |
Un second, plus grand encore, devait l'y fixer. Le 27 février 1846, il prie Bamberg de lui écrire désormais à l'adresse suivante : « Mademoiselle Enghaus, actrice impériale et royale du théâtre de ia cour, Quergasse N° 217, Alservorstadt » etil ajoute : « voilà le nom qui est devenu plus important pour ma destinée que jamais un autre encore *».
La rupture avec Elise Lensing est consommée. Nous en connaissons la genèse et pouvons la poursuivre tout au long des premiers mois du séjour à Vienne grâce aux lettres que Hebbelenvoie à Hambourg et qui, de l’aveu même du poète, lui tenaient lieu de journal alors . Malheureusement, Bamberg, ému de scrupules qui font plus honneur à son amitié pour Hebbel qu à son intelligence, a détruit un certain nombre de documents qu'il jugeait compromettants pour la mémoire du poète et qui n'auraient pu, au contraire, que la servir; c’est ainsi qu'il nous a privés de toutes les lettres qui se rapportent directement à la rupture avec Elise et aux premiers moments de sa liaison avec Christine Enghaus5. Il est vraisemblable qu’elles nous eussent montré, plus passionnées et précipitées, les dernières phases de l’antagonisme Vienne-Hambourg, Elise se faisant. de plus en plus exigeante et pressante, Hebbel se raidigsant et se détachant de plus en plus, elle, indiquant le mariage comme un refuge, lui, déclarant « qu'une chambre de torture ne saurait être un asile », elle, présentant ses vœux comme un créancier longanime une indiscutable traite, lui, faisant du succès de ses efforts d'indépendance une question de vie ou de mort. La caractéristique que donne Kuh des lettres détruites reflète bien toutes les amertumes et toutes les a IT, 305, 310, 311, 333. — 2. Bw., III, 298, 303-304, 313. — 3. Bw.,
4. Bw., IT, 312; sur Christine, cf. W., VIII, 398-399; Kuh, II, 165-170: Werner, 251-252 et Winterfeld, 300 et suiv.
5. Sauf à Elise, Hebbel montre à cette époque peu d’empressement à écrire :
des lettres (cf. Bw., III, 312, 313, 328 et T., 3571). 6. Cf. Bw., IT, 302, note; T., 3912: Bw., IV, 8, note.
* passions qu’elles devaient exprimer. Quant aux arguments des deux adversaires, pouvaient-ils être autre chose que le reproche réciproque d’égoisme? Hebbel, pour sa part, ne se fait pas faute d'en user, ainsi qu’en témoignent même des passages que Bamberg . n'a pas détruits. Son attitude est plus noble lorsqu'il s'efforce de comprendre plutôt que de juger et d’être équitable tout en demeurant ferme, de faire lui-même ce qu’il reproche à Elise de ne point faire pour lui, de s'expliquer l’état d'âme de son amie et d’écarter son image sans l’amoindrir. Nulle part il n’affirme plus nettément ce pantragisme amoral appliqué à sa propre vie, dont nous avons suivi les étapes ?, que dans ce passage d’une lettre du 11 avril 1846 où il répond par avance aux champions intransigeants de l’altruisme : « mon malheur ne saurait être qu’en apparence le bonheur d’autrui : je ne puis donc opter pour lui, même en me plaçant au point de vue du sacrifice et de l’abnégation? ». L'amour n’est pas un salaire ou une prime. Hebbel semble bien convaincu, non de sa liberté, mais - de sa fatalité. Il y a toute l’irréductible antinomie pantragiste dans ce cri de poète affirmant « que sa plus grande douleur est de ne pas pouvoir aimer Elise comme elle le méritait », on ne saurait donc sans injustice transformer en reproche cette constatation et lui faire un grief de ce qui est son impuissance “. Tout au plus serait-on en droit d'attendre de son amitié pour Elise qu’elle eût débarrassé son plaidoyer de toute la rigidité pédantesque qui en fait trop souvent un réquisitoire. Devait-il refuser à celle qui l’aimait encore et qui souffrait tant le dernier mot? Il en aimait une autre et était payé de retour. Le bonheur n’eût-il pas dû achever de lui conseiller la modération et la générosité? Mais gardons-nous de voir une circonstance aggravante là où il est tout aussi loiïsible d’en apercevoir une atténuante. C’est si Hebbel eût été malheureux que ses accusations pourraient nous paraître témoignages irréfutables de faiblesse et de mesquinerie, mais au seuil d'une existence transformée, qui nous dit qu’il ne faut pas voir dans sa dureté apparente le raïdissement tragique contre l'immense pitié qui l’envahit pour sa compagne des jours mauvais, et, dans l’insistance même de sa plainte, une garantie que tous les liens d’affection qui le retiennent à elle sont bien vivants encore et que leur rupture est aussi douloureuse que nécessaire. Cette rupture nous paraît, étant donné le caractère de Hebbel, tragique au premier chef”. Nous nous refusons à voir la cruauté autre part que dans le rapport entre les deux êtres et bien plutôt que d'admettre dans la conduite de Hebbel le moindre