Bw., II, 301, 322; IV, 46; T
2. Cf. supra, 422; Kub, II, 157 et suiv.; Bw., Il, 151; IIL, 285, 293-298; IV, 46, 66; T., 2762, 3874, 4016, 4121.
3. Cf. supra, 422; Kub, II, 157, 160; T., 3874; Bw., III, 285-286.
4, T., 3995; Bw., III, 290-291. — 5. Kuh., II, 194 et suiv. — 6. Bw., II, 131, 222, 285, ligne 15.
et un motet de Mozart, une autre fois un concert de Berlioz qui lui. rappelle les soirées de l'Avent à. Wesselburen et lui suggère une comparaison entre la discipline devant et derrière la rampe, entre les rapports des musiciens et du chef d'orchestre et ceux des acteurs et du poète dramatique!. Quatre autres occasions : une messe de Noël (mauvaise), une représentation d’Antigone à l'Odéon avec musique de Mendelssohn « qui s'adapte à Sophocle comme une valse à un sermon », — une matinée salle Erard et une autre salle Pleyel, confirment Hebbel dans son opinion sur les virtuoses : certes, il ne veut pas de cacophonie, ni de discordances, mais la musique « qui ne fait que nous servir des sons agréables ressemble à son avis, à une poésie qui ne voudrait que rassembler de jolis mots comme : lis, étoile, rose, rubis ». Il veut ce quelque chose « pour la sensibilité, pour l'âme, qui fait de la musique la vraie « harmonie préétablie? ». En Italie, il entend à la Sixtine le Miserere «chanté par de dégoûtantes voix de châtrés », déclare que « ce pays a depuis longtemps cessé d’être celui de la musique et du chant; celui qui, par exemple, veut entendre à Naples des chansons populaires, doit se les chanter lui-même* ». Robert Schumann lui écrit à Vienne des « lettres enthousiastes » pour lui offrir de corriger un libretto de Genoveva en vue de la mise en musique; Hebbel se départit cette fois de son aversion pour les libretti qu’il estime aussi peu que les ballets et se met à l'œuvre après s'être confondu en remerciements : nous avons vu du reste combien il fut recu « fraîchement » à Dresde‘.
Si tout cela ne peut que contribuer à expliquer qu'il ne « découvrit » point Franz Schubert, d’autres passages de son journal nous intéressent davantage : ce sont ceux où il nous communique ses idées sur les rapports de la langue et de la musique : « dans le poète, écrit-il, comme dans le taureau ardent de Phalaris, la douleur de l'humanité devient musique ». Et il nous fournit lui-même le eommentaire de cet aphorisme : « je crois que nous autres poètes en langue allemande nous ne devons pas tant nous efforcer d'atteindre Fharmonie (Wohlklang) que chercher à éviter le plus possible la disharmonie (Missklang). La langue allemande n’est point harmonieuse et nous ne pouvons pas la rendre telle, du moins sans la dépouiller de sa supériorité première, qui consiste à exprimer plus complètement que n'importe quelle autre des modernes, la pensée avec tout son enchaînement organique. Mais elle n’est point non plus discordante et l’on peut facilement l'empêcher d'être désagréable à l'oreille. Autre chose est de ne vouloir employer que ses vocables musicaux, c’est-à-dire négliger neuf dixièmes de son immense trésor de signes — autre chose, d’écarter ceux qui sont nettement rudes et barbares et, notamment dans la versification, de s’efforcer d'éviter une accumulation par trop antimusicale de consonnes muettes. Elle ne saurait devenir musique, même pas sous
1. Bw., III, 68; T., 2867. — 2. Bw., III, 74; T., 2813, 2967, 3093, 3164, 3444,
3527-3528, 4082, 4086. — 3. Bw., III, 214, 242. — 4. Cf. Bw., IV, 28-30; T., 4253, supra, 422 et Bamberg, I, 407-409.
la main du maïtre — mais elle ne sera le contraire que si un gâcheur s'y évertuei. »
Vingt mois après, il précise encore : « Juger les langues à leur harmonie est une impropriété d'appréciation qui ne cesse pas d’en être une parce que des nations tout entières au lieu d'individus isolés, la commettent. La langue est assurément la manifestation concrète de l'esprit; mais le concret de cette manifestation réside dans l’expression de pensées par le jeu de divers sons en soi, dans l’extériorisation de lauto-délivrance spirituelle par un médium corporel, et l’on pourrait même, sous ce rapport, élever une objection non négligeable contre la différence spécifique entre Esprit et Corps. Il ne faut pas s’imaginer, comme Français et Italiens le font bien incontestablement, qu'une langue ne devient concrète que lorsqu'elle flatte agréablement telle ou telle habitude de l'oreille mais reconnaître qu’elle est concrète dès qu’elle a des signes différenciés pour le monde intérieur comme pour l'extérieur, sans se répéter ou s’embrouiller trop souvent — et c’est éminemment le cas de la langue allemande. Même si une langue pouvait rivaliser avec la musique, ce à quoi aucune ne peut prétendre, ce ne serait encore pas une raison de lui attribuer de ce chef un privilège quelconque, car précisément, l'esprit comme le cœur devant avoir son expression particulière et spécifique, se développerait de l'élément phonétique un double médium et une langue musicale de même qu'une musique spirituelle, au cas où elles ne seraient que cela et non point en même temps encore autre chose, manqueraient toutes deux leur but?. »
Mais poursuivons l'analyse des rapports esthétiques de Hebbel de 1842 à 1848 avec les autres écrivains. Pendant cette période encore, nous. voyons qu'il est impossible de le ranger dans aucun des groupes — Jeunes-Allemands — Sturm und Drang — romantiques — humoristes — Souabes — Autrichiens. Comment se comportera-t-il vis-à-vis des auteurs indépendants ou du moins tels qu'ils n'appartiennent encore à aucun groupe défini?
Voici d'abord comment il apprécie ceux de son pays : « Les Holstes veulent mettre mon portrait sur leur Musenalmanach. Ce sera comme s’il était peint à la porte d'une basse-cour d’oies. Car ces poètes holstes chantent comme des oïes *. » Emmanuel Geibel, l’anacréontique, ne lui paraît qu’une personnalité intéressante mettant à profit avec adresse et « dans la forme prescrite » l'expérience nouvelle, acquise par son voyage en Grèce; il pense valoir mieux que lui — en novembre 1846, il prie Gurlitt de répondre en son nom et « de la façon la plus aimable » à son salut“. Et de même Hebbel se croit supérieur à Annette von Droste-Hülshoff, dont il parle avec un certain dédain et à Julius Mosen, dont il admirait depuis longtemps le 7rompeter an der Katzbach, mais à qui. il reconnaît plus de talent poétique que de force véritablef. Des poètes dits « popu-
1. Cf. T., 3348, 3453 et Bw., III, 258. — 2. T., III, 3665. — 3. T., 3699; cf. 3938. — 4. Bw., II, 204, 212-213; LIT, 17, 254. — 5. Bw., IT, 191, — 6. Bw., IT, 222; T., 1755, 1758. .
laires » il ne mentionne Robert Reinick que comme auteur du libretto sur Genoveva et Karl Simrock que comme éditeur du vieux Puppenspiel de Faust; il n'aurait du reste pu connaître encore de ce dernier poète que des pièces isolées. Rien encore des « poésies silésiennes » de Holtei pas plus que des lieds et contes en vers de son compatriote Kopisch, et les poèmes bas-allemands n'ont point paru encore‘. Enfin il n’est pas indifférent pour la compréhension de ses poésies, étant données leurs affinités dramatiques, de signaler qu'à part les dramaturges Jeunes-Allemands, Hebbel ne cite que Raupach, Kotzebue et Immermann, le déserteur du romantisme, mais pour les condamner tous trois, que de ce dernier cependant il apprécie les romans, qu'il goûte davantage encore les romans historiques de Willibald Alexis et puise assidûment à la source réaliste du Neuer Pittaval ?.
En somme, peu d’acquisitions nouvelles. L’autodidacte conserve toutes ses premières antipathies et reste, en un sens, moins fidèle à ses prédilections, puisqu'il se détourne de certains de ses favoris d'autrefois et mesure son enthousiasme à l’un de ses anciens maîtres. Autant que la théorie est en mesure de nous renseigner à l’avance sur la qualité de l’œuvre lyrique, le progrès ne pourra être que qualitatif et, pour reprendre une antithèse chère à notre poète, que se manifester « en profondeur » et non « en largeur ». Est-ce à dire que, dédaigneux de presque tous les courants modernes, Hebbel va se réfugier vers les sommets et remonter aux sources classiques ?
Il ne néglige point les auteurs grecs. Nous avons constaté qu'il aimait Platon, mais à ses yeux, nous le savons également, c’est la poésie et non point la philosophie qui exprime « ce qu'il y a de plus positif dans l'esprit humain * ». Aussi étudie-t-il de préférence les poètes de l’Hellade. Son Diamant le conduit à Aristophane qu'il se félicite de n'avoir pas connu plus tôt : « car, dit-il, il aurait pu devenir dangereux pour moi », et dont il blâme le penchant au fantastique ‘. Au contraire, dès 1841, il lisait avec ravissement les tragédies d’'Euripide et, l'année suivante, il achète les œuvres d'Eschyle en même temps que l’'Homère de Voss 5. Sophocle lui paraît « le plus heureux » des grands tragiques, mais il cite toujours de pair avec lui Eschyle dont il oppose l’art puissant et si vivant aux mosaïques mythologiques de la seconde partie de Faust5. Et voici en quels termes il vante maintenant l’Jliade : « C’est incontestablement le poème le plus immortel, plus immortel que Shakespeare et tout le reste, car il ne provient point, comme toutes les œuvres ultérieures, de la pensée humaine au sujet du monde, mais seulement du monde lui-même? ».
1, T., 3839; Bw., IV, 28.
2. T., 2381, 2619, 2690, 2725, 2946, 2975, 3933, 4934, 4944, 4988; Bw., I, 130, 190, 206-208, 267, 357; III, 4, 26, 27, 38, 75, 319, 323; IV, 66, 88; W., XI, 60-61 et Bamberg, II, 353-355. Sur Raupach, cf. déjà T., 60 (Hambourg, 16 juillet 1835) et lettre à Franz du 12 avril 1835 (Bornstein, Il, 149).
3. Cf. T., 3191. — 4. T., 2635, 3468, 4102; -Bw., II, 167, 178, 209. — 5. T.. 2275,-2537. — 6. Bw., II, 477, 272; T., 3649: cf. T., 2634, 3646, 3795. — 7. Bw.,
H fallait nous attendre aussi à retrouver sous sa plume les grands noms du moyen-âge, de la Renaissance et du classicisme en Italie, en France, en Allemagne, en Espagne et en Angleterre. Il fait l'éloge de la Divina Comedia du Dante, et l’on s'étonne ensuite qu'il fasse peu de cas du Jugement dernier!. Cependant il cite Michel-Ange presque toujours en même temps que Raphaël qu'il admire au Louvre et en ltalie et par-dessus tout il vante l'Apollon du Belvédère et le Laocoon du Vatican ?. Hebbel assiste à Paris à l’inauguration de la statue de Molière et voit représenter au Français les Fourberies de Scapin le même jour que Cinna?. Il juge tri- Viales, sauf quelques réserves, les pièces de Calderon, monotones les deux mille drames de Lope de Vega‘. Il s'intéresse toujours aux romans de Walter Scott, dont il admirait déjà pendant la précédente période l'extraordinaire richesse pittoresque, mais qui lui paraissait manquer de profondeur 5. Il oppose la façon de produire de Scott à celle de Shakespeare et compare à celle de Shakespeare la sienne propre ©. Shakespeare seul lui paraît pouvoir se mesurer avec les anciens; Homère seul le dépasse; il se rapproche de Gœthe et écrase Jean Paul par son objectivité, comme le Christ. Pourtant Hebbel laisse entrevoir qu'un moderne pourrait fort hien dépasser Shakespeare, il se compare à lui en toute occasion, loue fort certaines de ses pièces comme Xing Lear et Macbeth, mais critique Hamlet et va jusqu’à en indiquer un remaniement. Bref, il finit par ne plus douter qu'il sera lui-même le rival heureux du glorieux William $.
Son indépendance ne s'affirme pas moins formelle en face des grands noms de la littérature allemande. Il ne se détourne pas de Wieland, mais sait voir dans ses œuvres le pour et le contre et un article sévère du journal condamne son Oberon, dépourvu autant de sérieux classique que de profondeur romantique et complètement gâté par la plate ironie qui prétend y relever les fadaises. Le romantisme qu'admettrait Hebbel serait celui qui ne ferait intervenir le merveilleux qu’en laissant deviner les mystérieux rapports du « macrocosme et du microcosme ?. Nous retrouvons, sous toutes ses définitions, toujours la même préoccupation panthéiste. De Hamann, il ne cite que sa correspondance avec Jacobi et l'exemple de son mariage de conscience !. Son enthousiasme pour Klopstock ne s'échauffe guère depuis 1842, où il écrivait : « Les poésies de
ILE, 4: T., 3065; cf. Bw., II, 148; T., 2948, 2973, 3780. — 1. Cf. T., 3270; Bw., II, 214.
2. Bw., II, 294, 352; III, 24, 67, 168, 279, 312; T., 2812, 2906, 3002, 3003, 3093, 3253, 3476, 3686.
3, T., 2939: cf. Bw., III, 13. (T., 2983); Bw., III, 135; IV, 61. — 4. T., 3297; 3647, 3826, 3927, 3995; W., XI, 41: — 5. Cf. T., 4480 à T., 1522 et 1600.
6: Cf. T., 2475, 2491, 2641. — 7. T., 2634 (Bw., Il, 177), 2865, 2955, 3194, 3065 c, 3225, 3361, 3490, 3669, 3679, 3780, 3792,:3795, 3826, 4140; Bw., II, 341; III, 54, 72, 190, 194, 287; IV, 32, 61.
8. T., 2433, 2444, 2468, 2619, 2648, 2730, 2755, 2799, 2864, 2943 et suiv., 2966, 3049, 3174, 3311, 3477, 4139, 4186; Bw., HI, 29, 61, 64, 65, 85, 130, 149, 209, 298,.249: III, 347, 353.
9, T., 3287, 3662, 3780. — 10. T., 3250; Bw., III, 36, 78 et supra, 197.
Hôlty ont toujours pour moi le même charme mélancolique qui écarte toute critique. Mais il a pris un défaut de Klopstock.: il cherche à symboliser l’impalpable et même parfois à peindre et à délimiter par un procédé d'exaltation mystique un objet qui a plasticité humaine. Ses métaphores ont une grâce inexprimable lorsqu'il les emprunte à la nature, et par contre, tout disparaît quand, environnés de nimbes vaporeux, séraphins et chérubins pénètrent dans ses poêmes!. » Les nouveaux bardes klopstockiens surtout ne lui en imposent guère ?. Quant à Lessing, il semble bien que l'admiration de Hebbel pour lui diminue. Il trouve maintenant qu à part le Zaocoon et la Dramaturgie il n'y a en ses œuvres « qu'infiniment peu d'éléments positifs », et celte impression nouvelle persistera *; il gardera encore un faible pour les articles de critique ?, mais attaquera les drames inlassablement ï. Ce qu'il leur reproche, c’est d'être construits et de ne pas tenir compte suffisamment de l’ambiance des personnages, de la réalité. Et c'est de cette «lacune capitale » que Hebbel fait découler les « vertus capitales » de Lessing : « la langue polie et limée, la diction légère et la force caustique des pensées 5 ». Il donne maintenant son style comme type du style « approprié à la relation » (« Relation »), mais non à la représentation (« Darstellung ») : il est analytique, haché : il lui manque l’âme qui en ferait la synthèse organique‘. Hebbel se compare volontiers aux grands hommes, et de même qu'il rapproche ses rapports avec Elise des « unions de conscience » de Lessing, Hegel, Gœthe, Thorwaldsen, Hamann, de même le souvenir de sa jeunesse malheureuse lui rappelle celle de Herder $. Mais il est aussi loin d'admettre les « constructions » de la philosophie de l’histoire sur l'éducation et le progrès de l'humanité que celles qu'il reprochait à Lessing de mettre à la scène”?. Il se réclame, sans s’effacer aucunement, de l'autorité scientifique d’Alexander von Humboldt et admire l'attitude énergique de Wilhelm contre les décrets de Karlsbad!®. Enfin il s'intéresse aux théories de Winkelmann et cite sa correspondance !!.
Mais l'attitude nouvelle de Hebbel à l'égard du classicisme ne saurait mieux se définir que par rapport à Gœthe et Schiller. Nous l’avons vu, pendant la période précédente, exalter Gæœthe et ravaler Schiller ; il semble apporter systématiquement des réserves à cette apologie et des atténuations à ces blâmes.
En 1840, il écarte comme un blasphème la pensée de se comparer à Gœthe, « auquel personne dans le présent n’est comparable », au grand Gœthe « qui représente plus d’un siècle !?». Dès son
1. T., 2552; cf. T., 2648, 3260, 3362; Bw., Il, 188,194, 209. — 2, Bw., II, 269, ligne 16 et suiv.
3. T., 2413 (30 décembre 1841); cf. Bw., IV, 70, ligne 17 (22 décembre 1847). — L Bw., IV, 82. — 5. Bw., ‘Il, 275, III, 72: IN,*77; T., 2413, 8019, 8956, 3330, 3522, 3662, 3922. — 6. T., 2413; cf. T., 3019, 3922, etc. — 7. Cf. T., 3830: W., XI, 72 et Hamburgische Dramaturgie du 24 novembre 1767.
8. Bw., 11,:735197:SIIT, 3, 36,78 2190, 2920/2597 3914:0Bw. IL 97e 10..T., 3937; Bw., LII,:231, IV, 32, — 11. Bw., IL 217, 279: T03279-597h 0 12. Bw., II, 66, 72.
arrivée en Danemark et ses rapports avec Oehlenschläger, qui avait connu Gœthe, il ne cesse de se mesurer lui-même avec les Dioscures. L'exemple de Gæœthe surtout le hante. A Copenhague, il mysüfie Oehlenschläger en lui présentant comme gœthéennes des poésies de son cru, et il songe devant le roi à Gœthe devant Napoléon. La jalousie qu'il inspire, lui Hebbel, à ses rivaux lui rappelle que Gœthe accordait de préférence sa protection à des auteurs médiocres !. À Paris, pour légitimer Maria Magdalene, il invoque Gretchen et Klärchen; pour magnifier sa conception de l'union libre, il se réclame encore de l'illustre poète. Il est, comme les deux amis de Weimar, pour la vérité contre le mensonge et ne doit pas s'attendre à être mieux accueilli qu'ils ne l'ont été. « Ni plus haut, ni plus bas! », affirme-t-il en Italie. À son arrivée à Rome et pendant le carnaval, il songe à Gœthe. Il fait l'ascension du Vésuve comme lui et confirme son opinion sur Naples?. A Vienne, il est fêté à côté du protégé de Gœthe, Egon Ebert, il rendra visite à Frau von Gœæthe, ignorera finalement, à l'instar du grand poète de Weimar, les critiques, et ses distiques ne viseront point à l’impeccabilité de Platen ou de Voss, mais à la majestueuse liberté de ceux de Gœthe et de Schiller?.
Hebbel ira plus loin, il ne se contentera point de se comparer à Gœthe, il croira sous plus d’un rapport même l'avoir dépassé. En octobre 1840, il n'avait pour lui qu'admiration : Gœthe seul, dans ses chansons de jeunesse, représente la pure félicité, la félicité en soi, celle qui jaillit de l'existence même, d'autres poètes seulement « la félicité péniblement conquise » et, en août 1843 encore, on trouve dans le journal cet aphorisme qui rappelle un mot célèbre du voyage en Italie : « l’œil détermine l’anneau qui circonscrit l'atmosphère ‘ ». La même année, il compare l’épique Gœæthe au dramatique Shakespeare, arrive à cette conception du destin à l'antique que partagèrent Homère, Sophocle et Gœthe à un moment de son évolution et à celle de la « totalité » que réalise le vrai artiste. Jusqu'alors il n'a guère fait que citer, à part le lyrisme, le Zusso et les Wakhloerwandischaften et s'est permis de reprocher à Gœthe d’avoir défendu trop jalousement sa suzeraineté°. Il en est encore à la phase toute positive d’admiration, il recommande la lecture de Gœthe en première ligne et achète lui-même ses œuvres complètes. Le 15 janvier 1844, il s’indigne douloureusement qu'en France chaque paysan connaisse Molière, tandis qu'en Allemagne le nom de Gæœthe est ignoré de plus d’un maître d'école 6. La critique directe ne s'affirme pour la première fois que vers la fin de 1844 à propos de la deuxième partie de Faust que Hebbel attaquera dans la suite de plus en plus violemment’. Chose curieuse, c'est
1. W., VIIL 396; Bw., II, 143, 159-161, 183, 209; III, 14, 24-25, 36, 61, 72, 107; Kub, II, 19.
2. Bw., III, 190-193, 247, 249; T., 3245, 3490. — 3. Bw., IT, 300, 354; IV, 62, 85: cf. supra, 12, n. 5 et R. M. Werner, Gaœthe-Jahrbuchk, XXV, 180. — k, T., 2149, 2766.
5. T., 2865, 2881, 2947; Bw., II, 119, 170, 209, ligne 24. — 6. T., 2963, 2983; Bw., Il, 330-341 ; cf. T., 3019, 3170; Bw., III, 72, 125. — 7. T., 3229, 3469, 3504.
l'époque du séjour en ltalie qui marque une sorte de détachement : nous avons vu que Hebbel se défend à Rome de partager le goût et d'imiter l'exemple de Gœthe quant à l’histoire de l’art et à l’archéologie ! et s’y montre sévère pour le Wilhelm Meister?, et en février 1845 il écrit : « Gœthe fait parfois des vers incroyablement mauvais; je vèux dire les vers, abstraction faite du contenu. Ils proviennent, sans doute, de ce qu'il désespérait de la langue allemande et sont done comme la pratique de cette désespérance*. » A ce moment, Gœthe est encore comparé à Eschyle, à Sophocle, à
Shakespeare, mais son nom est en même temps accouplé à celui de.
Schiller +. En novembre 1846, Stella est condamnée, comme « produit absolument immoral ». En 1847, la première partie de Faust est toujours admirée, et l'esprit de Gœthe comparé « à un rosier qui au souffle du vent laisse tomber un pétale après l’autre ». Mais fin septembre de la même année, Hebbel s'élève, à propos de lui, contre « la plupart des gens — qui considèrent le vers en lui-même comme un mérite déjà et sont, en conséquence, si indulgents pour tout ce qui est débité en vers ».
Certes, Hebbel est loin de rompre avec la tradition classique, il connaît les dangers de la « singularité » et il déclare suivre la simple loi qui fut suivie par les grands maîtres de tous les temps, celle qui consiste à sacrifier l'accessoire à l'essentiel f, mais il ne considère pas Gœthe comme le pontife unique du classicisme, et contre son monopole d'art, si l’on peut dire, il affirme son propre pantragisme en ces termes : « la différence entre Gœthe et moi, pour continuer la comparaison ingénieuse et profonde qu'il a faite, réside en ce que Gœthe a réalisé la beauté avant la dissonance, la beauté de rêve, qui ne sait rien, ne veut rien savoir des forces et des éléments rebelles de la vie, tandis que moi je cherche à réaliser Ja beauté qui accueille en elle la dissonance et est parvenu à triompher de tous les obstacles. C’est de ce point de vue que s’explique tout ce qui, de n importe quel autre, peut sembler obscur et étrange dans mes productions. Pour si difficile qu’il soit de l’atteindre et bien qu’il soit plus difficile encore d’y satisfaire, c’est le seul bon 7. » De ce point de vue, nous comprendrons par exemple toute l’importance voulue et consciente que prend dans le lyrisme de Hebbel l'élément dramatique et l’un des traits essentiels qui le différencie de la poésie de Gœthe.
Nous comprendrons aussi que, dans la mesure même où descend
ICE sShpre M0 et NT S318 BI M0 70 D 08270 STE 00: — 4. T., 8662, lignes 31 et 41; 3795, ligne 51; 3646, ligne 49; 4140. — 5. Cf. T., 3807, 4075, 4293, ligne 53, 4276, 4277; et Rose und Lilie, supra, 327 et n. 8. — 6.T,,3712; Bw., IIL, 26.
7. Bw., IV, 43-44 (23 juin 1847), cf. W., XI, 31; Bamberg, I, 426; supra, 293 et surtout Bw., IV, 124 (16 juin 1848) : « die Schônheïit wird in mir noch, wenn auch keinen vollständigen, so doch einen hüheren Triumph feiern, wie bisher. Ich kann jedoch keine andere gelten lassen, als die aus dem unbedingt angenommenen Kampf und der Ueberwindung aller untergeordneten Momente hervorgehende. Diejenige, die sich an den Dissonanzen vorbeischleicht, ver-
schmähe ich, und darum kann ich Manches an Gœthe nicht bewundern; wenn ich die Bewunderung Anderer auch sehr wohl begreife. » :
Gœthe sur l’un des plateaux de la balance, Schiller sur l’autre remonte. Nous nous rappelons de quelle façon il avait été attaqué à l’époque de Munich. En février 1841 encore, on trouverait le meilleur réquisitoire contre sa poétique dans une des professions de foi de Hebbel : « Toute œuvre d'art véritable est un mystérieux, complexe, en un sens insondable symbole. Plus un poème émane du seul intellect, moins il mérite ce titre, en conséquence il est plus vite compris et assimilé, mais aussi plus rapidement épuisé et rejeté comme un coquillage sans valeur, qui à donné sa perle. C’est que le poète qu’on appelle dogmatique nous livre, au lieu de l'énigme qui seule nous intéresse, la solution froide et nue. Faire œuvre de poète n’est point déchiffrer de la vie, mais créer de la vie, » x
Dans la période suivante, au contraire, Hebbel se rapproche de plus en plus de Schiller, le lit, le cite, l’analyse et se compare sans cesse à lui?. Il voit Elise Lensing sous les traits de la belle âme et prend un goût de plus en plus vif aux traités esthétiques dans le genre de la dissertation Ueber Anmut und Würie*. Sans doute, il ne place encore Schiller qu’au-dessus de Kôürner et au-dessous de Kléist #. Sans doute il fait une critique détaillée de Don Carlos, une critique sévère de la Braut von Messina et de la Jungfrau von Orléans ÿ. Mais il écrit maintenant à propos du Geisterseher, qu'il appelle une « puissante composition » : « Pour ne pas être injuste envers le grand esprit schillérien et ne point confondre l’impression d'extrême satiété avec celle de dégoût, il est, pour un Allemand qui grandit auprès de Schiller et par lui, nécessaire de laisser ses œuvres reposer pendant des années et de les reprendre ensuite ». Et c’est ainsi que Hebbel en arrive à le nommer du même souffle que. Gæœthe et Shakespeare”. Il s'occupe assidûment de lui, ne füt-ce qu’en le critiquant avec complaisance $. Il se fait gloire d’être d'accord avec lui dans ses jugements sur la langue et le style, sa conception du distique, et déclare, en mai 1847, qu'il « partage la faiblesse de Schiller, à qui il fallait des années pour amener à l'harmonie le fond et la forme — non la faiblesse de Gutzkow, qui avale aujourd’hui une bulle de savon pour mettre demain au jour un avorton ° »,
Il convient de remarquer toutefois que, pour tant que Gæthe soit descendu, Schiller par contre remonté dans l'opinion de Hebbel pendant les annnées qui nous occupent, le premier lui paraît encore dépasser le second de toute la hauteur qui sépare le génie du
1. T., 2265; cf. supra, 198-199. — 2. Bw., IT, 126, 161, 188, 194, 247, 330; III, 10, 61, 107, 116, 190, 209, 299. — 3. Cf. Bw., I, 52, 162; IT, 96; IIT, 205, 299: IV, 32: T., 2402, 2407, et supra, 147, 156. — 4. T., 2407, 2934. — 5. T., 2966, 3099, 4201; Bw., IV, 34. — 6. T., 3500. — 7. T., 3646, ligne 59: 3662, lignes 31 et 41, 3792. )
8. Cf. la critique des drames, en particulier de Kabale und Liebe, Maria Stuart et Wallenstein; T., 3922, 3994, 4106, 4221, 4276, 4307; Bw., IV, 66; W., XI, 204-209 et celle des biographies de Karoline von Wolzogen et de Gustav Schwab : T., 4015, 4154.