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je L'ESTHÉTIQUE LYRIQUE DE 1842 À 1848. 463
dans le sillage du génie; les génies enfin qui ne sont des « martyrs de leur temps » que parce qu’ils le dépassent et doivent le combattre avant d'en triompher. Quant à la récompense de ces derniers, elle est dans leur effort même et si la gloire est lente à venir pour eux, du moins n'est-elle point éphémère. En conséquence, l'écrivain doit faire tout d'abord son examen de conscience, bien connaître en lui les rapports de la force d'exécution et de la connaissance théorique ?, se demander si son enthousiasme ne le classe pas seulement parmi les réceptifs, qui peuvent eux aussi avoir du génie, « mais pour jouir des chefs-d'œuvre, non pour les créer », ou si, vraiment maître de sa forme, il peut se passer d’adorer la Muse en la subjuguant*. La technique sera donc nécessairement individuelle, mais cela ne veut pas dire : subjective. Bien au contraire, tandis que le poète subjectif procède arbitrairement, parce qu'il perd de vue le réel et les limites qu'il lui impose et se laisse entraîner dans les voies de l’abstraction et du fantastique, l'individu cherchant ses racines et ne lâchant jamais pied atteindra un art plus concret, plus naturel, plus vrai“.
Tels sont les principes généraux sur lesquels Hebbel s'appuie dans son appréciation de la correspondance de Schiller avec Kôürner ou, pour mieux dire, des rapports de Schiller et Gœthe, dont cette correspondance est en grande partie l'historique. Voyons maintenant comment il fait la part de Schiller et ce qu'il dira de lui dans cet opuscule qu'il ne nous ait dit déjà. On sent tout d’abord que la personnalité de Schiller est devenue sympathique à Hebbel. Il retrace avec émotion sa carrière douloureuse, prend part à ses succès, excuse ses défaillances en les expliquant, loue la conscience du professeur, la modestie de l'artiste, le cœur chaud et enthousiaste de l’ami et de l'époux, la fière indépendance de ce caractère noble et entier en face du vulgum pecus des médiocres. Quant au poète, il commence par le soustraire au prosélytisme d’un Gustav Schwab' pour montrer ensuite que Schiller, partisan et apôtre théorique de la littérature mondiale peut, en fait et comme à son corps défendant, pour ses qualités comme pour ses défauts, être proclamé poète national allemand. Son individualité est « fortement et originalement subjective » et peut être comparée, non seulement à celles de Klopstock, Gleim, Richardson, Calderon, mais, en un sens, à son antipode Shakespeare, car « chez l'énorme individu shakespearien » on trouve une débauche de réalisme et chez
1. T., 3316-3317; cf. T., 3814. On voit donc que la conception d’art vaillante et virile de Hebbel n’est point une conversion facile et plus ou moins cousciente qui daterait de la transformation de sa fortune. ;
2. Cf. 107 et supra, 430 : Wie verhalten sich im Dichter Kraft und Erkenntnis zu einander? — 3. 102, 193. — 4. 158-161.
5. Il n’est naturellement guère question que de Schiller et de Gœthe dans ce long compte rendu. Noter toutefois le passage où Bürger est comparé à Uhland pour le contraste qu’offrent ses manières primitives avec le charme poétique de certaines de ses pièces lyriques (162) et relire la page où est mentionné « der glatte Matthisson » (178).
6. 106, 115-119, 123-126, 133-139, 145, 149-157, 165, 171, 181, 189, — 7. 106, cf, T., 4154, — 8. 136-138, 154-155,
Schiller une débaüche d'idéalisme‘. Ni l’un ni l’autre ne sont classiques purs, « parce que l’art ne saurait, comme la nature, s'étendre à l'infini » et la nature se concentrer comme l’art?. Hebbel applique cette formule aux excès de Shakespeare et aux lacunes de Schiller, mais conclut ensuite que les uns et les autres doivent être pardonnés à un « individu extraordinaire ? ».
Mais comment Hebbel apprécie-t-il maintenant le lyrisme de Schiller? Schiller lui-même en faisait peu de cas, considérait ce genre « plutôt comme un exil que comme une province conquise » et sous ce rapport ne se mesurait point avec Gœthe. Kürner a bien à faire pour réhabiliter à ses yeux le lyrisme en général et réagir contre sa trop grande modestie *. Quant à Hebbel, il cite de Schiller « un mot excellent » : « il ne faut jamais à propos d’une pensée donner tout ce que l’on a ». Nous nous rappelons que c’est au nom d’un principe identique qu’il a condamné ses poésies lyriques 5. Et à présent encore il ne s'en écarte guère. Il reproche à une pièce comme die Künstler de manquer de spontanéité, de trop laisser voir l’échafaudage technique, les procédés successifs d'analyse et de synthèse, d’être un produit hybride, à égale distance des ardentes créations de la fantaisie et des froides constructions de l'intelligence, d’être plutôt un témoignage de la profonde connaissance qu'avait Schiller des lois de l’art qu’un exploit artistique indiscutable. Hebbel réplique donc au jugement enthousiaste de Kürner sur cette pièce : « certes, pas plus Gœthe, l’auteur du Fischer et du Künig in Thule, que Bürger, l’auteur de Zenore, contemporains de Schiller, n'auraient été capables de donner un pendant aux Aäünstler. Seulement cela ne milite point pour, mais bien contre les Künstler, car ce que les maïîtres de la poésie lyrique ne peuvent point faire ne saurait être lyrique, ne saurait tout au plus contenir que des éléments lyriques à côté d’autres. »
Il montre ensuite combien la manière didactique, explicative de Schiller devait plaire à la masse des Allemands et qu'il aurait été moins populaire si son œuvre tout entière eût eu des perfections moins banales, plus de finesse. De même qu'il est certain que son drame, par exemple, ferait une toute autre figure qu’à présent devant le forum esthétique suprême, de même il est certain qu’il aurait perdu les trois quarts des suffrages de son grand public. Le grand public ne veut point à la scène de mystère, point d’énigmes, mais des étiquettes et des écriteaux. Il en va de même pour le lyrisme et c’est pourquoi le grand public préfère la poésie de
1. 9%, 141-142, 196; pour la différence des techniques dramatiques, cf. 188- 196, et Tibal : Schiller et Hebbel (voir bibliographie). — 2. 187 et supra, 498.
3. 188. Nous retrouvons dans ce compte rendu les appréciations élogieuses déjà mentionnées sur les traités esthétiques de Schiller, ses idées sur la langue et le style, et Hebbel reprend à son compte sa définition du Beau conçu non point comme une notion expérimentale, mais comme un « impératif »: cf. 164, 166-169, 176-177 et supra, 442 et 461. Par contre, il n’est point de l'avis de Schiller prétendant qu'un biographe, s’il n’a pas le droit d'affirmer quelque chose de faux, a celui de garder pour lui une partie de la vérité (164).
L. 138-139, 142. — 5. 129, 142 et supra, 80 et suiv., 209 et suiv. — 6, 133-136.
réflexion, qu'elle soit profonde, géniale et philosophique avec Schiller ou plate, superficielle et politique avec Georg Herwegh. Kôrner ne fera que se révéler Allemand pur en apercevant dans die Künstler, avant que le Lied von der Glocke ne vienne à son tour, la fleur de toute poésie lyrique. Mais il y a heureusement deux publics auxquels on peut s'adresser : un conglomérat dans l’espace, une succession d'individus dans le temps — et c’est ainsi que le nombre de partisans d’un Kleist finit par dépasser celui d’un Klauren!. On voit, combien Hebbel reste sévère, sinon pour la personnalité de Schiller, du moins pour son lyrisme; il ne semble se rallier, de ce côté, au jugement de Kürner qu’à propos de la pièce das Reich der Schatten et pour reconnaître la supériorité de Schiller dans l’ode philosophique où sa langue et sa versification se perfectionnent sans cesse et où il excelle à s’élever du particulier au général?. Quant à la surcharge indéfinie d’ornementation dans le détail des pièces, défaut contre lequel Kôrner met en garde son ami, Hebbel explique qu’il ne faut pas l’estimer « à la masse des richesses employées, mais uniquement d’après la facon dont elles sont mises en œuvre. Si l’on ne trouve point observés les proportions et rapports nécessaires entre la partie et le tout, cette surcharge apparaît immédiatement?. » L’organicisme reste, en 1848 encore, la loi suprême de l’esthétique lyrique de Hebbel.
On comprend que sous ce rapport il puisse s’imaginer avoir raccourci ou même interverti les distances entre lui et Gœthe, mais sans faire descendre ce dernier de son piédestal comme poète lyrique. Pour ses œuvres dramatiques et épiques Hebbel est loin d’être élogieux*. Mais dans le domaine lyrique il le reconnaît toujours comme le maître des maîtres. Il le défend contre le reproche que lui fait Kôrner « de s’oublier à jouir en dilettante de la nature et à s’amuser avec des herbes et des pierres ». « C’est là, réplique Hebbel, un point extrêmement important et pour lequel on a inlassablement attaqué Gœthe, mais tout à fait à tort. Il savait qu'il faut arroser l'arbre à la racine si l’on veut que les branches se couvrent de fleurs. D'autres croient pouvoir négliger l'arbre à condition de soigner les rameaux et ne parviennent ainsi à rien qu’à tout rabougrir 5. » Plus loin il le défend contre Huber qui l'accuse de ne dépasser Schiller que par un manque de flamme intérieure, une froideur constante qui lui permet de tout calculer et de tout combiner en vue de l'effet. Hebbel réfute ainsi cette confusion déplorable : « La sphère de Schiller est pour Huber la sphère de l’art. Il
9. 179-181. — 3. 147-148. — 4. Au sujet de Wilhelm Meister, il se contente de reproduire quelques jugements de Kôrner sur Schiller et il rejette les Wanderjahre du même coup que la deuxième partie du Faust qu'il compare à un W.-C. Il approuve en partie les critiques que Schiller adresse à Egmont, ne trouve aucunement surprenante la rapidité avec laquelle fut écrit Hermann und Dorothea, qualifie l'Achilleis de « gaspillage de temps et de force » et reprend à son compte le jugement sévère de Schiller sur /phigente, 108, 125, 178-181, 183, 192; cf. V. Hehn, Gedanken über Gœthe. Gœthe und das Publikum, 104-107. — 5. 113-114,
ravale la supériorité gœthéenne de conception esthétique et de plastique au niveau d'une plus grande habileté technique et blâme tout ce qu'il faudrait louer, loue ce qu'il devrait blâmer. L'enthousiasme que ressent le poète pour ses idéals, il ne peut le mamifester qu’en cherchant à les incarner par tous les moyens que ses propres facultés et toutes les ressources de Part mettent à sa disposition. » De là l'importance souveraine de la forme : l’idée ne prend vie poétiquemment que par la forme qui la réalise; c’est la forme où toutes les richesses de la pensée et du sentiment viennent se fondre comme en un creuset, où l’œuvre d'art s’élabore par un procédé analogue à celui qu'emploie la nature pour produire la fibre physiologique, résultat d’infinies métamorphoses, aboutissant d’une ligne spéciale ascendante .
Ici encore organicisme! Le blâme que Schiller adressait à Gœthe, en lui reprochant de considérer la philosophie tout entière comme subjective et de « tirer du monde sensible ce que lui demande à l’âme ? », ce blâme constitue le meilleur éloge aux yeux de Hebbel. Il trouve caractéristique de tous leurs rapports le passage où Schiller commente l'application que fait Gœthe à des natures organiques d’une de ses propres définitions de la beauté : liberté unie à la perfection ÿ. Organicisme toujours !
Et Hebbel cite enfin le parallèle fameux où Kürner expose à Schiller ce qui à ses yeux sépare son art de celui de Gœthe : « Chez
toi, l’idée abstraite, non revêtue de la forme poétique, se présente toujours la première. C’est d'elle que l'imagination doit se faire la servante en lui donnant une forme. Chez Gœæthe, je me le figure, le jeu de la fantaisie précède. Il en sort la forme poétique; elle ne saurait être dépourvue d'esprit (geistlos), étant son produit, mais qu’elle en soit saturée, il s'en soucie peu. Il veille sur l'unité, l'harmonie, la netteté des contours, l’individualité, et c’est elles dont il s'efforce de donner dans son image une réalisation concrète. » Hebbel se contente d'ajouter à ce passage capital que Gœæthe l’a repris presque sans modification en se comparant lui-même à Schiller. Nous y avons fait allusion déjà pour montrer qu'il y aurait injustice et contradiction à assimiler Hebbel à Schiller par une argumentation théorique qui admettrait précisément enire ces deux poètes la même différence essentielle qui sépare Schiller de Gœthe‘.
1. 142-144, — 2. 160. — 3. 174. =— 4. 183 et supra, 378-383 et en particulier 381 et n. 4.