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CHAPITRE III

Quelques renseignements que fournisse l'esthétique de Hebbel, en 1848 comme en 1842, il est toujours loisible, bien mieux, il est même indispensable au critique, avant d'en tirer des conclusions sur l’œuvre elle-même, de poser nettement la question des rapports de la théorie et de la pratique et d'examiner tour à tour les trois hypothèses qui peuvent être émises pour les définir. Faut-il penser que l’ensemble des aphorismes, traités et dissertations de Hebbel constituent une sorte de plaidoyer construit en vue de légitimer, a priori ou a posteriori, selon le cas, et plus ou moins consciemment, la nature et le caractère de ses poésies? Conception bien simpliste, nous semble-t-il, et non moins fausse en somme que l'hypothèse symétrique, d’après laquelle on devrait se représenter Hebbel constamment obsédé pendant l'élaboration poétique par le souci d'observer, d'appliquer tel ou tel article du code formulé par lui, et de n’enfreindre jamais aucune des prescriptions du législateur !. Mais cela bien posé, nous croirions tomber dans l'excès contraire en niant purement et simplement que l'esthétique de Hebbel ait avec son lyrisme quelque rapport que ce soit. Nous nous sommes déjà interdit, en appréciant les poésies de 1842, cette explication par le « video meliora proboque, deteriora sequor? » et nous n’y acquiescerons pas davantage, ceci soit dit une fois pour toutes, dans les chapitres de notre étude concernant les dernières années du poète. Heureux, si nous avions fait justice du jugement trop sommaire donnant Hebbel comme à la fois apologiste inlassable du naïf et représentant typique de la poésie sentimentale, nous nous en tiendrons à l'opinion moyenne estimant que l'esthétique a pu s'inspirer mainte et mainte fois d'une pensée pro domo sans

1. Cf. à ce sujet Adolf Grote, Hebbels Schatteh, op. cit., p. 1 et suiv. et R. Meyer, Hebbels Kunstlehre, die Nation, 1898, n° 47. 2. Cf. supra, 382 et n. 2.

cesser pour cela d’être parfaitement autonome et que le poète a sans doute eu plus ou moins obscurément présentes à l'esprit, en composant, les tendances générales, voire telle ou telle règle de sa technique, sans perdre aussitôt de vue la Muse amie de l'émotion, de l'intuition et du rêve et devenir une sorte de pédant obstiné en mal de versification. Le jeu psychologique des contrastes ne suffit point, pensons-nous, à expliquer que Hebbel se soit fait fidèlement, ardemment et minutieusement l’admirateur et le champion de l'art gœthéen, qu'il ait critiqué, disséqué, rejeté le lyrisme de Schiller et que, d'autre part, rien dans ses propres poésies ne révèle la moindre affinité avec Gœthe et de différences appréciables par rapport à Schiller. Mais il nous paraîtrait vain de formuler sur des présomptions purement spéculatives des conclusions quelconques, favorables ou non au poète, sans les étayer d’abord par l'analyse des poésies. Nous voudrions qu'elles se soient dégagées au fil même de cette analyse pour l'œuvre lyrique de Wesselburen et surtout de 1835 à 1842 et que notre estimation finale n’ait fait que nouer en quelque sorte la gerbe des convictions déjà formées. C'est dans le même esprit que nous abordons maintenant l'étude des poésies de 1842 à 1848 et, répétons-le, que nous examinerons celles des autres périodes.

Il ‘

Le recueil des Gedichte avait été, nous l'avons vu, accueilli d’abord tout à fait comme l'avait pronostiqué Gutzkow : sympathies individuelles, indifférence collective; outre le chef de la Jeune- Allemagne, Uhland et Oehlenschläger n'avaient pas ménagé leurs éloges personnels, mais la critique semblait organiser contre Hebbel la conspiration du silence ‘. Tour à tour, Kuranda,-Gœdeke, Wienbarg, Willibald Alexis rassurèrent l’ombrageux et impatient auteur et élevèrent la voix ?. D'autre part, nous avons vu que la poésie dramatique avait pris à ses yeux une importance de plus en plus grande. Cependant Hebbel n’a point abandonné l'ambition de compter lui aussi au nombre des poètes lyriques de l’Allemagne, et le 28 novembre 1847 parurent à Leipzig chez Weber les Neue Gedichteÿ.

Leur venue avait d’abord été lente. Le bilan de fin d'année est, en 1842, bien mélancolique : « à part seize poésies, dont aucune ne me paraît remarquable, absolument rien! » et celui de 1843 mentionne : « à peine quelques poésies * ». À Oehlenschläger qui lui conseillait

1. Bw., I, 157-163; T., 2525 et 2627 (31 décembre 1842) « Literarisch bin ich fast todt. Von jedem Reimschmied ist die Rede, über meine Gedichte wird kein Woit gesagt. Davon liegt die Schuld zum Theil am Verleger; ich zweifle ob er Recensionsexemplare abgesandt hat, denn da die Leute alles recensiren, warum sollten sie mich ausschliessen ? »

2. Cf. Bw., M, 181-182, 190, 206-207, 244-945, 260, 264-265 et supra, 375 et suiv. — 3. Bw., Il, 272-273; LIL, 6. — 4. Bw., II, 169 (31 décembre 1842) et T., 2975 (31 décembre 1843).

de suivre son exemple et de s'imposer une tâche quotidienne régulièrement accomplie, Hebbel répondait : « Chez moi la, poésie jaillit comme un jet d’eau, ou bien pas du tout; ce n’est pas une source suintant goutte à goutte. C’est pourquoi il y a si peu de continuité dans ma vie intellectuelle. Tantôt c'est un raz de marée qui menace de me submerger; je me trouve hors d'état de fixer la masse des pensées et des conceptions; tantôt c’est un reflux qui laisse à découvert une plage aride. » Et nous retrouvons la même constatation dans son journal à la fin de la période qui nous occupe. « IL est dit qu'il en sera toujours ainsi! À chaque période créatrice comme celle de l'hiver dernier succède le plus pitoyable arrêt, la plus lamentable impuissance. Mais cette pause ne concerne que l'exécution et non l'invention et l'élaboration intérieure. Les pensées se présentent en masse, mais elles sont comme des pommes de pin qui s'accrochent au cerveau; si du reste je ne connaissais pas d’état supérieur d'inspiration, je pourrais écrire même alors, mais c'est précisément dans la mesure où l’inactivité à laquelle je me vois condamné est relative et non absolue qu’elle est difficile à supporter?. » Le 3 octobre 1843, Hebbel signale à Elise un réveil de sa productivité, la naissance d’une poésie et à partir de cette date on peut relever dans la correspondance et le journal des traces de poésies isolées ?. Mais ce n’est que le 13 février 1844 que le poète paraît songer à un nouveau recueil : « En fait de poésies lyriques plusieurs sont nées et je m’en réjouis maintenant encore, car elles recommencent à faire masse, il y en a déjà de nouveau 24 dans mon portefeuille en comptant celles que j'ai composées à Copenhague. Mais à présent c’est la fin de la production * ». Une nouvelle année s'écoule tout entière sans démentir ce cri de découragement. En mars 1845 seulement il recommence à produire, et le 29 mai, il annonce de Rome à Elise que, « depuis sa dernière lettre du 30 mars, il a fait plus de cent poésies! » « Tu en seras étonnée, ajoute-t-il, car les poésies ne m'arrivent guère d'habitude aussi nombreuses que des sauterelles. Ce sont, à peu d’exceptions près, des poésies de réflexion (Gedankengedichte) : 10 sonnets, en partie très réussis, quelques chansons et 90 épigrammes. » [Il pense que ces dernières, polémiques, descriptives ou problématiques, seront accueillies avec joie par Campe; « toutefois elles ne paraîtront pas, à moins qu'il n y tienne absolument, avant mon retour en Allemagne, afin que le bouquet soit complet, car en train comme Je le suis, le séjour de Naples m'apportera certainement mainte chose encore. Notre avantage en cela sera réciproque : il aura pour son argent un plus gros volume et moi je donnerai un tableau au lieu d'une ébauche imparfaite... De mes sonnets et de mes épigrammes, les plus importants sont ceux sur le langage. Je crois avoir exprimé

1. Bw., II, 198 (31 janvier 1843); cf. T., 2641. — 2. T., 4141 (11 avril 1847); cf. Lyrik und Lyriker, 466 (Gelegenheit).

3. Bw., II, 298-299, 314, 336, 356, 358, 360-364; III, 2, 11, 22, 23, 27-29; T., 2752, 2765, etc. — Nous retrouverons ces références de détail au complet en établissant l'état civil de chaque pièce lyrique. — 4. Bw., III, 34.

sur cette suprême merveille de l'esprit non seulement les plus neuves, mais en même temps les définitives, les plus profondes idées. Je viens à l'instant de terminer la lettre à Campe. Je lui ai envoyé des échantillons des épigrammes. Si j'avais eu les poésies plus tôt, j'aurais engagé plus tôt les négociations avec lui à ce sujet, mais la plupart ne sont nées que récemment. Remercions Dieu qu’à présent elles soient là. » >»

L’attitude de Campe ne répond guère à ce bel enthousiasme et des mois se passent sans qu'il prenne aucune décision. Cela ne décourage point Hebbel. Il annonce de Naples, le 10 juillet, que, la chaleur ne lui permettant pas un travail de longue haleine, il a renoncé à la production dramatique et achevé de traduire certaines résonances lyriques, augmenté déjà son nouveau recueil de quelques impressions napolitaines. Une quinzaine de jours plus tard, il se déclare encore plus sûr de lui : « Pour mes nouvelles poésies je puis établir un pronostic favorable. Les épigrammes piqueront la curiosité ou l’amour-propre et le reste du volume produira une impression de sérénité et de paix. Un poème comme Ziebeszauber n’a point son pareil dans toute la littérature allemande; c’est la couronne de tout . ce que j'ai fait. Qui le lit est ravi. Non, je ne suis pas en peine! » Et il ajoute que l'avenir le dédommagera du présent, à condition qu'il défende son originalité, car il n’est point Freiligrath, Gardthausen?, etc. Cependant Campe ne donne pas signe de vie et Hebbel, en octobre encore, à la veille de repartir de Rome, n’a pas reçu un mot de réponse. Son budget ne s’en trouve pas amélioré, mais sa confiance en lui-même n’en est aucunement ébranlée. Il écrit, le 24 : « J’ai encore fait de très belles poésies, des poésies d'amour? ». L'année suivante, son optimisme n'a point faibli. Le 11 avril 1846, il écrit : « Mes impressions d'Italie, je les ai fixées en un volume d’épigrammes et autres poésies que j'ai l'intention de ne publier que dans quelque temps. Mes meilleures choses s’y trouveront et je dois l'indiquer à mes amis. À vous elles plairont mieux que plus d'une de mes productions antérieures, par la raison qu’elles expriment des états d'âme moins sombres. Je crois que Jonas, le prophète, finit par s'habituer au ventre de la baleine et s’y installer commodément; pourquoi ne s'habituerait-on pas aussi, peu à peu, au monde? » Et, jetant un coup d'œil en arrière sur les travaux de l’année, il consigne dans son journal : « en Italie encore, le livre d'épigrammes qui contient non point tant des impressions fugitives que des résultats vitaux exprimés d’une façon prégnante et peutêtre trop profonds pour agir dans un vaste cerele * ».

Enfin, dans la longue lettre du 28 janvier 1847, il parle déjà « d’un volume de nouvelles pièces et, parmi elles, d’un livre d'épigrammes, dans lesquelles il a essayé de mettre, à côté de quelque poésie, l'originalité de son expérience et de sa conception de la vie en éliminant le plus possible l'inspiration éphémère et décevante

1. Bw., INT, 230-231; cf. N. Hebbeldok., 31. — 2. Bw., III, 257, 262, 264. —

3. Bw., IIL, 225, 229, 269, 271; T., 3437. — 4. Bw., II, 318: T,, 38:4, ligne 126 et suiv.

du moment ! ». Le 30 juillet de la même année, le journal porte que le libraire Weber de Leipzig s’est engagé à imprimer 1 000 exem-

plaires des nouvelles poésies et à payer à Hebbel un honoraire de

150 thalers d’empire. Le 1°* septembre, Hebbel put les annoncer pour l'automne à Bamberg, et le 15 novembre au professeur Eggers comme devant paraître « à Noël, sous une forme splendide ». Dès le 28 novembre, le recueil était prêt et plusieurs exemplaires en furent aussitôt vendus avant même qu'on eût ajouté la correction des nombreuses fautes d'impression qui déparaient ce volume ?. :

Hebbel dressa encore lui-même un tableau des naissances de ces poésies et l’enregistra dans son journal, mais seulement en janvier 1849 *,

TFI

Toutes ces poésies ont été composées de 1843 à 1847, sauf une : der Jude an den Christen, qui date du 30 septembre 1838 et remonte donc à l’époque de Munich‘. Le nouveau recueil comprend trois

+ parties : 39 « poésies diverses », un « livre de sonnets » et un « livre d’épigrammes ». Il y a 19 sonnets et en tout 134 épigrammes, en y comprenant celles de l’appendiceÿ.

Pour la composition, Hebbel ne suivit pas plus qu’en 1842 l’ordre chronologique, mais essaya d’obtenir un enchainement artistique. Les deux pièces qu'il estimait entre toutes ouvrent le recueil. Ce sont : Liebeszauber et das Opfer des Frühlings, cette dernière formant une transition naturelle aux motifs méridionaux des deux suivantes, qui se font pendant : das Veñerabile in der Nacht et Stanzen auf ein sizilianisches Schwesternpaar, l'une comme l’autre se rapportant à Emilia et Angiolina que Hebbel connut à Naples. C’est encore un amour platonique qui est rappelé dans la pièce : auf ein errôthendes junges Mädchen, das ich im Louvre sah. Les deux suivantes : Sommerbild, LiedS célèbrent, comme celle qui vient immédiatement après, die Rosen, la reine des fleurs, cette dernière avec une profondeur méditative que continuent die Kirmess et das Mädchen nachts vor m Spiegel. Nous arrivons alors à la sombre et sérieuse exhortation das abgeschiedene Kind an seine Mutter et au titanesque poème auf dem Meere composé pendant la traversée de Hambourg à Copenhague, l’année du grand incendie. Les thèmes développés sont également de Copenhague : Gebet, Dicker Wald, Thorwaldsen's Ganymed und der Adler, Düämmerempfindung. Les poésies qui suivent pourraient très bien s’intituler : chants du crépuscule; ce sont letster GrussT, Ich und Du, Reminiscenz, aus der Kindheit. Et peu à peu le poète glisse tout a fait à la mélancolie. Il

1. Bw., IN, 7; cf. T., 3943, p. 186. — 2. T., 4206; Bw., IV, 52, 65, 78 et l'édition de 1848, p. 217, — 3. T., 4512; cf. supra, 226 et n. 8. — 4, 78; NII, 161; Wiener Zeitschrift, 15 avril 1848; cf. W. X., 110-113, 442. — 5. Anhang zu den Epigrammen, 207-215. — 6. In Neapel gedichtet. — 7. Intitulé en 1848 : Gesicht.

écrit im tiefsten Schmerz, letstes Gebet et le suprême adieu à Thorwaldsen. Et comme si, en même temps que le souvenir du grand sculpteur, la pensée de ses chefs-d’œuvre avait évoqué à l'esprit de son ami des images de beauté et de force, l'abandon cesse et la méditation grave. Hebbel redevient un homme pour qui le monde extérieur existe. Et c’est le groupe : der Haideknabe!, eine moderne. Ballade, ‘sist Mitternacht, groupe que rattache à la précédente pièce son caractère épique. Progressivement la lumière se fait, les sujets sont de moins en moins sombres. Der Jude an den Christen dit # encore des choses douloureuses, mais il y a déjà plus d'apaisement : dans les strophes auf die Genesung eines jungen Mädchens. Puis c'est Meeresleuchten, l'optimiste conseil an einen Freund et le gracieux madrigal an ein junges Mädchen. L'inspiration est redevenue calme, objective et nous présente les deux Waldbilder. Il estbien question, ensuite, d’un devoir (eine Pflicht)}, mais ce n’est qu'un hymne à la beauté. Il se continue dans la pièce das Mädchen im Kampf mit sich selbst?. Beauté est le mot magique, car jusque dans la détresse (in üder Zeit) le cœur du poète recèle de l'harmonie. C'est par deux chansons que s’achève ce livre et la dernière a pour titre Vorwärts. s

Le livre des sonnets ne paraît pas moins soigneusement ordonné. Le premier : an eine Rümerin introduit le poète venu du Nord et c'est pour lui un éblouissement de visions inoubliables : im rômischen Carneval, Juno Ludovisi, eine Mondnacht in Rom, Apollo von Belvedere. Le sonnet die Schünheit clôt ce groupe. Le deuxième comprend des thèmes encore généraux mais plus variés : die Verschmähte (regrets et désespoir d'amour), Rechtfertigung (l'or symbolise la Beauté stérile mais rayonnante dans son autonome et immuable perfection), die Freiheit der Sünde (le mensonge portant en lui-même sa fatale condamnation) Schünheïtsprobe (la sérénité, criterium de la Beauté vraie), die beiden Zecher (qui pourrait s’intituler : décision), die Lerche (qui pourrait s’appeler : bonté humaine), Les quatre sonnets suivants forment le troisième groupe, d'inspiration individuelle, Hebbel confie an Christine Enghaus ses sentiments, nouvellement transformés, sur le mariage et an einen Freund, son opinion personnelle sur sa valeur d'artiste, puis il nous fait part de sa conception du langage (die Sprache) et exprime an L. Gurlüt, den Landschaftsmaler toute son admiration. Les trois derniers sonnets, enfin : doppelier Krieg, an den Künstler, ein Zweites, résument ses idées essentielles sur sa vocation et son art.

Le «livre d'épigrammes », par contre, se présente en une sorte de bouquet, le plus bigarré possible : impressions de voyage, éthique, esthétique, politique, tout s’y mêle et ce n’est qu’en 1857 que la classification se fera.

Le recueil de 1848 subit, en effet, lui aussi une refonte totale dans la grande édition. Nous retrouvons donc ici les mêmes difficultés que pour le recueil de 1842 et adopterons le même procédé?,.

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