‹ HebbelChapitre 239 sur 425 · Cf. supra, 303 et · texte numérisé non relu

Cf. supra, 303 et

Er stôsst, er lacht — du triffst ja mich!

Erwache doch! Ich rüttle dich!

Le dormeur sort à demi de son cauchemar et le poursuit furieusement dans cet état d’agitation et d'inquiétude entre la veille et le

sommeil : « Er stiert, er ruft : so lebst du noch, Verruchter, und ich traf dich doch ?

So nimm noch den! Hei! der war gut!

Warm spritzt mir in’s Gesicht dein Blut!

Nous voilà à cette ligne de démarcation qui sépare le comique du tragique de l'épaisseur d'un cheveu : qu'une illustration un peu précise surgisse dans notre imagination, quatre coups de crayon caricatural, et nous aurions du Wilhelm Busch avant la lettre. Mais Hebbel côtoie très habilement l'écueil : une légère modification du refrain nous montre le dormeur retombant épuisé par son geste forcené : £

?s ist Mitternacht!

Nun schlafen Beide, Keiner wacht.

Et la dernière strophe reprend aussitôt ces deux vers, encore très légèrement modifiés au début et une nouvelle fois à la fin, comme une cloche lugubre répétant les douze coups de l’heure tragique. Le couplet est une sorte d’épilogue où le poète régisseur interpelle de

la coulisse deux sinistres figurants, muets seulement pour nous : le

hibou qui, perché sur l'if, a provoqué par son ululement le rêve maudit et le choucas qui maintenantessaie de réveiller le criminel. Et le dernier vers s'ajoute à mi-voix comme un aparté de spectateur au tomber du rideau :

Gott gebe, dass er nie erwacht!

On peut admirer la concision dramatique saisissante de cette ballade. Hebbel lui-même n'en faisait pas grand cas!. Voici, en revanche, comment il en présente deux autres, de valeur bien inégale et composées à deux jours d'intervalle, Ziebeszauber? et eine moderne Ballade : « il ne saurait y avoir de plus grand contraste que ces deux pièces et toutes deux émanent du plus profond de l'âme, simultanément! Mort et vie! C'est là la meilleure preuve que, comme un instrument, le poète renferme dans son cœur tous les accents. Ne les lis à personne qui soit incapable de les apprécier. surtout pas la première dont le contenu est infini — amour, folie, la suprême ivresse, la plus amère souffrance, tout à la fois, orage

1. Cf. Tibal, 692 : « Ce qu’il y a d’incomparable dans ces ballades, c’est ce qu'on pourrait appeler leur atmosphère : dans ?s ist Mitternacht les événements restent d’une terrible imprécision. Ce meurtre d’un ami par son ami, est-ce un rêve effrayant? est-ce une réalité? dans la chambre la clarté incertaine de la lune tombe sur deux hommes étendus côte à côte; mais dorment-ils paisiblement, où l'un n'est-il plus qu'un cadavre? » Hebbel : Bw., II, 298-299 « Ich habe ein Gedicht gemacht, das ich dir nicht beischliesse, da es nicht viel bedeutet ».

2: SUN: 156; Paris, 18 janvier 1844; Morgenblatt für gebildete Leser du 27 mars 1846 (W,., XII, 392).

3. 71, VII, 188; Paris, 20 janvier 1844; Europa, 6 mars 1847; cf. Bw., LIL, 27:

Ë , 9 \ 1 ‘Le p 7} IV, 10 et T., 3943. k ; FM

extérieur et intérieur, pluie bienfaisante et douces larmes‘! » Nous avons entendu déjà Hebbel citer ZLiebessauber comme son chefd'œuvre?. C'était bien, en réalité, le phénix ressuscité des cendres auquel le journal du 9 janvier 1840 fait allusion, le poète regrette d'avoir trop hâtivement brûlé certaines pièces, entre autres la romance ZLiebessauber dont il donne une brève analyse. Plus tôt encore, dès le 15 avril 1839, le journal reproduit une variante de la dernière strophe de la pièce Liebeszauber. Est-ce de l'original perdu? Ce n’est point impossible, Mais l'hypothèse la plus vraisemblable est qu’il ne s’agit ici que de la romance der Zauberer,

arue le 28 juillet 1831 dans le Bote. Hebbel l'aurait remaniée à

unich et baptisée alors Liebeszauber, titre qu’il reprit ensuite pour sa ballade parisienne *. Quoi qu’il en soit de ses origines, Hebbel ne se lasse pas de caractériser cette dernière comme un joyau unique qui faisait tout son orgueil*. Les critiques sont unanimes à la considérer comme « une des plus importantes » pièces lyriques de Hebbel, mais ceux-là seuls ont indiqué l'intérêt véritable de ce poème qui ont insisté sur le conflit d'ordre éminemment esthétique auquel il nous fait en quelque sorte assister, tout au long de ses vingt-neuf quatrains, entre la masse du contenu et le problème formelf. Et c’est le cas, en effet, de rappeler l'évolution de la conception que Hebbel s’est faite de la Beauté, depuis l’idéal de poésie de Gœthe exprimant « la pure félicité » et auquel il opposait la sublime mais rude vigueur du drame shakespearien, Jusqu'à celui de l’art supérieur, n'éludant point le combat, mais, au contraire, l’acceptant et en sortant victorieux, n’écartant point les dissonances, mais les résolvant en harmonie, ne faisant point se heurter les antinomies, mais les conciliant et réalisant, dans sa perfection suprême, après les prouesses titanesques d’un Shakespeare, la divine sérénité d’un Gœæthe7.

1. Bw., IL, 28. — 2. Cf. Bw., III, 295 et supra, 460; aussi Bamberg lui réclame-t-il le poème instamment (1, 250, 255).

3. Cf. T., 185, 1157, 1908; Bw., II, 124-125 et supra, 83. C’est là le sentiment de R. M. Werner à qui revient le mérite d’avoir le premier discuté l’opinion d'A. Neumann, insinuant que le poème pouvait bien avoir été inspiré par une histoire de Hermann Kurz publiée dans le Morgenblalt; cf. Studien zur vgl. Literaturgeschichte, IN, 86-100 et Bw., IIT, 22-23 et notes; cf. Bornstein, I, 353 : « Dass aus dem Zauberer das Gedicht Ziebeszauber (1844) durch Ueberarbeitung in München und endgültige Gestaltung in Paris, wie Werner annimmt, hervorgezogen sei, glaube ich nicht; cf. supra, 83 et n. 3.

4, T., 2989, 3277, 4107; Bw., III, 22-23, 28, 50, 55 : « Liebeszauber, der die Fülle der Welt und des Lebens in einer vortrefflichen Form ausspricht » (cf. T., 3948 et ligne 89 et suiv.) et encore Bw., III, 219, 256, 257, 295; IV, 7, 86; ND SSP EMI 22572 N IT 74,

5. Cf. Kuh, I, 96; Bamberg, I, 258; Tibal, 692 et Oskar Walzel (Deutsche Rundschau, mars 1913, p. 438). :

6. Cf. Scheunert, D. j. H., 147 « die Ballade Liebeszauber, die Hebbel ausserordentlich schätzte, was mit dem Reichtum an Ideen zusammenhängt, die er in dieses Gedicht hineingetragen hat. Dasselbe zeigt deutlich, wie eine einseitige Gehaltsästhetik, wenn ein ausübender Künstler sich zu ihr bekennt, in den Werken dieses Künstlers deutliche Spuren hinterlässt und einzelnen yon ihnen ein ganz eigenthümliches Gepräge gibt. » — 7. Cf. Môller, 20-22; T., 2149, 2269, 3257; Bw., IV, 124 et supra, 201 et n. 4 et de plus 460 et 474.

La pièce est-elle à la hauteur du programme? Nous ne répondrons pas : «non! », nous répondrons : « trop! » C'est moins un poème lyrique qu'une application rimée de principes esthétiques et de considérations mystiques concernant le lyrisme. Scheunert reconnaît lui-même qu'il est indispensable d’avoir présentes à l'esprit ses synthétiques dissertations pour reconnaître les trésors infinis que le poète se vante d'avoir déposé dans ces vers’. Nous retrouvons dans l’introduction, impeccablement mis en valeur, ce parallélisme entre la vie de la nature et les sentiments humains que nous avons vu le jeune Hebbel admirer et reproduire à l'école d’Uhland et, tout au long du poème, l'évocation symbolique par le détail constamment concret, suggestif, la prolongation, la répercussion indéfinie dans l’âme?. Par une nuit lourde, deux gros orages se rencontrent, le poète a peine à respirer, et la viole de nuit ne parvient point à exhaler son parfum. Les cœurs sont inquiets et la nature anxieuse 3. Le phénomène atmosphérique et l’action dramatique s’accompagneront jusqu’au bout, suivant la même gradation, et atteindront au même instant leur apogée pour décroître simultanément et s’apaiser ensemble“. Quelle est cette vieille qui se traine du côté de la chapelle? Comme elle n’apercevra le saint qu'à la lueur des éclairs, elle s’accroupit sur le seuil pour prier.

Ist das nicht des Liebchens taube Muhme?

Ja so will ich hier nicht länger weilen,

Will zu ihr, zu ihrem Fenster eilen, Und dort lauschen, statt am Heiligthume 5.

Chemin faisant, il se représente la bien-aimée en danger de mort, menacée par la foudre et lui, arrivant à temps pour la sauver et lui révéler son doux secretf. Mais le voici arrivé. Elle est là, assise

près de la lampe, sa tête mignonne appuyée sur sa blanche main, la chevelure dénouée; il la contemple pensive et pâle et cherche à deviner quelles pensées l’absorbent, quelle inquiétude létreint au point de la rendre insensible au fracas du tonnerre et à la tempête déchainée. La tempête est maintenant déchaînée aussi dans le cœur :

Wessen denkt sie? Wüsst’ ich’s, würd’ ich schwôren :

Heut noch will ich den Garaus ihm machen.

Il continue à l’observer fébrilement, troublé de la surprendre dans

1. D. j. H., 148. — 2. Cf. supra, 66, 78, 82, 107-128, 193-195, 209-219, 215, 261, etc. s

3. Schcunert, 1bid., 148 rapproche ce début du premier quatrain de Vorfrühling, cf. supra, 314 et fait remarquer que si les deux amants s’adonnaient à leurs pensées amoureuses, la fleur embaumerait et le jeune homme s’enivrerait à la respirer. à

4. Cf. Scheunert, D. 7. H., 148, n. 3, 155 et suiv. : « das Gewitter als sittlicher Naturvorgang » et Tibal, 692 : « nous retenons surtout de cette ballade une impression que nous avons déjà souvent notée à propos des poésies de Hebbel : cette impression qu’il y a dans la nature une vie affective, obscure insconsciente, mais en harmonie avec la vie affective de l’homme ». ;

5. Cf. ein Gebel, die Jungfrau et supra, 230, 240 et 385. — 6. Cf. derniers vers de letzter Gruss, supra, 474; au v. 22 de Liebeszauber; cf. V, 164, ligne 12 et suiv., die Schauspielerin et T., 749 (26 mai 1837).

Son intimité. Comme ce quatrain rend de façon vivante cet émoi où la parole du poète, rapide comme sa pensée, s'adresse d'abord à la bien-aimée en même temps qu’à lui-même, puis où, confus, il parle d'elle à la troisième personne et rassure sa propre conscience’. Suivent encore quelques vers de notations impres- Sionnistes par lesquelles, toujours selon la recette dramatique de ’s ist Mitternacht, le monologue du personnage en scène nous renseigne par le menu sur tous les faits et gestes de celui qui ne dit rien. Le procédé est ici développé jusqu’à ses extrêmes conséquences : tandis que, dans la ballade ‘s ist Miütternacht, le dormeur se réveille et prend à son tour la parole, nous ne voyons ici la jeune fille que par le médium de celui qui l’aperçoit, et le dialogue n'intervient point. Ainsi tout est action. Le jeune homme la voit, nous la voyons dissimuler les boucles de sa chevelure en s’enveloppant la tête d’un foulard et se déguiser avec un vieux manteau de sa parente. L'intérêt semble à présent tout à fait de l’ordre de celui qui tient les enfants en haleine au théâtre de marionnettes et qui agite les âmes simples à la lecture des romans feuilletons. Que va-t-il se passer? « Aï-je la berlue? » se demande le héros luimême. Que va faire l'héroïne? Le lecteur a même le loisir de compléter les phrases inachevées ?. Mais il va sans dire que le poète ne vise nullement à nous faire goûter le charme de la charade et du logogriphe. Nous tenions à signaler seulement un effet indirect secondaire de tels procédés de description dramatique lorsqu'ils se prolongent trop. Ce qui relève tout, c’est d'abord l’art achevé du menu détail et aussi la concordance parfaite des moindres mouvements de l’action qui se déroule sous les yeux du jeune homme et de toutes les péripéties du drame qui est la répercussion immédiate, au fond de son cœur, de la pantomine muette qu’il suit avec nous. Une projection sur un écran!

Ja schon knarrt die Thür. Da kommt sie. Nimmer Würd’ ich selbst sie, so vermummt erkennen,

Hätt ich nicht — Die Lampe lässt man brennen Dass es scheint, man sei im frommen Zimmer.

Et ces qualités d'unité, de concentration, de vie dramatique, le poète y parvient en frôélant l’écueil du stÿle télégraphique”. La jeune fille passe rapidement devant le jeune hômme : « Sie ist wie Alle! » (traduisons : il la soupçonne d'aller à un rendez-vous). Il se demande s’il doit la suivre, afin de savoir si le larron qui lui a pris son cœur a des yeux bruns ou bleus, et il nous confesse que les siens sont noirs * (donc ce n’est pas lui vers qui elle court). Tout cela, en un quatrain! Et le suivant n'est pas moins chargé : le

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